2020-07-02

 

Jean-Pierre Moumon (1947-2020)

La nouvelle est tombée en fin de journée hier, arrivant de France avec un décalage de quelques heures.  Jean-Pierre Moumon avait succombé à une crise cardiaque.

(Jean-Pierre Moumon à Montréal en août 2009, alors qu'il participait au congrès mondial de science-fiction Anticipation sous le nom de Jean-Pierre Laigle.)

Né à Toulon en 1947, Jean-Pierre Moumon a consacré sa vie à la science-fiction, ou c'est du moins l'impression qu'il m'a laissé.  Polyglotte inégalé et traducteur prolifique au temps où il éditait la revue Antarès qu'il avait co-fondée, il a longtemps travaillé à ce titre comme passeur, pour faire connaître en France, et en français, la science-fiction internationale à l'extérieur des États-Unis.  (Il avait d'ailleurs publié quelques auteurs québécois dans les pages d'Antarès.)  Agent littéraire à l'occasion, imprimeur de raretés de l'ancien merveilleux scientifique qu'il vendait urbi et orbi, critique et historien de la science-fiction, il réunissait depuis quelques années des essais thématiques qui permettaient d'appréhender la fortune sur le long cours d'idées plus ou moins connues des lecteurs actuels de science-fiction : planètes creuses emboîtées, planètes intra-mercuriennes, invasions sorties des profondeurs marines, peuples nains, allumages de soleils, tours de Babel futuristes, Lunes terraformées, guerres entre la Terre et la Lune... 

Il signait également depuis quelques années des nouvelles et même des romans, d'inspirations fort variées.  D'une part, il avait lancé une saga spatiale qui devait s'étendre sur des millénaires à l'échelle d'une galaxie.  D'autre part, il avait signé dans Solaris une série de nouvelles offrant un futur uchronique en partie québécois, si je me souviens bien.  Ailleurs, il avait fait paraître une uchronie romaine susceptible de concurrencer Renouvier lui-même...

Comme il avait vingt ans de plus que moi, l'écart d'âge ne facilitait pas l'établissement d'une amitié, pas plus que l'océan qui nous séparait, mais je crois que chacun de nous a reconnu chez l'autre une passion semblable pour la science-fiction sous toutes ses formes, de la plus ancienne à la plus scientifique.  De fait, je ne sais plus quand je l'ai croisé pour la première fois ou quand j'ai fait sa connaissance.  Était-ce au Canada, à un congrès Boréal des années 1980 ?  Était-ce en France, à une convention nationale française ou aux Galaxiales de Nancy durant les années 1990 ?  Il me semble qu'il m'avait contacté à cette dernière époque pour me proposer de publier dans Antarès une traduction en français de ma nouvelle « Stella Nova » (1994).  Mais comme Antarès allait cesser de publier en 1996, cette publication ne s'était pas concrétisée et une version remaniée de cette traduction allait paraître dans Galaxies en 1999.  Nous avons entretenu une correspondance épisodique et intermittente par la suite, de nature plutôt utilitaire.  Vers 2001, je lui fournissais quelques indications d'ordre astronomique sur l'étoile Cor Serpentis.  Plus tard, j'allais parfois lui dénicher des curiosités chez les bouquinistes montréalais que je gardais, pour alimenter ses futurs trafics d'objets littéraires, jusqu'à sa prochaine visite au Canada.

En effet, c'est à la même époque qu'il avait commencé à assister aux congrès Boréal.  Avait-il participé aux congrès des années 1990, jumelés avec des conventions anglophones à Ottawa et Montréal ?  Je ne saurais en jurer.  Par contre, il figure parmi les inscrits de Boréal 2000 et 2001, puis de 2007 à 2012.  Nous l'avions encore revu en 2014 et il s'était inscrit en 2016, mais sans pouvoir faire le voyage de la Méditerranée jusqu'à Mont-Laurier.  Après un congrès Boréal à Québec, soit au Centre Morrin en 2012 soit au Monastère des Augustines en 2017, je me souviens qu'il avait rejoint l'équipe de bénévoles du congrès au bar Le Sortilège sur Saint-Jean le dimanche soir et que nous avions passé un bon moment en petit comité, à partager des anecdotes et des souvenirs, entre fans.  (Je penche pour 2012.)

Je l'ai sans doute rencontré pour la dernière fois aux Utopiales en 2018.  Il m'avait réclamé une nouvelle pour un numéro spécial de Galaxies dont il organisait le dossier thématique, sur la terraformation de la Lune, et il m'avait repéré dans l'assistance d'une table ronde... peut-être bien celle où Élisabeth Vonarburg incarnait Alice Sheldon.  De fait, après avoir écouté au début, j'avais sorti mon ordinateur pour effectuer quelques recherches sur les températures lunaires et récupérer des données pour l'écriture de cette nouvelle.  Si bien que lorsqu'il est venu me relancer, j'ai pu répondre sans mentir que j'y travaillais.  Toutefois, comme je n'avais pas saisi qu'il n'était présent que pour la journée, j'avais raté l'occasion de prolonger notre conversation.

Isolé en Bretagne durant la pandémie, il m'avait fait part de ses recherches les plus récentes.  Il préparait un nouveau dossier thématique pour Galaxies, qui comportera peut-être une nouvelle de ma plume, mais ce sera, le cas échéant, sa dernière contribution à la science-fiction ou presque.

C'était un esprit libre qui menait une existence en marge, à ce qu'il m'a toujours semblé.  En marge des querelles et des chapelles, en marge des modes littéraires et des succès de vente, en marge aussi des contingences conventionnelles...  Mais avec sa disparition, c'est une connaissance rare et précieuse de la science-fiction internationale au siècle dernier qui périt.

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2018-03-08

 

Le réconfort des vieilles habitudes

Remettre une vieille paire de chaussres après avoir commencé à en porter une nouvelle procure souvent un soulagement sensible.  La chaussure s'est-elle faite à notre pied ou notre pied à la chaussure ?  Quoi qu'il en soit, la différence est perceptible.  Le soulagement perçu tient sans doute à l'absence d'effort requis du corps et de l'esprit pour s'adapter, mais il s'y ajoute peut-être un plaisir plus subtil que la facilité.

Ces dernières semaines, je suis retourné deux ou trois fois à Montréal et j'ai fréquenté des lieux familiers en suivant des itinéraires encore plus familiers.  En effet, les lieux ont parfois changé.  De nouveaux édifices et condos s'élèvent, de nouvelles perspectives s'offrent au regard et d'anciens terrains de stationnement sont en cours de transformation après des années de tranquillité à l'abandon.

Ce qui ne m'empêche pas de retrouver d'anciens cadres de mon quotidien montréalais.  Est-ce la certitude de maîtriser le chemin à suivre qui est à l'origine du sentiment de réconfort qui me gagne dans le métro entre Berri-UQÀM et Guy-Concordia, à la sortie sur Guy ou dans le 165 qui escalade la Côte-des-Neiges ?  Non seulement je n'ai pas à me concentrer pour m'orienter, mais je peux me reposer sur l'assurance forgée par des centaines de parcours.  Et de pouvoir le faire de nouveau après toutes ces années, c'est une victoire sur le temps qui passe.

La stabilité dans un monde en proie au changement peut réconforter, même quand elle est illusoire.  C'est pour cette raison que nos ancêtres construisaient pour durer quand ils travaillaient sur leurs temples.

C'est la nature du monde qui apparaît alors sous un jour moins inquiétant.  Tout n'est pas voué à disparaître, du moins pas tout de suite.  À l'ère de l'anxiété généralisée et de la colère qu'elle engendre (ou est-ce l'inverse ?), c'est apaisant.  Si ce n'est pas le réconfort actif d'une étreinte bienveillante, c'est au moins la joie de la délivrance qu'on ressent quand on arrête de se taper la tête sur un mur, si dure la tête en question soit-elle.

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2017-12-17

 

Archéologie littéraire personnelle

En dépouillant à des fins bibliographiques ma collection de la défunte revue de SFCF imagine... (mettons qu'un dimanche matin, quand je devrais manier le stylo rouge avec sévérité, c'est une forme de procrastination utile), je suis tombé sur une annotation au crayon qui me permet de reconstituer un point tournant de ma carrière d'écrivain.  Dans l'image ci-dessous, on retrouve l'en-tête éditorial et pavé légal du numéro 21 paru en avril 1984.  On distingue clairement que j'ai souligné la mention cruciale fournissant l'identité et l'adresse du directeur littéraire.  (C'était peut-être bien le premier numéro de mon abonnement, d'ailleurs.)  J'en déduis que c'était pour soumettre un texte, ce que je n'ai pas tardé à faire avec toute l'inconscience de mes seize ans.  À cette lointaine époque, une revue comme imagine... n'était peut-être pas imprimée en couleurs avec de nombreuses illustrations comme Solaris aujourd'hui, mais elle avait l'avantage de paraître aux deux mois.  Si bien qu'il en fallait des textes...  Jean-Marc Gouanvic a jugé recevable le texte dactylographié que je lui avais soumis (« Œuvre de paix ») — et sans doute voulu encourager une jeune plume (ce qui était également plus facile quand une revue publiait avec une périodicité élevée).  Du coup, ma première nouvelle est parue en octobre 1984 dans le numéro 24.  Ainsi, en moins de six mois, à l'époque de la machine à écrire et du courrier postal, longtemps avant l'utilisation du courriel pour les soumissions sous forme de fichiers, ma nouvelle avait été soumise, acceptée et publiée.  J'avais dix-sept ans.

Le bon vieux temps n'avait pas que des défauts...

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2016-11-25

 

Dernières photos du pavillon MacDonald de l'Université d'Ottawa

En septembre 1986, j'arrivais à l'Université d'Ottawa pour étudier la physique, ce qui m'amènerait à passer beaucoup de temps dans le pavillon MacDonald, vingt ans après son inauguration en avril 1966 par Pauline Vanier, première femme chancelier de l’Université (1966 à 1972).  Le pavillon MacDonald hébergeait le département de physique et prit le nom du professeur David Keith Chalmers MacDonald (1920-1963), fondateur du département de physique.  Celui-ci avait également été directeur de la section de physique des solides et de la section de physique des basses températures au Conseil national de recherches. Atteint de dystrophie musculaire, il était mort quelques années avant l'ouverture du pavillon qu'on écroulait cette semaine (de manière écologique, car les matériaux seront recyclés).

L'Université d'Ottawa avait jeté les bases dès 1874 d'un programme d'études en génie civil qui profitait de l'accent accru mis dès cette date sur l'apprentissage des sciences et des mathématiques.  Un incendie destructeur en 1903 avait obligé toutefois l'administration à s'installer pour plusieurs années dans les locaux affectés aux sciences tandis que l'université repartait presque de zéro.  Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que l'établissement s'adjoint une école de médecine et une École des sciences appliquées, celle-ci devenant une école des sciences pures et appliquées en 1953.

Les cours de physique étaient alors logés dans les anciennes baraques de l'armée le long de King Edward.  Parmi les professeurs de l'époque, il y avait Jacques Hébert, ancien élève de Pierre Demers à l'Université de Montréal, qui avait participé aux travaux de développement de la bombe atomique durant la guerre et qui fut un de mes professeurs durant mon baccalauréat en physique.  Arrivé au début des années 1950, Hébert « assemble, dans un local qui n'avait rien d'un laboratoire de recherche, l'équipement basique essentiel pour étudier les rayons cosmiques dans les émulsions ionographiques.  Par la suite, cet embryon de laboratoire se développera et deviendra un véritable centre pour la recherche en physique des hautes énergies », pour citer l'histoire du département de Gilles Lamarche dans Physics in Canada en 2001.  Je me souviens d'ailleurs d'avoir travaillé durant les années 1980 avec ces émulsions que le professeur Hébert utilisait encore, mais en les faisant irradier dans des accélérateurs de particules et non plus avec des rayons cosmiques.

C'est en 1955 que Pierre Gendron, le doyen des sciences pures et appliquées, convainquit MacDonald de prendre la direction du nouveau département de physique.  Un noyau de professeurs se constitue alors en 1957-1958 avec l'embauche de Cyril Benson, Gilles Lamarche et Robert Benson, sous la direction de MacDonald dont la santé se détériore, l'obligeant à céder son poste en 1960.  La grande affaire de la décennie sera le déménagement dans le nouveau pavillon MacDonald.  Au petit générateur de neutrons déjà utilisé devait succéder un accélérateur de particules, le Dynamitron, qui était censé développer des énergies de 3 MeV mais qui ne remplirait pas ses promesses.  Vingt ans plus tard, on désignerait encore au département le niveau souterrain aménagé pour recevoir cet accélérateur sous le sobriquet de « fosse à neutrons » (neutron pit), en suggérant quelque peu qu'il avait été une fosse à dollars puisque l'accélérateur installé en 1966-1967 en collaboration avec l'Université Carleton allait s'avérer un fiasco presque complet...

Il y a quelques semaines encore, le pavillon conservait encore sa façade d'origine, même si les palissades des démolisseurs l'avaient désormais ceinturé.

Mercredi soir, par contre, la démolition avait commencé et cette dernière photo, prise de nuit, illustre l'avancement des travaux.  Non seulement le revêtement du mur arrière avait disparu, mais l'aile ouest de l'édifice était déjà à terre.



Le pavillon MacDonald aura donc existé pendant cinquante ans.  Une partie de l'ancien sous-sol servira à la future ligne de train léger.  Le reste de l'espace libéré servira à la « construction d’une nouvelle installation qui révolutionnerait les études au premier cycle [en sciences, technologies, génie et mathématiques],dont les espaces consacrés à l’enseignement seraient radicalement différent des installations existantes et seraient à la fine pointe des nouvelles tendances en éducation. »

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2015-11-01

 

Yal Ayerdhal (1959-2015)

Les temps sont durs pour les utopistes de la science-fiction française.  Après Roland Wagner et Michel Jeury, c'est au tour de Yal Ayerdhal de nous quitter, non sans préavis mais au moins aussi prématurément que Roland.  Trois auteurs généreux dans leur fiction et souvent tout aussi généreux de leur personne.  Après la mort de Joël Champetier il y a quelques mois à peine, le sentiment d'injustice est douloureux.  Les plus grands cœurs sont-ils donc condamnés à partir en premier ?  Si j'excepte le décès de Jeury, ce sont des disparitions prématurées qui blessent ou qui enragent, selon le tempérament de chacun, mais qui ne laissent pas indifférent.

Je n'aimerais pas que ce blogue se transforme en chronique nécrologique, mais je ne peux pas non plus passer sous silence les chagrins qui assombrissent mon humeur.  Même sans avoir eu l'occasion de côtoyer Ayerdhal aussi régulièrement que ses amis et collègues en Europe, je l'avais connu à des moments clés de ma carrière.

Au début, j'ai été un lecteur.  De ses romans dans la défunte collection Anticipation du Fleuve Noir.  Il y eut d'abord La Bohème et l'Ivraie, une magnifique claque en quatre temps, une voix qui se détachait de l'écriture convenue de nombreux autres volumes de la collection, un ton et un souci du réel qui classait d'emblée l'auteur avec des contemporains comme Lehman, Wintrebert et Dunyach.
Je ne l'ai sans doute pas lu dès sa sortie en 1990 (et les volumes dans ma collection datent de la réédition postérieure, comme on peut le voir ci-dessus).  Il a probablement fallu qu'on attire mon attention sur ce nouvel auteur (et sans doute que Jean-Claude Dunyach n'a pas manqué de me le signaler).  Ai-je lu Cybione (1992) dont l'héroïne pouvait rappeler mon Astilanne des « Jeux de la paix et de la guerre » (1991) ?  Pas sûr, mais une note publiée sur SFFRANCO laisse croire qu'en 1993, j'ai voulu acheter à sa sortie L'Histrion d'Ayerdhal chez J'ai Lu, mais qu'il a si vite disparu des librairies que j'ai dû me le procurer en France.  En fait, il est très probable que ce soit Demain, une oasis (1992) qui m'a d'abord convaincu de l'intérêt de l'écriture ayerdhalienne, même si cela tranchait moins sur la production de l'époque qu'on a pu le dire : Aqua de Jean-Marc Ligny est de 1993 et Serge Lehman commencerait bientôt à développer le concept du Village qu'il a imposé dans F.A.U.S.T. (1996).  Je crois que j'ai enchaîné ensuite avec Balade choréïale (1994), puis Le Chant du drille quatre ans après sa sortie au Fleuve Noir.  Deux tomes parus en 1992, qui portaient l'empreinte d'Ursula K. Le Guin (ce qui ne pouvait que rendre l'auteur plus sympathique à mes yeux) — et qui anticipaient aussi un peu Avatar de Cameron.  Pendant plusieurs années, ce serait mon ouvrage préféré d'Ayerdhal avec Balade choréïale.
Les couvertures du Chant du Drille étaient l'œuvre de Jean-Yves Kervévan, car Ayerdhal n'avait pas encore entamé la collaboration suivie avec Gilles Francescano qui ferait de ce dernier son illustrateur attitré, à de rares exceptions près.  Je ne sais plus quand j'ai rencontré Ayerdhal en personne pour la première fois, honte à moi, car, de 1990 à 2004 environ, j'étais de passage en France ou en Europe tous les ans, mais pas si souvent dans la région lyonnaise, toutefois.  Peut-être bien que ce fut en 1995, à la Convention nationale française à Yverdon où j'ai rencontré ou retrouvé de nombreuses figures de la SF franco-européenne, dont quelques-unes que je connaissais depuis le congrès Boréal de Chicoutimi en 1988...  Après la convention, devant la Maison d'Ailleurs, j'ai pris cette photo où on retrouve, de gauche à droite, Élisabeth Vonarburg, Wildy Petoud, Yal, Florence Madiguier, Philippe Brossier et Éric Lesueur.
Ayerdhal avait un autre nom, que j'ai découvert de mes propres yeux un soir, fin avril 1996, quand je suis arrivé à pied à Écully, en banlieue de Lyon, après avoir marché depuis le début de journée en partant de Villefranche-sur-Saône.  J'avais emprunté mille et une petites routes pour éviter les autoroutes et, muni d'une carte Michelin et de quelques indications griffonnées sur un bout de papier (en ces temps héroïques d'avant le GPS et Google Maps), j'avais fini par trouver l'entrée de ferme annoncée par quelques écriteaux, dont un qui portait cet autre nom (que j'avais bien dû entendre précédemment, puisque je l'avais reconnu).  Mais Ayerdhal resterait ce superbe oracle d'une littérature imaginante et rageuse sous son nom de navigateur des mers interstellaires et non sous celui de son acte de naissance.
Ce jour-là, j'ai posé mon sac à dos chez Ayerdhal où nous avons soupé à la lyonnaise (il y avait du saucisson au vin) avec sa famille d'alors, logée dans une aile d'un vieil édifice de ferme, entre le chemin des Hautes Bruyères et le ruisseau des Planches.  Plus tard, il m'avait conduit en ville, où je passerais la nuit dans une autre famille que celle de la science-fiction.  Et, quelques jours plus tard, il essaierait de me tuer.

(Oui, une petite phrase d'accroche un peu dans le genre de la prose ayerdhalienne...  Hommage.)

Car, après avoir pris le temps de découvrir un peu l'agglomération lyonnaise, j'avais accepté de voyager avec lui à la Convention nationale française, Galaxiales 1996.  Or, sur la route de Nancy, dans une voiture conduite par Ayerdhal, j'ai atteint une vélocité que je n'avais jamais frôlé dans un transport terrestre, exception faite de quelques TGV...  Yal aimait conduire vite, si les conditions s'y prêtaient, et cet amour de la vitesse rimait avec un amour de la liberté et une détermination à faire le plus possible en un minimum de temps.  Et qu'il en a fait de choses en une cinquantaine d'années !  Cette photo prise en 1996 (probablement à Nancy) nous montre un Ayerdhal plus résolu que souriant.  L'homme aux semelles de foudre, sérieux et concentré...  C'était peut-être un peu avant ou après qu'il me livre ses impressions des premiers chapitres de Suprématie sur lesquels Laurent McAllister travaillait depuis quelques années.  (Nous n'avons pas nécessairement suivi ses suggestions.)
Comme écrivain, Ayerdhal prenait son envol, mais la période de 1994 à 1997 représente justement une pause — bienvenue pour ceux qui, comme moi, souhaitaient prendre la mesure de l'œuvre créée depuis 1990 : neuf romans en cinq ans à peine, parfois parus sous la forme de diptyques ou triptyques...  Est-ce le premier ou le second volume du Chant du drille que je me souviens d'avoir lu un après-midi durant, assis dans les gradins du théâtre romain de Lugdunum, encastré dans la colline de Fourvière ?  Mettons que c'était le deuxième.  Qui sait si le cadre a concouru à me faire apprécier l'ouvrage plus que les autres titres d'Ayerdhal?
Les coups d'éclat littéraires d'Ayerdhal allaient se succéder durant toute la décennie.  En 1997, après avoir soutenu Galaxies et lancé Genèses, il sortait de son silence pour nous offrir Parleur, qui décrochait de la science-fiction et de l'univers homéocrate pour offrir quelque chose comme une utopie, mais décrite sous les traits du rêve, puis du cauchemar.  Le personnage de paladin pacifiste lui correspondait et la petite communauté solidaire réunie sous le signe de l'anarchie correspondait peut-être le mieux à ses espérances.  La couverture de J'ai Lu apparaît ci-dessous : désormais, Gilles Francescano illustrait la plupart de ses romans.

En 1996, Ayerdhal réunissait l'anthologie Genèses en regroupant, outre Francis Carsac qui avait fourni l'inspiration du titre, une génération montante ou déjà établie d'auteurs francophones jugés intéressants par l'anthologiste : Élisabeth Vonarburg, Jean-Marc Ligny, Jean-Claude Dunyach, Pierre Bordage, Serge Lehman, Bernard Werber, Richard Canal, Ayerdhal et moi-même.  Au moins autant que les anthologies lancées en 1998 au Fleuve noir par Serge Lehman (Escales sur l'horizon, Escales 2000 et Escales 2001), Genèses tente déjà d'attirer l'attention sur la science-fiction qui se fait en français.
Si ce sont les romans d'Ayerdhal qui ont assis sa réputation, il ne faudrait pas oublier qu'il était aussi un excellent nouvelliste.  Son recueil La Logique des essaims chez ISF en 2001 en offre plusieurs preuves.
Je garderai le souvenir de plusieurs autres rencontres avec Ayerdhal au fil des ans, devenues malheureusement plus souvent virtuelles que matérielles à l'époque de Facebook.  Il a soutenu de nombreuses initiatives collectives, d'abord pour rehausser la visibilité de la science-fiction française (la direction de l'anthologie Genèses ou le lancement de la revue Galaxies en 1996), ensuite pour améliorer la condition des écrivains de langue française.  Dès 2000, il lançait le Droit du serf, groupe de réflexion pour la défense des écrivains qui a travaillé entre autres sur un contrat de référence.  Dans le cadre de l'opposition à la loi inique d'expropriation massive ReLIRE, il anime la relance en 2011 du Syndicat des écrivains de langue française (SELF).  En 2013, quand je l'ai rencontré pour la dernière fois aux Utopiales de Nantes, il participait au lancement des Éditions Multivers, vouées à la valorisation d'ouvrages dont les auteurs avaient récupéré les droits mais qui ne pouvaient pas nécessairement être réédités autrement qu'en numérique (tel mon roman Le ressuscité de l'Atlantide).  Cette photo prise dans la cafétéria du centre des congrès de Nantes le 31 octobre, il y a tout juste deux ans, illustre le tribun prophétique qu'il incarnait parce qu'il était nécessaire que le milieu littéraire ait aussi quelqu'un pour dire, dans l'arène politique, quand la politique allait trop loin.
Difficile de ne pas songer au personnage de Parleur qu'il rejoignait ainsi...  Mais il demeurait profondément attachant parce que sincère.  Ses gestes étaient en accord avec ses convictions.  S'il est évidemment plus facile d'admirer de loin les combattants que les imiter, cela ne nous empêche pas de les aimer.

Il va me manquer.  Oui, j'en ai peur, chaque fois que je repenserai à cette épopée de vingt-cinq ans de création et de combat, d'amitiés et de coups de gueule, il va me manquer.  Il me manque déjà.

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2015-10-04

 

Le voyageur, l'écrivain et le spécialiste

Les derniers mois ont été riches en événements.  Sur le plan international, de la crise grecque aux conséquences de la guerre civile en Syrie, en passant par la ré-élection de Cameron au Royaume-Uni et les hésitations de la croissance en Chine, il y aurait eu de quoi rédiger plusieurs billets.  Au Canada, l'élection fédérale se prolonge et Stephen Harper a tellement multiplié les tentatives d'en manipuler le résultat — modifications de la loi électorale, dépenses extraordinaires sur une durée extraordinaire, démagogie xénophobe — que le suspense risque de durer jusqu'à l'annonce des résultats.  À défaut de réagir au jour le jour, autant se réserver pour le lendemain du vote.  Sur le plan personnel, Lily a trouvé un travail à temps plein, si bien que nous avons célébré dans la sérénité notre cinquième anniversaire de mariage au Château Mont Ste-Anne en se promenant dans la montagne et la forêt qui dominent le Saint-Laurent.

La photo ci-dessus, prise du flanc du Mont Sainte-Anne le 5 septembre dernier, montre la pointe aval de l'île d'Orléans.  On saisit assez bien la nature boisée de cette partie de la côte de Beaupré.  La photo ci-dessous d'une cascatelle, prise dans les bois au sud de l'hôtel le lendemain, révèle les couches sédimentaires (des schistes?) du relief, qui apparaissent clairement à droite, dont l'érosion a ménagé des paliers pour la descente du cours d'eau.
Enfin, une dernière photo pour illustrer l'ultime cascade des chutes Larose dans ce même boisé.  Il y avait quelques nageurs et plongeurs en train de profiter du bassin au pied de la chute, mais ils ne figurent pas dans ce cliché qui permet de souligner plutôt le cadre sauvage.  Plus tard, nous avons d'ailleurs atteint une table à pique-nique au bord de la rivière Ste-Anne-du Nord, où nous avons pique-niqué fin seuls en pleine nature verdoyante.

La région n'est pas chiche en chutes, d'ailleurs, puisque les chutes Montmorency ne sont pas loin.  Sans parler de la chute Kabir Kouba à Wendake, un peu plus loin encore...

L'été a d'ailleurs été relativement fertile en sorties.  Des parcs historiques d'Ottawa au sentier Transcanadien à Québec, en passant par un certain pays perdu, nous avons retrouvé des amis et des proches dans les décors les plus rieurs.  Et peut-être que j'y reviendrai.  Ou pas...  Voilà donc pour les balades du voyageur.  L'écrivain n'a pas chômé non plus cette année et certains fruits de son labeur commencent à paraître.  Ma nouvelle « Le nombre de Judas » vient de sortir dans le numéro 37 de la revue Galaxies.  Il s'agit de ma dixième parution dans la revue, si je tiens compte de trois articles et trois fictions dans la première série (1996-2007), puis de quatre fictions (dont une réimpression) jusqu'à maintenant dans la nouvelle série lancée en 2008.  (Je ne compte pas ma traduction d'une nouvelle de John Park parue dans la première série.)  D'autres nouvelles sortiront ensuite, en particulier chez Rivière Blanche.  Toutefois, le chercheur ne se tournait pas non plus les pouces.  Outre le travail que j'ai réalisé sur l'histoire des jeux vidéo au Canada, je continue à travailler sur l'histoire de la science-fiction au Canada francophone, ce qui se traduira par une publication dans un numéro à venir de la collection Eidôlon de l'Université de Bordeaux.  En attendant toutefois, on peut lire ma postface à la nouvelle édition du roman La fin de la Terre (1931) d'Emmanuel Desrosiers, qui s'ajoute ce mois-ci aux volumes de la Bibliothèque québécoise qui a pour objectif de constituer un panorama historique des lettres québécoises.  Pour des questions de droits, il manquera à la réédition la préface d'origine ainsi que les illustrations intérieures (signées Jean-Paul Lemieux, quand même) dont les originaux n'ont pas été retrouvés.  Dans cette postface, j'essaie surtout d'inscrire l'ouvrage d'Emmanuel Desrosiers dans son contexte.  Ou dans son double contexte : celui de la littérature d'anticipation et du récit catastrophe de l'époque, en anglais comme en français, mais aussi au Canada francophone même.


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2015-07-15

 

Les voyages d'un sac bleu, le début

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer les pérégrinations de mon sac bleu, par exemple, dans ce billet de 2009 qui renvoie à quelques photos antérieures de ce petit sac de voyage que j'ai pris l'habitude de porter en bandoulière pour des excursions d'une journée ou de quelques heures.  La photo la plus ancienne remontait jusqu'à maintenant à 1990, mais j'ai récemment repéré le même sac bleu dans une photo prise le 23 août 1987 à Saint-Germain-en-Laye.  De mémoire, il s'agit d'une photo d'une ancienne dépendance du château royal qui est désormais séparée du parc par une grille.  Du moins à l'époque...

Le ciel pollué cachait Paris à l'horizon, mais il faisait beau.  Je ne sais plus si j'avais visité les collections du musée, mais je crois bien que j'avais parcouru la terrasse de bout en bout avant de revenir m'asseoir à la buvette pour descendre un cidre bien frais.  Une belle journée.

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2015-06-04

 

Joël Champetier (1957-2015)

Il est parti, mais encore si présent dans mes pensées que je n'ai pas encore tout à fait dit adieu.  Les souvenirs affluent et c'est plus de la moitié de ma vie que la mort de Joël, au petit matin du samedi 30 mai dernier, endeuille et assombrit.  Presque vingt-neuf ans de fraternité et d'amitié, qui s'achèvent sur un sentiment de frustration et d'injustice, car il n'était ni vieux ni malade, du moins jusqu'à sa dernière année de vie.  J'en connais qui s'interrogent sur les causes de sa disparition, mais je préfère résister aux questions qui tentent d'imposer un sens à des processus qui nous échappent en partie.  Des questions plus anodines se posent aussi — quand donc ai-je fait sa connaissance? qu'aurait-il pu faire avec quelques années de plus? — et m'amènent à remonter le temps, rien que pour le plaisir de revivre des temps où la vie était un bonheur partagé..

Les débuts

Nous nous sommes très probablement rencontrés au congrès Boréal à Longueuil en 1986.  J'avais dix-neuf ans et il en avait neuf de plus, puisqu'il ne fêterait pas ses vingt-neuf ans avant le mois de novembre.  Mais comme j'avais également croisé pour la première fois Élisabeth Vonarburg, les jeunes Yves Meynard, Claude J. Pelletier et Philippe Gauthier qui allaient bientôt lancer Samizdat, Jean-Marc Gouanvic, Claude Janelle et Jean Pettigrew, entre autres, mon souvenir de Joël est un peu occulté par celui de tous les autres membres du milieu de la SFCF que  je découvrais en chair et en os.
(En 1983, l'anthologie Aurores boréales 1 réimprimait la première nouvelle de Joël.)

Joël avait publié sa première nouvelle, « Le chemin des fleurs », cinq ans plus tôt (en 1981), et j'avais fait paraître mon premier texte deux ans plus tôt (en 1984).  Nous étions déjà collègues.  Nous avons certainement fait plus ample connaissance en juin 1987 quand le congrès de science-fiction Ad Astra a accueilli la Canvention (congrès national canadien) du 12 au 14 juin et fait d'Élisabeth Vonarburg son invitée d'honneur.  Un petit groupe de francophones, qui comprenait Élisabeth ainsi que Joël et Valérie, avait fait le voyage pour représenter dignement le milieu de la SFCF.  D'autres congrès de science-fiction ont suivi, non seulement en français mais aussi en anglais, Valérie et Joël assistant souvent à des conventions comme Maplecon à Ottawa, Ad Astra à Toronto et Con-Cept à Montréal.  En 1989, plusieurs créateurs et fans du milieu de la SFCF ont fait le voyage pour assister à la convention mondiale de science-fiction à Boston.   On retrouve Joël dans la photo suivante, assis sagement à gauche.
 (Au premier rang, de gauche à droite : Joël Champetier, Yves Meynard, Claude J. Pelletier et Valérie Bédard.  Derrière, on retrouve entre autres Ann Méthé, Jean-Pierre Normand et Luc Pomerleau.)

La décennie de tous les espoirs

L'année d'après, la carrière littéraire de Joël prenait un tournant décisif.  En 1990, il devenait le directeur littéraire de Solaris et il faisait paraître son premier livre, le roman de science-fiction pour jeunes La Mer au fond du monde.  Cette même année, je déménageais d'Ottawa à Toronto et on aurait pu croire que nous aurions moins d'occasions de se rencontrer.  Pourtant, c'est durant la décennie suivante que nous avons le plus travaillé ensemble.


Après avoir aidé à organiser le congrès Boréal en 1983 et avoir été un des trois administrateurs de SFSF Boréal en 1984-1985 (avec Ann Méthé et Jean-Pierre Normand), Joël a rejoint de nouveau le conseil d'administration en 1989-1990 alors que la société faisait face à une situation compliquée par deux congrès déficitaires de suite, en 1988 à Chicoutimi et 1989 à Ottawa.  Il est resté fidèle au poste jusqu'en 1992-1993 quand il est devenu vice-président de la société de 1993 ou 1994 (les données sont lacunaires) jusqu'en 1998-1999.  Son soutien a permis à la société de survivre, en continuant à remettre les Prix Boréal à l'occasion d'événements de moindre envergure (soirées ou cérémonies ponctuelles) à Laval, Rimouski et Montréal, avant la relance des congrès en 1995.  Comme il habitait à Ville-Marie, puis Gallix et enfin Saint-Séverin durant cette période, j'entendais plus souvent sa voix au téléphone que je ne le rencontrais en personne.  Souvent, nous tenions l'assemblée générale annuelle en même temps que la remise du prix, réservant une quinzaine de minutes dans un coin de la pièce pour régler les formalités. Comme il pouvait difficilement contribuer à distance à l'organisation de congrès à Ottawa ou Montréal durant cette période, il nous aidait autrement.  De ses conseils avisés et de sa bonne humeur, d'une part.  En offrant l'aide de Solaris pour faire connaître le congrès et en nous laissant utiliser son adresse postale pour la correspondance gouvernementale, d'autre part.  Et même en mettant la main à la poche de temps en temps pour couvrir certains des frais de SFSF Boréal quand sa femme et lui étaient encore dans une période faste.  Au terme de cette décennie, le congrès Boréal allait de nouveau voler de ses propres ailes à partir de 2000, grâce en partie au soutien indéfectible de Joël durant cette traversée du désert, mais celui-ci s'était retiré l'année juste avant puisque la situation critique de Solaris, acculée au pied du mur par une réduction des subventions, allait exiger toute son attention.

Sur le plan littéraire, Joël allait signer ses romans les plus marquants durant cette décennie : La Taupe et le dragon (première édition) en 1991, La Mémoire du lac en 1994 et La Peau blanche en 1997.  En littérature jeunesse, la trilogie des Barrad (enrichie d'un antépisode ultérieur) ne serait pas la première incursion québécoise en fantasy (ou « fantastique épique » comme on s'efforçait aussi de dire), mais il s'agirait sûrement de l'une des plus réussies.  Sa production de nouvelles ne ralentirait pas non plus.  Après en avoir signé douze durant les années 1980, il allait en signer quatorze de plus durant les années 1990, réunissant les meilleures dans son recueil Cœur de fer (1997) publié en France.  Je garde une petite préférence pour ses textes de la toute fin des années 1980, comme « Salut Gilles ! » (1988), « Karyotype 47, XX, +21 » (1989) ou « Ce que Hercule est allé faire chez Augias, et pourquoi il n'y est pas resté » (1990).  D'ailleurs, j'avais complété quelques calculs pour étayer le scénario de « Cœur de fer » (1990), en travaillant à l'ancienne bibliothèque des sciences de l'Université d'Ottawa, dans le pavillon Vanier, et en utilisant même une version antédiluvienne de Maple afin d'obtenir une formule qui tentait de tenir compte à la fois de la dissipation d'un trou noir quantique via la radiation de Hawking et de l'accrétion de ce même trou noir une fois à l'intérieur de la Terre...  Inversement, Joël Champetier a donné à cette époque un coup de pouce déterminant à ma carrière littéraire en m'ouvrant les portes de Solaris si bien que j'allais, soit durant son premier mandat comme directeur littéraire (1990-1994) soit durant ses mandats comme coordonnateur ou rédacteur en chef (1992-1996, 1999-2015), faire paraître environ deux douzaines de mes textes dans les pages de la revue, ce qui représente environ le quart de ma production.  Je n'ai pas tenu le décompte des nouvelles qu'il a déclinées, mais il en a refusé plusieurs, toujours avec courtoisie et bienveillance — même s'il essayait parfois de me culpabiliser d'avoir soumis quelque chose que je savais sûrement ne pas être à la hauteur des standards de Solaris, sans doute dans l'espoir de m'inciter à livrer quelque chose de mieux la prochaine fois.

Aux alentours de 1995, Joël et sa femme ont déménagé de l'Abitibi à la Côte-Nord, une traversée épique du Québec qui les a conduits dans le petit village de Gallix, entre Port-Cartier et Sept-Îles.  Yves Meynard et moi avons pris la route pour leur rendre visite en 1995 et encore en 1996.  Je conserve un souvenir ravi de ces visites où j'avais enfin l'occasion de rencontrer Joël et Valérie chez eux puisque je n'avais jamais eu l'occasion de les visiter à Ville-Marie.  Nous avions magasiné à Malioténam et poussé une pointe jusqu'au bout de la route 138, qui se trouvait alors à quelques kilomètres à peine de Havre-Saint-Pierre, où on servait de l'excellente pizza aux fruits de mer.  Sur le chemin du retour, Yves et Joël s'étaient prêtés à une petite expérience photographique dont le résultat est visible ci-dessous, où Joël tente de son mieux d'avoir l'air menaçant en traversant une forêt d'arbres rabougris typiques de la Côte-Nord.  Mettons qu'Yves réussissait beaucoup mieux que Joël à incarner Godzilla ou l'ogre Barrad...
Ces voyages comportaient aussi une dimension littéraire.  L'emplacement de Gallix et de ses maisons construites sur le sable au bord du golfe a inspiré l'écriture d'une novella de Laurent McAllister, « Driftplast », que nous avons traduite en français des années plus tard, sous le titre « La plage des épaves ».  Nous avions brûlé solennellement un roman de la série Gor dans le poêle à bois pour réchauffer la maison (et purifier la science-fiction), regardé des films en l'honneur de Halloween et poursuivi des furets.  Comme plus tard à Saint-Séverin, Valérie et Joël ne manquaient jamais d'idées pour rendre inoubliable l'accueil chez eux, que ce soit pour leurs visiteurs ou pour leurs voisins.  La décoration de la maison pour Halloween peut en donner une idée.


Depuis le début de la décennie, je m'étais mis à la traduction du français à l'anglais, parfois de mes propres textes, mais plus souvent de ceux de Jean-Claude Dunyach.  Je ne garde pas un souvenir très précis des origines du projet, mais sans doute que le contrat signé par Élisabeth Vonarburg avec Bantam pour la publication de trois romans (Le Silence de la Cité, Chroniques du pays des Mères, Les Voyageurs malgré eux) m'a poussé à envisager la traduction de La Taupe et le Dragon, un roman que j'avais lu d'une traite à sa sortie parce qu'il m'avait passionné.  Comme nous croisions souvent David G. Hartwell dans les congrès de l'époque, nous l'avions sondé au sujet d'une publication de Champetier en anglais et il avait réclamé les trois (ou six) premiers chapitres en traduction anglaise ainsi qu'un résumé du reste du livre.  Avions-nous déjà abordé le sujet durant nos visites à Gallix?  Je ne sais plus, mais Joël et moi avons enfin conclu une entente.  En échange d'un paiement forfaitaire et de la moitié de l'à-valoir éventuel de Tor, je m'engageais à traduire le roman.  Moyennant quelques changements, entre autres au début et à la fin du roman comme on peut le voir en comparant les deux éditions du roman, Tor a accepté de le publier sous un titre également amendé : The Dragon's Eye (1999).

Le nouveau siècle

Au début du vingt-et-unième siècle, Joël Champetier et Solaris semblent installés à demeure dans un pays perdu, à Saint-Séverin de Proulxville, à quelques kilomètres de Saint-Tite et de son festival western.  Pour gérer la revue depuis son repaire mauricien, Joël assume un travail sans relâche, quoique allégé par certains progrès techniques, jusqu'au rapatriement à Lévis, où se trouvent les bureaux d'Alire, de certaines fonctions administratives.  Du coup, surchargé par diverses obligations, Joël ne se consacre plus qu'à l'écriture romanesque et cinématographique, en particulier après le succès de l'adaptation pour le grand écran de La Peau blanche (prix du meilleur premier film du festival international du film de Toronto en 2004).  Les amateurs de la fiction de Joël n'auront donc plus de romans pour jeunes ou de nouvelles à se mettre sous la dent.  Jusqu'à sa nouvelle pour le 40e anniversaire de Solaris l'an dernier, il n'aura signé qu'un seul autre texte court, « Huit harmoniques de lumière » en 2001, mais il s'agissait d'un très beau texte, qui révélait la patte d'un maître qui n'avait plus rien à prouver et qui m'incline encore aujourd'hui à regretter son choix de privilégier la forme longue.
Comme d'autres auteurs du milieu, il s'est de plus en plus tourné vers la fantasy et le fantastique durant cette période.  De son trio de romans de cette époque, soit Les Sources de la magie en 2002, Le voleur des steppes en 2007 et Le mystère des sylvaneaux en 2009, j'ai assez nettement préféré Le voleur des steppes, qui faisait preuve d'une originalité agréable, mais peut-être en insistant un peu trop pour braver les conventions et défier les attentes des lecteurs, comme dans Chrysanthe d'Yves Meynard.  (Dans la photo ci-dessus, prise à Boréal 2005 par Charles Mohapel, on le voit avec l'édition française des Sources de la magie, chez Bragelonne.)


Nettement plus près des grands centres, Joël et Valérie reçoivent en ce début de siècle plus souvent de la visite qu'à Gallix, mais un peu moins de ma part.  Je terminais mon doctorat en histoire, puis j'ai commencé à enseigner à l'Université d'Ottawa, si bien que j'écrivais moins et que je faisais si souvent la navette entre Montréal et Ottawa que j'avais moins envie de faire de la route ailleurs dans la province.  Jusqu'en 2009, on ne se voyait plus guère qu'à des partys dans la région de Montréal, comme chez Marcèle et Thibaud à Terrebonne (ci-dessus, en compagnie de Valérie Bédard, Daniel Sernine, Michèle Laframboise et Éric Gauthier, entre autres), en marge des salons du livre de Montréal, de Québec ou de l'Outaouais, ou aux congrès comme Boréal et Readercon.  Ou comme à la World Fantasy Convention, à Montréal en 2001, malheureusement moins fréquentée que d'habitude quelques semaines après les attentats du 11 septembre, où Joël était au nombre des invités d'honneur, ou à Saratoga Springs en 2007.  Entre les deux, il y avait aussi eu le congrès mondial de science-fiction à Toronto en 2003, Torcon 3, où il avait récolté un autre Prix Aurora pour la revue Solaris (ci-dessous, Joël à l'extrême-gauche, en compagnie de Karl Schroder, Edo van Belkom et Robert J. Sawyer, entre autres).
Dans la photo suivante, prise à Boréal 2005 par Charles Mohapel, on découvre Joël en compagnie d'Élisabeth Vonarburg et Francis Berthelot.  On aperçoit derrière Alexandre Donald, Michèle Laframboise, Nathalie Faure et, sauf erreur, le jeune Guillaume Houle et peut-être même Guillaume Voisine.  On ne croirait pas que Joël approchait alors de la cinquantaine...

Dans la photo suivante, prise à Boréal 2006 par Charles Mohapel, on le voit en compagnie de l'autre « Stephen King québécois », Patrick Senécal.  On ne sait pas exactement ce que Patrick lui expliquait pour ainsi le faire reculer sur sa chaise, les yeux ronds...

Enfin, je clos cette série de photos de congrès avec ce cliché pris en 2008 à Readercon, près de Boston, auquel j'assistais pour la dernière fois (pour l'instant).  En plein lobby de l'hôtel, Joël se tenait en compagnie d'une Valérie rayonnante et d'un Yves Meynard assez radieux lui aussi.
 

Même si je continuais à publier des fictions dans Solaris à l'occasion, nous avions moins de prétextes de parler métier.  À cette époque, je signais plutôt des essais et des articles assez touffus dans les pages de la revue afin de documenter entre autres les débuts de la science-fiction au Canada francophone.  L'année 2009 a représenté un point tournant dans nos relations et Saint-Séverin est devenu un des pôles de ma vie sociale.  Le « round-up » estival fondé par Valérie s'est transformé en rendez-vous incontournable d'une partie du milieu de la SFCF, pour qui c'était un peu notre équivalent du festival western.  En beaucoup plus sage, sans doute.
De Gallix à Saint-Séverin, les bonnes habitudes ne s'étaient pas perdues, comme en témoigne la photo de 2011 ci-dessus, et l'art de l'hospitalité restait pratiqué par Joël et Valérie avec une cordialité et une générosité sans rivales.  Au fil des ans, le « round up » est devenue un événement, une création collective du milieu qui a parfois rassemblé plus d'une soixantaine de personnes.  Dans cette dernière photo, datée de 2010, on voit Joël en compagnie d'Yves Meynard, Karine Sauvé, Ben Simard, Clémence Meunier, Élodie Daniélou et Valérie Bédard, profitant de la chaleur d'une belle journée du mois d'août.

Dernières années

Les belles journées ne durent pas et il faut bien que le soleil se couche.  Même quand on dansait dans le moulin jusqu'aux petites heures du matin ou qu'on prolongeait les conversations dans le salon jusqu'au milieu de la nuit, on ne pouvait pas repousser l'échéance.  Tôt ou tard, il faudrait partir.

Joël est parti.  Ces dernières années, il avait signé un autre roman, RESET - Le voile de lumière (2011), il avait continué à assurer l'existence de Solaris et il avait collaboré aux dialogues du film Funkytown (2011) de Daniel Roby.  Il avait reçu une subvention pour enfin écrire un roman de science-fiction lunaire qu'il méditait depuis plusieurs années.  Il était devenu un mentor apprécié de plusieurs générations d'auteurs plus jeunes.

Mais il a été obligé de partir par une leucémie que la médecine n'a pas réussi à juguler.  Son calme, sa ténacité et aussi son goût de vivre jusqu'à la fin ont étonné plusieurs d'entre nous, mais sans nous surprendre tout à fait.  Il est resté fidèle à l'homme que nous avions connu et c'était rassurant de savoir que l'ami si cher à notre cœur était bien réel.  Sauf qu'il a quitté notre réalité et notre espace-temps, désormais, et qu'il n'est plus possible de revenir pour le voir dans sa maison de Saint-Séverin, à moins de remonter le fil des souvenirs comme je l'ai fait un peu ci-dessus.

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2014-10-28

 

Les 40 ans de Solaris, mes 30 ans d'écriture et 120 nouvelles à l'arrivée

En 1974 paraissait le premier numéro d'un fanzine produit par un prof de cégep et quelques étudiants d'un club de mordus de SF.  Sous le nom de Requiem, il allait accueillir les premiers textes d'une série de jeunes auteurs.  Un peu miraculeusement, la plupart de ceux qui ont fait carrière ont signé de courtes nouvelles de 750 mots dans l'auguste revue Solaris qui a pris la relève de Requiem en 1979.  Ainsi, le numéro 192 de Solaris, quarante ans plus tard, publie quarante textes par trente-neuf auteurs (Alain Bergeron ayant signé un second texte sous un avatar).  Chaque texte est associé à un numéro de la revue, d'ordinaire le premier à accueillir une fiction de l'auteur du texte.



Je n'ai pas fait mes débuts dans Solaris, car c'est il y a trente ans que je publiais pour la première fois dans le numéro 24 de la revue rivale, imagine..., datée d'octobre 1984.  Depuis, j'ai signé 120 nouvelles en incluant « Le pari » qui paraît dans Solaris 192.  Cette fois, j'inclus dans ce décompte les nouvelles que j'ai co-signées avec Yves Meynard (sous le nom de Laurent McAllister), Phyllis Gotlieb ou mes collaborateurs de « Terminalia » dans Solaris.



À bien y penser, ce n'est pas un total si impressionnant.  En moyenne, cela ne représente que quatre nouvelles inédites par an.  Il suffit de tenir la cadence sur une longue période...  En réalité, toutefois, il y a eu des fluctuations assez marquées.  Durant les années 80, je n'ai signé que 12 nouvelles, comparativement à 51 durant les années 90 et 44 durant les années 2000, tandis que la décennie 2010 ne totalise pour l'instant que 13 nouvelles.  Environ 78% du total s'inscrit dans le champ de la science-fiction.  Environ 75% des ces textes ont bénéficié d'une publication que je tiens pour professionnelle, et donc rémunérée dans la plupart des cas.  Pour ce qui est de la langue, 111 de ces nouvelles ont été publiées pour la première fois en français, contre 9 qui sont parues pour la première fois en anglais.  (Il faudrait que je détermine le nombre de textes traduits en anglais, mais ce sera pour une autre fois.)

Si je compte le nombre de publications (compte tenu des réimpressions, traductions, etc.), j'en suis à 211, ce qui se décompose en 13 parutions durant les années 1980, 79 durant les années 90, 96 durant les années 2000 et 23 durant les années 2010.  La science-fiction est un brin moins présente dans cette catégorie puisqu'elle ne compte que pour 76% environ de ces publications.  Quant aux publications professionnelles, elles pèsent pour 73% de l'ensemble.

Pour le 40e anniversaire de Solaris, il aurait fallu que quelqu'un dresse des statistiques équivalentes dans le cas de la revue, mais on ne m'a pas contacté.  Ce sera donc pour le 50e...

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2014-10-23

 

L'expérience de la terreur

Malgré la surenchère de la rhétorique des médias, le terrorisme n'est plus quelque chose d'exceptionnel dans nos vies si on a un certain âge.  Si je ne suis pas assez vieux pour avoir des souvenirs de la crise d'octobre, j'avais pu suivre dans les journaux et à la télévision la crise des otages américains en Iran en 1979-1980 et je crois bien qu'un guide qui nous faisait visiter le château de Versailles avait indiqué des fenêtres abîmées par une bombe posée par des nationalistes bretons (vers 1978 ou un peu après, donc).  Par contre, les attentats durant les Jeux olympiques de Munich ou le raid d'Entebbe sont trop éloignés dans le temps pour que je m'en rappelle.  En revanche, je me souviens comment, durant les années soixante-dix et un peu moins durant les années quatre-vingt, on faisait encore des blagues sur les détournements d'avions par des militants qui réclamaient d'aller à Cuba.

À Ottawa, on l'oublie parfois, des terroristes arméniens s'en sont pris à des diplomates turcs trois fois entre 1982 et 1985, faisant au moins trois victimes, dont deux morts, et prenant enfin d'assaut l'ambassade turque.  À l'époque, un diplomate turc occupait un appartement dans notre immeuble au même étage que ma famille et la GRC avait posté, au plus fort de cette crise, un agent armé à la porte de l'appartement, assis derrière une petite table.  Tous les jours en revenant de l'école, je passais devant lui jusqu'à ce qu'il disparaisse une fois le danger passé.  C'est fort probablement durant cette période qu'en visitant la maison de Balzac à Paris, rue Raynouard, j'avais aperçu un garde, pistolet automatique en bandoulièere, posté derrière l'ambassade turque dans la rue Berton qui donne sur l'arrière de la maison de Balzac.

À l'étranger, une voiture piégée explosait à Beyrouth en 1982 en faisant de nombreux morts, dont Bashir Gemayel, ce qui entraîna les massacres de Sabra et Chatila.  En 1983, c'étaient les attentats suicides à Beyrouth qui frappaient l'imagination.  Pendant ce temps, de 1972 à 1996, les Provos irlandais faisaient exploser une série de bombes, dont la liste partielle exclut des milliers d'attentats mineurs, comme celui dont j'avais observé le lendemain les vestiges à l'extérieur d'un pub de Belfast à l'occasion d'un voyage en Irlande vers 1992.

Si ces derniers événements se déroulaient en général loin de chez moi, j'étais peut-être bien en France, voire à Paris, ou tout juste revenu de France lorsque l'attentat de la rue des Rosiers avait eu lieu en 1982.   C'était aussi l'époque des exactions de Carlos et de ses collaborateurs... mais le terrorisme avait plusieurs origines en ce temps où on prenait encore ses nouvelles dans les journaux.  Je garde un souvenir plus net d'ailleurs du retentissement causé par l'attentat dans la gare de Bologne en 1980 que du bruit causé par l'attentat en gare de Montréal en 1984.

Ce sont évidemment les attentats islamistes des années 1995-1996 qui ont été les plus marquants pour ceux qui passaient par Paris à l'époque.  Des bombes dans les poubelles aux bombes dans les RER, de l'activation du plan Vigipirate aux fouilles des sacs à l'entrée de certains magasins, la peur du terrorisme s'est traduite par un changement du mobilier urbain et de nouveaux réflexes en ce qui a trait aux sacs abandonnés, par exemple...

Le matin du 11 septembre 2001, heure de New York, je venais tout juste de débarquer d'un avion arrivé à Paris quand j'ai appris la nouvelle des attentats.  Durant les jours suivants, je serais effectivement bloqué en France — même si je n'avais pas eu l'intention de repartir avant deux ou trois semaines.  Premier grand attentat à l'ère internet, mon premier réflexe avait été d'essayer de savoir si mes amis à New York avaient survécu ou se trouvaient dans la zone dangereuse.  Consultation des cartes de Manhattan sur la Toile, consultation des listes et forums, soupir (un peu coupable) de soulagement en définitive...

Depuis 1989, ce sont aussi les fusillades dans les écoles qui ont transformé notre relation à la violence et nos attentes quant à la sécurité dans les lieux publics.  La tuerie de Polytechnique inaugurait une nouvelle gradation de l'horreur.  La télévision avait diffusé en direct le siège policier et la douloureuse expectative avant la triste révélation du bilan.  Je n'étais pas sur les lieux, mais j'avais suivi encore récemment des cours de génie dans le cadre de mes études en physique et il y a eu parmi les victimes au moins une ou deux jeunes femmes d'Ottawa de ma génération et de ma région, bref, des étudiantes qui auraient pu être mes consœurs à l'Université d'Ottawa.  D'autres massacres scolaires ont eu lieu par la suite avant de se transformer en une catégorie propre d'une phénoménologie de la violence aveugle.  Tout cela représente une expérience cumulative de la terreur, quoique de seconde ou troisième main.

Si on considère que le terrorisme est l'emploi délibéré de la terreur comme tactique à des fins politiques, ce ne sont pas tous ces événements qui en relèvent, mais ils ont tous engendré, voire cherché à engendrer, la peur ou la terreur.  Pour l'instant, l'assassinat de Nathan Cirillo hier à Ottawa suivi de l'irruption du tireur dans le Parlement relèvent surtout des incidents qui suscitent l'inquiétude, mais qui n'ont pas nécessairement été pensées comme tels.

Heureusement, ce ne sont qu'un très petit nombre de personnes qui ont une expérience directe de la terreur parce qu'elles sont dans la ligne de feu.  Un nombre un peu plus élevé sont aux premières loges en tant que témoins, comme mon collègue Hayden Trenholm, qui avait publié ma nouvelle « Watching over the Human Garden » dans l'anthologie Blood and Water et qui a assisté en personne au meurtre de Cirillo.

Toutefois, les vrais terroristes ont précisement pour but d'inspirer la terreur à des gens qui n'étaient ni des victimes ni des témoins, mais qui ne peuvent échapper à la description ou à la retransmission des événements par les médias.  De ce point de vue, la terreur est parfois le produit d'une collaboration entre les terroristes et les médias.  Hier, on a pu observer à Ottawa que la police est aussi en mesure de jouer un rôle.  N'a-t-on pas vu plus d'images de policiers et de militaires armés jusqu'aux dents que de l'unique tireur ?  Le bouclage du centre d'Ottawa n'a-t-il pas fait plus pour favoriser la peur et la paranoïa que la folle équipée du tireur, qui a duré moins de dix minutes ?  En pratique, l'expérience de la terreur a été indissociable hier du déploiement sécuritaire, du spectacle policier relayé par les médias et des mesures comme le bouclage du centre Rideau ou de l'Université d'Ottawa, la diffusion en boucle de l'agonie du soldat Cirillo comme de la fusillade au Parlement ne servant qu'à crédibiliser tout le reste.  Il faudra y réfléchir, un de ces jours.

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2013-12-01

 

Sur le chemin du retour

Les champs sont verts et les bestiaux d'un blanc crémeux au soleil de décembre, les vallonnements alternent avec les vieux clochers de pierre, les arbres dont les branches ne sont pas lestées de boules de gui conservent souvent encore un feuillage roussi ou jauni, les haies vues du train sont découpées au cordeau et les fûts des taillis alignés au GPS : je suis en France pour quelques heures de plus et nulle part ailleurs.

Si je fais la somme de mes voyages et séjours, je compte pour les onze mois de l'année en cours quelque chose comme 28-29 semaines à Québec, une dizaine de semaines à Ottawa, six semaines à Lyon, une petite semaine à Nice, une bonne semaine à Paris et une semaine bien fractionnée à Montréal.  Sans oublier les journées passées à Trois-Rivières, à Saguenay ou à Nantes en attendant celles de cette semaine à Toronto...

La Toussaint annonçait bien le mois qui a suivi, marqué par les deuils successifs des proches et des amis, les visites à l'hôpital ponctuées par la peur, l'espoir ou la résignation, une disparition en pleine nuit, un dernier retour à l'hôpital face au corps, les formalités, les funérailles et l'adieu aux cendres qui retournent à leur glèbe ancestrale.

La vie et la mort sont des processus biologiques.  Parfois, la mort s'impose à nous dans toute son évidence charnelle.  Parfois, nous arrivons à nous en cacher la nature en multipliant les vestes d'hôpital, les draps qui anticipent le linceul, le cercueil qui escamote le cadavre et le feu purificateur qui nous ramène à notre poussière d'origine — forgée au commencement de tout ou loin de nous par des étoiles mourantes, aspirée par une planète de passage et agglomérée pour un temps plus ou moins long par la biosphère terrestre afin de faire partie d'une grande circulation énergétique alimentée par l'éclat du Soleil.

Poussière d'étoile, poussière vivante : moi qui vois des éoliennes tourner à l'horizon, éclairées par un soleil d'automne et perchées sur une crête boisée, bruissante de vie, et vous qui me lisez en ce moment, nous jouisssons d'un rare moment de conscience dans notre parcours de poussière.  Nous le dépensons parfois à prolonger ce moment chez les autres, ou pour notre espèce, mais le dépensons-nous assez souvent pour nous-mêmes ?

La mort et ses rituels sont souvent l'occasion de repas dont l'apprêt dissimule également la nature des processus biologiques en cause.  Vin blanc ou vin rouge, haricots verts ou beurre, figues ou dattes, viande de porc ou pintade, pain avec ou sans levain...  nous communions avec toues les autres formes de vie quand nous nous repaissons de leur vie et aussi de leur mort.  Des animalcules de la fermentation aux bêtes de ferme, des racines ou graines des plantes jusqu'à leurs fruits, c'est l'interruption nécessaire de leurs existences qui prolonge la nôtre.  Le christianisme, en personnifiant ce cannibalisme du vivant, nous a éloignés d'une réalité matérielle et nous a coupés de ses profondeurs historiques.

Un mois s'achève, un autre débute.  L'année se terminera bientôt, le raccourcissement des jours nous rapprochant d'un point tournant.  De la Fête des lumières à Lyon, du 6 au 9 décembre, à la fête de Noël le 25 décembre, en passant par la fête de la Sainte-Lucie en Suède comme en Italie le 13 décembre, la lumière sera dépensée partout pour que son étalage prouve bien notre certitude de son retour et engage la mécanique même de l'Univers à nous la rendre pour une autre année.

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2012-08-10

 

Roland C. Wagner (1960-2012)

C'est non sans une certaine pudeur que je veux évoquer mes souvenirs de Roland C. Wagner, disparu dans un accident de voiture dimanche en France.  Il y a tant de gens qui l'ont mieux connu que moi.  Nous étions collègues et nous nous sommes fréquentés aussi souvent que le permettait l'océan Atlantique, ce qui était malheureusement bien peu.  Étions-nous amis?  La mort est très bête de nous obliger à poser ce genre de question : ce serait tellement plus simple de se revoir aux Utopiales ou à Peyresq l'an prochain, et de reprendre le fil de telle ou telle conversation sur la science-fiction et nos projets littéraires, voire d'échanger quelques confidences personnelles, sans jamais s'interroger sur la nature de cette relation.  Bref, amis, je ne sais pas, mais cela me faisait toujours plaisir de le revoir et j'ai de la peine cette semaine.  De la peine pour lui, qui n'est plus là pour nous casser les pieds ou nous faire rigoler, bref, pour vivre à fond comme il le faisait, sans s'encombrer des petits agacements qui gâchent la vie de tant de personnes (oh! il s'enflammait facilement sur certains pionts, mais rarement avec hargne et c'était pour lui un des plaisirs de l'existence, je crois), et de la peine pour nous tous qui sommes privés de lui. De la peine aussi pour ses proches, dont je n'ose concevoir le chagrin.

Je le connaissais depuis 1990 environ.  Était-il passé à Chicoutimi en 1988?  L'avais-je croisé à la Worldcon de La Haye en 1990?  La photo ci-dessus d'un Roland nettement plus juvénile que dans ses photos récentes date de mai 1994, avant ou après un Déjeuner du lundi.  Nous avions pris un café après-coup et fait plus ample connaissance.  Au fil des ans et de mes voyages en France, nous nous sommes revus de temps en temps.  Il était venu une fois au Canada durant cette période, en 1999.  J'espérais pouvoir l'inviter cette année au congrès Boréal, avec l'aide de l'ambassade de France au Canada, mais celle-ci a refusé notre requête. Ce n'était que partie remise, à mes yeux, mais le sort en a décidé autrement.

Ce qui nous rapprochait, c'était avant tout la science-fiction.  Pas le rock.  Pas le végétarianisme, même s'il m'a fait découvrir un des restos végétariens de Paris tandis que je lui avais parlé de ceux que je connaissais au Canada, dont le Commensal qui se trouvait alors au coin de Côte-des-Neiges et Queen Mary.  Pas nécessairement l'écriture, dont nous parlions assez peu, en fin de compte.  Pas le fandom, même si nous avions longtemps baigné (et même nagé) dans nos milieux faniques respectifs.

Il existe une fraternité pas si nombreuse qui regroupe ceux pour qui la science-fiction passe en premier dans la vie.  Pour un écrivain doublé d'un fan, la science-fiction devient, tout à la fois, un art, un gagne-pain, une culture personnelle, une façon de voir le monde et même le ciment d'une seconde famille.  Les soucis de la vie quotidienne et les impératifs de la vie personnelle prennent parfois le dessus, mais la science-fiction n'en reste pas moins un pôle dont les lignes de force orientent encore les habitudes de pensée, les prédilections et les élans créatifs.  Pour beaucoup d'autres, la science-fiction passe en second.  Elle représente un passe-temps, un délassement, une catégorie de films...  Roland et moi appartenions, il me semble, au premier groupe.

Si d'un combat partagé naît la camaraderie, l'estime a joué un rôle aussi.  Peut-être que je ne l'ai pas toujours assez dit, mais j'admirais l'œuvre de Roland, l'humanité de ses personnages, la diversité de ses univers imaginaires, la souplesse de sa verve, le professionnalisme de son écriture et la richesse de ses références — y compris scientifiques.  Je lui ai rendu le meilleur honneur qu'on peut rendre à un écrivain : je l'ai lu.  Je n'ai pas tout lu, certes — même un lecteur rapide peut manquer de temps quand l'œuvre est aussi abondante.  Le publication de Rêves de Gloire représentait un tel tournant dans son œuvre qu'on ne peut qu'être heureux qu'il ait réussi à compléter un livre auquel il tenait tant et que ses mérites aient été reconnus — et malheureux qu'il ait été empêché de continuer.

Pour ma part, j'ai toujours apprécié la gentillesse dont Roland avait fait preuve pour mes écrits publiés en France, depuis sa recommandation dans Casus Belli de mon premier roman, Pour des soleils froids, jusqu'à ses mots élogieux pour des nouvelles ultérieures.  Il était capable, je crois, de remarquer et d'estimer à leur juste valeur les points forts qui ont fait suer un auteur et qui excusent aux yeux de celui-ci les faiblesses et les éléments inaboutis d'un ouvrage.

Il était un esprit singulièrement rationnel, ouvert à toutes les idées et expériences de pensée, mais aussi un sceptique au scepticisme tempéré par un sens de la relativité des choses.  Je crois me souvenir d'une soirée à Montréal en 1999, sans doute chez Pierre K. Rey, avec Dantec et peut-être Nolane, où la ligne de partage entre deux traditions de la science-fiction française — l'une remontant à Verne, l'autre influencée par Pauwels et Bergier — n'avait jamais été plus claire.

Le fandom est parfois comparé à une grande famille et c'est la meilleure manière de comprendre le deuil qui bouleverse une partie du milieu français.  Roland a signé une œuvre riche et diverse, mais il était aussi un compagnon dynamique et attachant, qui faisait depuis longtemps partie sinon des animateurs du fandom du moins des meubles.  Les hommages à l'auteur se multiplient, mais on trouvera aussi sur la Toile de nombreux hommages à un ami et à un être profondément humain, dans le meilleur sens du mot.  Ce qui peut consoler, au moins un peu, c'est qu'il vivait ses passions avec une intensité qui était en soi une leçon de vie, car il nous montrait en fin de compte comment profiter d'une existence mortelle toujours trop courte.

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2011-05-19

 

Une sensation nouvelle

C'est drôle, il y a quelque chose d'étrange dans l'air de l'appartement. Quelque chose de neuf dans l'atmosphère de toute la ville, peut-être, qui m'affecte sans que je comprenne pourquoi. Une sensation inaccoutumée, et pourtant familière, qui sort de l'oubli où elle était depuis longtemps tombée.

Si je m'ausculte, je constate que j'éprouve une sorte de ralentissement général du système, un vague alanguissement qui m'envahit et m'incline à la paresse, voire à la sieste, un alourdissement de tous mes membres qui me fait traîner la patte dans l'appartement où j'erre sans but, incapable de me mettre au travail.

Je jette un coup d'œil par la fenêtre au ciel d'un bleu clair, baigné malgré l'heure tardive d'une lumière insistante, aux arbres dont le feuillage est de plus en plus fourni, aux oiseaux qui se perchent (de plus en plus nombreux) dans leurs branches et sur les cordes à linge... Tout d'un coup, je me souviens et j'associe la moiteur à la surface de mon front aux chiffres affichés par les thermostats... Ça y est, j'ai trouvé !

J'ai chaud.

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2011-01-01

 

Bonne Année 2011 !

Devant les remparts de la vieille ville de Québec, ce sapin de Noël brillait de tous ses feux la nuit dernière... Le temps était doux (pour tout dire, des pans de neige glacée se détachaient des toits et tombaient sur la voie publique) et le centre-ville abritait de nombreux merveilles visuelles à découvrir avant le début de l'an nouveau.

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