2020-06-04

 

Épidémies et pandémies en science-fiction

Dans mon rôle d'écrivain en résidence à l'Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique de l'Université d'Ottawa, j'ai signé ces derniers jours deux billets sur la pandémie de Covid-19 et la science-fiction.

Dans un premier temps, j'ai offert un survol rapide de quelques ouvrages et thèmes.  Dans la science-fiction, l'épidémie n'est que rarement une simple épidémie dans le genre de celle qui surgissait dans Un hussard sur le toit de Giono (et même dans ce dernier roman, le potentiel de bouleversement social d'un mal infectieux apparaissait assez clairement, il me semble).  Dès Le Dernier Homme (1826) de Mary Shelley, la maladie peut devenir un fléau exterminateur qui menace l'avenir de l'humanité.  Des variantes apparaissent après, comme dans « A Legend » (1881) de Lafcadio Hearn où une pandémie mondiale élimine tous les hommes sauf un.

La guerre bactériologique est une réalité de longue date.  On se rappellera ces tentatives médiévales de décimer une cité assiégée en catapultant à l'intérieur des carcasses contaminées, ou ce général britannique qui, au XVIIIe siècle, voulait distribuer aux autochtones des couvertures porteuses de la variole.  Mais les travaux de Pasteur et de plusieurs autres à la fin du XIXe siècle mettent en lumière les causes de certaines maladies infectieuses.  Dès lors, de nombreux auteurs envisagent l'utilisation des maladies contre des ennemis : extraterrestres déployant des maladies contre l'humanité, terroristes instrumentalisant le choléra contre un gouvernement tyrannique, microbes terriens à la rescousse contre les envahisseurs martiens de Wells...  La peur d'une guerre microbiologique est demeurée, même si elle a connu des recrudescences au moment des guerres mondiales, puis à partir des années 1970 quand les progrès de la génétique permettent d'envisager des maladies faites sur mesure pour déjouer toutes les parades, comme dans The White Plague (1982) de Frank Herbert.  Cette crainte surnage encore aujourd'hui, sous la forme des théories du complot qui attribuaient le nouveau coronavirus à de sombres plans ourdis par les Chinois ou les États-Unis, selon le cas.

Quelques ouvrages, comme La Peste (1947) de Camus, ont moins cherché à anticiper qu'à décrire les réactions humaines face à un pic épidémique : la sidération, l'égoïsme et même l'opportunisme.  Le fléau devenait une allégorie des autres catastrophes (in)humaines du milieu du siècle dernier.

Le retour des pandémies s'est accéléré après la Seconde Guerre mondiale : grippe asiatique des années 1950, grippe de Hong Kong des années 1960 et SIDA des années 1980.  Puis, depuis l'aube du nouveau siècle, le SRAS, le MERS, les grippes aviaire et porcine, l'Ebola et le Zika, entre autres pandémies réelles ou appréhendées.  Du coup, le thème de la pandémie s'est imposé dans la science-fiction.  Dans une certaine mesure, la pandémie a remplacé l'invasion extraterrestre et la guerre atomique d'antan : il s'agit d'une apocalypse qui permet de faire table rase et d'imaginer un monde différent (et rarement meilleur).  L'action est souvent au rendez-vous et les infectés de la pandémie remplacent les mutants ou les extraterrestres des récits antérieurs.  La popularité du thème pandémique, bien visible dans les chiffres que j'ai recueillis, est aussi dopée par la popularité des zombies.  Ce ne sont pas tous les zombies qui sont des personnes infectées : les auteurs ont imaginé d'autres scénarios pour justifier l'apparition de zombies, mais la plupart ont lié leur existence à la propagation de virus ou d'autres agents pathogènes.

La combinaison de ces facteurs entraîne de fait une explosion dans le nombre d'ouvrages à traiter de maladies épidémiques durant la dernière décennie.  Autant que les épidémiologistes, les médecins ou Bill Gates, la science-fiction a vu venir une pandémie.  Avec l'aide de quelques encyclopédies, j'ai fait quelques coups de sonde successifs pour explorer le corpus et chaque tentative n'a fait que confirmer la tendance.  Par conséquent, même si mon échantillon est partiel et dominé par les ouvrages de langue anglaise (comme on le voit dans ce diagramme), je crois qu'il correspond à une réalité.

Je ne me suis pas cantonné d'ailleurs aux seuls livres : des nouvelles, des films, des séries télévisées et des jeux sont aussi recensés.  Néanmoins, les livres dominent, en partie parce que les encyclopédies du genre les privilégient.  Les nouvelles (sous la forme d'anthologies, de recueils et de nouvelles individuelles) représentent néanmoins la seconde catégorie en importance.

L'évolution est claire dans le diagramme ci-après.  L'augmentation des titres par décennie ne cesse d'augmenter et même le chiffre pour les quelques mois de l'année en cours est déjà respectable.  Il y avait une tendance à la hausse avant 2010, mais la dernière décennie écrase toutes les autres.

En incluant les productions par catégorie, on obtient le diagramme suivant qui démontre la présence grandissante du thème sur les écrans (cinéma, télévision, jeux vidéo) depuis les années 1970.  Néanmoins, l'accroissement du nombre de textes demeure énorme (plus qu'un doublement par rapport à la décennie précédente) et il est difficile de ne pas reconnaître un caractère prophétique à cette production.  S'il est possible d'expliquer cette augmentation comme je le fais ci-dessus, il reste nécessaire de se demander pourquoi des auteurs en tous genres ont été sensibles à cette possibilité alors que plusieurs gouvernements sont restés sourds et aveugles.
Dans mon second billet, j'ai proposé quelques pistes pour comprendre l'utilité de la science-fiction au temps de la pandémie.  D'abord, on a proposé parfois (et même récemment) que le dépaysement propre à la science-fiction renforçait les capacités d'adaptation des jeunes lecteurs.  On peut même se demander si les adultes aussi ont recours à la fiction pour s'adapter à des situations nouvelles.  Au début de la pandémie, les ventes et les téléchargements d'ouvrages décrivant des épidémies et des pandémies ont connu une hausse soudaine.  Le diagramme ci-dessous reproduit les données de Google Trends pour trois cas qui me semblent potentiellement typiques.  À première vue, il ne s'agit pas d'une demande soutenue, qui se perpétuerait sur la durée de la pandémie ou du confinement.  La demande initiale est apparue au moment où la population était confrontée à quelque chose de neuf et d'inattendu, se cherchant des repères et se procurant des livres ou des films susceptibles d'en offrir.

Au-delà de ce rôle d'apprivoisement de l'inattendu au service de la résilience individuelle, la science-fiction devrait interpeller nos décideurs.  La résilience institutionnelle pourrait-elle profiter d'une plus grande attention aux productions de la science-fiction ?  Aux éventualités que la science-fiction aborde ?  Depuis quelques années, plusieurs gouvernements (en Chine, au Canada, en France, par exemple) font appel aux auteurs de science-fiction pour envisager des possibilités et des scénarios que la prospective classique écarterait peut-être.  Mais il s'agit souvent d'exercices limités dans le temps ou marginalisés par les structures en place.  Au fond, mon second billet pose la question d'une priorisation possible d'une intégration à la fois de la mémoire historique et de l'imagination disciplinée dans les prises de décision de nos gouvernements.

La suite dans quelques mois...

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2015-03-16

 

L'emploi universitaire en une photo

Cette photo prise à l'Université d'Ottawa la semaine dernière illustre assez bien, par inadvertance ou non, la situation de l'emploi universitaire au Canada en ce moment.  Normalement, des annonces de postes disponibles, temporaires ou permanents, dans tout le Canada occuperaient le créneau en bas au centre.  S'il y en a, elles ne sont pas arrivées jusqu'au bureau de la secrétaire qui s'occupe ordinairement de les afficher...


Comme le montre la photo, il ne manque pas de programmes d'étude, de bourses et de conférences pour les étudiants et les professeurs.  Par contre, d'emplois plus ou moins permanents pour les étudiants, boursiers ou conférenciers qui décrochent un doctorat, il en manque toujours, et depuis des années.  Selon une évaluation récente, les universités canadiennes décernent environ 6 000 doctorats par année, mais elles n'offrent au plus que 2 000 postes dotés d'une quelconque permanence.  Pourtant, il existe des besoins très clairs dans les salles de cours, puisque plus de la moitié des cours dans un nombre grandissant d'universités nord-américaines sont donnés par des chargés de cours ou professeurs à temps partiel ou autres « forçats des corrections sans fin », bref, par des contractuels qui ne connaissent pas avec certitude leur emploi du temps au-delà de quatre ou huit mois.

Un éditorial du Globe and Mail en fin de semaine souligne les contradictions des discours institutionnels.  Les universités canadiennes prétendent viser l'excellence, mais elles se contentent, pour de nombreux cours, d'enseignants payés au lance-pierres et souvent privés des ressources pédagogiques les plus élémentaires — à commencer par un bureau à leur entière disposition où ils pourraient rencontrer les étudiants.  Comme les universités canadiennes consacrent une part modeste de leurs budgets à la masse salariale des professeurs à temps plein ou temps partiel (environ 30%, en baisse depuis 1992, quand elle représentait presque 40%), il y aurait pourtant de la marge pour augmenter la rémunération des enseignants les moins bien payés.  (Car un chargé de cours qui assume le même nombre de cours moyen qu'un professeur titulaire gagne moins de 30 000 $ par année.)  Pourquoi les universités se plaignent-elles dans ce cas de manquer d'argent?  Est-ce la faute à l'expansion des administrations comme on le croit aux États-Unis? 

En fait, contrairement à des opinions qu'on entend parfois, la croissance des dépenses dans les universités canadiennes aux dépens des professeurs (qui ont le moins profité du gonflement des budgets depuis vingt ans, en raison justement de la sous-rémunération des chargés de cours) ne s'explique ni par l'augmentation des services aux étudiants ni par l'augmentation des budgets des bibliothèques (qui paient pourtant de plus en plus cher pour les revues savantes et scientifiques, mais dont les budgets ont en fait rétréci).  Selon ces deux analyses des données universitaires canadiennes jusqu'en 2010, plusieurs postes ont augmenté beaucoup plus rapidement que la rémunération des professeurs :

— les bourses (une augmentation de 700% depuis 1992 !), en majorité pour les étudiants diplômés (2e et 3e cycles) qui ne trouveront pas de postes permanents dans le monde universitaire...

— les bénéfices non-salariaux : frais de retraite, contributions aux régimes de retraite et sans doute aussi les années sabbatiques (le tout profitant surtout aux professeurs des générations précédentes, et surtout pas aux contractuels qui ont tout au plus des régimes de retraite minimaux)

— les autres frais pour l'instruction : salaires des secrétaires au service des départements, financement des laboratoires d'enseignement et des techniciens de laboratoire, aide à l'enseignement et services adaptés (pour les personnes qui ont des problèmes d'apprentissage ou pour les étudiants étrangers qui ont besoin d'une mise à niveau, en particulier dans les universités canadiennes qui recrutent beaucoup à l'étranger pour se financer...)

— les frais d'infrastructure et les frais de contrats avec des firmes extérieures : la facture énergétique (particulièrement élevée dans une province comme l'Ontario, mais aussi en hausse en raison de l'augmentation du nombre d'ordinateurs, etc.) et ce qu'on pourrait appeler la facture de la privatisation associée à l'embauche de firmes extérieures pour le nettoyage, le déneigement, la sécurité et les cafétérias

Ceci ne signifie pas que les administrations universitaires n'ont pas vu leurs budgets augmenter plus vite que la masse salariale des professeurs à temps plein et à temps partiel (67% environ pour les premières vs. 38% au plus pour la seconde, entre 1992 et 2010, en dollars constants).  Une fois qu'on répartit l'augmentation du budget hors-enseignement professoral, on trouve trois secteurs qui s'accaparent la part du lion de l'augmentation de la masse salariale :

— les infrastructures : gestion des édifices et bureaux, entretien, alimentation électrique, chauffage, réparations et rénovations, frais de location, assurances et taxes municipales

— les frais de fonctionnements des facultés et départements (dont les salaires des doyens et de leurs bureaux), des études supérieures et des cours d'été

— l'administration générale

Si on peut calculer que la masse salariale des professeurs aurait été supérieure de 1,6 milliards de dollars en 2010 (en dollars de 2011) si elle représentait la même proportion des budgets qu'en 1992, cela ne saurait être dû à la seule augmentation du secteur administratif, qui a absorbé 325 millions de dollars de plus mutatis mutandis.

De manière un peu impressionniste, je conclurais donc que ceux qui bénéficient de l'exploitation des contractuels de l'enseignement universitaire, ce sont :

(i) les chercheurs, qui bénéficient de meilleures conditions salariales (compte tenu des vacances, années sabbatiques et régimes de retraite) et de la collaboration d'un plus grand nombre d'étudiants diplômés financés par le système ;

(ii) les retraités et futurs retraités de la génération du baby boom (sur-représentés parmi les rangs des professeurs permanents, ceteris paribus) ;

(iii) les firmes privées qui bénéficient de contrats accordés au détriment de l'ancien personnel universitaire (syndiqué) ;

(iv) le personnel auxiliaire et les administrateurs : les augmentations ne concernent pas tout le monde (car il y a eu une petite baisse de la rémunération globale pour l'ensemble de ce secteur), mais les employés épargnés par la sous-traitance ont clairement vu dans certains domaines leur nombre et/ou leur rémunération augmenter ;

(v) les fournisseurs d'électricité ; et

(vi) les contribuables qui exigent toujours plus des universités (plus de diplômés, plus de recherche, plus de brevets) mais qui ont fait payer la note aux étudiants — et fait compenser par des bourses universitaires l'augmentation des frais étudiants, de sorte qu'en fin de compte, ce sont les enseignants les plus précaires qui paient, relativement parlant, pour l'amélioration des services, l'amélioration de la recherche, les retraites des boomers et l'expansion de l'administration.


À certains égards, le sort de la plupart des employés universitaires reste enviable, si bien qu'on ne se lamentera pas trop fort, mais il est également clair que les universités n'ont pas encore assumé la responsabilité de leurs choix depuis vingt-cinq ans.

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2015-01-09

 

Censure meurtrière : quand le sang coule au nom du respect

En octobre dernier, l'équipée d'un fou à Ottawa m'avait permis de parler du terrorisme.  L'assassinat de douze personnes hier à Paris dans les bureaux du magazine Charlie Hebdo et à proximité en relève aussi, mais il m'incite aussi à réfléchir à des concepts antiques : la civilisation et la barbarie.

La civilisation est-elle une bonne idée ?

Il est difficile d'identifier ou d'imaginer une société civilisée admettant le châtiment individuel du blasphème.  Même Socrate avait été jugé avant de boire la ciguë et même les sociétés médiévales avaient des tribunaux religieux ou autres pour juger les blasphèmes.  (Il ne faut pas s'illusionner toutefois sur la désuétude du blasphème.  Si, hors de l'Alsace-Moselle, la France ne considère plus le blasphème comme un crime depuis 1881, de nombreux autres pays européens — dont l'Allemagne, la Grèce et l'Irlande — ou démocratiques ont conservé des lois sur le blasphème ou l'insulte à la religion.  Au Canada, un article du Code criminel punit encore le libelle blasphématoire, mais il n'aurait pas servi depuis 1935.  Quant au reste du monde, mieux vaut ne pas en parler.) 

Des individus s'arrogeant le droit de juger et d'exécuter sommairement ceux dont la parole leur déplaît ne relèvent donc pas de la civilisation, quelle que soit la définition qu'on lui donne, mais de la barbarie la plus ancienne et la plus brutale.  Contrairement à ce qu'on a pu dire, la barbarie n'est pas dans la violence même, car il faudrait alors juger durement d'autres violences commises ailleurs, parfois même au nom de la liberté (« Liberté, que de crimes... »), mais dans son déchaînement hors de tout cadre.  Quelle société résisterait à la présomption d'individus décidant de massacrer à leur guise ?  Le privilège du duel, déjà encadré par certaines règles, a été de plus en plus réduit par les pays civilisés au fil des ans, jusqu'à son abolition officielle — même s'il peut subsister sous la forme de la rixe à la sortie d'un bar ou d'un fight club.  Les vendettas familiales ont été interdites.  Les armées privées ont également été proscrites et restent combattues sous la forme des bandes criminelles qui disposent de sicaires et d'hommes de main.  L'ordre social est à ce prix et c'est cet ordre qui garantit la liberté de s'exprimer sans crainte de représailles arbitraires.

Le monopole de la violence confié aux États qui concrétisent la construction de civilisations se justifie d'abord par le maintien de l'ordre, mais aussi par ce qu'il permet.  L'ordre seul est un pis-aller quand l'alternative, c'est la dictature ou le chaos.  L'ordre est avant tout justifié par l'espace de liberté qui devient possible et, selon la tradition occidentale, par l'exercice de la raison qui peut s'y déployer.  C'est l'exercice de la raison à l'origine des sciences et de la technologie qui a doublé la longévité moyenne depuis trois siècles, qui a permis à des milliards de personnes de naître et survivre qui n'auraient pas vécu autrement, qui a révolutionné les conditions de vie et qui a inspiré des réformes sociales telles que l'abolition de l'esclavage et du servage ou l'émancipation des femmes et des homosexuels.  L'environnement terrestre a payé le prix de ces progrès, mais ils n'en existent pas moins.  On peut préférer la liberté de pratiquer la violence sans entrave, mais l'histoire suggère que les sociétés qui préservent cette liberté de préférence aux autres méritent à peine ce titre puisqu'elles favorisent la méfiance mutelle et le repli sur soi, tout en assujettissant la plupart des autres libertés au bon vouloir de la majorité et des plus violents au sein de celle-ci — même si ces sociétés sont des sujets fascinants pour les raconteurs et ethnologues.

Il faut se garer des fausses équivalences.  Il y a les crimes de la civilisation et il y a les crimes de la barbarie.  Les civilisations ouvrent la porte aux pires atrocités et violences quand elles font la guerre, mais elles ne le font pas sans délibération ou sans engager au moins tous ceux qui en sont parties prenantes.  Ceci peut bien sûr alourdir leur responsabilité lorsqu'il y a dérapage, mais elle la répartit aussi et le jugement collectif incarné par l'autorité d'une civilisation n'est pas rendu à la légère, même dans les cas les plus flagrants (invasion de l'Irak).  C'est ce qui permet les civilisés de porter plus facilement le fardeau des morts perpétrées en leur nom.  Et c'est la structure de l'État civilisé qui fonde le réflexe des Occidentaux exigeant la participation morale des musulmans aux actes de ceux qui se réclament de l'Islam.  Sauf que si la violence est le fait d'une impulsion barbare, sa responsabilité repose entièrement sur la personne qui la commet et elle ne peut, par définition, être imputée aux civilisés, les musulmans comme les autres, dont le barbare rejette l'ordre.

Ceci veut-il dire que, de manière complémentaire, une société capable d'admettre la parole la plus libre possible serait aux antipodes de la barbarie ?  Cela ferait de la France et de ses traditions libertaires le phare de la civilisation qu'elle a toujours prétendu être.  Avant de se glorifier, la France doit toutefois se demander comment il se fait qu'elle ait justement accouché de la barbarie en question.

Les sources de la barbarie

On connaît les chiffres ou on devrait les connaître.

Selon une enquête (.PDF) de l'INSEE datant de 2010 environ, les immigrés originaires de pays souvent musulmans sont plus pauvres.  Pour citer ce rapport : « Globalement, les immigrés originaires de Turquie ou d'Afrique, qu'ils soient du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne, ont les salaires médians à temps complet les plus bas (1400 euros) », ce qui se compare à 1550 euros chez les non-immigrés.  Cela tient en partie aux qualifications de ces immigrants, mais le problème, c'est évidemment que cela se répercute sur les générations suivantes.  Les descendants d'immigrés dont les parents sont originaires du Maroc ont les salaires médians les plus faibles (1450 euros), suivis des descendants d'immigrés nés dans un autre pays du Maghreb ou d'Afrique, ou en Turquie (1500 euros).  L'écart demeure quel que soit le niveau de diplomation et s'explique en partie par l'âge et en partie par les emplois obtenus.  (En clair, des travailleurs plus jeunes en moyenne gagneront moins et des travailleurs qui, à diplôme égal, obtiennent des emplois moins rémunérateurs seront évidemment moins rémunérés.)  À l'arrivée, les ménages d'immigrés ou de descendants d'immigrés originaires du Maghreb ou du reste de l'Afrique se débrouilleront avec 10 000 euros de revenu disponible en moins que la moyenne française des ménages.  Si la pauvreté en termes de conditions de vie touche environ 13% des ménages français, elle touche le double de ménages d'immigrés du Maghreb (et encore plus pour les immigrés originaires du reste de l'Afrique).

Un autre rapport de l'INSEE démontre que les descendants d'immigrés ont du mal à l'école et ont du mal à trouver du travail ensuite.  Si plus de 80% des jeunes dont les parents sont nés en France détiennent un emploi cinq ans après leur sortie du système éducatif, ce ne sont que 61% des descendants d'immigrés d'Afrique qui s'en tirent aussi bien en 2009.  Et il ne faut pas compter sur la fonction publique pour être pleinement égalitaire non plus.

La misère est-elle une explication suffisante à la barbarie?  Évidemment que non.  Le refus complet de l'ordre civilisé n'est d'abord que le fait d'une minorité infime et la pauvreté matérielle n'a pas empêché des civilisations anciennes ou des pays modernes de s'inscrire parmi les les sociétés les plus civilisées de leur temps.  Mais elle rend certainement plus difficile l'adhésion pleine et entière aux valeurs de la civilisation puisque les défavorisés en retirent moins d'avantages que d'autres.  Ceci est d'autant plus vrai si une vision du monde concurrente propose de s'emparer de la liberté du barbare, celle de rejeter les règles de la civilisation et d'obéir aux caprices des maîtres à penser qu'on se donne.

Or, s'il y a eu des civilisations musulmanes, l'islam n'est pas une civilisation en soi, mais une religion, pas plus, malgré ses ambitions théocratiques.  Se réclamer de l'islam en tant que seul maître à penser, comme de n'importe quelle religion, c'est une régression.  Les civilisations ne sont pas nées des religions, mais de leur subordination — au besoin, de leur instrumentalisation pour diviniser des empereurs ou sacraliser des personnes royales.  La plupart des religions peuvent peut-être imposer un ordre social, mais, dans la mesure où il bride de nombreuses autres libertés, il est celui d'une dictature.  Une religion civilisée reconnaît sa subordination aux exigences de la vie en société civilisée, qui incluent la tolérance de la différence.

Si la tolérance de la différence est le critère de la civilisation, il resterait à savoir si la France s'est toujours montrée civilisée depuis qu'elle est devenue un pays réellement pluriel.

Que faire ?

Alors que cette semaine s'achève dans la violence haineuse en France, il faut se tourner vers l'avenir et se demander de quoi il sera fait.  La réponse tient peut-être à ce dont le passé a été fait.  Le mot n'est plus à la mode, mais il reste possible — si ce n'est qu'à la lumière des chiffres ci-dessus — d'évoquer encore une fois les conséquences délétères de l'exclusion.  Il s'agit non seulement de l'exclusion de la sécurité économique, mais aussi de l'exclusion de l'univers des discours.  Entre l'anticléricalisme de gauche et la xénophobie de droite, quelle place restait-il aux immigrés et aux descendants d'immigrés pour faire voir leur propre réalité et faire entendre leurs points de vue ?  Dans quelle mesure Charlie Hebdo apparaissait-il à leurs yeux comme une revue de l'élite parisienne qui méprisait ceux qui étaient déjà méprisés ?  En tout cas, il est clair que la concentration des médias a favorisé l'expression de certains points de vue dans les journaux (imprimés ou télévisés) à l'exclusion d'autres idées susceptibles de choquer la bien-pensance.  Sinon, si on prêtait vraiment l'oreille à tout ce qui se passait, se surprendrait-on autant des percées électorales du Front National ?

Bref, il serait possible d'agir en investissant dans la liberté des médias et de l'expression afin d'assurer un accès élargi aux médias des débats qui parfois ont lieu actuellement dans les replis les plus sombres de l'internet.  Ce serait le plus beau monument possible aux fondateurs de Charlie Hebdo.  Qu'est-ce que cela signifierait en pratique ?  Des webzines subventionnés, des limites sur la propriété des médias imprimés, du soutien pour des cercles de réflexion qui alimenteraient les médias, une plus grande mise à la disposition du public des médias dans les médiathèques (et donc un soutien accru aux bibliothèques et médiathèques) ?  A voir.  L'important, ce serait au moins de commencer à y réfléchir.

Enfin, si les événements des derniers jours n'obligent pas à repenser l'intégration, on se demande bien ce qu'il faudra.  Pourquoi donc ?  Eu égard à ce que je disais ci-dessus, il ne pourrait s'agir d'espérer combattre à 100% le terrorisme de quelque origine que ce soit.  On pourrait certainement le faire au nom de l'égalité des chances ou de la lutte à la précarité et à la pauvreté.  Ceci exigerait un changement de point de vue qui pourrait bénéficier à tout le monde.  Toutefois, une nouvelle raison se présente à nous avec une force inédite : il faudrait le faire par souci de cohérence.  Si on exige des uns le respect de la liberté d'expression, même quand elle les heurte et les blesse, il faut exiger des autres d'œuvrer contre la discrimination, l'exclusion et la misère, parce que rien n'arrive sans contrepartie et que ce serait le seul moyen d'amorcer un cercle vertueux.

La liberté de blasphémer

Insulter la religion, c'est insulter une croyance d'autrui.  La croyance, même religieuse, mérite-t-elle le respect ?  Si on croit que le Soleil tourne autour de la Terre au sens ancien du terme, on s'expose à la critique, voire à la moquerie si on ne tient pas compte des faits.  Les croyances physiques sont une chose, mais les croyances métaphysiques en sont une autre.  Si on croit à l'existence d'une âme immortelle et impérissable, on entretient une croyance essentiellement indémontrable au moyen de la raison, mais qu'il est aussi impossible de controuver par la seule raison.  On peut refuser de partager cette croyance, mais peut-on en rire en tant que telle ?  Sur quelle base ?

Ce n'est par hasard que le rire cible plutôt les croyances politiques, c'est-à-dire les points de vue différents sur le passage de la croyance à la pratique.  Faut-il taxer les riches au nom d'une croyance en l'égalité des chances (afin de venir en aide aux plus pauvres et de réduire l'inégalité) ?  Faut-il interdire l'immigration au nom d'une croyance en l'égalité des chances (afin de réduire la concurrence et de venir en aide aux travailleurs les plus pauvres) ?  Faut-il tuer au nom de Dieu (au nom du respect des croyances des opprimés et des méprisés) ?  Faut-il tuer au nom de la loi (afin de protéger la population des criminels et des assassins) ?  La clé de l'humour, c'est sans doute qu'on se situe entre les deux pôles du parfaitement connaissable, au moins en principe (les phénomènes naturels), et du parfaitement inconnaissable (les possibles métaphysiques).  Quel que soit le nombre d'arguments probants qu'il est possible d'invoquer à l'appui d'une opinion politique, il reste des arguments plus faibles et probablement quelques failles qui prêtent le flanc au ridicule, surtout si on croit qu'il faut casser le petit bout de l'œuf à la coque et non le gros bout. 


Le défi du dessin humoristique, c'est de savoir quand il verse dans la propagande haineuse.  J'ai déjà eu l'occasion de parler de certains phénomènes culturels d'une certaine époque, qui reproduisaient et propageaient des stéréotypes racistes.  Depuis la tuerie dans les bureaux de Charlie Hebdo, on a fait remonter l'histoire de ce magazine à la libération de la presse d'opinion en France au moment de la Révolution française.  Toutefois, les représentations de Mahomet dans la culture française et occidentale ont une histoire encore plus ancienne qu'il est difficile d'ignorer tout à fait, en particulier si on est musulman.  Prenons cette illustration (fournie par Gallica) que Gustave Doré a signé et fait paraître en 1861 afin d'accompagner un passage de L'Enfer (ca. 1315) de Dante où Mahomet est relégué au huitième cercle des enfers.  Il est alors décrit par Dante comme un fauteur de trouble responsable d'un schisme religieux et condamné, par conséquent, à avoir les entrailles déchirées en permanence.
Si Voltaire a été souvent mentionné cette semaine pour souligner à quel point il importait de défendre la liberté d'expression, qu'on soit d'accord ou non avec son utilisation, et s'il a aussi défendu François-Jean Lefebvre, chevalier de La Barre, de l'accusation de blasphème, il a signé au XVIIIe siècle une pièce de théâtre qui prolongeait l'opprobre depuis longtemps réservé à Mahomet.  Dans Le fanatisme, ou Mahomet le prophète (1736), il fait de Mahomet un hypocrite qui pousse un candide au parricide.  En chargeant le fondateur de l'islam, Voltaire visait les fanatiques catholiques (qui en eurent conscience et s'y opposèrent), mais sa dédicace au roi de Prusse évitait soigneusement de citer des Catholiques en continuant à livrer en pâture des juifs, musulmans et protestants dont l'exécration était tenue pour acquise :

« Ne peut-on pas remonter jusqu'à ces anciens Scélérats, Fondateurs illustres de la Superstition & du Fanatisme, qui les premiers ont pris le couteau sur l'Autel, pour faire des victimes de ceux qui refusoient d'être leurs Disciples ?
« Ceux qui diront que les tems de ces crimes sont passés, qu'on ne verra plus de Barcochebas, de Mahomets, de Jeans de Leyde &c. que les flammes des Guerres de Religion sont éteintes, font, ce me semble, trop d'honneur à la Nature Humaine.  Le même Poison subsiste encore, quoique moins développé : cette Peste, qui semble étouffée, reproduit de tems en tems des germes capables d'infecter la Terre.  N'a-t-on pas vu de nos jours les Prophétes des Cevennes tuer au nom de Dieu ceux de leur Secte qui n'étoient pas assez soumis ? »

La dénonciation par Voltaire du fanatisme est toujours d'actualité.  Le bât blesse, toutefois, parce qu'il veut articuler sa critique du fanatisme à couvert, en noircissant encore plus le personnage de Mahomet.  Cinquante ans à peine avant la sortie de cette pièce de Voltaire, on vendait à Paris des estampes où Mahomet avait également le mauvais rôle.  Ci-après, une estampe de 1686 (conservée par Gallica) montre Mahomet (le faux prophète) et Calvin (le blasphémateur) terrassés par des représentants de l'Église catholique.  De Dante à Gustave Doré, le sort réservé à Mahomet dans la culture religieuse et lettrée de l'Occident ne peut que susciter le doute quant aux mobiles véritables des caricaturistes et humoristes actuels qui choisissent Mahomet comme symbole de toute la communauté musulmane, en particulier quand celle-ci est réduite aux seuls terroristes, sectaires et machistes misogynes, si nombreux puissent-ils être.

Le traitement de Mahomet par Charlie Hebdo et d'autres journaux s'inscrivait dans une longue histoire qui est à la fois celle de la presse d'opinion et celle de la détestation chrétienne du prophète de l'islam.  On peut déplorer cette ambivalence, mais on ne peut ignorer cette ambiguïté.  S'il devrait être parfaitement possible de critiquer les absurdités et cruautés de l'islam en tant que pratique religieuse, il faudrait aussi se méfier d'une identification trop rapide de Mahomet aux barbares qu'il inspire au risque de confondre les fanatiques avec l'ensemble des croyants.  Serais-je partisan de ni représenter ni caricaturer Mahomet alors qu'il demeurerait possible de camper Yahvé et Jésus ?  Non, mais la question n'est pas seulement celle de l'interdiction formelle, mais de la conscience qu'on doit avoir comme artiste de ce qu'on choisit d'illustrer.  Posons plutôt la question ainsi : en sus des caricatures de Jésus, Dieu le Père et le Saint-Esprit, il y a de nombreuses exploitations positives de Jésus ou Dieu, dans la culture dominante de plusieurs sociétés occidentales qui leur attribuent différents rôles, mais combien de représentations positives de Mahomet voit-on passer dans cette même culture qui seraient susceptibles de compenser les associations plus négatives ?


L'IMPOSTEVR MAHOMET / INSVLTÉ AVX ENFERS PAR LE / BACHA DE BVDE ET LE SEDVCTEV¦R¦ / CALVIN ASSAILLY PAR LES VAVDOIS / DITS BARBETS HERETIQVES DEFFAITS / EN PIEMONT POVR LES AVOIR / ABVSEZ PAR LEVRS ERREVRS : [estampe] / F. Ertinger Sc
L'IMPOSTEVR MAHOMET / INSVLTÉ AVX ENFERS PAR LE / BACHA DE BVDE ET LE SEDVCTEV¦R¦ / CALVIN ASSAILLY PAR LES VAVDOIS / DITS BARBETS HERETIQVES DEFFAITS / EN PIEMONT POVR LES AVOIR / ABVSEZ PAR LEVRS ERREVRS : [estampe] / F. Ertinger Sc
Source: gallica.bnf.fr

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2012-05-16

 

Le Jour du futur

J'ai raté le Jour du futur.

En effet, c'est le premier mars dernier qu'il fallait célébrer l'avenir.  Selon le raisonnement des partisans de ce nouveau congé, la plupart de nos congés actuels honorent des individus et des événements passés (y compris les légendes d'origine religieuse), sinon des changements de saison. L'Histoire et la nature méritent d'être honorés parce qu'elles sont des choses merveilleuses, mais le futur aussi.

Dans le cas de l'avenir, cependant, il ne sera merveilleux que si on œuvre dans ce sens.  C'est pourquoi ce « Future Day » est censé également mobiliser toutes les personnes de bonne volonté afin qu'elles entreprennent de convaincre les dirigeants qu'un tel jour férié rendrait hommage à l'énergie et à l'optimisme de tous ceux et celles qui s'efforcent d'édifier un avenir meilleur.

Et puis, on admettra qu'un jour de congé de plus à la fin de l'hiver, ce ne serait pas de trop, du moins au Canada.  L'hiver est long et il n'y a pas beaucoup d'occasions obligées de prendre un jour de repos entre les vacances de Noël et celles de Pâques.  Un Jour du futur, ce serait en soi le début d'un avenir meilleur...

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2011-12-29

 

Les femmes et le magasinage

On tient généralement pour acquis que le magasinage est non seulement un passe-temps typiquement féminin, mais une activité privilégiée des femmes, dont on peut dresser des typologies ou brosser des descriptions sans pour autant les expliquer autrement que par l'éternel mystère féminin.

Pourtant, il ne me semble pas qu'on pose souvent la question la plus simple. Les femmes passent-elles (en moyenne, ceteris paribus) plus de temps à magasiner parce qu'elles gagnent moins ? D'une part, si on gagne moins, on sera plus soucieux d'acheter au meilleur prix ou d'obtenir le meilleur rapport qualité:prix. Si le magasinage est quasiment thérapeutique dans certains cas, serait-ce parce qu'il procure aux femmes qui gagnent le sentiment de contrôler au moins un peu leur niveau de vie? D'autre part, quand le salaire horaire est plus bas, on peut se permettre de consacrer plus de temps au magasinage parce que ce temps coûte moins cher. Cela dit, il faudrait faire le calcul de ce qu'on épargne en magasinant relativement à ce qu'on perd en ne travaillant pas, ne serait-ce qu'au salaire minimum, durant le même temps...

La réponse dépendra sans doute de chacune et chacun, car le rapport à l'argent varie beaucoup, mais ce n'est parfois qu'en explicitant les choses qu'on arrive à choisir la meilleure ligne de conduite.

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2011-08-31

 

Science et société en débat à Montréal

Le 7 septembre prochain, la Grande Bibliothèque accueillera un 5 à 7 sur le sujet de la place dans la science dans la société. Bernadette Bensaude-Vincent abordera le thème des relations entre la science et les citoyens, tandis que Yves Gingras et Marc-André Sirard discuteront des rapports entre la science et le gouvernement, et entre la science et l'entreprise.

La description de la thématique laisse songeur, certes : « Le savoir semble appartenir à tout le monde, particulièrement dans notre société hyperbranchée, mais qu’en est-il concrètement? Le citoyen est-il plus qu’un récepteur passif d’un savoir élaboré et validé en milieu clos, et qui pourtant influence sa vie et détermine son avenir? Que se passe-t-il quand les élus interviennent directement dans le développement scientifique à la place des scientifiques eux-mêmes? Autant de questions qui nous ramènent à la dimension collective des connaissances produites par les chercheurs. »

Il y a des portes ouvertes : bien sûr que le citoyen n'est pas qu'un récepteur passif, mais ce qu'il fait du savoir scientifique n'est plus, dans la plupart des cas, un savoir scientifique par le fait même. Il y a des portes qu'il faudrait ouvrir : même si les scientifiques eux-mêmes ne sont pas les meilleurs juges de ce qui distingue leur savoir des conclusions politiques qu'ils en tirent parfois, les interventions des élus peuvent carrément entraver le développement du savoir scientifique. Et il y a des portes qui mènent ailleurs : les connaissances produites par les chercheurs ont une dimension collective, mais c'est surtout celle de la collectivité des scientifiques eux-mêmes. Il manque une nuance importante, qui distinguerait les connaissances produites par les chercheurs des connaissances à portée scientifique, ces dernières combinant le produit de travaux plus ou moins rigoureux et les interprétations, applications et déformations que les résultats de ces travaux subissent une fois sortis des labos.

Mais il faudra y être pour savoir quelles portes seront empruntées.

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2011-08-08

 

Londres brûle encore

C'est toujours pareil et c'est chaque fois un peu différent. Pour parler des émeutes en Angleterre, je pourrais me borner à reprendre mon billet de 2008 sur les émeutes à Montréal après la mort de Freddy Villanueva, abattu par un policier. Après Raymond Constantine Lawrence, Bouna Traoré, Zyed Benna et Rodney King... Cette fois, la victime s'appelait Mark Duggan.

Les émeutes se multiplient, comme en France en 2005. Pour l'instant, selon cette carte, elles n'ont pratiquement pas empiété sur le cœur de Londres, c'est-à-dire les parties de la ville que j'ai eu l'occasion de parcourir. Les plus anciennes et les plus aisées. (Néanmoins, j'ai pu voir à Londres et ailleurs à quel point le cadre de vie anglais, hors des quartiers cossus, pouvait être triste et sordide.)

En un sens, c'est la preuve que (pour l'instant) ces émeutes ne représentent pas un prolongement du Printemps arabe ou du mouvement européen des « indignés ». Les manifestants arabes et les « indignés » grecs, espagnols, etc. ont occupé sans hésiter les lieux symboliques de la nation. Ils appelaient à la révolution. Les émeutiers anglais s'en prennent à leurs propres quartiers, ce qui suffit à révéler l'horizon restreint de leurs ambitions. Ce n'est donc pas si difficile de diagnostiquer un mouvement né de l'exclusion, de l'ennui, de la désespérance et de la rancœur. C'est beaucoup, mais c'est tout.

La taille du problème était connue depuis un an. En 2010, on annonçait que 1,4 million d'adultes britanniques n'avaient jamais travaillé (sans compter deux millions de jeunes adultes aux études qui n'avaient jamais eu un emploi non plus). Ce chiffre (3% environ de la population en âge de travailler) incluait les inaptes au travail et les femmes à la maison, mais il révélait néanmoins une culture en marge des structures officielles. À la même époque, 20% des ménages britanniques ne comptait pas une seule personne au travail. Et les chiffres révèlent sans surprise que la pauvreté et le chômage sont plus présents dans certaines communautés.

Existe-t-il des solutions? Une solution partielle consiste sans doute à mieux intégrer les populations dont sont issus les émeutiers. Après tout, près de 8% des Britanniques appartenaient en 2001 à une minorité visible et on peut supposer que le chiffre est plus élevé aujourd'hui. Or, en 2010, le nouveau cabinet de la coalition au pouvoir ne ressemblait guère au pays qu'il était censé gouverner. Cette galerie met en évidence l'absence criante de ministres issus des minorités visibles (et la sous-représentation des femmes est assez frappante).

C'est ce qui nous pend au nez ailleurs qu'en Angleterre d'ailleurs. Malgré tous leurs problèmes, les États-Unis ont eu le courage de mettre en œuvre, dans la foulée des émeutes des années soixante, une stratégie d'intégration qui a conduit à l'élection d'un président noir en 2008. C'est loin d'être clair que l'Ontario, que le Québec ou que la France ont tiré la même leçon de leurs explosions sociales respectives.

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2011-08-02

 

Les infrastructures chinoises du Québec

L'autre semaine, quand deux trains à haute vitesse se sont emboutis en Chine, la presse en a vite profité pour évoquer le spectre de la corruption et de la construction bâclée qui hante tous les projets d'infrastructure menés tambour battant depuis quelques années en Chine.

L'écroulement d'une partie du tunnel Ville-Marie en fin de semaine, après divers viaducs et dalles, nous rappelle que la construction de nombreuses infrastructures québécoises (routes, autoroutes, ponts, tunnels... et Stade olympique) a également été bouclée dans l'urgence, entre les échéances d'Expo 67 et des Jeux olympiques de 1976. Depuis le dépôt du rapport Malouf en 1980, on a quelque idée de la gabegie qui régnait à l'époque sur les chantiers. Si certaines traditions se perpétuent depuis, comme le laissent croire les reportages récents sur la collusion, la corruption et les pratiques mafieuses dans le milieu de la construction, ce ne serait pas un hasard, mais la prolongation d'un phénomène historique.

Et si les infrastructures des années soixante et soixante-dix se délitent après moins de quarante ou cinquante ans, on peut se poser à juste titre la question de savoir s'il s'agissait initialement de conceptions à courte vue, comme je l'ai déjà suggéré et comme certains l'infèrent du choix systématique du béton plutôt que de l'acier; d'insuffisances au niveau de la construction d'origine et de l'entretien au fil des ans, comme on l'entend de plus en plus; ou carrément du résultat de malfaçons criminelles.

Dans la plupart de ces cas, il est légitime de se demander si l'argent économisé à l'origine ou au fil des ans aura été dépensé autrement, pour financer les services offerts par le modèle québécois, encore défendu avec acharnement par quelques-uns (non seulement du point de vue de sa finalité humaniste, qu'on ne peut contester, mais aussi de son réalisme financier et économique), même s'il a fallu — en plus ! — endetter le Québec jusqu'à la limite du supportable.

Bref, l'heure des choix se rapproche.

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2011-06-16

 

Les deux cultures du Canada

Il fut un temps où le concept des deux solitudes nationales canadiennes semblait aussi simple qu'évident : le monde francophone et le monde anglophone, les Catholiques ultramontains et les Protestants orangistes, les bons vivants de Montréal (... ville ouverte) et les coincés de Toronto (the Good), le Québec s'enracinant dans la Nouvelle-France et le reste du Canada fondé par les Loyalistes...

Il est temps toutefois de diagnostiquer une autre division du pays, qui s'incarne dans une paire d'articles du Globe and Mail d'aujourd'hui. D'une part, il y a la culture du hockey, dont témoigne les émeutes de la Coupe Stanley à Vancouver (événement devenu quasi rituel dans les grandes villes canadiennes depuis les émeutes montréalaises de 1993). D'autre part, il y a la culture des arts telle qu'elle est incarnée par le réseau de Radio-Canada/CBC, qui, selon ce qu'une étude récente démontre, semble générer des retombées qui dépassent ses coûts.

Ce sont des cultures presque hostiles, de la tête du pays jusqu'à sa base. De Stephen Harper qui, en fait de culture livresque, se targue surtout d'écrire une histoire du hockey au Canada, jusqu'aux fans qui se pressent dans les rues et les bars, ou monopolisent la télé familiale. De ce côté de la barricade, la CBC a pour seul mérite de diffuser les matchs de hockey et de faire une place à Don Cherry, de sorte que les Conservateurs de Harper parlent depuis longtemps d'abolir ou de privatiser Radio-Canada... Et ce n'est pas un phénomène anglo-canadien : que l'on songe à l'hystérie collective qui s'empare de Montréal quand les Canadiens sont en finale ou à la mobilisation du village de Québec qui se range derrière le maire Labeaume dès qu'il est question de ravoir une équipe de hockey, en prenant au besoin pour cible Radio-Canada, coupable de laisser parler Amir Khadir ou d'exprimer les opinions du Plateau montréalais sur la question... Dans le cadre d'une partie de hockey, tout a le mérite d'être clair : qui gagne, qui perd, qui se surpasse, qui déchoit. Et on s'attend à ce que tout soit pareillement clair dans la vie.

En face, en anglais comme en français, il existe des institutions littéraires, musicales, cinématographiques, etc., qui entretiennent le culte d'une recherche de sens faisant appel aux talents d'écrivains, de compositeurs, de cinéastes, de plasticiens, de danseurs, etc. Ceux-ci se débattent avec l'indicible, l'ineffable, bref, le mystère. La détestation du hockey par les défenseurs d'une culture des arts est parfois plus discrète que l'abhorrence de formes d'art dites trop élitistes par les fanas du hockey ou les employés de Sun News Network, mais le dédain est bien réel. On fait comme si le hockey n'existait pas et les occasions de rencontre sont rares — et rarement réussies. Face à la culture du hockey, la crispation n'est-elle pas si concrète qu'on se rejette avec excès sur toutes les formes de culture qui s'éloigne le plus possible des goûts populaires? Si la science-fiction ou la fantasy ont le tort d'être trop populaires, on n'essaiera surtout pas de comprendre pourquoi : on saluera bien bas les ouvrages qui rapportent des millions, on oubliera les autres et on continuera à parler des ouvrages que nos amis ont lus — ou écrits. Mais ce qui unit cette constellation d'arts et d'artistes, c'est avant tout, peut-être, l'acceptation de la nuance.

La violence n'est parfois qu'un épiphénomène : elle peut exploser dans le contexte d'un concert annulé ou de manifestations politiques opposées aux G8 et G20 tout comme elle peut exploser à l'occasion de matches de hockey perdus (ou gagnés), ce qu'on a très bien vu à Montréal depuis 1993. Le nombre de personnes en cause est souvent réduit et le lien de ces personnes avec les manifs ou les véritables fans de hockey est parfois ténu. On peut comprendre ces explosions comme une exploitation d'un espace de liberté carnavalesque créé par l'importance transcendante accordée à ces événements ponctuels — une importance qui transcende les codes habituels et les conventions tacites qui, autant que les forces de l'ordre, régimentent la vie en société. De ce point de vue, la violence n'est qu'un symptôme de l'importance prise dans le champ culturel par tel ou tel événement. Le déchaînement de la violence révèle l'emprise de ces cultures distinctes sur nos esprits, mais il nous avertit aussi que les énergies, les ressentiments et les espoirs investis dans ces deux cultures sont de plus en plus intenses, et de plus en plus aptes à déborder.

En attendant la prochaine explosion, si on désire se situer entre ces deux grands pôles culturels, il n'y a qu'à se demander lequel de ces deux prétextes, un septième match de la coupe Stanley ou le rassemblement de politiciens du G20, nous semble justifier le plus des réactions violentes?

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2010-12-27

 

Les vertus de l'argent sonnant et trébuchant

En novembre dernier, le Globe and Mail publiait un article d'Ira Basen intitulé « The algorithm method: Programming our lives away ». L'article rappelle l'utilisation de plus en plus commune d'algorithmes programmés pour prendre les décisions qui nous concernent, en fonction de variables heuristiques, parfois, ou d'arbres de décision, souvent. Lorsque le choix des variables déterminantes n'est plus entre nos mains (parce qu'une corrélation significative a été observée) ou que la structure de l'arbre de décision n'est connue que des initiés, le contrôle des événements échappe un peu plus à la majorité de la population. Évidemment, les algorithmes n'ont prise sur nous que si nous sommes soumis à une surveillance préalable, ou si nous participons au dévoilement des données nous concernant. Encore qu'il est difficile de ne pas être repéré, tôt ou tard :

« The most useful algorithms can incorporate enormous amounts of data that we make available to them — sometimes wittingly, sometimes not — to make connections between seemingly unconnected pieces of information and predict our behaviour. Every credit-card purchase, every search, every click of the computer mouse adds to this massive database of our interests and intentions. »

Ceci m'a rappelé que, dans le feuilleton Le Ressuscité de l'Atlantide, j'écrivais dès le milieu des années quatre-vingt sur les vertus de l'argent sonnant et trébuchant dans un monde où les transactions numérisées seraient faciles à surveiller et faciliteraient la surveillance des faits et gestes des citoyens du futur. Voici le passage de l'épisode publié dans imagine... 36 en octobre 1986, où les personnages empruntent un trottoir roulant :

En sautant dessus, la psychicienne jeta quelques pièces dans la gueule d'une machine qui
surveillait l'accès au tapis roulant. Alexis Lewis se redressa et déclara:

— Je suppose que tu ne connaissais que la monnaie métallique ou de papier à ton époque. De nos jours, il y a aussi l'argent électronique mais nous aimons porter un peu de monnaie. C'est plus pratique et plus discret que les électrons pour ceux qui se méfient du grand nez d'un gouvernement contrôlant les ordinateurs...

En 1986, c'était la surveillance du gouvernement qui suscitait l'inquiétude. De nos jours, si l'information qui nous concerne se retrouve plutôt entre les mains des grandes compagnies (comme Google), est-ce une raison pour ne pas s'en inquiéter?

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2010-12-10

 

Le conformisme par facilité ?

Pourquoi la jeune génération Y nous semble-t-elle — à certains d'entre nous du moins — plus conformiste que celle de ses parents ?

Outre le contexte progressiste des années soixante et soixante-dix qui avaient érigé le dynamitage des valeurs établies (dévotion religieuse, ruralisme, racisme, sexisme) en pré-requis de la société de demain et le ralentissement récent des progrès susceptibles de sous-tendre un tel discours progressiste, il faut reconnaître que les parents des baby-boomers étaient plus qu'un peu cette « Greatest Generation » qui avait remporté la Seconde Guerre mondiale, assuré la prospérité de l'économie, fondé l'État-providence, marché sur la Lune et pris au sérieux les droits fondamentaux. Pour faire mieux, il allait falloir se lever tôt et se retrousser les manches — ou bien trouver une manière de ringardiser ces accomplissements en faisant passer leurs responsables pour des fossiles. D'où la contre-culture. Mais la rébellion ne saurait être aussi vive chez les jeunes d'aujourd'hui. Leurs parents se désespéraient de faire mieux que la génération de leurs grands-parents, mais les jeunes d'aujourd'hui ont le droit de trouver parfaitement réaliste l'ambition de faire mieux qu'une génération qui lègue à ses enfants des familles éclatées, des pays endettés jusqu'à la gauche, un monde miné par l'expansion des fondamentalismes religieux, en particulier islamistes, et une relève déficiente. Du coup, pas besoin de changer les règles pour jouer le jeu. Si le but du jeu, c'est de faire mieux que ses parents, il n'y aura pas besoin de faire preuve d'imagination, car la barre n'est pas fixée très haut.

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2010-06-20

 

La vie et la mort des cyborgs

Saviez-vous qu'il était possible de désactiver, sans opération chirurgicale, un stimulateur cardiaque après son implantation (et avant l'épuisement de la pile) ? Et saviez-vous que l'American Heart Association ne considère plus que ce soit l'équivalent d'une euthanasie ou d'un suicide assisté?

C'est ce qu'on apprend en lisant cet article aussi poignant que fascinant du New York Times. Selon certains commentaires signés par des cardiologues, l'article laisse entendre à tort que le stimulateur cardiaque aurait véritablement prolongé la vie du père de la signataire. Mais que cet élément de l'article relève de la science-fiction ou non, je reste sur l'impression qu'on frise une anticipation à très court terme. Les débats sur la prolongation de la vie en fin de course — l'acharnement thérapeutique — sont désormais familiers, mais les dilemmes ne sont pas les mêmes quand il s'agit de débrancher des machines extérieures au patient ou de renoncer à des soins supplémentaires, voire à une réanimation en règle, et quand il s'agit d'agir sur une prothèse interne.

L'article décrit une fin de vie particulièrement douloureuse et nous promet par la bande un avenir peuplé d'un nombre grandissant de grands vieillards maintenus en vie par un ensemble d'interventions et d'artifices — même quand le cerveau et l'esprit défaillent, ou s'absentent carrément.

Si le thème du mort-vivant refait surface depuis quelques temps (au point où même Jacques Languirand parlait de Romero hier à la radio de Radio-Canada !), c'est peut-être parce qu'on peut entrevoir un avenir où nous existerons tous à l'état de morts-vivants pendant quelques semaines, quelques mois, voire quelques années si les progrès de la technique médicale sont au rendez-vous... C'est le futur des baby-boomers et il sera terrifiant quand on se rendra compte de son imminence.

Vu la jubilation avec laquelle les jeunes héros se débarrassent des morts-vivants dans les films de zombies, on peut toutefois se rassurer en se disant que cet état liminal ne durera pas beaucoup plus que la patience et la commisération des vivants...

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2010-05-11

 

L'obésité et la syndicalisation

Dans cet article qui commence à circuler, l'économiste William Watson s'intéresse à l'ouvrage The Spirit Level de Richard Wilkinson et Kate Pickett, qui soutient que les sociétés plus égalitaires sont également des sociétés en meilleure santé.

Watson remet en doute cette affirmation, en s'attachant au lien établi entre l'inégalité socio-économique dans plusieurs pays et leurs taux d'obésité. Faisant allusion (entre autres) aux travaux de Goldin et Katz sur les causes de l'inégalité grandissante dans les sociétés occidentales depuis trente ou quarante ans, Watson conclut donc : « In fact, most economic studies suggest the rise in inequality in the last three decades has more to do with changing technology and the consequent higher payoff to education than with declining rates of unionization. »

Dans le cas du Canada, ceci suggère toutefois un test intéressant, qui consiste à comparer les taux d'obésité et de syndicalisation selon les provinces. J'ai donc retenu les taux de syndicalisation en 2004 cités en page 2 de cette étude (.PDF) et les taux d'obésité en 2004 donnés en page 30 de l'étude Measured Obesity (.PDF) de Statistique Canada. Pour les dix provinces canadiennes, la corrélation des deux séries de taux donne la figure suivante.Effectivement, une corrélation entre les taux d'obésité au Canada et les taux de syndicalisation (pris comme des indicateurs d'une plus ou moins grande égalité socio-économique) n'est pas facile à voir. Cela dit, les taux de syndicalisation ne diffèrent pas énormément au Canada, pas plus que les taux d'obésité, de sorte qu'il n'y a pas de tendance claire. Et pas de verdict tranché non plus.

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2010-04-12

 

De l'équilibre entre l'innovation et l'imitation

Dans le numéro du 9 avril de la revue Science, un groupe composé de Luke Rendell et de plusieurs autres collaborateurs de Kevin Laland rapportait les résultats d'un tournoi bien particulier. Les concurrents étaient des logiciels informatiques incorporant des stratégies d'apprentissage dans le contexte de la théorie des jeux, de l'apprentissage social et de l'évolution culturelle. Il s'agissait de déterminer quelle était la stratégie comportementale la plus profitable. Les stratégies en lice pouvaient combiner l'utilisation des comportements acquis, l'imitation de modèles dans la communauté ou l'apprentissage individuel de nouveaux comportements, plus innovant mais procédant par tâtonnements.

Le tournoi a été remporté par Daniel Cownden et Timothy Lillicrap de l'Université Queen's à Kingston, dont la stratégie gagnante (baptisée discountmachine parce qu'elle estimait à presque rien la valeur des gains à venir comparés aux gains immédiats) avait recours presque exclusivement à l'utilisation des comportements acquis et à l'apprentissage par imitation. La journaliste Elizabeth Pennisi décrit ainsi la stratégie primée :

« That involved weighing how fast the environment will change—if it’s changing fast, then past social learning gets outdated quickly—and how good, and reliable, the payoffs for an action were. Based on that information, discountmachine decides whether to do what it already knows how to do, getting an immediate reward, or whether to see what someone else is doing and learn from them, in the hope of getting what might be a bigger reward later. »

Dans un tel cas, c'est fort tentant de généraliser et de conclure que le succès des stratégies basées sur l'imitation, loin devant celles faisant appel à l'apprentissage autonome, démontre qu'il est plus avantageux d'imiter ce qui se fait déjà ailleurs (parce que personne ne va opter pour un comportement improductif quand il a mieux dans sa manche) et de ne pas perdre trop de temps à apprendre ou à innover, en particulier si l'environnement est relativement stable. Ce qui pourrait suggérer que le conservatisme qui consiste à reproduire les idées et les normes des autres est souvent avantageux et qu'on a intérêt à ne pas trop investir dans l'apprentissage par soi-même. (Notons toutefois qu'il s'agit d'un résultat moyen et que l'innovation, de temps en temps, rapporte gros, au profit cependant d'une part de déchet importante.)

Un tel constat expliquerait pourquoi la science-fiction — ainsi que l'extrapolation futuriste en général — est condamnée à demeurer un champ d'intérêt minoritaire, qui n'attire que les individus plus enclins que les autres à parier sur l'apprentissage individuel. Sauf peut-être quand les temps et les circonstances changent si vite qu'imiter les comportements existants semble inadéquat. En même temps, les résultats de ce tournoi suggèrent qu'on a bien raison de dorloter l'innovation (au moyen de subsides au besoin) tout simplement parce que ce ne serait pas la voie empruntée en l'absence de telles aides...

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2010-03-24

 

La bonté instinctive et la punition apprise

En psychologie, plusieurs expériences (dont celle de Gürerk et Rockenbach que je décrivais rapidement dans ce billet) semblent avoir démontré que les êtres humains optent spontanément pour l'équité et la générosité dans leurs rapports avec autrui et favorisent la punition des tricheurs. Toutefois, une nouvelle étude publiée par Joseph Henrich et ses collaborateurs dans le numéro du 19 mars de la revue Science suggère qu'il faut se garder de généraliser trop rapidement. La tendance au partage et à la punition des tricheurs varie en fonction de la taille des communautés et aussi de leur participation à une économie de marché. (Cette participation était mesurée en calculant la proportion de la ration quotidienne de nourriture qui provenait de transactions complétées hors du cercle familial.) Plus une communauté est populeuse, plus elle est encline à punir les tricheurs. Plus l'économie de marché accapare une part importante de la satisfaction des besoins de base, plus les individus sont généreux.

À bien y penser, ceci aurait dû être évident. Essentiellement, la bonté, la générosité et la réprobation des tricheurs sont des fonctions nécessaires de l'interdépendance des individus. Une communauté autarcique peut se permettre d'être égoïste parce qu'elle n'a pas besoin qu'on lui rende la pareille. En revanche, une communauté dépendante d'une autre pour un bien essentiel doit apprendre à donner sans espoir de retour immédiat afin d'entretenir une relation à long terme.

De même, une petite communauté peut tolérer un tricheur parce que tout le monde le connaît, de toute façon. Mais l'anonymat des grands groupes multiplie la capacité de nuisance des tricheurs (la communauté des internautes est sans doute déstabilisante parce que la capacité de nuisance accrue des cyberfraudeurs et cybervandales ne s'accompagne pas encore de punitions correspondantes) et impose des punitions plus sévères.

Cela expliquerait-il certains phénomènes du monde moderne? Prenons les États-Unis, qui se distinguent de pays plus petits (comme le Canada) par la générosité des individus (des contributions charitables très élevées) et par la répression des contrevenants (utilisation de la peine de mort, etc.). La Chine est encore plus peuplée que les États-Unis et, pareillement, se distingue par la rigueur des punitions et par la capacité de dévouement de sa population. En Chine, la générosité que l'on observe dans un pays occidental sous la forme du bénévolat ou des dons charitable pourrait s'exprimer plutôt sous la forme du patriotisme... On attribue parfois la capacité de mobilisation des Chinois à un appareil étatique dictatorial, mais il faudrait peut-être poser la question de savoir si ce n'est pas d'abord propre à une communauté nationale particulièrement populeuse.

Du coup, des pays moins peuplés que la Chine ou les États-Unis n'ont pas à se vanter de leur plus grande indulgence en matière pénale (ou à déplorer un moins grand engagement social de leurs citoyens) : ce n'est que la conséquence, au Canada comme en France, de la moindre taille de leurs communautés nationales...

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2010-03-20

 

Pourquoi l'obéissance n'est pas une vertu chrétienne

On entend souvent dire que la culture judéo-chrétienne inculquait l'obéissance et la soumission à l'Église, ou à Dieu. En fait, il ne faut pas se tromper de religion. Les trois vertus théologales traditionnelles sont des vertus actives et difficiles : croire en l'immatériel en l'absence de preuve (foi), résister au désespoir propre à la condition humaine (espérance) et aimer autrui au nom d'une existence indémontrable (charité), ce ne sont pas des choses qui vont de soi pour qui les prend au sérieux. Ce sont des vertus exigeantes, qui n'incluent pas la soumission ou l'obéissance, tout au plus une forme de confiance, voire une forme de pari plus ou moins audacieux.

Et les vertus cardinales, dites humaines, sont également exigeantes. Prudence, tempérance, force ou courage, et justice exigent raison, discernement, retenue, maîtrise et volonté. En fait, elles sont plus anciennes que l'Église et s'inspirent des valeurs gréco-romaines, elles-mêmes importées en partie de l'Orient. Ce sont des vertus individuelles que manifeste l'être humain véritablement libre quand il a le souci de vivre en harmonie avec ses semblables. Ce sont donc des vertus sociales (donc, quelque peu contraignantes) qui orientent l'individu dans sa socialité mais sans le soumettre entièrement aux diktats de la société, autrement qu'en fonction de son bon jugement.

L'obéissance n'apparaît pas non plus dans cette liste. Peut-être parce que les Anciens étaient déjà conscients que l'obéissance est ce qui vient le plus naturellement du monde aux êtres humains. On reparle depuis quelques jours de l'expérience de Stanley Milgram qui mit en évidence la puissance de l'autorité. Elle confirme que, dans de nombreuses circonstances, l'être humain a pour réflexe d'obéir s'il a un minimum de respect pour l'autorité d'autrui. Ceux et celles qui sont d'abord enclins à demander « Pourquoi ? » sont plus rares.

Du coup, la loi qui, aux États-Unis (ou ailleurs), considère que la désobéissance est foncièrement mal-intentionnée confond les rares cas de non-obéissance caractérielle et tous les cas de rébellion caractérisée. Et c'est sans doute de cette confusion dont pâtit Peter Watts, esprit fort, en ce moment...

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2010-03-18

 

L'innovation sociale

Je m'intéresse plus souvent aux innovations concrètes des inventeurs qui se traduisent par des prises de brevets et de nouveaux produits. Mais on ne saurait nier l'importance d'innovations moins tangibles. L'organisation actuelle du travail, par exemple, est le fruit de nombreux changements dans les façons de faire des employeurs et des travailleurs. Le résultat final est puissamment différent, voire aliénant, mais chaque étape intermédiaire n'a pas nécessairement fait l'objet de grandes annonces ou de revendications quant à leur nouveauté. De même, les grands progrès sociaux (abolition de l'esclavage, féminisme, libéralisation des mœurs, etc.) sont souvent analysés du point de vue politique, alors qu'il s'agissait aussi d'innover par rapport aux pratiques existantes.

De nos jours, l'innovation se veut aussi sociale. Un nouvel ouvrage mis à la disposition de tous, The Open Book of Social Innovation (.PDF), veut encourager l'innovation sociale en fournissant des outils aux innovateurs dans ce domaine. Les auteurs identifient six étapes requises pour réaliser une innovation sociale. D'abord, il y a l'étape de la mobilisation et des diagnostics, quand on reconnaît un problème et qu'on cherche à formuler la bonne question pour tenter de le résoudre. Une fois que la question est correctement posée, on passe à l'idéation, bref, au lancement d'idées, de projets et de propositions. Ces idées prennent alors la forme de prototypes et de projets pilotes pour les soumettre à l'épreuve des faits et du terrain. Si les résultats sont satisfaisants, on passe ensuite au défi de pérenniser ces initiatives en obtenant le soutien nécessaire. Après l'extension dans le temps, il reste alors à obtenir une extension dans l'espace et dans le nombre, c'est-à-dire qu'il faut étendre les bénéfices de l'innovation à un plus grand nombre de personnes localement et à un plus grand nombre de lieux globalement. Et le défi utile de l'innovation sociale, c'est de changer le système afin que le nouveau système incorpore l'innovation en question.

Comme toutes les idées neuves, l'idée même de l'innovation sociale risque de rencontrer des résistances. En essayant de trop systématiser ce qui devrait être une composante organique de toute société ouverte, ne risque-t-on pas de donner des armes à la fois aux opposants acharnés et aux réformateurs effrénés, bref, de polariser les débats de société en assignant presque une prédestination téléologique à toute tentative de faire bouger les choses?

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2010-02-13

 

Le rêve, puis la réalité

On ne peut que souhaiter le plus grand des succès aux Jeux d'hiver de Vancouver, mais l'enthousiasme, voire l'arrogance, des organisateurs (n'ai-je pas lu un article, ces derniers jours, où ils ridiculisaient la candidature de Québec en se moquant de Mont-Tremblant?) est de ceux qui appelaient la colère des dieux grecs sur la tête des téméraires mortels dont il fallait châtier la fierté quand ils tentaient de transcender leur condition mortelle, faillible et imparfaite.

Si la cérémonie d'ouverture a souvent été magnifique d'audace (mais pas au point de laisser les chanteurs faire leur numéro en direct), les concepteurs du spectacle ont véritablement tenté la colère divine en prétendant faire entendre toutes les voix du Canada quand on entendait tout juste un mot ou deux de français, et pas un mot d'une langue autochtone, pas même une phrase du jargon chinook qui avait réuni autrefois plusieurs des langues de l'Ouest.

Si j'étais superstitieux, je dirais que le châtiment n'a pas tardé. La vasque olympique n'est pas apparue comme elle était censée le faire pour clôturer le spectacle. Et pendant ce temps le ciel de Vancouver continue à faire grise mine aux athlètes qui aimeraient plus de neige et un froid dignement hivernal... Si on ajoute la mort accidentelle du lugeur géorgien qui renforce les doutes au sujet de la piste de glisse, il y a de quoi se demander si les Olympiens ne sont pas en colère.

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2010-02-06

 

Le temps du talion

Après le livre, le film... Le roman Les sept jours du talion de Patrick Senécal a été porté à l'écran et je suis très curieux de voir comment le film sera reçu par le grand public.

Après tout, un sondage récent (Angus Reid, août 2009) montrait que 69% des Québécois considèrent que la peine de mort est moralement acceptable dans les cas de meurtre, ce qui est plus élevé que la moyenne canadienne (62%). C'est un renversement (statistiquement significatif?) par rapport à la tendance traditionnelle. Mais si la peine capitale est acceptable pour les meurtriers, la torture le serait-elle pour les tortionnaires?

C'est toute la question posée par Les sept jours du talion. Patrick Senécal était-il en avance sur ses temps? En tout cas, il était à l'écoute des tendances. Moi, je suis porté à me demander si le pétage de bretelles des élites québécoises, qui vantaient l'approche québécoise plus progressiste en matière de justice, n'a pas, en soi, convaincu la population qu'on abreuvait jusqu'à plus soif de cette auto-satisfaction en boîte que cela signifiait nécessairement que le Québec était plus laxiste que les autres. (L'impunité de certains criminels, souvent montée en épingle par les torchons de Péladeau, pouvait certes les conforter dans cette idée, des Lacroix aux chauffards en état d'ébriété.) À la rigueur, il aurait fallu vanter la sévérité du système québécois... On parie qu'avec le même appareil législatif, un tel discours aurait suffi à pacifier au moins en partie l'opinion publique?

Cela dit, l'explication la plus simple au basculement de l'opinion publique québécoise, c'est le vieillissement accéléré de la population du Québec, qui fait (si on simplifie au maximum) qu'on a désormais une population dominée par ceux et celles qui sont relativement plus enclins à craindre d'être les victimes de criminels que les victimes de la répression policière et de l'obsession sécuritaire... Or, c'est justement entre 1995 et 2005 que le Québec est devenu plus vieux en moyenne que le Canada.

Préparons-nous! La gérontocratie est en marche.

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2009-12-21

 

Épuration ethnique à l'italienne?

La petite ville de Coccaglio (pop. d'environ 7 000 habitants) en Italie cherche-t-elle à s'assurer un Noël « blanc », oui ou non?

Depuis le mois dernier, plusieurs reportages ont fait état d'une opération de police municipale en cours pour contrôler les papiers de tous les étrangers et immigrants de Coccaglio d'ici le 25 décembre, et pour organiser l'expulsion subséquente de ceux en situation irrégulière. Quelqu'un a trouvé plaisant d'appeler l'opération « White Christmas » (en Bing Crosby dans le texte), mais le sous-entendu n'est guère difficile à déceler si on soupçonne le but d'être une ville débarrassée de ses éléments indésirables afin qu'il devienne possible de célébrer Noël entre « Blancs ».

Toutefois, un article paru hier dans The Guardian rapporte beaucoup de dénégations sur place, le maire imputant à un journaliste l'invention du nom de l'opération aux relents racistes et justifiant les propos d'un édile en expliquant qu'il avait été mal cité. Certes, je suis tout disposé à croire qu'un journaliste a eu tout faux (c'est déjà arrivé dans mon cas), mais il reste la réalité de l'opération elle-même, qui ne témoigne pas d'un grand sens de l'hospitalité. En particulier à la veille de Noêl.

À moins évidemment que les descendants actuels des Romains en Palestine au temps d'Auguste aient voulu rendre hommage aux évangiles en ordonnant un grand recensement qui pourrait mener au déplacement de familles entières, voire de femmes enceintes destinées à donner naissance dans quelque habitation de fortune loin de leurs foyers...

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