2007-03-17
Le futur de la culture au Québec?
J'ai raté les événements de la veille au soir, trop pris entre mon retour d'Ottawa et le party de Glenn. Mais ce n'est pas trop difficile de prendre le train en marche. Parmi les membres de l'atelier se retrouvent Christiane Allaire, présidente de la Compagnie des philosophes, Nicole Vincent et Suzanne Ferland du centre d'artistes Praxis dans les Laurentides, Isabelle Boisclair du Théâtre Le Clou, la consultante Marjolaine Bergeron et la très polyvalente Catherine Voyer-Léger de la Conférence régionale des élus de Montréal.
Pendant le premier atelier, je plaide pour l'importance de la transmission de la culture, aussi bien à l'école (tant en salle de classe qu'à l'occasion des sorties) qu'au moyen des équipements (bibliothèques, etc.) et des médias, internet compris. Je me demande si on peut télécharger des clips audio de l'OSM (on peut!) et si Montréal aspire à élargir la connectivité sans fil (jusqu'en 2025, c'est le but des seuls visionnaires, semble-t-il). D'autres interventions soulèvent d'autres sujets, y compris celui du français. In petto, je songe que la présence du français serait plus grande si la culture québécoise s'ouvrait à toutes les créations, pour que celles-ci s'expriment en français et que personne ne soit obligé de les découvrir dans une autre langue.
La cause de la culture traditionnelle est également plaidée par un visiteur de la grande couronne qui nous vante les rencontres au fond des bois, sans machines ou conforts modernes, pour jouer sur de vieux instruments à cordes ou pratiquer l'artisanat à l'ancienne. Comme il vient de dénoncer les effets pernicieux du moteur à essence, je me retiens de demander si les participants à ces rassemblements dans les Laurentides s'y rendent à pied...
En fait, si on veut être néo-trad, il est presque plus facile de l'être en ville qu'à la campagne. On peut vivre sans voiture et sans montre, voire sans télévision, et ne pas en souffrir puisqu'on peut se déplacer à pied ou en transport en commun, trouver l'heure sur tous les téléphones payants ou autres bornes électroniques, et aller au cinéma...
Les débats s'animent vraiment en après-midi, quand vient l'heure des choix et des propositions spécifiques. Je vante l'idée d'un agenda culturel pour tout le Québec, qui serait quelque chose comme une version grand public et aussi exhaustive que possible de Créneaux, mais l'idée n'est pas retenue.
En ce qui a trait au soutien des artistes, je suis tenté de suggérer que les bourses données aux artistes sur une base annuelle soient au moins à la hauteur du revenu moyen au Québec. Mais comme je n'ai pas les chiffres en tête, je me tais. En fait, j'aurais pu le proposer... Le revenu moyen des particuliers au Québec en 2003 était de 29 900 $, tandis que la bourse la plus richement dotée du CALQ pour un écrivain est de 25 000 $. (Les montants sont du même ordre au Conseil des Arts du Canada.) Or, ne serait-ce pas normal qu'un artiste appelé à créer au sommet de son art obtienne au moins autant que le Québécois moyen?
Les propositions finales du groupes se lisent comme suit :
Comme la culture doit être reconnue en tant que moteur de développement du Québec, nous proposons :
1) Que la culture et les arts fassent partie des orientations prioritaires du système et des établissements scolaires, et que cela se traduise par des actions concrètes;
2) Que l'État assure un soutien récurrent et adéquat de la création artistique et propose au secteur privé davantage d'incitatifs visant le développement du mécénat (et le partenariat avec les organismes culturels);
3) Que l'État donne les moyens au secteur culturel d'exploiter les nouvelles technologies de l'information et des communications pour favoriser l'accessibilité, la promotion et le réseautage.
Les autres propositions annoncées en plénière les recoupent quelque peu. Si je tente de synthétiser un peu ce que j'ai pu entendre et noter, cela ressemble à ceci :— responsabiliser les citoyens et les éducateurs à l'importance de la transmission de la culture (le français, le patrimoine québécois, l'histoire), au besoin en introduisant la philosophie au primaire (!)
— initier, favoriser, valoriser et promouvoir les pratiques culturelles dès la petite enfance
— protéger et conserver le patrimoine bâti
— éduquer la population au travail des artistes, tout en améliorant leur condition socio-économique
— soutenir la création et la diffusion des arts
— réduire la fracture numérique, favoriser l'appropriation d'internet, démocratiser les nouvelles technologies de l'information et de la communication, favoriser le contenu francophone dans ces nouveaux médias
— établir un calendrier culturel à la grandeur du Québec
— conditionner les subventions aux médias pour qu'ils intègrent la culture à leur travail
Un samedi bien employé? Mitte panem tuum super transeuntes aquas...
Pour conclure cette grande série de rencontres de l'Institut du Nouveau Monde, il y aura une rencontre finale à Montréal les 27 et 28 avril sur la question des rêves collectifs. Comme ce sera en même temps que le congrès Boréal, je n'y serai pas.
Libellés : Culture, Politique, Québec
Party chez Grimmwire
effectivement forte de documenter tout ce qu'on voit, de l'utile à l'insignifiant. Et j'ai déjà quelques idées de sujets à mettre en images quand j'en aurai l'occasion. En attendant, j'ai saisi l'occasion d'immortaliser quelques moments au party de Glenn, qui n'a pas eu peur de célébrer sa quarantaine et des poussières, de toutes petites poussières, d'infimes poussières... Quand je suis arrivé (quelque peu en retard), j'ai rencontré René W. ainsi que la Kifophile et son mari irlandais. Emru, sur son départ, a croisé Tamu, qui arrivait bonne dernière ou presque... J'ai transmis les souhaits de Dave et Kathryn, salué les amis, entamé une conversation sur Farthing... Glenn a évoqué les combats de sa jeunesse, disputés dans les boisés des parcs municipaux de London avec des lance-pierres convertis pour propulser des morceaux de carottes. Tout à fait par hasard, il portait un gaminet orange que l'on voit dans cette photo croquée sur le vif. Quant à Tamu, elle n'avait pas l'air mal non plus, même surprise dans le vestibule, mais la photo un peu floue ne vaut pas la peine d'être reproduite. Dehors, la neige soufflait, s'accumulait, nous rappelait que l'hiver n'était pas fini. Dedans, il faisait chaud.Libellés : Vie
2007-03-15
Productivité et investissement
Cette carence des investissements explique peut-être la productivité déficiente des compagnies du secteur manufacturier au Québec et dans le Canada tout entier, que relevait Neil Reynolds dans le Globe and Mail d'hier. Cette carence frappe fort ces mêmes compagnies maintenant que la hausse du dollar canadien et la concurrence chinoise éliminent l'avantage dont elles jouissaient, les laissant en si mauvaise posture que certaines ferment carrément.
Du coup, on se demande si le choc n'aurait pas été atténué si ces compagnies ne s'étaient pas habituées à engranger des profits tant que le dollar était bas. Si elles avaient été empêchées de profiter pleinement de la faiblesse du dollar, du moins sans investir dans l'amélioration de la productivité pour se préparer à une remontée du huard, performeraient-elles mieux aujourd'hui?
Et si les gouvernements canadiens avaient profité des belles années pour imposer une taxe qui s'ajusterait mécaniquement au taux de change, s'alourdissant quand le huard est faible et s'allégeant quand il est fort? C'est sans doute utopique dans la mesure où cela exigerait un grand effort de détachement des gouvernements, mais il faudra peut-être en trouver l'équivalent si les taux de change continuent à fluctuer et si nous voulons conserver un secteur manufacturier...
2007-03-14
L'art de la photographie (1)
temps de découvrir si j'avais bien dépensé mon argent ou non... Comme je ne crois pas au gaspillage, j'ai chronométré mon apprentissage afin de le comparer éventuellement à un autre projet photographique, celui de l'utilisation d'un appareil ayant appartenu à mes grands-parents de Saint-Boniface, une Brownie Target Six-20 de Kodak, fabriquée au Canada. Aux États-Unis, ce modèle avait été introduit en avril 1941; la version canadienne doit donc être postérieure. Comme l'appareil semble identique aux appareils fabriqués aux États-Unis, alors que les versions britanniques d'après-guerre diffèrent sur quelques points, je suis tenté de croire que l'appareil a été fabriqué au Canada en raison des mesures prises pour contrôler les stocks de matériaux vitaux en temps de guerre ou pour contrôler les flux de devises (l'importation d'un appareil fabriqué aux États-Unis aurait entraîné une sortie de devises requises par le gouvernement pour d'autres besoins).
dessinateur d'origine québécoise, Palmer Cox, né à Granby le 28 avril 1840, mort en 1924. Les petits recueils de poèmes humoristiques composés par Cox pour accompagner ses dessins des brownies (ou était-ce l'inverse?) ont été immensément populaires. Il y a encore aujourd'hui à Granby une demeure conçue par Cox pour ses frères et qui reste connue sous le nom de Château (des) Brownies. Dans plusieurs pays, dont le Canada à l'extérieur du Québec, les jeunes Guides de la branche féminine du scoutisme portent encore le nom de Brownies; si la source citée pour ce nom est antérieure à Cox, la popularité de ses propres Brownies n'a pas dû nuire à la conservation du nom... Et, bien entendu, la compagnie Kodak a utilisé les Brownies de Cox pour le lancement en 1900 de sa nouvelle caméra pour tous, tout particulièrement destinée aux femmes et aux enfants. Cox ne semble pas avoir accordé sa permission... (Non qu'il était opposé à l'exploitation commerciale de ses créations iconographiques; depuis 1887, il avait permis à une quarantaine de produits de s'associer à ses Brownies!)
point de vue, la Brownie Target est bien différente des appareils photographiques que Kodak destinait à des usagers plus chevronnés, comme la Kodak Autographic (Junior) 1A, qui remonte à 1914. Celle-ci avait pour particularité de laisser les photographes inscrire quelques mots sur la pellicule par une petite fenêtre découpée dans le dos de l'appareil. Mes grands-parents de Saint-Boniface ont aussi laissé un tel appareil Kodak, au boîtier très usé par les an, comme on peut le voir dans la photo ci-gauche. Malgré l'usure des ans, les soufflets en cuir se déplient encore fort correctement et il reste possible de viser en utilisant la réflexion interne dans le prisme qui surmonte l'objectif. Ce que je trouve fascinant, presque un siècle plus tard, c'est que la technologie moderne de la Cyber-Shot DSC-N1 de Sony, avec son écran tactile qui permet de griffonner des notes sur les photos au moyen d'un stylet, renoue avec l'astuce de Kodak en 1914, qui permettait l'inscription de quelques mots sur la pellicule, dans l'intervalle entre deux poses. L'originalité de nos technologies ne doit pas être exagérée... mais leurs avantages sont indéniables : les rouleaux de films Kodak pour l'Autographic Junior 1A ne comptaient que huit poses!
neuf minutes, après quoi j'ai commencé à lire les manuels. Quatre minutes plus tard, je branchais la pile rechargeable. Après avoir feuilleté plutôt que lu la version longue du manuel, je me suis surtout fié à la version courte pour passer à l'étape suivante. Une fois la pile insérée dans l'appareil, il m'a fallu six minutes de manipulations prudentes pour prendre mon premier cliché de l'ère numérique. Et qu'ai-je choisi comme première photo numérique? Une toile de l'expressionniste allemand Walter Gramatté... tout simplement parce qu'elle se retrouvait sur une affiche bien visible dans le sous-sol où j'opérais. Une fois la photo réussie, j'ai éteint l'appareil et je suis allé me coucher, en remettant à plus tard la prise de photos des vieux appareils Kodak ci-dessus pour le cours que j'enseigne.Libellés : Histoire, Technologie, Vie
2007-03-13
La majorité québécoise
« Il y a encore des gens, au Québec (c’est même la majorité), qui s’identifient davantage aux héros de Bouscotte, de Terre humaine ou du Temps d’une paix. Des gens qui ne se reconnaissent pas dans cet univers virtuel. Des gens qui ont les deux pieds bien ancrés dans la terre, et dont la vie ressemble davantage à une chanson de Félix ou de Mes Aïeux qu’à une toune de Stefie Shock ou de D. J.Champion. »
Est-ce bien le cas? Comme les résultats du recensement de 2006 commencent à sortir, il est possible de jeter un coup d'œil aux chiffres sur les régions urbaines du Québec. Certes, il faut comprendre que la définition de l'urbanisation adoptée pour le recensement remonte au XIXe siècle quand on voulait distinguer la campagne des fermes et des hameaux du monde des petites et grandes villes. Aujourd'hui, le seuil d'un millier de personnes ne nous paraît plus distinguer la ville de la campagne.
Cela dit, les régions urbaines du Québec réunissent quand même 80,2% de la population de la province et les sept plus grandes régions urbaines (qui sont aussi celles dont la population représente 1% ou plus de la population provinciale) totalisent 61,4% de la population du Québec. Dans l'ordre, ce sont :
Montréal — 3 316 615 hab. — 43,95%
Québec — 659 545 hab. — 8,74%
Gatineau — 212 448 hab. — 2,82%
Sherbrooke — 134 610 hab. — 1,78%
Trois-Rivières — 121 666 hab. — 1,61%
Chicoutimi — 106 103 hab. — 1,41%
St-Jean-sur-Richelieu — 78 519 hab. — 1,04%
Évidemment, le lieu de résidence ne correspond pas toujours au sentiment d'appartenance, et il est également clair que la vie au centre-ville de Montréal n'est pas nécessairement le modèle de la vie ailleurs dans ces centres urbains. En revanche, la majorité des Québécois sont ou bien des urbains ou bien des banlieusards; la plupart d'entre eux s'identifient-ils vraiment au Temps d'une paix?
L'alternative de Martineau est sans doute trop tranchée et néglige l'aspect affectif. C'est-à-dire qu'en pratique, le quotidien de la majorité urbaine du Québec est sans doute plus proche de l'urbanité montréalaise (dans sa réalité propre, et non dans la version branchée des médias, bien entendu), mais il est parfaitement possible que les mêmes personnes qui vivent cette vie urbaine s'identifient émotivement plus volontiers à Bouscotte qu'à la culture urbaine. (Après tout, une partie des banlieusards ont fui le centre-ville...)
On peut aborder la question de l'identité autrement. Au recensement de 2001, 80,9% de la population du Québec a déclaré avoir le français pour seule langue maternelle et 7,8% l'anglais. En ce qui concerne la langue parlée à la maison, c'est 87,5% de la population qui parlait le français tout le temps ou une partie du temps. Si on se met à additionner ceux dont la culture est purement urbaine et ceux dont la culture québécoise est d'adoption récente, on peut aussi commencer à se demander si c'est véritablement la majorité du Québec qui se reconnaît dans le monde de Terre humaine. Il ne faut pas oublier que la division du Québec en régions administratives tend à faire oublier le poids humain des grandes villes en exagérant l'importance des régions rurales...
Par contre, il y a sans doute un grand nombre de francophones du Québec qui correspondent à la description de Martineau, peut-être même la majorité. Mais ce ne serait pas la même chose que la majorité des Québécois...
Libellés : Culture, Québec, Société
Vie surveillée
Dans Das Leben der Anderen, un capitaine de la Stasi est chargé de surveiller un dramaturge idéaliste de l'ancienne Allemagne de l'Est, le seul peut-être à croire encore au socialisme. C'est que sa compagne, l'actrice Christa-Maria Sieland, a tapé dans l'œil du ministre de la culture qui veut se débarrasser de l'homme de sa vie. Wiesler, le capitaine de la Stasi, est lui aussi un idéaliste; il croit au système qu'il défend et la mission que lui confie son patron sape ses convictions. Celles-ci vacillent pour de bon quand Christa-Maria, vivement courtisée par le ministre, est sommée par le dramaturge Dreyman de choisir. Wiesler prend à cœur cette sommation; il est déjà intervenu pour laisser Dreyman découvrir la vérité. Cette fois, il se retrouve face à face avec Christa-Maria dans un troquet voisin et il la pousse à résister. C'est le début de sa propre résistance; installé dans les combles, il s'insinue dans la vie de Dreyman et de Christa-Maria au moyen des micros semés dans tout l'appartement.
La mort d'un ancien collaborateur de Dreyman, devenu un ennemi du régime réduit à la réclusion dans un appartement communal, va faire basculer Dreyman dans la dissidence. Il signe un article dévastateur pour Der Spiegel, à l'insu du régime puisque Wiesler s'est mis lui-même à écrire de la fiction en trafiquant ses rapports sur Dreyman. Mais les événements vont se précipiter lorsque Christa-Maria est happée à son tour dans l'engrenage et mise en demeure par la Stasi de trahir son compagnon ou de faire de la prison.
Contrairement à « The Secret Sharer », les principaux protagonistes de Das Leben der Anderen ne sont pas tous conscients de la surveillance qui unit leurs existences. Mais il est clair que Wiesler envie l'existence brillante, créatrice et aventureuse de Dreyman. (Symbolise-t-il un peu la population est-allemande qui épiait la vie en Allemagne de l'Ouest?) Ou peut-être envie-t-il seulement sa liaison avec Christa-Maria... Il se glisse dans l'appartement à l'occasion, dérobant un volume de Brecht et admirant une demeure d'artiste bien différente de son logis aseptisé. Mais c'est le sort qui guette Dreyman dans les prisons de Stasi qui pousse Wiesler à trahir ses supérieurs, ses convictions et ses allégeances.
Dans les mémoires, les nations du Pacte de Varsovie, entre 1968 et la chute du mur de Berlin, apparaissent comme des tyrannies presque civilisées. Le goulag avait été remplacé par des prisons, des asiles psychiatriques et des villes interdites. C'était plus facile d'ignorer cette répression feutrée que la répression brutale du temps de Staline ou que la répression armée encore utilisée en Tchécoslovaquie en 1968. Des guerres ailleurs retenaient l'attention, sans parler du génocide cambodgien. Mais Das Leben der Anderen rappelle l'horreur totalitaire qui éliminait tous les espaces de liberté; pour vivre, il fallait plaire et se soumettre. Le projet d'un socialisme égalitaire était devenu un cauchemar plus clientéliste que le féodalisme médiéval.
Et comme des critiques l'ont souligné, le plus saisissant, c'est de se rappeler à quel point tout cela reste proche. Le 11/9/2001 a fait oublier le 9/11/1989. Ou plutôt a interposé une infinie distance entre le choc des civilisations actuel et les derniers jours de l'utopie communiste. Le rêve fou de la rationalité des Lumières semble tellement étranger au monde des fous de Dieu...
Libellés : Films
2007-03-11
Les mariages forcés au Québec
Hier, l'émission Ouvert le samedi de Radio-Canada s'est penchée sur le sujet des mariages forcés au sein des communautés culturelles au Québec, comme on dit. Quelle question n'a-t-on pas posée avant d'en faire une nouvelle crise? Eh bien, même si j'écoutais d'une oreille distraite, je n'ai entendu personne s'interroger sur l'ampleur réelle du phénomène. Les réactions suscitées par l'émission Enjeux ont été vigoureuses, et avec raison. Mais sans minimiser la tragédie des mariages forcés, il faudrait quand même pouvoir la situer dans le catalogue des autres tragédies sociales : meurtres, viols, coups et blessures, accidents de la route...
Des chiffres existent-ils? Les journalistes d'Enjeux semblent avoir surtout fourni des anecdotes, et non des statistiques. Encore une fois, je renvoie aux statistiques (.PDF) de l'immigration au Québec entre 2001 et 2005 : durant cette période, 58,4% des immigrants sont arrivés d'Asie et d'Afrique, soit 118 124 personnes. Durant cette même période, 62% des immigrants (de toutes provenances) avaient 14 années de scolarité et plus. Sans vouloir présumer, d'une part, que les mariages forcés sont le seul fait des Africains et des Asiatiques ou, d'autre part, qu'un haut niveau d'instruction exclut le recours aux mariages forcés, cela semble suggérer que les chiffres ont des chances d'être moins élevés que le bilan des accidents de la route associées à la prise d'alcool (200 morts, 1000 blessés graves, 2500 blessés légers).
En France, le candidat Philippe de Villiers proclame qu'il y aurait 70 000 mariages forcés (par année?), ce qui laisserait croire, ceteris paribus, à 7 000 mariages forcés au Québec... Toutefois, ce chiffre ne résiste pas à l'analyse, qui conclut qu'il y a eu confusion entre le nombre de jeunes filles exposées au risque de se faire imposer un mariage contre leur volonté et le nombre de tels mariages. Impossible de savoir donc ce qu'il en est en France.
Un rapport (.PDF) sur la situation britannique cite deux chiffres : 240 mariages forcés sur une période de 18 mois, soit 160 par année, et une évaluation approximative (remontant à 1999) de 1000 mariages forcés par année. Au Québec, on parlerait donc de 20 à 100 cas par année, ceteris paribus. C'est vague. Évidemment, il faudrait aussi tenir compte des mariages arrangés qui ne vont pas sans coercition, mais la variabilité des chiffres reflète sans doute la difficulté de les départager.
Lors de l'émission d'Ouvert le samedi, les participants se sont affrontés sur le respect de la loi par les immigrants. Encore une fois, on semble s'affronter sur la base d'un fort petit nombre de cas. La majorité reproche à la minorité de ne pas tenir compte de la loi; la minorité se braque et réclame le droit de ne pas se faire imposer des lois où elle ne se reconnaît pas.
La question qu'on ne pose pas : compte tenu de la réalité de la discrimination (.PDF) que subissent les minorités et du préjudice financier résultant, demandons-nous donc si les immigrants accepteraient plus facilement les contraintes de leur nouveau pays s'ils retiraient aussi les avantages associés à cette appartenance? Tant que les immigrants auront le sentiment (à raison) d'être exploités par une société qui profite de leur force de travail mais leur refuse des emplois dans la fonction publique ou des emplois à la hauteur de leurs diplômes, il ne faudra sûrement pas s'étonner qu'ils veulent faire bande à part!
Libellés : Culture, Québec, Société
2007-03-10
Zéroville au pouvoir (3)
Île de Montréal — 28 circonscriptions — 1 269 206 inscrits — +0,95%
Laval — 5 circonscriptions — 270 212 inscrits — +20,36%
Québec-Lévis — 9 circonscriptions — 443 558 inscrits — +9,76%
Gatineau — 3 circonscriptions — 149 284 inscrits — +10,83%
Ainsi, on voit que les grandes régions urbaines pâtissent nettement de la préférence aux circonscriptions ailleurs au Québec. Sans se prononcer, on peut supputer que certains facteurs entrent en jeu.
Les circonscriptions de l'île de Montréal s'en tirent relativement bien dans l'ensemble, sans doute pour deux raisons. D'abord, la population de l'île est, comme on le sait, relativement stable, voire caractérisée par une décroissance au profit des banlieues et de la grande couronne. Ceci tend à corriger la situation antérieure, tout en gonflant les circonscriptions banlieusardes, parfois à l'excès. Ensuite, la région administrative de Montréal compte un si grand nombre de circonscriptions qu'il est relativement facile d'ajuster la population de chacune en déplaçant ses frontières de quelques rues, ou en taillant une nouvelle circonscription. Avec une population dépassant le million, il suffit d'un excès de 3% par rapport à la moyenne pour qu'il devienne possible de créer une nouvelle circonscription sans modifier les limites de la région administration et dans le respect des lois. (On aurait alors une nouvelle circonscription qui compterait 37 720 inscrits, soit 16% de moins que la moyenne.) Ainsi, l'excès ne devrait pas dépasser normalement 4% environ.
À Laval, par compte, la région ne compte que cinq circonscriptions. Par conséquent, pour ajouter une nouvelle circonscription, il faut que l'excès atteigne 20% environ. De fait, il y aurait place pour une sixième circonscription de taille moyenne à Laval dès maintenant. (Non que les limites des circonscriptions se confondent toujours avec celles des régions administratives, mais il semble y avoir un effort pour les faire coïncider.)
Les Lavallois sont donc les citadins les plus clairement lésés au Québec. Le dynamisme du peuplement de Laval, à l'opposé de la stagnation montréalaise, explique sans doute le retard dans la création de la nouvelle circonscription qui s'imposerait. Ce n'est sans doute pas un calcul politique : en 2003, les Libéraux avaient remporté toutes ces circonscriptions. Quand on parle du désavantage électoral traditionnel des Libéraux relativement au PQ, ce n'est pas seulement parce que le vote libéral est concentré dans des circonscriptions où le parti recueille des majorités « gaspillées », comme on l'entend souvent, c'est très probablement aussi parce que les votes libéraux sont concentrés dans des circonscriptions urbaines et péri-urbaines dont les votes comptent moins qu'ailleurs en province. Du coup, on s'étonne que les Libéraux n'aient pas encore opté pour une forme de proportionnelle...
Mais cet avantage structurel d'habitude acquis au PQ profitera-t-il cette fois à l'ADQ?
Libellés : Politique, Québec, Élections
2007-03-09
Photos du Salon de l'Outaouais 2007
mailles et plastron céladon, des Chevaliers d'Émeraude; sur sa gauche, il avait Michèle Laframboise, en train de vendre ses romans à un rythme endiablé. On la voit au travail dans cette photo à droite, mais les jeunes qui échappaient à son emprise filaient droit sur les Chevaliers d'Émeraude, sans s'arrêter par la table de Laurent... Il faut dire que Laurent n'a pas consenti d'efforts extraordinaires pour vendre ses livres, même s'il a discuté de l'opportunité d'apporter au prochain salon un téraphim à la façon d'Oronte... bref, une tête coupée enfermée dans une petite armoire qui trônerait sur la table des signatures. On placerait devant une petite affichette disant « Ne pas ouvrir » pour être sûr d'appâter les jeunes... Que placerait-on dedans? Un crâne en plastique avec des diodes électroluminescentes en guise d'yeux, comme celui-ci? Ou une fausse tête de décapité? Mais bon, si Laurent était assailli de clients, il n'aurait plus le temps pour se faire la conversation et planifier son prochain roman. Ou pour jaser avec les copains de passage... En fait, j'en ai aussi profité pour réviser la traduction d'une novella d'abord parue en anglais, « Driftplast », dont il est question ici.
ou une plume dans un sac posé sur le plancher à côté d'elle, que l'on peut tout juste voir. On remarquera derrière elle le présentoir au nom des Éditions Fleurus, du groupe du même nom dont on a beaucoup parlé et dont on parle encore à l'occasion de ce cas troublant d'ingérence éditoriale qui a empêché la publication d'un roman pour jeunes de Nathalie Le Gendre. De fait, Prologue distribue de nombreux titres de Fleurus, mais pas nécessairement toutes les collections du groupe. Pour des raisons sans doute historiques, les livres de Mango (et je présume, de Mango jeunesse) sont distribués par les Messageries ADP, qui font partie du groupe Sogides, qui fait lui-même partie de l'empire Quebecor.
roman en grand format de Patrick Senécal. Je sens que les blagues au sujet de ce titre ne manqueront pas, mais le fait est que cette pile d'exemplaires dressée devant le comptoir de vente d'Alire était des plus impressionnantes. On voit dans cette photo Louise Alain (Prix Personnalité de l'Association québécoise des Salons du livre en 2000), au centre, et Manon Ouellet. Quand il est passé à son tour, Yves s'est fait taquiner avec les photos qu'on avait prises de lui lors de la fête pour le dixième anniversaire d'Alire. Mais le nouveau roman de Patrick, qui a bénéficié d'une excellente couverture médiatique, a fait courir les foules samedi et dimanche. Les ventes ont été bonnes, semble-t-il, et Le Vide a donc fait le plein... du tiroir-caisse. (Irrésistible, je vous dis!) Vais-je l'acheter ou attendrai-je une hypothétique parution en poche? Je penche pour la seconde option; thriller ou roman d'horreur, Le Vide ne comporte aucun élément fantastique, selon l'auteur lui-même. Je n'aurai donc pas à tenter une analyse iconographique du changement de style des couvertures d'Alire (il est vrai que la maison a adopté un style propre pour certaines de ses publications en grand format).
Libellés : Ottawa, Photographie, Salon du livre
2007-03-07
Zéroville au pouvoir (2)
En utilisant les mêmes données, on obtient la liste qui suit de circonscriptions provinciales dont le nombre d'inscrits est de plus de 25% supérieur à la moyenne des circonscriptions québécoises :
Chambly (+31,46%) [Montérégie] — (vacante)
Drummond (+25,31%) [Drummondville] — PQ
Fabre (+28,00%) [Laval] — PLQ
Masson (+29,88%) [Terrebonne, etc.] — PQ
Prévost (+26,43%) [St-Jérôme, etc.] — PQ
Dans ce cas, l'échantillon est plus petit. Si la représentation excessive des circonscriptions de la Gaspésie et du Bas-St-Laurent révèle le dépeuplement rural, la sous-représentation de ces circonscriptions révèle surtout l'expansion des banlieues de la couronne montréalaise. Le PQ domine dans ces circonscriptions de la grande banlieue qui, me semble-t-il, sont en grande partie francophones, contrairement à certaines circonscriptions plus proches de l'île de Montréal.
En tout cas, il est dérangeant de constater que la circonscription la plus peuplée du Québec (Chambly) avait si peu d'importance aux yeux du gouvernement qu'elle était restée vacante jusqu'à la veille des élections...
Libellés : Politique, Québec, Élections
2007-03-06
Valeurs et bonheur
En plus, un article d'Ed Diener et Martin E. P. Seligman passe en revue de nombreux travaux dans ce domaine, y compris certains de ceux que j'ai déjà cités, et les auteurs posent sérieusement la question de savoir ce qu'il convient de faire si l'enrichissement monétaire ne détermine plus que très faiblement le bonheur des individus dans les sociétés les plus riches. Ne devrait-on pas opter pour des politiques qui tentent de maximiser le bonheur plutôt que la croissance économique? C'est aussi le thème d'un article de Bill McKibben dans Mother Jones. Cela peut sembler utopique, mais il ne s'agit pas ici de prêcher la simplicité volontaire. Les résultats de ces travaux suggèrent qu'au-dessus d'un certain seuil (de l'ordre de 15 000 $ par année), le revenu influe assez peu sur le niveau de satisfaction personnelle. Ce qui signifie, logiquement, que gagner moins d'argent n'est pas non plus la clé automatique du bonheur. L'intérêt de la frugalité découlerait principalement de l'élimination des distractions qui nous empêchent de mener notre vie comme nous l'entendons.
Mais pourrons-nous convaincre ceux qui nous gouvernent? Au Québec comme en France, c'est le moment d'y penser...
Libellés : Psychologie, Société, Théorie, Économie
Galerie personnelle

Si je suis si peu ressemblant pris de face, dois-je me sentir rassuré qu'on aura du mal à mettre la main sur moi si jamais j'ai les honneurs de la première page de la presse people ou d'un avis de recherche...?

Libellés : Photographie
2007-03-04
Science-fiction à l'ancienne
Lui-même établi en Alberta, J. Brian Clarke est un auteur de la vieille école, qui a publié plusieurs nouvelles dans Analog, ce bastion de la science-fiction traditionnelle, parfois dite dure (même si, en pratique, le respect des connaissances scientifiques et techniques actuelles passe parfois en second).
Le roman incorpore deux récits justement parus dans Analog, « Return of the Alphanauts » (août 1990) et « Adoption » (mai 1992). Ils forment le début du roman et occupent le quart des pages du livre. Je n'ai pas vérifié, mais je doute fort que le texte d'origine ait été modifié ou enrichi. La prose demeure aussi économe, axée sur l'action et les rebondissements, que le veut la tradition des pulps. Les personnages sont des alphanautes, c'est-à-dire des explorateurs d'une planète habitable d'Alpha du Centaure. Comme il s'agit donc de scientifiques et d'ingénieurs entraînés, ils sont éminemment raisonnables et intelligents. De fait, n'était-ce de leurs noms et qualités professionnelles (untel est un ancien militaire, unetelle est psychologue), voire de leurs préférences sexuelles ou de leurs origines ethniques, on les confondrait tous.
Bref, c'est de la science-fiction à l'ancienne, axée sur les rebondissements d'une intrigue que la première série de Star Trek aurait pu utiliser sans grand changement. Les alphanautes revenus sur Terre découvrent qu'ils lui sont devenus allergiques (on n'en saura jamais beaucoup plus sur le mécanisme de cette allergie à une planète entière), de sorte qu'ils sont obligés de repartir pour la planète qu'ils ont découverte. Ils découvrent alors qu'elle n'est pas déserte, abritant aussi les épaves de deux astronefs appartenant à des peuples extraterrestres ennemis extraordinairement avancés. Ils établissent un contact avec la mentalité d'origine biologique qui a survécu depuis des millénaires, existant en symbiose avec l'un des astronefs, et l'entente semble possible. Mais les choses se compliquent lorsque la Terre envoie un vaisseau supraluminique qui ramène de l'hyperespace une entité extraterrestre désorientée et potentiellement dangereuse. Elle infecte l'intelligence artificielle aux commandes du vaisseau terrien et les alphanautes ne seront sauvés que par la collaboration des deux intelligences extraterrestres des astronefs échoués sur leur monde...
Dans la dernière partie du roman, les alphanautes repartent pour la Terre, qui a cessé d'émettre, et ils découvrent que l'impact d'un astéroïde a dévasté la planète, ne laissant qu'une poignée de survivants dans une colonie lunaire.
Une critique en bonne et due forme serait obligée d'être sévère. Il n'y a rien de vraiment neuf dans ce roman, et le déroulement des péripéties n'est prenant que parce que l'enchaînement est inexorable, et sans un seul temps mort. Malgré la tentative d'ériger en ennemis des suprémacistes WASP dans les ultimes chapitres du livre, le roman trahit des attitudes démodées : le principal personnage féminin est psychologue et médecin, tandis que deux personnages homosexuels changent (commodément?) de préférences en cours de route, optant pour des compagnes féminines. Et ce sont de gentils végétariens qui sont responsables de la destruction de la Terre, qui, par ricochet, fait des alphanautes les fondateurs d'une nouvelle humanité...
Néanmoins, le respect de la raison et du bon sens peut susciter l'adhésion du lecteur en ces temps troublés par les fanatismes de toutes sortes. Et l'ouverture sur l'univers extérieur témoigne d'une hardiesse qui se perd parfois dans la science-fiction actuelle.
On ne peut blâmer les lecteurs qui apprécient encore cette forme de la science-fiction, tout comme on ne peut blâmer les fans d'Anne Robillard, même quand ils se costument en plein Salon du livre. (Dire que certains auteurs se moquaient autrefois des congrès de sf où les fans se costumaient... maintenant ce sont les congrès qui ont conquis les salons du livre!)
Hier, ce fut l'occasion de revoir quelques amis, à défaut de vendre autant de livres que Michèle Laframboise. Mais Laurent McAllister a quand même eu l'occasion de jaser avec la môme Tournevis, Sylvain Hotte, Alexandre et Jérémie Lemieux, Pat Senécal, Nancy Vickers et Jean Coulombe. Plus tard, ce fut de la grande conversation comme d'habitude, avec le noble John de Lyngarde.
Libellés : Livres, Salon du livre, Science-fiction
2007-03-03
Le mois de février et moi
En revanche, un coup d'œil aux températures moyennes à l'Aéroport Trudeau de Montréal depuis 1967 révèle que le mois de février se classe parmi les plus froids de ces dernières années. La tendance au réchauffement (s'il y en a une) est donc moins claire que dans les données pour janvier. Certes, par trois fois, entre 1967 et 1995, la température moyenne d'un mois de février a frisé ou atteint les -14, à raison donc d'une fois tous les dix ans et des poussières, tandis que cela n'a pas eu lieu depuis, douze ans plus tard. Ainsi, l'évolution des températures moyennes ne trahit pas aussi visiblement le réchauffement global que celle des températures maximales.Néanmoins, il demeure évident, même à l'œil nu, que les mois de février des années 1970 ont été plus froids en général que ceux des décennies suivantes, qui comptent des mois de février nettement plus doux. Ce n'est qu'un autre coup de sonde dans l'océan des données météorologiques, mais il a le mérite inverse des autres de montrer pourquoi le réchauffement du climat a pu passer inaperçu du public si longtemps.
Libellés : Effet de serre, Environnement, Statistiques
2007-03-02
Vie littéraire
Au fil de mes déplacements, j'en profite pour finir de lire le recueil Vanilla and other stories (2000) de Candas Jane Dorsey. Je reste marqué par son éclectisme, car les nouvelles représentent un échantillon de vingt-cinq années d'écriture, selon la postface. Les histoires d'amour pourtant nombreuses et parfois réjouissantes ne dissipent pas entièrement une certaine atmosphère morbide. Beaucoup de personnages souffrent, se mutilent, se suicident, vieillissent, font face à la mort. La prose de Candas le rend si bien, avec une sécheresse pleine d'intensité, qu'on reste saisi par ces destins, là où d'autres auteurs peinent à susciter l'émotion. Toutefois, à force d'évoquer des suicides et des personnages en marge de la société, les nouvelles perdent un peu de leur force, s'émoussent, se confondent... et la prose concise et ramassée n'évite pas toujours l'écueil de l'indéchiffrabilité quand elle se fait trop elliptique.
Libellés : Livres, Ottawa, Salon du livre
2007-03-01
Zéroville au pouvoir (1)
Ces chiffres pourraient changer, car on prévoit que 2,5% des électeurs devront modifier leur inscription. Néanmoins, dans l'état actuel des choses, plusieurs circonscriptions dérogent (avec ou sans permission) à l'écart maximum permis entre le nombre moyen d'inscrits dans les circonscriptions et le nombre réel. J'avais déjà évoqué le déséquilibre électoral qui permet aux votes des Gaspésiens de peser plus lourd que les votes montréalais et qui donne plus de chance aux partis comme l'ADQ de s'implanter dans les circonscriptions minceur du Québec.
Or, la situation ne fait que s'aggraver. J'ai calculé ma propre moyenne en utilisant le tableau en-ligne. Les circonscriptions suivantes sont sous la barre minimale du 25% de moins que la moyenne — et notez bien où on les retrouve :
Abitibi-Est (-26,58%) — PLQ
Abitibi-Ouest (-27,66%) — PQ
Bonaventure (-35,65%) [Gaspésie] — PLQ
Charlevoix (-26,63%) — PQ
Frontenac (-25,63%) [Chaudières-Appalaches] — PLQ
Gaspé (-38,30%) — PQ
Îles-de-la-Madeleine (-76,37%) — PQ
Matane (-37,80%) [Bas-Saint-Laurent] — PLQ
Matapédia (-33,87%) [Bas-Saint-Laurent] — PQ
Mégantic-Compton (-25,21%) [Estrie] — IND
Montmagny-L'Islet (-28,41%) [Chaudières-Appalaches] — PLQ
Rivière-du-Loup (-25,07%) [Bas-Saint-Laurent] — ADQ
Ungava (-47,35%) — PQ
Ainsi, la circonscription même du potentiel chef de l'Opposition, Mario Dumont, qui pourrait détenir la balance du pouvoir dans une situation minoritaire, est en-dessous de la barre! Mais ce n'est qu'une des treize circonscriptions dans cette situation. Elles sont représentées par un député indépendant, le chef de l'ADQ, cinq députés du PLQ et six députés du PQ. Elles sont loin d'être représentatives à la chambre de l'ensemble du Québec; avec plus de 10% des sièges à l'Assemblée nationale, elles représentent pourtant moins de 7% des électeurs. Et ceux-ci sont loin d'être ignorés puisqu'ils ont pour porte-parole trois ministres (presque 12% d'un conseil de 26 ministres) et un chef de parti...
On comprend pourquoi aucun parti n'a encore eu le courage d'œuvrer pour une représentation un peu plus équitable des Québécois, quand les régions qui ont le plus à perdre parlent aussi fort dans les lieux de débat.
Pourtant, on notera que la combinaison des circonscriptions de Gaspé et des Îles-de-la-Madeleine aurait une population totale de 38313 — qui serait encore inférieure de 15% environ à la moyenne (moyenne que je ne corrige pas, en tenant pour acquis qu'on remplacerait la circonscription disparue par une nouvelle circonscription urbaine). Il y a décidément des révolutions qui se perdent...
Bref, il ne faut pas s'étonner de voir les valeurs de Zéroville prendre autant de place dans une campagne électorale où les votes de Zéroville comptent facilement double.
Libellés : Politique, Québec, Élections
2007-02-28
Jean-Louis Trudel, vidéaste
Évidemment, il n'y a pas une image qui soit de moi. Ce que j'ai fait, c'est un montage d'une vingtaine de minutes qui combine les éléments les plus intéressants de deux séries de courts films réalisés par Frank B. Gilbreth entre 1910 et 1924, mis à la disposition du public par la collection Prelinger et le site Internet Archive. Comme les films sont libres de droits, j'ai pu faire ce que j'ai souvent envie de faire avec les films que je montre en classe : supprimer ce qu'il y a de plus ennuyeux ou répétitif et conserver uniquement ce qui est pertinent pour ma classe. Les séquences en-ligne totalisent 32 minutes, mais ma version remaniée ne fait plus que 22 minutes environ.
Je ne le mettrai pas en-ligne. D'abord, le fichier résultant pèse plus de six cents mégaoctets. Le téléchargement prendrait beaucoup trop de temps. Ensuite, il faut dire que je ne suis pas entièrement content du produit fini, qui pourrait encore être amélioré. Je n'y retoucherai pas du semestre, mais si je donne de nouveau le même cours sur l'histoire des techniques, j'envisagerai la chose. Le plus ironique, certes, c'est qu'en fin de compte, je n'ai pas eu le temps de montrer mon film en classe aujourd'hui. Ce sera donc pour la semaine prochaine...
Libellés : Université, Vidéo, Vie
2007-02-27
Plus dangereux qu'un kirpan
Quoi? Durant un tournoi de soccer réunissant des équipes de jeunes filles du Québec et de l'Ontario, un arbitre ordonne à Asmahan de retirer son hijab sous peine d'expulsion; comme elle refuse, son équipe se retire du tournoi et quatre autres équipes ontariennes aussi en signe de solidarité.
Quand? Le samedi 24 février 2007
Où? À Laval...
Pourquoi? C'est ici que ça devient intéressant. Officiellement, c'était au nom de la sécurité des joueuses, parce que le foulard aurait pu étrangler par mégarde la jeune Mansoor.
Pourtant, deux arbitres avaient déjà laissé passer ce dangereux accessoire (et les bandeaux de tête de certaines joueuses). Pour trouver l'équivalent d'une telle exclusion, il semble qu'il faille aller jusqu'en Australie. Ailleurs au Canada, les jeunes joueuses portent occasionnellement le hijab sans se faire expulser. Et la FIFA ne s'opposerait pas formellement au port du hijab dans certains pays musulmans, en partant du principe qu'il vaut mieux que les filles jouent, au prix d'un léger accroc au code vestimentaire. Les forcer à rester à la maison n'est pas la solution la plus intelligente.
Bref, la décision semble typique de la difficulté québécoise à s'ouvrir aux autres cultures. La tolérance, oui, passe encore : on ne se soucie pas trop de ce que font les autres dans leur coin. Mais s'ils s'affirment en public, c'est pratiquement vécu comme une agression. Et si cela heurte les nouvelles orthodoxies, gare! Les Québécois de toutes origines (l'arbitre en question étant musulman) défendront volontiers certaines valeurs avec le zèle des nouveaux convertis. La dernière province à donner le droit de vote aux femmes est maintenant sur la brèche quand il s'agit de proscrire la lapidation des femmes. La province encore dominée par le cléricalisme catholique à l'aube des années 1960 est aujourd'hui la plus opposée à certaines immixtions de la religion dans la sphère publique (sauf quand il s'agit du crucifix à l'Assemblée nationale).
C'est évidemment louable, mais trop de féminisme ne tue-t-il pas le féminisme? Est-ce si progressiste de renvoyer dans les gradins ou à la maison les filles portant le hijab? Est-ce bien la meilleure façon d'encourager l'intégration?
Il n'y a qu'au Québec qu'on réponde oui et il entre dans cette réaction une peur clairement perceptible dans l'amplification d'une poignée d'incidents. À en croire certains, seule la charte de Zéroville pourrait empêcher des hordes étrangères de faire disparaître du Québec alcool, crucifix et sapins de Noël. (Comme si c'était le plus important...)
Au contraire, moi, je suis porté à croire qu'à la longue, il est moins tentant de porter le foulard ou le voile quand on sait qu'on en a la possibilité et qu'il ne signifie rien de plus que son adhésion à un code d'origine médiévale, que lorsque le porter devient un signe de rejet d'un modèle de société, voire de défi des normes et de défi d'autorités clairement injustes ou excessives. Mais il faudrait savoir quelles valeurs on défend, et ne pas confondre féminisme et liberté de culte, par exemple, ou liberté de culte et censure, dans l'autre sens.
Libellés : Politique, Québec, Société
2007-02-26
Un pont vers ailleurs
Puis vint le temps des rêves à demi réels — le Neverland de Peter Pan (encore une incarnation du Pan antique...) que l'on ne visite plus passé un certain âge. Narnia aussi, au tout début, n'est plus accessible pour ceux qui ont perdu la foi.
Mais quand tout le monde perd la foi, dans un monde désenchanté par la science, il faut que les mondes de l'imaginaire deviennent réels. Ce sont ces mondes de l'autre côté du mur que les personnages de la fiction visitent, en doutant de moins en moins de leur réalité, comme Fionavar chez Guy Gavriel Kay. Certes, il reste des auteurs comme Donaldson qui font de leurs univers magiques (« The Land » dans The Chronicles of Thomas Covenant) des métaphores plus ou moins ouvertes , mais la tendance lourde, depuis Gormenghast de Peake et la Terre du Milieu de Tolkien, favorise la création secondaire pleinement autonome.
Le roman pour jeunes Bridge to Terabithia (1977) de Katherine Paterson dérogeait donc à cette tendance dès sa parution. La contrée de Terabithia qu'on visite en traversant un ruisseau demeure un jeu pour les jeunes personnages. Quand j'ai vu le téléfilm en 1985, j'avais déjà trouvé moins intéressant ce choix narratif, conquis que j'étais par la fantasy contemporaine. Le dénouement tragique de l'histoire des deux amis, dans le téléfilm, m'avait semblé triste, je crois, mais il ne m'avait pas bouleversé.
Le nouveau film tiré du roman est une production de Walt Disney. Comme adulte, j'y ai vu une réalisation pleine de finesse. Le personnage du garçon, Jess, a beau être un peu rêveur, un peu artiste, un peu souffre-douleur, il n'est pas un héros exempt de défauts. On peut comprendre qu'il exaspère son père, et son amitié avec la jeune Leslie lui fait négliger sa petite sœur. C'est d'ailleurs la conclusion du film, où Jess partage le royaume imaginaire de Terabithia avec sa petite sœur, qui m'a surpris et touché, car je ne m'en souvenais pas et elle témoigne du changement opéré chez Jess par le deuil.
La gestion du deuil (par le film, si ce n'est par le livre, que je n'ai pas lu) est d'ailleurs empreinte d'une maturité que je n'avais pas retrouvée chez Dorsey. Dans un premier temps, j'ai été horrifié par la culpabilité dont le récit charge le jeune Jess. Puis, réflexion faite, j'ai trouvé que c'était parfaitement réaliste. Les deuils mettent souvent en lumière les petites compromissions du quotidien qui sont rarement tragiques, mais qui peuvent obséder et tourmenter lorsqu'elles coïncident avec un drame. Et Jess, justement, se fait dire par quelqu'un de plus sage que c'est une rationalité trompeuse que d'attribuer à un manquement passager l'entière responsabilité d'une mort. Mais ce n'est pas non plus une raison pour ne pas chercher à s'améliorer.
Mais si j'ai trouvé que le film était réussi, dans son genre bien particulier, il m'a semble également clair sur le moment qu'il est complètement décalé dans l'univers médiatique des Eragon et autres produits formatés. La salle était pratiquement vide quand je suis allé le voir... Cela dit, le film est au troisième rang du box-office, et ses revenus le classent au vingt-deuxième rang, juste derrière Apocalypto. Le film a donc trouvé son public et c'est ce que je lui souhaite.
Libellés : Fantasy, Films, Théorie
2007-02-25
La voix de l'oubli
Ainsi, il ne se souvient de pratiquement rien depuis 1953. Il y a quelques exceptions, comme on l'entend durant le reportage, mais on se demande aussitôt s'il s'agit de véritables souvenirs structurés ou de simples associations d'idées. H. M. se souvient qu'un président est mort en 1963 et, si on lui fournit les initiales J. F. K., il répond Kennedy. Dans un article de 2002, la spécialiste Suzanne Corkin se demande si ses souvenirs les plus anciens sont désormais entièrement sémantiques, sans rien de charnel ou d'expérientiel — mais faudrait-il l'attribuer à l'opération ou aux effets de l'âge? Dirait-on alors qu'on entend parler un homme qui a désormais perdu toute sa vie? Encore qu'il serait plus juste de dire qu'il n'a rien retenu des cinquante-quatre années depuis 1953...
Né en février 1926, Henry M. avait un père issu d'une famille francophone de la Louisiane, prénommé Gustave et né en 1892, selon Memory's Ghost de Philip J. Hilts, un ouvrage qui fournit suffisamment d'indices pour identifier Henry si on y tient.
Son père, donc, Gustave Henry M., s'était établi au Connecticut avant la naissance de son fils, épousant une jeune femme de Manchester, Connecticut. Certaines sources affirment que Henry M. est Canadien, peut-être parce que son cas a été étudié tout particulièrement par Brenda Milner de McGill (qui l'avait fait venir à Montréal pendant une semaine) et par une ancienne étudiante de Milner, Suzanne Corkin. Sa mère était-elle...? Il s'avèrerait, bien entendu, très humain que des francophones se trouvent et s'éprennent dans le contexte des années 1920, dans cette Nouvelle-Angleterre qui comptait plus d'un quartier appelé « Little Canada ».
Mais il n'est pas nécessaire de supposer que la mère de Henry M. était canadienne-française pour se poser des questions sur la décision du docteur Bill Scoville de procéder à une amputation sans précédent d'une partie du cerveau d'un patient épileptique mais sain d'esprit. Les autres sujets d'opérations semblables (quoique moins extrêmes) avant lui étaient franchement psychotiques. Le docteur montréalais Wilder Penfield a été horrifié en apprenant la procédure de Scoville, que lui-même a reconnu comme « frankly experimental » dans son article de 1957 avec Milner. Geste quasi criminel? Mais on l'a ignoré, si on n'a pas tout simplement fermé les yeux. La décision aurait-elle été la même si Henry avait appartenu à une classe sociale plus élevée, ou à un groupe ethnique moins marginal?
Son père est mort treize ans après l'opération, en 1966. Sa mère, qui aurait accepté l'opération quand son père se dérobait et refusait de décider, a vécu avec son fils jusqu'à la fin des années 1970. Henry M. sait sans doute qu'ils sont morts, mais sans pouvoir fixer le temps qui a passé depuis. Si le personnage de Morgan dans le roman A Paradigm of Earth de Candas Jane Dorsey pouvait choisir entre le chagrin et le sentiment de la perte, et l'oubli de la mort — au prix de l'oubli d'années de vie, je me demande bien ce qu'elle choisirait...
Libellés : Cognition, Histoire, Psychologie, Sciences
2007-02-24
Paradigme terrestre
Ainsi, je viens à peine de terminer ma lecture du roman A Paradigm of Earth (Tor, 2001) de Candas Jane Dorsey. Je m'y suis lancé à l'aveuglette; je n'avais pas lu les recommandations en exergue ou le résumé qui, après-coup, frappe par sa banalité. Or, Candas a toujours eu le don d'éviter la banalité, le cliché, l'éculé. La science-fiction a de nombreux visages, mais quand elle s'offre comme littérature populaire, elle ne s'écarte jamais beaucoup des voies tracées par les grands pionniers du genre. Candas privilégie la mise en scène des personnages dont les points de vue sont exprimés avec une force et une originalité qui nous obligent à prendre parti. Et si nous adhérons, nous sommes désormais captivés au sens propre du mot.
Mais la place prise par un personnage rogne celle de l'histoire ou de la réflexion sur le monde. L'histoire est la structure du texte qui nous porte jusqu'à la fin parce que nous sommes curieux, parce que l'auteur a eu l'habileté de nous faire une promesse implicite dès les premières lignes (promesse d'une surprise, d'une révélation, etc.) ou parce que l'engrenage des événements est minuté de manière à ne pas nous perdre en cours de route. Et la science-fiction est une façon de remettre en jeu notre connaissance du monde. Ainsi, plus les personnages s'imposent, plus l'histoire pâtit et plus la science-fiction passe en second.
De fait, la science-fiction n'est pas ce qui retient l'attention dans ce roman, au contraire. Même si le récit est censé se dérouler vers 2010, ou un peu plus tard si je calcule bien, on a parfois l'impression de se retrouver en 1990. Le principal élément d'altérité est fourni par l'omniprésence de la surveillance vidéo, ainsi que par la manipulation et la création de vidéos. Il est brièvement question d'équiper une maison d'une installation domotique à jour, mais nous n'en voyons jamais le moindre signe. Les personnages utilisent-ils internet, le courriel, des cellulaires? Ce n'est pas toujours évident. Les habitants de cette maison pourraient tout aussi bien faire partie d'une co-op des années 70. Le personnage principal tient même un journal écrit à la main!
Quant aux émissaires humanoïdes d'une civilisation extraterrestre, apparus sur Terre dans des corps bleus avec des cerveaux réduits à l'état de tabula rasa, ils sont loin d'être post-humains. Au contraire, les pouvoirs que l'un d'eux affiche sont de ceux que la science-fiction emploie depuis un demi-siècle : télépathie, dons de guérison, force inexpliquée... La combinaison de la candeur et de forces cachées est propre à de nombreux personnages semblables. Sans remonter au Huron de Voltaire, on peut citer le Martien de Stranger in a Strange Land ou l'extraterrestre de Starman (1984).
Il y a certes un élément d'anticipation politique. Le premier ministre du Canada est une femme, mais elle fait partie d'une vague néo-conservatrice que les principaux protagonistes déplorent plus ou moins ouvertement. (Du coup, on se demande si les origines du roman pourraient s'enraciner dans la vague conservatrice des années 80, ce qui correspondrait au contexte paléo-technologique, de sorte que cette première ministre serait lointainement inspirée par Kim Campbell.) Il y a même un personnage antipathique qui se prénomme Rahim, comme Rahim Jaffer, membre albertain de l'ancien parti Réformiste et représentant d'Edmonton... (En revanche, un personnage éminemment sympathique s'appelle Delany, comme l'écrivain.)
Quant à l'histoire, elle tient visiblement du bricolage a posteriori. Trois morts mystérieuses ponctuent l'intrigue, et quelques péripéties supplémentaires. Mais l'intrigue policière est clairement plaquée sur le récit et le personnage le plus antipathique est en fin de compte le coupable.
Bref, le roman repose tout entier sur ses personnages. Tout commence, pour Constance Morgan, par une fin. L'un après l'autre, ses parents décèdent et la combinaison du chagrin et de la culpabilité, voire du ressentiment, la dévaste. Elle abandonne son travail auprès d'enfants défigurés dans un hôpital et elle emménage dans une maison qu'elle a héritée de ses parents.
Dorsey évoque avec une concision aussi cruelle qu'authentique les émotions du deuil, mais elle n'arrive pourtant pas à me convaincre de la transformation de Constance. Dans un autre genre de livre, on s'attendrait à une ultime révélation de quelque terrible geste posé autrefois par Constance, qui expliquerait l'ampleur de son dégoût d'elle-même. Mais il n'y a rien de tel; cela ne peut s'expliquer que par la très haute opinion qu'elle avait d'elle-même auparavant et c'est sans doute le cas. Dans la suite du livre, quand le naturel revient au galop, il apparaît clairement que Morgan (comme Constance se fait appeler) est d'autant plus sûre d'elle qu'elle se dévoue pour les autres et qu'elle leur est supérieure par sa tolérance et son ouverture.
Ce qui n'empêche pas les premiers chapitres d'être absolument prenants. Quand Morgan se fait offrir un travail comme préceptrice de l'extraterrestre apparu au Canada, elle s'en fout. Elle vit encore son deuil, et nous trouvons parfaitement raisonnable que ce qui prendrait une importance démesurée dans un roman de science-fiction ordinaire, qui prêche toujours un peu aux convertis, passe en second. Quand un parent est mort, il y a plus important qu'un extraterrestre retombé en enfance, qu'elle baptisera elle-même, un peu par inadvertance, d'un nom évoquant sa coloration — Blue.
Lorsque Blue s'enfuit pour habiter chez Morgan, le roman change de direction. Morgan doit faire cohabiter ses pensionnaires (déjà assez hétérogènes), un extraterrestre qui n'a pas de souvenir d'avant son arrivée sur Terre et les mesures de sécurité voulues par les services secrets, sous la direction d'un bureaucrate que Morgan appelle Mr Grey.
Rappelant en cela certains romans d'Ayerdhal ou Natasha Beaulieu, Candas excelle dans l'évocation de familles singulières. Dans L'Eau noire et L'Ombre pourpre, Beaulieu avait décrit la constitution d'une famille composée (et recomposée) d'êtres singuliers venus d'horizons différents mais qui acceptaient leurs différences et finissaient par s'entendre fort bien. Dans Parleur, Ayerdhal nous faisait aimer la petite communauté formée par des personnages colorés et marginaux. J'aurais toutefois tendance à dire que la personnalité de Morgan prend trop de place pour que son roman devienne une histoire collective. Nous voyons ses pensionnaires par ses yeux et, même avec l'aide de la télépathie de Blue, ils lui restent étrangers. Plus étrangers que l'extraterrestre qu'elle a adopté.
Ce qu'il y a de plus dérangeant chez Dorsey, en particulier dans un roman qui se plaint de l'intolérance et de l'incapacité des uns à accepter les différences des autres, c'est l'intolérance des intolérants. Les personnages les plus antipathiques sont condamnés sans appel. De ce point de vue, même un romancier comme David Weber a quelque chose de plus généreux quand il accorde une part d'autonomie et de raison à tous ses personnages, y compris aux salauds. Le roman de Dorsey est si vertueusement de gauche qu'il est plus insupportable que la fiction d'Ayerdhal, pourtant de loin plus militante.
La conclusion était plus ou moins annoncée. Blue devait repartir. Il était dit que Morgan émergerait de son deuil. Et l'amour de tous pour tous (un autre aspect qui rappelle Stranger in a Strange Land de Heinlein) scelle le dénouement des intrigues nouées pendant deux années palpitantes.
Bref, c'est un roman qui me laisse partagé. L'écriture de Candas est percutante, ses personnages sont souvent fascinants et les rebondissements soutiennent l'intérêt jusqu'à la fin. À la limite, c'est peut-être son roman le plus accessible. Mais j'ai été moins convaincu ou renversé par la fin que par le début. Il aurait fallu que ce soit l'inverse.
Libellés : Canada, Livres, Science-fiction
2007-02-23
Anneau de fumée cosmique
Les cordes cosmiques, comprises comme des défauts de structure de l'espace-temps, apparues lors d'un changement de phase au tout début de l'Univers, avaient soulevé beaucoup d'intérêt il y a une dizaine d'années. J'en avais tiré le décor d'une nouvelle, « L'arche de tous les temps », parue dans Escales 2000 (Fleuve Noir, 1999). Comme les cordes cosmiques primordiales sont si massives qu'elles étaient censées expliquer l'agglomération de la matière durant les premiers temps de l'expansion de l'Univers, j'avais dû postuler une corde cosmique considérablement allégée pour en faire un objet que des êtres humains pouvaient côtoyer. Cela contredisait légèrement le scénario imaginé par certains théoriciens et que j'avais incorporé à la nouvelle, selon lequel l'interaction antérieure de deux cordes cosmiques massives avait pu engendrer une trajectoire spatio-temporelle remontant dans le passé...
Depuis cette époque, la vogue de l'énergie sombre avait entraîné la défaveur de l'hypothèse des cordes cosmiques. Toutefois, l'article de Rudolph Schild et de ses collaborateurs apporte rétrospectivement de l'eau à mon moulin. En se basant sur l'observation d'un double quasar, ils concluent qu'il faut admettre l'existence d'une corde cosmique qui joue le rôle de lentille gravitationnelle.
Si j'interprète bien leur article, que je n'ai parcouru que superficiellement, ils évoquent une corde cosmique fermée qui aurait une longueur totale de 0,4 années-lumière. Elle voyagerait à un vitesse représentant 70% environ de la vitesse de la lumière, un peu plus lentement que dans ma nouvelle. À une distance d'environ 3 kiloparsecs, elle se situerait carrément à l'intérieur des limites de notre Galaxie. Si la boucle était circulaire (comme dans ma nouvelle), elle aurait un rayon d'environ 4000 unités astronomiques. Dans notre système solaire, ceci la placerait loin au-delà de la ceinture de Kuiper, mais bien en-deçà du nuage d'Oort, à 20 000 ou 50 000 unités astronomiques du Soleil. La masse linéique de cette corde cosmique serait très proche des valeurs primordiales, de sorte qu'un segment de 7,5 km de la corde aurait la même masse que la Terre!
L'objet est donc nettement plus impressionnant que la corde cosmique de ma nouvelle, mais il est nettement plus modeste que les objets prévus par la théorie. Cela permet de croire à des objets encore plus petits et encore plus proches. Et je suis particulièrement satisfait de voir que la première observation convaincante aille plutôt dans le sens de ma nouvelle d'autrefois...
Libellés : Astronomie, Sciences
2007-02-22
Cogestion boréalienne
Cette année, le congrès a lieu les 27, 28 et 29 avril à l'Université Concordia. Le responsable de la programmation, Christian Sauvé, vient de mettre en-ligne son questionnaire patenté et il invite tous les intéressés à donner leur avis. La liste des sujets de tables rondes, pourtant affolante, n'épuise pas les surprises de la programmation que nous vous préparons. Outre un colloque sur l'uchronie, qui réunira des participants de l'Europe et de l'Amérique du Nord, le congrès offrira aussi une table ronde rétrospective sur 1974, une année décisive pour l'évolution de la science-fiction au Canada francophone, et plusieurs occasions de rencontrer de nombreux directeurs littéraires professionnels, représentant des éditeurs ou des revues du Canada (Alire, Médiaspaul), de la France (Bélial, Bragelonne, Seuil, Univers Poche) et des États-Unis (Tor), ainsi que des micro-éditeurs d'ici (Six Brumes).
Libellés : Boréal, Congrès, Science-fiction
2007-02-21
Le printemps, saison de la guerre?
S'agit-il d'un nouveau bluff? En avril dernier, les États-Unis avaient orchestré une campagne diplomatique, sans doute doublée de tentatives d'intoxication médiatique, pour faire pression sur l'Iran, voire sur ses propres alliés. La menace d'une guerre nucléaire avait filtré, dans un contexte qui rappelait furieusement les préparatifs de l'invasion de l'Irak. À l'époque, j'avais parlé de bluff. Une façon de ne pas m'engager, mais aussi une façon de reconnaître la dimension spectaculaire de la combinaison d'annonces officielles et de fuites montées en épingle. Cette année, le printemps sera-t-il la saison de la guerre, comme en 2003, ou la saison des bluffs, comme en 2006?
S'il y a une raison de s'inquiéter, c'est à cause du syndrome du marteau qui fait que, lorsqu'on a un marteau, tous les problèmes ressemblent à des clous. Personne n'échappe à la tentation de se servir des outils à sa disposition. (La principale exception serait les armes nucléaires : plus on en a, moins c'est pour s'en servir. Sauf contre ceux qui n'en ont pas.) On se souvient parfois avec une certaine affection de l'administration Clinton aux États-Unis, mais il convient de rappeler la question posée par sa secrétaire d'État, Madeleine Albright, à Colin Powell : « What's the point of having this superb military you're always talking about if we can't use it? » Le chat sortait du sac, révélant cette prédisposition sans doute commune aux gens de pouvoir qui sont avant des praticiens à la recherche de solutions.
L'administration Bush actuelle a-t-elle la discipline requise pour manier l'arme du bluff sans jamais céder à la tentation d'aller jusqu'au bout? Contre la Corée du Nord, peut-être bien. Mais contre l'Iran, la bête noire des néo-conservateurs étatsuniens depuis 1979, ce n'est pas si sûr et la question demeure posée.
2007-02-20
Le siècle des immigrants
Le roman nous transporte dans un manoir anglais, vers 1948, mais le cours des événements historiques a divergé du nôtre. La mission de Rudolf Hess en 1941 conduit à la négociation d'un traité de paix entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne, ce qui permet à Hitler de faire la guerre à l'Union Soviétique et cette guerre dure encore en 1948. (Dans la mesure où l'Union Soviétique aurait été en mauvaise posture sans le ravitaillement par ses Alliés occidentaux, qui sont absents de ce scénario, on se demande comment les Soviétiques ont fait pour résister si longtemps.) Dans cette version, Winston Churchill a été écarté par une faction plus à droite du parti Conservateur, inspirée du Cliveden Set.
Pendant ce temps, la Grande-Bretagne devient l'équivalent de la Suède ou de la Suisse, un État plus ou moins ami, qui ne gêne pas les entreprises nazies et qui accepte les pratiques nazies comme une nouvelle norme. Cet état d'esprit favorise la montée de partisans des méthodes nazies. Qui en fera les frais? Les minorités du pays — Juifs, immigrés, homosexuels — et les libertés britanniques.
C'est ce que découvre progressivement la jeune Lucy Kahn, épouse de fraîche date d'un banquier juif honni par le reste de sa famille aristocratique, les Eversley, châtelains de Farthing. C'est un meurtre au manoir qui déclenche l'engrenage. La mort de l'homme qui a négocié la paix avec Hitler sera le prélude d'une prise du pouvoir par une faction extrémiste, car la scène du crime fait croire à un assassinat par un Juif ou un « terroriste » plus ou moins anarchisant ou communiste. Le principal suspect est naturellement David Kahn, qui est sur les lieux.
Un détective de Scotland Yard qui mène l'enquête n'est pas d'accord, mais le récit de l'investigation par ce Carmichael, qui occupe un chapitre sur deux, éclaircira trop tard le mystère. Lucy et son mari doivent prendre la fuite pour éviter d'être arrêtés et l'histoire se termine alors qu'ils vont tenter de quitter l'Angleterre, un rappel d'une réalité si répandue au siècle dernier qu'on l'a souvent appelé le siècle des personnes déplacées.
Ainsi, ce qui commence comme un mystère au manoir devient une conspiration politique. Les personnages principaux s'en aperçoivent trop tard, mais je crois que c'est délibéré de la part de Jo Walton, qui suggère (suivant la litanie attribuée à Martin Niemöller) que si on ferme les yeux trop longtemps, il sera trop tard.
Toutefois, cet aveuglement mine la vraisemblance de la conclusion parce que le lecteur n'est pas convaincu que le meurtre d'un politicien dans une demeure privée suffirait à mobiliser les opinions en faveur d'un durcissement des lois, tout simplement parce que les personnages principaux ne sont vraiment émus ni par la mort de la victime ni par les conséquences politiques ou le battage médiatique ou l'émotion publique à l'extérieur du manoir de Farthing. Mais il s'agit d'un prétexte, que le roman rapproche sciemment de l'incendie du Reichstag. Et, après tout, la mort d'un homme à Sarajevo le 28 juin 1914 a déclenché une guerre justement parce que les aristocrates qui gouvernaient l'Europe ont été bouleversés par la mort d'un homme comme eux...
En fait, ceci met en lumière la principale déficience du roman, et de son intention politique. Clairement, Walton entend suggérer un parallèle entre la dérive fascisante de son Angleterre uchronique et les événements de ces dernières années en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Pour rejoindre ses lecteurs, elle fait de ses personnages principaux des gens comme ses lecteurs : blancs, de culture européenne, rattachables à la classe moyenne. Mais les minorités comme nous et les libertés démocratiques sont-elles les principales victimes des idéologues et mouvances politiques qu'elle dénonce? Ce n'est pas si sûr. L'hystérie mobilisée par les politiciens néo-conservateurs en Grande-Bretagne ou aux États-Unis ne donne toujours pas signe de dépasser les bornes traditionnelles des États policiers d'allégeance démocratique. Que ces pays diminuent à l'intérieur les libertés de leurs citoyens au point de tomber au niveau de... la France, ce n'est quand même pas si dramatique. En revanche, la politique étrangère et néo-impérialiste de ces pays est bel et bien celle qui a tué des centaines de milliers de personnes, ruiné des millions de vie et contribué à réduire encore les libertés dans les pays qui profitent de nouvelles exemptions tacites...
Les Anglais aiment se souvenir de la Seconde Guerre mondiale et de la petite Angleterre tenant tête au monstre nazi. En fait, même pendant les heures les plus sombres de la guerre, l'Allemagne nazie faisait face à un empire qui était loin de se limiter à la seule Grande-Bretagne. Durant la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne a amplement profité de la cote de crédit canadienne aux États-Unis, des ressources achetées avec le caoutchouc et l'étain de la Malaisie, du pétrole de la Birmanie ainsi que du Proche- et Moyen-Orient, et d'une armée indienne de 2-3 millions d'hommes, sans parler des 2,6 millions d'hommes fournis par les dominions ou des 400 000 Africains enrôlés dans l'armée britannique.
Ce que Indigènes rappelle dans le cas français vaut également, sinon plus, pour la Grande-Bretagne. Les soldats britanniques représentaient moins de la moitié des forces du Commonwealth durant la Seconde Guerre mondiale. Le Cliveden Set ne l'ignorait pas; loin d'être d'abord des fascistes, des Nazis ou des Germanophiles, les membres du groupe étaient surtout unis par leur impérialisme. Mais le roman de Walton élude presque entièrement le sujet.
C'est la lézarde cachée qui affaiblit tout le livre, et j'avais déjà soulevé la question lors du lancement. L'Angleterre évoquée par Jo Walton est a priori entièrement blanche et presque rien ne rappelle (hormis quelques allusions au thé des Indes, et une mention des revendications indiennes du statut de dominion) que l'Empire britannique tirait une grande partie de sa puissance de son hégémonie impériale. Le projet sous-entendu d'introduire l'étoile jaune des Nazis en Angleterre est-il fasciste ou représente-t-il un moyen d'étendre à l'Angleterre les avantages de la ségrégation raciale imposée par les colonisateurs britanniques en Inde et en Afrique, quand la couleur de la peau ne suffit plus à distinguer les gens comme nous de ceux qui ne le sont pas?
Sur une note plus légère, on retiendra que le Canada aussi prend une coloration uchronique : le pays qui refusait d'accepter des immigrants ou réfugiés juifs est devenu l'ultime havre pour Lucy Kahn et son mari.
J'ai fini la journée au Cœur des Sciences de l'UQÀM pour assister à un débat avec Yves Gingras, Philippe Mabilleau et Alan Sokal : « Quand la science flirte avec le mysticisme : Attention danger ?» Comme il s'agissait de trois intervenants d'une redoutable intelligence, on n'a pas entendu de bêtises. Même Philippe Mabilleau, qui s'intéresse au paranormal à ses moments perdus, a surtout plaidé pour un peu plus d'ouverture à l'étude des phénomènes inexpliqués, mais sans se commettre sur les causes des anomalies observées. Difficile de ne pas être d'accord!
Sokal avait commencé par distinguer la science comme démarche (approche, méthode), la science comme ensemble de connaissances, la science comme communauté humaine et la science appliquée (sous la forme de la technologie). Il recommande Prophets Facing Backward de Meera Nanda sur la science nationaliste hindoue. En évoquant le désenchantement du monde par la science, Gingras cite plutôt le film The Prestige pour illustrer que le dévoilement d'un secret nuit toujours à son attrait.
La question que j'aurais posée pour remettre en question la condamnation du mysticisme scientifique, de la science instrumentalisée par le mysticisme et de la confusion de la science et de la religion aurait concerné l'utilité objective de ce mysticisme... Après tout, les repoussoirs cités — les États-Unis, l'Angleterre de Hawking, l'Allemagne (nazie) de Planck et de Heisenberg, et même l'Inde des ultra-nationalistes actuels ou l'Union soviétique de Lyssenko — sont des pays qui, toutes proportions gardées, ont été ou sont parmi les plus performants de leur catégorie en matière de recherche scientifique. Le flirt de la science et du mysticisme est-il uniquement une stratégie de positionnement des scientifiques dans la culture du moment? Ou faut-il y voir un mouvement conquérant de la science triomphante, qui n'hésite pas à empiéter sur les plates-bandes de la religion quand elle s'est déjà imposé dans tous les autres domaines? Inversement, quand le mysticisme ou le nationalisme font appel au prestige de la science, n'est-ce pas la preuve de la légitimité acquise auparavant par la science et les scientifiques? Par conséquent, au vu du nombre de Prix Nobel et de succès obtenus par la recherche scientifique dans ces pays, faut-il s'inquiéter de la présence de dérives mystico-scientifiques... ou de leur absence?
Autrement dit, si le nationalisme québécois s'associait plus souvent à la science québécoise, si les atomes étaient fleurdelysés, serait-ce un motif d'inquiétude... ou le signe d'une identification populaire aux réussites scientifiques québécoises? Les deux, peut-être.
Libellés : Histoire, Livres, Science-fiction, Sciences
2007-02-19
La hiérarchie des prix
Mais comment l'évaluer? Les bases de données qui prétendent recenser le contenu des journaux sur le long terme sont lacunaires. Et que vaut l'annonce de la remise d'un prix dans un journal lu par quelques dizaines de milliers de personnes, puis oublié le lendemain? De plus, ce ne sont souvent pas les mêmes bases qui contiennent les journaux et les revues ou périodiques culturels qui seraient plus susceptibles de parler de prix littéraires, en supposant même que ces périodiques aient été numérisés. Mieux vaut donc se tourner vers un support plus durables et plus universel : internet.
Le palmarès Google donne les résultats suivants pour les prix de la SFCF :
« Prix Aurora », « science-fiction » : 9 110 mentions
« Prix Boréal », « science-fiction » : 771 mentions
« Prix Solaris », « science-fiction » : 510 mentions
« Grand Prix de la Science-Fiction et du Fantastique québécois » : 431 mentions
« Prix Dagon », « science-fiction » : 226 mentions
« Prix Septième Continent » : 192 mentions
Comme une recherche avec « Prix Dagon », « Prix Solaris » et « science-fiction » obtient 145 mentions, on peut évaluer le nombre de mentions distinctes obtenues par le Prix Dagon/Solaris à 591 au total.
Comme il faut ajouter le mot-clé « science-fiction » dans le cas des Prix Aurora, Boréal, Dagon et Solaris pour minimiser les risques de confusion avec des prix du même nom (et les génératrices de sites de vente), les résultats obtenus dans ces trois cas sous-estiment probablement le nombre de mentions obtenues par Google. Comme on le sait, Google est loin de recenser l'ensemble de ce qui est accessible par internet, mais quand le nombre de résultats dépasse la centaine, je crois qu'on peut raisonnablement dire que les chiffres sont représentatifs, de sorte que l'ordre du classement des prix de la SFCF est sans doute correct.
Ce classement peut sembler paradoxal. Le milieu de la SFCF tient le Grand Prix comme le plus prestigieux des prix disponibles; pourtant, il arrive ici en quatrième place.
Certes, la première place des Prix Aurora s'explique par le fait qu'ils ont un volet anglophone, de sorte que la Toile encore dominée par l'anglais répercute beaucoup plus volontiers les informations liées à des créateurs anglophones. Dans les autres cas, l'hypothèse qui se présente rapidement, c'est que ces résultats sont une fonction du nombre de lauréats distincts, puisque ceux-ci seront amenés à faire état des prix qu'ils ont remporté dans plusieurs circonstances propices au transfert en-ligne de l'information.
Mais est-ce le cas? Heureusement, il est assez facile de réunir les chiffres requis.
Depuis 1977, les Prix Solaris (anciennement Dagon) ont récompensé, dans la seule catégorie de la création littéraire, vingt-deux auteurs différents, soit 23 personnes en tout. Si on inclut aussi la catégorie de la bande dessinée, ce sont 38 personnes distinctes qui ont obtenu au moins un Prix Solaris.
Depuis 1980, les Prix Boréal ont récompensé, dans les seules catégories du livre, de la nouvelle et de la production critique, trente-quatre auteurs différents, soit 33 personnes en tout. Si on inclut aussi les autres catégories, ce sont 52 personnes distinctes qui ont obtenu au moins un Prix Boréal.
Depuis 1980, les Prix Aurora (anciennement Casper) ont récompensé, dans les seules catégories professionnelles francophones, vingt-deux personnes. En fait, la première catégorie distincte pour les francophones ne datant que de 1986, il n'y a pas de lauréat francophone avant cette date.
Depuis 1984, le Grand Prix de la Science-Fiction et du Fantastique québécois a récompensé dix-sept auteurs différents, soit 18 personnes en tout. Ceci inclut les deux récipiendaires du prix pour la nouvelle, mais il exclut le lauréat du prix jeunesse que je n'ai pas trouvé sur le site officiel. L'âge moyen des récipiendaires est de 41 ans. Éric Gauthier détient le record de la jeunesse et Élisabeth Vonarburg celui de l'âge. Au moins cinq des récipiendaires sont nés en France ou de parent(s) français.
On peut alors calculer deux séries de rapports. La première série donnera le nombre de mentions sur internet rapporté au nombre de personnes ayant remporté au moins un prix. La seconde donnera le nombre de mentions sur internet rapporté au nombre d'écrivains (ou d'écrivants) ayant remporté au moins un des prix d'écriture. Cela donne le tableau ci-dessous.
Les résultats sont parlants. Les chiffres affichés dans la première colonne varient beaucoup en raison de l'inclusion des lauréats dans les catégories non-littéraires des Prix Boréal et Solaris. En revanche, exception faite des Prix Aurora, les résultats se ressemblent énormément dans la seconde colonne (les différences ne sont probablement pas significatives). On peut supposer que les auteurs sont bien plus systématiquement portés à faire état de ces prix que les autres récipiendaires et qu'ils dominent donc les variations du classement.
Ainsi, les écrivants (auteurs, directeurs littéraires et critiques compris) paraissent revendiquer chacun des prix dans les mêmes proportions, à très peu de chose près, et les principales différences tiennent au nombre différent de récipiendaires de chaque prix.
Et quelle est la valeur d'un prix littéraire dans le milieu de la SFCF? Eh bien, non sans surprise, je constate que le Prix Solaris a le meilleur retentissement, mais cela tient à si peu qu'il serait plus juste de dire que les trois prix québécois ont le même retentissement.
Libellés : Canada, Fantastique, Fantasy, Livres, Québec, Science-fiction, Statistiques
2007-02-18
Note de recherche (1)
Technologie. On n'a que ce mot à la bouche de nos jours. Des biotechnologies aux zootechnologies, en passant par les génotechnologies et les nanotechnologies, les produits de l'ingéniosité humaine envahissent nos vies et se taillent une place dans les discours publics. Objets de peur et objets d'espoir, les technologies sont synonymes de modernité, même si le grand public ne saisit plus exactement à quand remonte ce lien.
Ce mot qui envahit les discours était pourtant loin de désigner à l'origine ce qu'il désigne aujourd'hui. En fait, quand Aristote accouple les racines technê et logos dans sa Rhétorique (1.1, 1.2), il l'utilise cinq fois dans un sens que certaines traductions esquivent carrément, rendent par des circonlocutions ou résument en parlant des « règles de l'art » ou de « l'art de plaider », ou encore de l'exposition ou analyse d'un sujet, nommément la rhétorique. Quand Épictète reprend le terme deux fois dans un discours sur le caractère des hommes et des philosophes, des siècles plus tard, il semble se moquer explicitement du jargon des philosophes, mais il emploie toujours l'expression dans le même sens. Il s'agit toujours de systématiser une connaissance ou un domaine, et de soumettre le tout aux meilleures règles de l'art. C'est toujours la base de la définition du mot dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-1835) : « Traité des arts en général ».
Or, l'exposition rigoureuse d'un sujet ou la définition de la façon de l'analyser n'a pas grand-chose à voir avec la technologie moderne, faite de réalisations concrètes et d'une maîtrise de la technique proche de la rigueur des sciences.
Pourtant, c'est encore dans le sens premier que François-Xavier Garneau emploie ce mot dans une note de son Histoire du Canada en 1845 (p. 331) :
« Ces décisions qui prennent dans la technologie légale anglaise le nom de précédents, peuvent être aussi diverses qu'il y a de jugemens »
En apparence, Garneau l'utilise comme équivalent de système terminologique ou de vocabulaire spécialisé. Toutefois, l'Encyclopédie de Diderot parlait déjà au siècle précédent de la technologie comme de la catégorie des lettres qui traite de tout ce qui regarde les arts, qu'ils aient pour but de pourvoir aux besoins réels ou imaginaires de l'être humain, de plaire aux sens ou d'exercer sa puissance de travail. Le terme apparaît dans un article sur le catalogage par un libraire qui se base sur la classification de l'abbé Gabriel Girard (1677-1748). La technologie inclut les ouvrages qui traite des arts civiques, qui « sont ceux que la politique adopte par préférence dans la constitution du gouvernement ».
Garneau est resté plus fidèle à l'acception de l'Encyclopédie, mais le mot allait effectivement prendre le sens de terminologie spécialisée au dix-neuvième siècle, ce dont témoigne la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-1935) : « Ensemble des termes propres à un art, à une science, à un métier. »
Les distinctions restent mouvantes. Ainsi, en 1809, Lamarck distingue la technologie de la nomenclature dans sa Philosophie zoologique : « Afin de désigner clairement l'objet de la nomenclature, qui n'embrasse que les noms donnés aux espèces, aux genres, aux familles et aux classes, on doit distinguer la nomenclature de cette autre partie de l'art que l'on nomme technologie, celle-ci étant uniquement relative aux dénominations que l'on donne aux parties des corps naturels. » (p. 34)
Ce souci de précision du scientifique reste étranger aux hommes de lettres. En 1832, dans Mademoiselle de Marsan, Charles Nodier reste assez général : « Cependant le renouvellement journalier de ces rapports devait finir par établir entre quelques-uns de mes commensaux et moi une espèce d'intimité. Il s'en trouvait deux parmi eux qui parlaient d'ailleurs français avec une grande élégance, et qui étaient plus versés que moi-même dans la technologie des sciences physiques, mon principal objet d'étude et d'affection. » (p. 44) En 1842, dans Jérôme Pâturot à la recherche d'une position sociale, Louis Reybaud utilise quatre fois le mot. Peut-être par préciosité ou dans un but de satire feutrée, il s'en sert pour critiquer... le jargon dans les sciences, et même dans la politique : « J'avais remarqué, en effet, que la chambre change de temps en temps de technologie, et adopte certaines expressions, certains mots pour leur donner une popularité triomphante. » (p. 360)
Dans sa correspondance, vers 1839, Balzac reste également assez vague : « Mais vous savez que je ne le croyais pas moi-même, et que j'étais, il y a six mois, d'une ignorance hybride en fait de technologie musicale. Un livre de musique s'est toujours offert à mes regards comme un grimoire de sorcier; un orchestre n'a jamais été pour moi qu'un rassemblement malentendu, bizarre, de bois contournés, plus ou moins garnis de boyaux tordus, de têtes plus ou moins jeunes, poudrées ou à la titus, surmontées de manches de basse, ou barricadées de lunettes, ou adaptées à des cercles de cuivre, ou attachées à des tonneaux improprement nommés grosses caisses, le tout entremêlé de lumières à réflecteurs, lardé par des cahiers, et où il se fait des mouvements inexplicables, où l'on se mouchait, où l'on toussait en temps plus ou moins égaux. »
Si Nodier et Reybaud semblent bien parler du vocabulaire (et les hommes de lettres en France s'en tiendront à cette acception jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle), Balzac laisse apercevoir un glissement dans la direction de la connaissance non seulement des termes mais des choses d'un domaine.
De fait, c'est dès le dix-huitième siècle qu'on associe de plus en plus la technologie aux arts productifs. En 1706, le Phillips Dictionary définit la technologie comme « A Description of Arts, especially Mechanical ». En 1728, le philosophe allemand Christian Wolff fait d'elle la « Scientia artis et operum artis ». En 1777, l'Anleitung zur Technologie du professeur allemand Johann Beckmann fait de la technologie la science des métiers et des transformations des matières premières. En 1793, Jean-Henri Hassenfratz emploie le mot dans l'intitulé d'un cours sur les arts, métiers, machines et manufactures au Conservatoire national des Arts et Métiers à Paris. En 1800, Jean-Antoine Chaptal propose un cours de technologie qui portera sur la mécanique appliquée et la chimie appliquée.
En français, dès 1803, le neuvième numéro du Bulletin de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale paru en floréal, an XI, inclut ce passage (p. 178) : « La Technologie, d'ailleurs, n'étant point une science proprement dite, mais l'application des sciences, en général, aux besoins de la vie, nécessite une connaissance plus qu'élémentaire de ces même sciences ». Bref, entre Beckmann en 1777 et 1803, la technologie a commencé à désigner plus particulièrement l'application (utilitaire) d'un savoir.
En 1851, dans son Essai sur les fondements de nos connaissances, Antoine Augustin Cournot confirme cette nouvelle équivalence : « À vrai dire, il n'y a de très digne d'attention dans l'essai de Bacon que l'idée fondamentale de sa division tripartite. Voyons comment d'Alembert l'a acceptée et modifiée. D'abord il change l'ordre des facultés principales, en faisant systématiquement violence à toutes les inductions psychologiques et historiques, et il les dispose ainsi: mémoire, raison, imagination; les rubriques correspondantes sont: l'histoire, la philosophie, la poésie; mais la substitution du mot de philosophie au mot de science n'est qu'une affaire de style, et au fond, pour D'Alembert comme pour Bacon, ces deux termes ont la même valeur. L'histoire et la poésie se subdivisent à peu près comme dans l'arbre baconien, mais avec des additions considérables: car la technologie (ou, comme on disait alors, les arts, métiers et manufactures) se trouve faire partie de l'histoire naturelle ; tandis que les beaux-arts (la musique, la peinture, l'architecture, etc. ) Sont rattachés sous la même rubrique à l'imagination, avec la poésie proprement dite. »
Ce sont les plus anciens de ces développements français dont témoigne, dans son Cours abrégé de chymie (1833), le médecin canadien Jean-Baptiste Meilleur quand il parle ainsi de technologie, unissant la connaissance des arts et de leur terminologie (p. 144) :
«TECHNOLOGIE, s. f. de Technê, art, et de Logos, traité, la science qui traite des arts et de leurs termes particuliers.
«TECHNOLOGIQUE, adj., qui a rapport à la technologie. »
Toutefois, dans son inventaire des sortes de chimie, il inclut (p. 11) :
« La chymie technologique, qui nous guide dans les divers procédés des arts et les simplifie »
En 1833, un voyageur français au Canada, Isidore Lebrun évoque lui aussi la chimie technologique dans une note de son Tableau statistique et politique des deux Canadas (p. 189)
« M. Girod, auteur de divers articles sur l'instruction dans les journaux de Québec, a demandé en vain une allocation pour établir une école d'agriculture sur le modèle de celle d'Hofwyl en Suisse. Les mathématiques, le dessin linéaire, la géographie et l'histoire commerciale, l'histoire naturelle, la physique et la partie technologique de la chimie devraient être enseignées avec application à l'agriculture et aux arts mécanique, bases de l'instruction qui aurait compris aussi l'étude du français et de l'anglais, et la tenue des livres. »
C'est peut-être de Girod que se moque Michel Bibaud (1782-1857) dans un texte d'octobre 1825 (Bibliothèque canadienne, tome 1, p. 144) en critiquant un certain pédant appelé «M. G***» qui abuse de termes scientifiques et qui aime étaler sa mémoire des mots :
« Mais placez-le en face d'un homme de quelque savoir, d'un érudit enfin. Oh! n'ayez pas peur qu'il déroule son vocabulaire; il écoute au contraire avec une sorte de recueillement; il est tout oreille : chaque parole qu'il entend, il la corrobore d'un mouvement de tête admiratif; il semble retenir son haleine. Mais peu à peu l'enthousiasme le gagne, le surmonte; G*** n'y tient plus, il éclate : divin ! charmant ! délicieux ! s'écrie-t-il d'une voix à dominer toutes les conversations particulières; et tous les yeux de se tourner vers lui. On s'étonne, on le presse, on l'interroge : G*** triomphe; il a fixé l'attention; il saisit les professeurs au passage, et à la faveur de quelques louanges hyperboliques, et sous prétexte d'éclaircir un doute, il leur répète mot à mot la leçon qu'il vient d'entendre : sa mémoire technologique est le fléau de la société. »
Avant 1850, ce sont les seuls cas d'emploi de ce mot retrouvés dans la littérature canadienne d'expression française. Ainsi, Bibeau (1825) et Garneau (1845) conçoivent la technologie comme désignant la maîtrise d'un lexique, voire d'un texte, tandis que Girod et Meilleur (vers 1833) la comprennent — au moins un peu — comme une connaissance de certaines applications pratiques.
En anglais, on repère la mention de « Bigelow's Technology » dans la liste des livres achetés pour la bibliothèque de l'Assemblée législative lors de la mise en vente de la collection privé du défunt juge John Fletcher (1767-1844), dans le procès-verbal du 20 mars 1845 du Parlement du Canada-Uni. Dans la liste des livres à acheter à la même date figure aussi « Crabb's Technological Dictionary ».
La présence des Elements of Technology (1829) de Jacob Bigelow (1786-1879) dans la bibliothèque du juge Fletcher n'est pas surprenante puisque celui-ci s'était distingué par ses articles et ses conférences sur des sujets scientifiques en Grande-Bretagne avant son arrivée au Canada en 1810. Quant à l'ouvrage de Bigelow, son sous-titre explicitait son sujet, « the Application of the Sciences to the Useful Arts ». En avril 1830, la recension dans The North American Review se plaignait d'ailleurs de l'emploi d'un mot aussi inusité : « The word Technology gives but an imperfect idea of the contents of this volume. The end of a name would have been better answered by some title showing, that it treated of the scientific and practical principles of many of the useful, curious, and elegant arts. »
Dans la revue The British American Cultivator, l'école d'Hofwyl est de nouveau citée en novembre 1844, cette fois comme modèle de l'Institut de Templemoyle en Irlande, qui accueillait en 1837 un total de soixante-six étudiants de 15 à 17 ans, « preparing themselves for the thorough management of farms. » Si cette institution enseignait aussi bien l'anglais et les mathématiques que les principes et la pratique de l'agriculture, la revue présentait aussi un établissement plus spécialisé, l'Institut agricole du Württemberg fondé en 1818, devenu depuis l'Universität Hohenheim à Stuttgart. Le programme inclut (p. 165) :
« 2. Forestry — Encyclopedia of forestry, botany of forests, culture and superintendence of forests, hunting, taxation, uses of forests, technology, laws and regulations, accounts, and technical correspondence relating to forests.
« 3. Accessory Branches — Veterinary art, agricultural technology, especially the manufacture of beet sugar, brewing, vinegar making, and distilling. The construction of roads and hydraulic works »
Dans le premier cas, la technologie s'insère entre des activités pratiques et des techniques de gestion. Cela ne facilite pas l'interprétation du terme, mais on peut remarquer qu'elle se place dans une énumération qui commence avec la taxation et les utilisations de la forêt, et qui se poursuit avec les lois et règlements, la comptabilité et la correspondance technique. Cela fait pencher pour une référence à une théorie générale quelconque ou une introduction à un glossaire spécialisé.
Dans le second cas, l'auteur a levé l'ambiguïté en dressant la liste de ce qu'il entend par technologie agricole, soit la production de bière, de vinaigre, de sucre de betteraves ou d'alcool distillé. La connaissance théorique se rapproche de la connaissance pratique, mais le mot semble conserver une certaine labilité.
Comme le Canada est une colonie britannique, il serait possible d'éclairer la compréhension du mot en examinant l'emploi du mot « technology » dans un organe de la presse britannique tel que le Times de Londres, un journal de référence. Jusqu'en 1850, le mot ne sert que quatre fois.
Le 21 novembre 1825, un article s'intéresse à l'éducation en Russie et annonce la fondation d'un établissement « technologique » : « Some months ago, the Emperor approved of the plan of a technological institution, to be established at Moscow, for the dissemination of useful knowledge relative to the manufacturing arts. Young men, of free condition, from the age of 16 to 24, are to be admitted into this institution, where they will receive instruction gratis. The subjects to which the attention of the students will be directed are commerce, manufacturing statistics, chymistry, technology, mechanics, hydrotechnics as applicable to manufacture and drawing. » Le contexte ne permet pas vraiment d'éclairer le sens donné au mot ici.
Le 27 décembre 1838, une revue de la presse française cite Le Moniteur au sujet de nouveaux cours publics qui doivent être donnés au Conservatoire des Arts et Métiers : « The lectures to be delivered in the amphitheatre of the institution are recommended to consist of the application of geometry; application of mechanics; mechanical technology; descriptive geometry; application of inorganic chymistry; application of organic chymistry; application of physics; agriculture; industrial economy; and industrial legislation. » Dans ce cas, il est sans doute question d'une théorie et terminologie des arts pratiques dans le sens où l'entendaient Beckmann et ses successeurs.
Le 4 août 1848, un long article reproduit une partie des débats à la Chambre des Lords. Au sujet de l'Irlande, les Lords discutent de l'opposition qui s'organise : « They had allowed things to go on under the notion—and a very laudable notion—of not interfering with the right of the people to meet in public and discuss their grievances. They were afraid to trespass upon the right of discussion, or what was now called, by a new technology, agitation, which he (Lord Brougham) understood in a meeker and milder sense to mean only discussion, but which in the stronger and major sense meant something like resistance. » Le passage inclut non seulement un emploi périmé du mot « technologie », employé ici dans le sens de terminologie, mais un emploi précoce du mot « agitation » tel qu'il entrera au fil des décennies suivantes dans des mots comme « agit-prop ».
Enfin, le 3 janvier 1850, il est question dans le Times des travaux terminologiques des savants britanniques en Inde : « In addition to the great mass of words gathered from the Hindustani poets and other approved writers, much attention has been paid to the collecting of scientific terms, especially botanical ones, as well as to the correct rendering of them into the technology of Europe; but, much as has been gained from various works found at the India-house and elsewhere, both printed and manuscript, yet, from no other source has so much been derived as from the manuscripts left by the late Dr. Harris, of Madras, who, with the assistance of learned natives, had been long making preparations for a very extensive and general dictionary of the Hindustani, Dakhni, and English. »
Bref, en anglais comme en français, il existe jusqu'au milieu du XIXe siècle, deux acceptions du mot. Les gens de lettres, s'ils connaissent le terme, s'en servent presque exclusivement pour désigner un vocabulaire spécialisé, voire un jargon professionnel. Les savants et techniciens hésitent encore entre la désignation d'une terminologie spécifique et celle d'une théorie ou connaissance générale des arts pratiques. Du coup, on comprend mieux pourquoi le mot a mis autant de temps à s'affirmer, ce qui, paradoxalement, en a fait un terme disponible quand s'est développé au XXe siècle un sentiment répandu de la nouveauté des techniques utilisées pour transformer l'économie et le milieu de vie, et un sentiment du besoin d'un terme susceptible de recouvrir l'ensemble des techniques actuelles et à venir.
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