2018-07-15
Les Fables canadiennes de Jules Verne
Aux Presses de l'Université d'Ottawa vient de sortir un nouveau livre : Les Fables canadiennes de Jules Verne par Gérard Fabre. Comme on connaît mon intérêt pour Jules Verne, on comprendra que je l'ai lu sans tarder. Fabre se concentre sur le Canada vu par Verne, à la lumière des trois principaux romans signés par le romancier à se dérouler dans les limites actuelles du pays, soit Le Pays des fourrures (1872-1873), Famille-Sans-Nom (1889) et la version révisée par Michel Verne du Volcan d'Or (1905-1906), en retenant la date de parution en feuilleton. Il aurait été possible d'adopter une définition plus expansive, qui aurait inclus des romans qui survolent ou traversent le Canada sans en faire un réel sujet narratif. Ainsi, dans une compilation récente de langue anglaise, The Canadian Adventures of Jules Verne (2015), l'éditeur ajoute les Aventures du capitaine Hatteras (1866), Robur le Conquérant (1886) et Sans dessus dessous (1889). Durant les discussions d'un colloque tenu en juin dernier à l'Université d'Ottawa sur le sujet de l'imaginaire nord-américain de Jules Verne, les discussions ont aussi noté le passage par le Canada du héros éponyme de César Cascabel (1890). D'ailleurs, Fabre n'oublie pas de mentionner des personnages majeurs, canadiens ou d'ascendance canadienne, dans les autres Voyages extraordinaires, comme Ned Land dans Vingt mille lieues sous les mers ou Max Réal dans Le Testament d'un excentrique.
Néanmoins, les trois romans retenus par Fabre lui permettent de suivre plusieurs fils conducteurs significatifs, tant pour la compréhension de la pensée de Verne sur le Canada que pour la place de ses ouvrages canadiens dans la littérature française contemporaire sur l'Amérique du Nord. Outre l'utilisation des trois romans pour réfléchir à l'imaginaire vernien, Fabre signe aussi un double survol de la place du Canada dans la production vernienne et de la question coloniale en France à cette époque. En guise de prolongement à l'étude du Pays des fourrures, Fabre recense également les variations de la figure du « voyageur canadien (français) » dans la littérature française du XIXe siècle (et un peu au-delà).
Ce dernier inventaire s'avère d'un intérêt inattendu, si ce n'est que par l'assimilation fréquente, semble-t-il, des coureurs des bois et trappeurs canadiens aux Métis et Bois-brûlés de l'Ouest. Même si Fabre laisse entendre que les stéréotypes l'emportent de loin sur la vraisemblance ou la fidélité à d'éventuels modèles, il y aurait sûrement une étude à faire pour embrasser les représentations des Métis à la fois dans la littérature canadienne et la production romanesque française. En 2003, Albert Braz avait tiré de sa thèse de 1999 un ouvrage, The False Traitor: Louis Riel in Canadian Culture (Toronto, University of Toronto Press), qui se penchait sur les représentations de Riel dans les fictions canadiennes. Malgré quelques références additionnelles, il n'aurait pas inclus les ouvrages d'Henri-Émile Chevalier (1828-1879), par exemple, auteur français établi à Montréal de 1853 à 1860 qui publie une demi-douzaine de titres, tant au Canada qu'en France, où on retrouve des Métis.
Les personnages de trappeurs de Gustave Aimard (Olivier Gloux, 1818-1883) sont souvent métissés, ce que laisse entendre la description de Pierre-Jean-Baptiste Berger dans le diptyque La Belle Rivière. Il en va de même pour le personnage éponyme du roman Balle-Franche (1867) et pour le chasseur Belhumeur, « un Canadien Bois-Brûlé de la Rivière Rouge » qui circule dans une dizaine de romans, dont la trilogie Les Bois-Brûlés (1875-1876). Plus tardif, Louis Boussenard (1847-1910) consacre un roman, Le Défilé d'enfer (1891), aux rébellions de Louis Riel et des « Bois-Brûlés ». Encore plus tardif, Maurice Constantin-Weyer a une expérience du terrain qui fait défaut à plusieurs autres auteurs et il incorpore à ses romans de l'entre-deux-guerres un Métis nommé Napoléon Brazeau.
En 1987, dans Mythe et reflet de la France, Sylvain Simard s'était déjà intéressé à la représentation du Canada dans le roman d'aventures français (pp. 206-226). Il avait évoqué les personnages métis croisés par les protagonistes de Boussenard et cité le roman Les Arpents de neige (1910) de Joseph-Émile Poirier qui se déroulait durant la rébellion du Nord-Ouest.
Fabre offre une lecture géopolitique des romans canadiens de Verne, où s'affronteraient les visées hégémoniques de la Grande-Bretagne et des États-Unis en Amérique du Nord, ainsi peut-être que les préférences de l'auteur lui-même. Respect pour la détermination des Britanniques, fascination pour l'énergie des Étatsuniens, sympathie pour les Français d'Amérique, mélange de considération et de commisération pour les autochtones... Du Pays des fourrures au Volcan d'or, il y a trente ans d'écriture et de vie. Des époques évoquées dans le Pays des fourrures et Famille-Sans-Nom au Volcan d'or, il y a plus de soixante ans d'histoire. Verne n'ignore pas la montée en puissance parfois brutale des États-Unis au fil des ans, et il investit ses espoirs dans le succès du pacte confédératif canadien, annonciateur de l'Entente cordiale anglo-britannique.
Jules Verne n'a jamais passé pour un auteur léger. Le didactisme géographique et l'audace de son imagination technico-scientifique le distinguaient déjà de plusieurs auteurs populaires de son temps. Fabre examine dans quelle mesure ses livres cadraient aussi avec les conceptions françaises existantes du Canada et du Québec, et dans quelle mesure ils ont pu les façonner. De ce point de vue, il ne s'agit pas de confronter les romans canadiens de Verne et les réalités canadiennes. Assujetti aux attentes d'un public déjà friand d'aventures situées au Far West et tributaire de son ignorance du terrain, Verne n'était pas en mesure d'offrir un portrait du Canada qui emporterait l'adhésion des Canadiens, mais il fournit aux Français d'alors des grilles de lecture qui conservent au Canada une certaine affection instinctive du public français, encore présente aujourd'hui dans le fantasme français de la « cabane au Canada ». La démonstration de Fabre à cet égard est à la fois instructive et stimulante.
Comme le sujet m'intéresse, je vais en profiter pour relever quelques remarques secondaires de l'auteur. On aura compris qu'approfondir les sources et les ressorts des récits proprement dits étaient moins importants à ses yeux que comprendre leur aspect performatif. Comme historien, je constate néanmoins qu'il reste des points à éclaircir pour mieux saisir les rapports de Verne avec le Canada et ses réalités historiques.
Dans Le Pays des fourrures, Verne envoie un astronome fictif, Thomas Black, observer l'éclipse solaire de 1860 sur les rives de l'Océan Arctique. En page 49, Fabre suggère qu'il s'inspirait peut-être de l'expédition de Stephen Alexander au Labrador à la même date, mais il est en fait plus probable que Verne connaissait l'expédition au Manitoba de l'astronome canado-étatsunien Simon Newcomb (modèle possible du professeur Moriarty de Doyle et futur auteur de proto-science-fiction à ses heures) pour observer l'éclipse de 1860. Comme Black dans le roman, Newcomb doit collaborer avec la Compagnie de la Baie d'Hudson (on lira à ce sujet Enlightened Zeal de Ted Binnema).
Toutefois, Newcomb n'avait pas eu besoin de voyager dans le Grand Nord pour observer l'éclipse de 1860, nettement plus visible et plus facile à observer du sud des Prairies. Mais il avait au moins un prédécesseur dans le domaine, et qui était monté beaucoup plus près de la destination de Black dans le roman. En 1843-1844, en effet, le géophysicien anglais John Henry Lefroy avait déjà sillonné les Territoires du Nord-Ouest, afin de procéder à des observations géomagnétiques. Il était monté jusqu'à la latitude du Grand Lac de l'Ours, à deux cents kilomètres à peine du littoral de l'Océan Arctique. Un jour, il faudra relire le roman à la lumière de ces deux expéditions.
Autre roman à relire, cette fois pour son traitement des autochtones : Famille-Sans-Nom. En page 109, Fabre assure que Verne a inventé le patronyme du notaire huron Nicolas Sagamore dans Famille-Sans-Nom et envisage un sous-entendu voulu par l'auteur afin de signifier que les sagas de l'Amérique d'antan étaient bien mortes avec l'embourgeoisement des chefs tribaux.
L'idée qu'un grand chef des Wendats puisse être un notaire trouve peut-être son origine dans le récit du voyage au Canada en 1873 d'Henri de Lamothe, publié sous le titre Cinq mois chez les Français d'Amérique. L'auteur évoque le grand chef « Houendat » de l'époque, François Xavier Picard/Tahourenché, ainsi que les modalités de son élection et note : « C'est ainsi, m'a-t-on assuré, qu'un beau jour les descendants des farouches alliés de Champlain se sont trouvés avoir pour chef légitime, par décision du conseil des chefs et en vertu des coutumes antiques, un honorable citoyen de Québec qui cumulait sa haute dignité « sauvage » avec le paisible gouvernement d'une étude de notaire. » L'anecdote avait ensuite servi, selon Sylvain Simard, à Boussenard, dans ses Aventures d'un gamin de Paris au pays des bisons (1886), mais aussi dans des écrits antérieurs du romancier franco-canadien Henri-Émile Chevalier. Dans ce dernier cas, toutefois, l'anecdote de Lamothe serait trop récente pour en être la source. (Henri de Lamothe avait-il mal compris ce qu'on lui avait dit ? Le fils de François-Xavier Picard Tahourenché, Paul Picard, pratiquait le notariat depuis 1870 au moment de sa visite, même s'il n'a jamais été grand chef. Voir Jonathan Christopher Lainey, La "monnaie des sauvages", Septentrion, 2004, p. 122.)
Si le patronyme de Nicolas Sagamore n'est ni québécois ni wendat, il n'est pas inventé pour autant, toutefois. En 1848, l'écrivain québécois François Marie « Uncas » Maximilien Bibaud fit paraître Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique septentrionale (Montréal, Lovell et Gibson). Dans cet ouvrage, Bibaud explique que les peuples du littoral atlantique, du Maine à la Nouvelle-Écosse actuelle, appelaient leurs chefs des « Sagamos » (p. 52), ce qu'il traduit par « seigneur souverain ». Ceci correspond effectivement à un mot algonquien, dont les variantes ont été transcrites de plusieurs façons différentes. Chez les Algonquiens maritimes, il aurait servi à désigner les chefs héréditaires plutôt que les chefs de guerre (plus ou moins élus, selon les besoins du moment, en fonction de leurs prouesses passées). Ce mot est de fait à l'origine du terme « sachem », qui est passé en français, ainsi que du terme « sagamore », plus connu en anglais. Les Algonquiens du nord (Crees, etc.) préfèrent « okima », sous une forme ou une autre , tandis que les Algonquiens du centre (Ojibwés, etc.) ont « ogimaa » ou « ogimauh ».
Ce mot algonquien ne s'appliquerait pas nécessairement à un chef iroquoien des Wendats (dont les mots pour roi et général emploieraient plutôt la racine onont également usitée pour désigner la tête ou la montagne), mais on peut douter que Verne était en mesure d'opérer cette distinction. La plupart des termes employés dans Famille-Sans-Nom en rapport avec les Hurons sont le plus souvent algonquiens, d'ailleurs.
Bref, si Verne s'amuse faire du notaire Sagamore un chef qui est tout le contraire des grands héros de sagas, le nom renvoie néanmoins à un mot connu au XIXe s. pour désigner les chefs et seigneurs des nations autochtones. Il semblerait d'ailleurs qu'il ait emprunté le terme à des sources anglophones plutôt que francophones.
Ce qui est cohérent. Contrairement à une légende parfois colportée au Québec, Verne n'avait jamais mis le pied dans la province et son unique visite du Canada se bornait à une promenade d'une heure environ sur la berge canadienne des chutes du Niagara, en 1867.
Fabre, qui se penche avec bonheur sur les illustrations des romans originaux de Verne, en particulier dans Le Pays des fourrures, néglige de mentionner que l'illustrateur de Famille-Sans-Nom, Georges Tiret-Bognet (1855-1935), avait séjourné au Canada, toutefois. Selon un article reproduit dans Le Courrier de St-Hyacinthe le 8 janvier 1889, c'était vers 1887. Selon Sylvain Simard, c'était l'année avant la publication de Famille-Sans-Nom.
En fait, il s'agit plus probablement d'une référence à son voyage en compagnie de Georges Demanche et quelques autres, d'août à octobre 1885, tel que relaté dans l'ouvrage Au Canada et chez les Peaux-Rouges (1890) du même Demanche. Partis en même temps qu'une délégation d'une cinquantaine de Français à bord du steamer Damara, Demanche et Tiret-Bognet pousseront jusqu'en Colombie-Britannique et obtiendront même de rencontrer Poundmaker en prison. L'ouvrage utilise les croquis de Tiret-Bognet, mais ceux-ci auront sans doute été moins utiles pour le roman de Verne, qui se passe cinquante ans avant cette visite.
J'ai été un peu surpris de constater que l'ouvrage mentionne l'explorateur français Étienne Richet (1873-1929) deux fois sans se pencher sur la lettre de 1896 que Richet affirme avoir reçue de Jules Verne « dans [son] dernier courrier d'Europe, au moment précis où [il allait] quitter la Colombie britannique pour naviguer dans les mers de Behring ». Cette lettre devient publique après la mort de Verne, le vendredi 24 mars 1905. Richet la communique au Gaulois qui la publie dès le lendemain, le 25 mars, en une. Je la recopie ici, aussi fidèlement que possible :
Amiens, 12 février 1896
Monsieur,
Au moment où vous partez, monsieur, pour le compte du gouvernement anglais, avec l’audace tranquille qui caractérise la jeunesse, à la découverte de terres inconnues, je ne veux pas qu’on puisse dire un jour chez nous qu’aucun compatriote n’a salué vos débuts.
Vous me faites songer à ces Français du dix-huitième siècle, n’ayant que la cape et l’épée, mais de cœur ferme et d’esprit hardi, qui nous donnèrent ce Canada, choisi comme champ de vos exploits.
Tel qu’il nous apparaît, ce pays a un rôle à jouer dans l’évolution française en Amérique ; ce rôle est des plus importants, et il dépend de vous, peut-être, de transformer des obstacles apparents en réels auxiliaires de notre action.
Depuis des années, loin de nos agitations vaines, il se produit par-delà l’Atlantique toute une épopée : c’est la montée silencieuse, à travers les forêts et les prairies du Nouveau Monde, d’une France nouvelle. Si rien ne vient entraver le mouvement de la population, les Canadiens-Français compteront, dans un siècle, quarante millions d'âmes sur les cent millions que contiendra le Dominion. Le nouveau peuple occupera en entier, à cette époque, outre le bassin du Saint-Laurent, ceux de l’Ottawa, du Saint-Maurice et du Saguenay, la péninsule du Labrador et les territoires immenses situés au nord des lacs Huron et Supérieur.
En regardant la carte d’Amérique, nous voyons que ce pays — cinq fois plus grand que la France ! — occupe tout le nord-ouest de l’Amérique septentrionale.
D’après les données ethnologiques que nous possédons déjà, c’est ainsi que devra se constituer et se localiser la France américaine de l’avenir.
L’avenir ! II serait téméraire de prophétiser. Mais il est permis de croire que, réalisant les appréhensions de son fondateur, l’illustre Washington, le colosse américain croulera et que trois ou quatre grands États s’élèveront sur ses ruines.
En présence de cette éventualité, quiconque connaît les tendances de la race allemande et la position qu’elle occupe en Amérique peut prédire qu’un empire allemand surgira dans la vallée du Mississipi [sic], qu’elle contrôle déjà par sa langue, sa littérature et son influence sur les affaires publiques.
Cet empire naissant aux rives du Mississipi [sic] ne fait-il pas songer à un autre empire sur les bords du Saint-Laurent, jouant sur le continent le rôle de la France en Europe ; pays de civilisation et de liberté, pays généreux, prêt à combattre pour un grand principe ou pour la défense d’une cause sainte, champion de l’art et de la pensée, manifestant dans le nouveau monde les initiatives fécondes et les vertus brillantes de l’âme française ?
C’est un rêve, je le sais, un rêve ambitieux, mais un noble écrivain [Ernest Renan] n’a-t-il pas dit que « tout ce qui a été fait de grand dans le monde a été fait au nom d’espérances exagérées ?»
Dans les aventures du genre de celle que vous tentez, les circonstances sont parfois plus fortes que les hommes. Mais, quoi qu’il puisse advenir de vous et de vos compagnons de route, laissez-moi vous dire avant votre départ, que j’ai l’admiration la plus haute pour ceux qui honorent l’humanité par leur courage et leur énergie.
Mes vœux et mes pensées vous accompagneront durant votre périlleux voyage et je mets ici, à votre adresse, toutes les sympathies du vieux conteur,
JULES VERNE
La lettre sera réimprimée plusieurs fois, entre autres dans le Journal d'Amiens du 27 mars, puis dans le numéro du 15 avril du bimensuel France-Canada, dans La Presse du 15 avril, dans la livraison du 22 avril de La Vérité et dans l'édition du 5 juin du Courrier de St-Hyacinthe. Selon Thomas Chapais dans Le Soleil du 12 avril 1907, on la retrouve également dans le Courrier des États-Unis. Elle sort dès le 5 avril 1905 dans L'Abeille de la Nouvelle-Orléans. Le poète Charles Lambert de Roode (1859-1925) fait allusion à cette lettre (et en reproduit un extrait) dans le numéro du 16 avril du Nationaliste, tout comme un article de l'Union des Cantons de l'Est d'Arthabaskaville la cite encore le 28 avril. Elle est réimprimée une fois de plus en 1961 dans le Bulletin des recherches historiques avant d'être exhumée dans le numéro 55 du Bulletin de la Société Jules Verne en 1980, qui la décrit comme « peu connue » mais ne soulève aucun doute quant à sa provenance.
Comme la lettre révèle un certain enthousiasme pour les perspectives canadiennes-françaises de la part de Verne, qui conforte dans une certaine mesure la thèse de Fabre, je me suis demandé si celui-ci avait omis d'en parler parce qu'il en suspectait l'authenticité. En effet, le 30 mars 1907, le ministre des Terres et Forêts (précédemment ministre de l'Agriculture sous Parent, puis des Terres, Mines et Pêcheries, sous Lomer Gouin qu'il avait contribué à porter au pouvoir), Adélard Turgeon, est accusé dans le journal L'Événement d'avoir plagié la lettre de Richet dans un discours prononcé à Honfleur le 14 août 1898 puisqu'on retrouve dans son adresse un passage presque identique aux derniers paragraphes de la lettre attribuée à Verne. (Le Honfleur du lac Saint-Jean dont il est si souvent question dans Maria Chapdelaine doit d'ailleurs son nom à l'accueil chaleureux réservé au ministre Turgeon par la ville de Honfleur en France à cette occasion.)
Il existe plusieurs versions imprimées de ce discours, dont deux qui sont parues dans des livres publiés à Québec en 1902 et qui correspondent à quelques majuscules près. Voici le passage litigieux du discours de Turgeon, où j'indique en caractères italiques gras les mots qui ne se retrouvent pas dans la lettre à Richet :
L’avenir ! II serait plus que téméraire de chercher à soulever le voile qui le dérobe à nos regards. Mais le continent américain doit-il se développer, franchir et remonter le fleuve de la civilisation dans l'homogénéité d'une seule et grande nation? Des voix autorisées ont depuis longtemps répondu à cette question. Un grand penseur a dit que la nature et l'histoire se réunissent pour établir qu'une grande république indivisible est une chose impossible. Dans tous les cas, il est permis de croire que, réalisant les appréhensions de son fondateur, l’illustre Washington, le colosse américain croulera et que trois ou quatre grands États s’élèveront sur ces ruines.
En présence de cette éventualité, il est permis, à quiconque connaît les tendances de la race allemande et la position qu’elle occupe en Amérique, de prédire qu’un empire allemand surgira dans la vallée du Mississipi [sic] qu’elle contrôle déjà par sa langue, sa littérature et son influence sur les affaires publiques.
Cet empire naissant aux rives du Mississipi ne vous fait-il pas rêver à un autre empire se déployant sur les bords du Saint-Laurent, jouant sur le continent américain le rôle de la France en Europe ; pays de civilisation et de liberté, pays généreux, prêt à combattre pour un grand principe ou pour la défense d’une sainte cause; faisant éclore les plus belles fleurs de l'art, les plus beaux fruits de la pensée, manifestant dans le Nouveau Monde les initiatives fécondes et les vertus brillantes de l’âme française ?
C’est un rêve, je le sais, un rêve ambitieux, mais l'un de vos grands écrivains l'a dit : « Tout ce qui a été fait de grand dans le monde a été fait au nom d’espérances exagérées ?»
(Georges Bellerive, dir., Conférences et Discours de nos hommes publics en France, Québec : Léger Brousseau, imprimeur, 1902, pp. 132-133.)
La similarité des textes est frappante, avec juste ce qu'il faut de changements pour tenir compte des circonstances distinctes (dans un cas, un Québécois s'adresse à des compatriotes de Renan ; dans l'autre cas, ce sont deux Français qui communiquent). Les points de ressemblance sont trop nombreux pour être dus au hasard. Si ce texte était seul en cause, l'imputation de plagiat serait impossible à réfuter, même s'il faudrait postuler que Richet avait transmis à Turgeon une lettre qu'il allait garder par-devers lui sinon jusqu'en 1905...
En 1907, le ministre Turgeon s'empresse de faire appel à un arbitre d'une probité reconnue (et d'une tendance politique opposée), l'historien Thomas Chapais, pour l'innocenter. Dans son rapport publié le 12 avril dans Le Soleil, Chapais révèle que ce passage du discours de 1898 était en fait la troisième mouture (au moins) d'un développement que Turgeon avait déjà servi à ses auditeurs en 1887 et 1895. S'il ne subsistait qu'un état manuscrit du discours de 1887 (que Chapais déclare avoir eu sous les yeux), le discours de Turgeon le 23 juin 1895, prononcé au Monument des Braves à Québec, avait été reproduit le 25 juin dans le journal L'Électeur. Je reproduis ici le passage incriminé :
L’avenir ! II serait plus que téméraire de chercher à soulever le voile qui le dérobe à nos regards. Mais le continent doit-il se développer, franchir et remonter sans entrave le fleuve de la civilisation dans l'homogénéité d'une seule et grande nation? Des voix autorisées ont depuis longtemps répondu à cette grave question. Un penseur a dit que la nation et l'histoire se réunissent pour établir qu'une grande république indivisible est une chose impossible. La centralisation à laquelle on s'adresse comme agent régénérateur de ces maux dans un pays de cette immense étendue, dans lequel les intérêts d'une section sont presqu'entièrement opposés aux intérêts des autres, la centralisation elle-même deviendra une cause de dissolution et précipitera sa ruine. Il est permis de croire que, réalisant les appréhensions de son fondateur, l’illustre Washington, le colosse américain croulera et que trois ou quatre grands États s’élèveront sur ses ruines. En face de cette éventualité, il est permis à quiconque connaît les tendances de la race allemande et la position qu’elle occupe [], de prédire qu’un empire allemand surgirait dans la vallée du Mississipi [sic] qu’elle domine déjà par sa langue, sa littérature et ses clubs, sa société et par le contrôle des affaires privées et publiques.
Cet empire naissant aux rives du Mississipi ne vous fait-il pas rêver à un autre empire se déployant sur les bords de notre grand fleuve, jouant sur le continent le rôle de la France en Europe ; pays de civilisation et de liberté, pays généreux[] prêt à combattre pour un grand principe ou pour la défense d’une sainte cause, car il y a quelque chose en lui du peuple choisi de Dieu pour une mission particulière dans le développement de la civilisation humaine. J'ai dit que c'était un rêve, mais j'ai foi dans ce rêve parce que j'ai foi dans la force et la vitalité de notre peuple, parce que je crois qu'il a conservé intacte la racine morale de sa puissance et ce potius mori quam fœdari, ce plutôt mourir que forfaire qui l'a sauvé un jour du danger et des défaillances nationales!
Si on compare les trois versions, il est troublant de constater que le texte censément signé par Verne en 1896 se rapproche le plus de l'extrait du discours de 1898. Certes, tout ce qui apparaît en caractères romains dans l'extrait de 1895 immédiatement ci-dessus se retrouve dans la lettre de Verne à Richet, ce qui accréditerait la thèse d'un plagiat de Verne en acceptant qu'un numéro de L'Électeur ait traversé l'Atlantique pour tomber sous les yeux du romancier... Toutefois, plusieurs tournures ainsi que la citation de Renan au sujet des espérances exagérées ne sont communes qu'à la lettre de 1896 et au discours de 1898. Selon Chapais, le ministre Turgeon se fondait en 1907 sur ses notes de 1898 pour affirmer avoir emprunté la citation de Renan à L'Avenir du peuple canadien-français (1896), d'Edmond Boisvert dit de Nevers, où ce dernier auteur citait Renan une demi-douzaine de fois (pp. 27, 63, 122, 178-180, 403), sans oublier la sentence finale de l'extrait débattu.
Pour admettre l'authenticité de la lettre à Richet, il faudrait donc qu'en février 1896, Verne ait piqué à Turgeon plusieurs phrases de son discours de juin 1895, tout en agrémentant cet extrait d'une citation de Renan et de tournures qui ressurgiraient dans le discours de Turgeon à Honfleur deux ans plus tard. Il faudrait donc admettre en outre que la lettre de Verne ait été communiquée au ministre entre temps pour que celui-ci en copie les nouveautés sans s'offusquer d'un plagiat évident — ou encore que Verne et Turgeon aient eu des inspirations étonnamment semblables, chacun de son côté.
Verne pourrait-il d'ailleurs avoir chipé la citation de Renan à la même source que Turgeon, soit L'Avenir du peuple canadien-français ? Rien n'est moins sûr.
Dans sa préface à la réédition de 1964 de l'ouvrage d'Edmond Boisvert, Claude Galarneau affirme : « Publié à compte d'auteur, ce livre ne fut jamais mis en vente. De Nevers se contenta de l'envoyer à ses amis canadiens et américains, à ses camarades de collège, à ses confrères du barreau, aux supérieurs des collèges de l'époque ainsi qu'à quelques journalistes. Il pria cependant ces derniers de ne pas parler de son livre dans leurs feuilles. » (p. 11) Toutefois, le titre est cité dans le volume de mai 1896 du Bulletin des recherches historiques dans la section des « Publications du mois ». En outre, pour l'Exposition universelle de Paris en 1900, le libraire Granger l'inclut dans une Bibliographie canadienne, catalogue d'un choix d'ouvrages canadiens-français à la page 77 en précisant bien un prix de vente de 80 cents. On peut en tirer deux conclusions intéressantes.
D'une part, que l'ouvrage de Boisvert est vraisemblablement paru au plus tard en avril 1896 (terminus ante quem) en tenant compte du temps de traversée des navires de l'époque et des délais d'impression du bulletin pour une sortie en mai, mais qu'on ne peut pas fixer pour l'instant de terminus post quem à sa publication, sinon le premier janvier 1896 puisque l'année d'édition est clairement indiquée. D'autre part, que l'ouvrage a été distribué avec suffisamment de générosité pour que des exemplaires soient libérés pour la vente par leurs destinataires.
Si Verne a reçu et lu ce livre avant de composer sa lettre en février 1896, il a dû figurer parmi les premiers à bénéficier d'un exemplaire de la part de l'auteur, ce qui ne serait pas entièrement surprenant s'il était compté parmi les amis du Canada en France. Les délais sont courts, toutrefois. Que Verne ait également eu en main le discours de Turgeon en 1895 semble encore moins probable, mais non impossible.
En 1907, Chapais avance que la lettre de Verne pourrait dater en réalité de 1899, et non de 1896, en raison d'une coquille typographique (l'inversion d'un 9 en 6) imputable au Gaulois. Du coup, la missive aurait pu emprunter des éléments du discours de 1898 par la faute d'un secrétaire paresseux ou malavisé, plus ou moins à l'insu de Verne. Mais ce dernier disposait-il d'un secrétaire pour rédiger ses lettres en 1899? Quoique l'hypothèse soit ingénieuse, elle est surtout contredite par les dires de Richet, qui prétend avoir reçu la lettre en Colombie-Britannique avant son départ vers le nord. Or, s'il règne un certain flou sur les dates de ses voyages en Alaska et au Yukon, sa relation de voyage, Au Klondike (1898), indique clairement que ses amis et lui ont pris la mer en avril 1897 (p. 11), après le début de la ruée vers l'or. La lettre de Verne ne peut donc pas dater de 1899.
Il ne subsiste donc qu'une ultime possibilité, déjà envisagée par Chapais en 1907 : « Ou enfin les lecteurs du "Gaulois" auraient-ils été l'objet d'une mystification pure et simple ? » La publication posthume évitait un démenti de Verne et il deviendrait possible de s'interroger sur la véracité des autres affirmations de Richet quant à ses contacts avec Verne. La veuve de ce dernier, Honorine, mourra en 1910 et aurait pu donner l'heure juste sur leur fréquentation, mais on peut douter qu'on lui ait posé la question.
Le fin mot viendra d'un article de Jean Masset dans un journal parisien qu'il resterait à identifier, Le Soleil de Québec reproduisant en page 4 les passages les plus pertinents dans son édition du 3 juillet 1907 — après avoir mis l'eau à la bouche de ses lecteurs dans l'édition du 29 juin. Qu'a découvert Masset ? Que Richet, dans un opuscule de 1900 de sa plume, Les Régions boréales, avait inséré le même passage incriminé, sans guillemets ou référence à Verne ou Turgeon.
Dès lors, la malhonnêteté de Richet est indubitable et il convient sans doute de tenir le reste de la lettre de Verne pour factice. Il est même permis de penser que Richet récidivera plus tard en se faisant louer pour son expédition yukonnaise par le poète québécois Louis Fréchette — du moins, selon la préface de Paul Painlevé à son ouvrage La Mauritanie (Paris, Émile-Larose, 1920). En effet, selon Painlevé, Fréchette aurait dit à Richet, de passage à Montréal après son équipée en Alaska et au Yukon : « Vous venez de tracer aux poètes de demain un sujet d'épopée ». Comme Fréchette était mort en 1908, il n'était pas en mesure de nier, lui non plus...
L'ouvrage de Gérard Fabre nous rappelle donc qu'il demeure possible d'ouvrir des perspectives nouvelles sur les écrits de Jules Verne et sa place dans l'aire culturelle francophone du XIXe siècle.
Néanmoins, les trois romans retenus par Fabre lui permettent de suivre plusieurs fils conducteurs significatifs, tant pour la compréhension de la pensée de Verne sur le Canada que pour la place de ses ouvrages canadiens dans la littérature française contemporaire sur l'Amérique du Nord. Outre l'utilisation des trois romans pour réfléchir à l'imaginaire vernien, Fabre signe aussi un double survol de la place du Canada dans la production vernienne et de la question coloniale en France à cette époque. En guise de prolongement à l'étude du Pays des fourrures, Fabre recense également les variations de la figure du « voyageur canadien (français) » dans la littérature française du XIXe siècle (et un peu au-delà).
Ce dernier inventaire s'avère d'un intérêt inattendu, si ce n'est que par l'assimilation fréquente, semble-t-il, des coureurs des bois et trappeurs canadiens aux Métis et Bois-brûlés de l'Ouest. Même si Fabre laisse entendre que les stéréotypes l'emportent de loin sur la vraisemblance ou la fidélité à d'éventuels modèles, il y aurait sûrement une étude à faire pour embrasser les représentations des Métis à la fois dans la littérature canadienne et la production romanesque française. En 2003, Albert Braz avait tiré de sa thèse de 1999 un ouvrage, The False Traitor: Louis Riel in Canadian Culture (Toronto, University of Toronto Press), qui se penchait sur les représentations de Riel dans les fictions canadiennes. Malgré quelques références additionnelles, il n'aurait pas inclus les ouvrages d'Henri-Émile Chevalier (1828-1879), par exemple, auteur français établi à Montréal de 1853 à 1860 qui publie une demi-douzaine de titres, tant au Canada qu'en France, où on retrouve des Métis.
Les personnages de trappeurs de Gustave Aimard (Olivier Gloux, 1818-1883) sont souvent métissés, ce que laisse entendre la description de Pierre-Jean-Baptiste Berger dans le diptyque La Belle Rivière. Il en va de même pour le personnage éponyme du roman Balle-Franche (1867) et pour le chasseur Belhumeur, « un Canadien Bois-Brûlé de la Rivière Rouge » qui circule dans une dizaine de romans, dont la trilogie Les Bois-Brûlés (1875-1876). Plus tardif, Louis Boussenard (1847-1910) consacre un roman, Le Défilé d'enfer (1891), aux rébellions de Louis Riel et des « Bois-Brûlés ». Encore plus tardif, Maurice Constantin-Weyer a une expérience du terrain qui fait défaut à plusieurs autres auteurs et il incorpore à ses romans de l'entre-deux-guerres un Métis nommé Napoléon Brazeau.
En 1987, dans Mythe et reflet de la France, Sylvain Simard s'était déjà intéressé à la représentation du Canada dans le roman d'aventures français (pp. 206-226). Il avait évoqué les personnages métis croisés par les protagonistes de Boussenard et cité le roman Les Arpents de neige (1910) de Joseph-Émile Poirier qui se déroulait durant la rébellion du Nord-Ouest.
Fabre offre une lecture géopolitique des romans canadiens de Verne, où s'affronteraient les visées hégémoniques de la Grande-Bretagne et des États-Unis en Amérique du Nord, ainsi peut-être que les préférences de l'auteur lui-même. Respect pour la détermination des Britanniques, fascination pour l'énergie des Étatsuniens, sympathie pour les Français d'Amérique, mélange de considération et de commisération pour les autochtones... Du Pays des fourrures au Volcan d'or, il y a trente ans d'écriture et de vie. Des époques évoquées dans le Pays des fourrures et Famille-Sans-Nom au Volcan d'or, il y a plus de soixante ans d'histoire. Verne n'ignore pas la montée en puissance parfois brutale des États-Unis au fil des ans, et il investit ses espoirs dans le succès du pacte confédératif canadien, annonciateur de l'Entente cordiale anglo-britannique.
Jules Verne n'a jamais passé pour un auteur léger. Le didactisme géographique et l'audace de son imagination technico-scientifique le distinguaient déjà de plusieurs auteurs populaires de son temps. Fabre examine dans quelle mesure ses livres cadraient aussi avec les conceptions françaises existantes du Canada et du Québec, et dans quelle mesure ils ont pu les façonner. De ce point de vue, il ne s'agit pas de confronter les romans canadiens de Verne et les réalités canadiennes. Assujetti aux attentes d'un public déjà friand d'aventures situées au Far West et tributaire de son ignorance du terrain, Verne n'était pas en mesure d'offrir un portrait du Canada qui emporterait l'adhésion des Canadiens, mais il fournit aux Français d'alors des grilles de lecture qui conservent au Canada une certaine affection instinctive du public français, encore présente aujourd'hui dans le fantasme français de la « cabane au Canada ». La démonstration de Fabre à cet égard est à la fois instructive et stimulante.
Comme le sujet m'intéresse, je vais en profiter pour relever quelques remarques secondaires de l'auteur. On aura compris qu'approfondir les sources et les ressorts des récits proprement dits étaient moins importants à ses yeux que comprendre leur aspect performatif. Comme historien, je constate néanmoins qu'il reste des points à éclaircir pour mieux saisir les rapports de Verne avec le Canada et ses réalités historiques.
Dans Le Pays des fourrures, Verne envoie un astronome fictif, Thomas Black, observer l'éclipse solaire de 1860 sur les rives de l'Océan Arctique. En page 49, Fabre suggère qu'il s'inspirait peut-être de l'expédition de Stephen Alexander au Labrador à la même date, mais il est en fait plus probable que Verne connaissait l'expédition au Manitoba de l'astronome canado-étatsunien Simon Newcomb (modèle possible du professeur Moriarty de Doyle et futur auteur de proto-science-fiction à ses heures) pour observer l'éclipse de 1860. Comme Black dans le roman, Newcomb doit collaborer avec la Compagnie de la Baie d'Hudson (on lira à ce sujet Enlightened Zeal de Ted Binnema).
Toutefois, Newcomb n'avait pas eu besoin de voyager dans le Grand Nord pour observer l'éclipse de 1860, nettement plus visible et plus facile à observer du sud des Prairies. Mais il avait au moins un prédécesseur dans le domaine, et qui était monté beaucoup plus près de la destination de Black dans le roman. En 1843-1844, en effet, le géophysicien anglais John Henry Lefroy avait déjà sillonné les Territoires du Nord-Ouest, afin de procéder à des observations géomagnétiques. Il était monté jusqu'à la latitude du Grand Lac de l'Ours, à deux cents kilomètres à peine du littoral de l'Océan Arctique. Un jour, il faudra relire le roman à la lumière de ces deux expéditions.
Autre roman à relire, cette fois pour son traitement des autochtones : Famille-Sans-Nom. En page 109, Fabre assure que Verne a inventé le patronyme du notaire huron Nicolas Sagamore dans Famille-Sans-Nom et envisage un sous-entendu voulu par l'auteur afin de signifier que les sagas de l'Amérique d'antan étaient bien mortes avec l'embourgeoisement des chefs tribaux.
L'idée qu'un grand chef des Wendats puisse être un notaire trouve peut-être son origine dans le récit du voyage au Canada en 1873 d'Henri de Lamothe, publié sous le titre Cinq mois chez les Français d'Amérique. L'auteur évoque le grand chef « Houendat » de l'époque, François Xavier Picard/Tahourenché, ainsi que les modalités de son élection et note : « C'est ainsi, m'a-t-on assuré, qu'un beau jour les descendants des farouches alliés de Champlain se sont trouvés avoir pour chef légitime, par décision du conseil des chefs et en vertu des coutumes antiques, un honorable citoyen de Québec qui cumulait sa haute dignité « sauvage » avec le paisible gouvernement d'une étude de notaire. » L'anecdote avait ensuite servi, selon Sylvain Simard, à Boussenard, dans ses Aventures d'un gamin de Paris au pays des bisons (1886), mais aussi dans des écrits antérieurs du romancier franco-canadien Henri-Émile Chevalier. Dans ce dernier cas, toutefois, l'anecdote de Lamothe serait trop récente pour en être la source. (Henri de Lamothe avait-il mal compris ce qu'on lui avait dit ? Le fils de François-Xavier Picard Tahourenché, Paul Picard, pratiquait le notariat depuis 1870 au moment de sa visite, même s'il n'a jamais été grand chef. Voir Jonathan Christopher Lainey, La "monnaie des sauvages", Septentrion, 2004, p. 122.)
Si le patronyme de Nicolas Sagamore n'est ni québécois ni wendat, il n'est pas inventé pour autant, toutefois. En 1848, l'écrivain québécois François Marie « Uncas » Maximilien Bibaud fit paraître Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique septentrionale (Montréal, Lovell et Gibson). Dans cet ouvrage, Bibaud explique que les peuples du littoral atlantique, du Maine à la Nouvelle-Écosse actuelle, appelaient leurs chefs des « Sagamos » (p. 52), ce qu'il traduit par « seigneur souverain ». Ceci correspond effectivement à un mot algonquien, dont les variantes ont été transcrites de plusieurs façons différentes. Chez les Algonquiens maritimes, il aurait servi à désigner les chefs héréditaires plutôt que les chefs de guerre (plus ou moins élus, selon les besoins du moment, en fonction de leurs prouesses passées). Ce mot est de fait à l'origine du terme « sachem », qui est passé en français, ainsi que du terme « sagamore », plus connu en anglais. Les Algonquiens du nord (Crees, etc.) préfèrent « okima », sous une forme ou une autre , tandis que les Algonquiens du centre (Ojibwés, etc.) ont « ogimaa » ou « ogimauh ».
Ce mot algonquien ne s'appliquerait pas nécessairement à un chef iroquoien des Wendats (dont les mots pour roi et général emploieraient plutôt la racine onont également usitée pour désigner la tête ou la montagne), mais on peut douter que Verne était en mesure d'opérer cette distinction. La plupart des termes employés dans Famille-Sans-Nom en rapport avec les Hurons sont le plus souvent algonquiens, d'ailleurs.
Bref, si Verne s'amuse faire du notaire Sagamore un chef qui est tout le contraire des grands héros de sagas, le nom renvoie néanmoins à un mot connu au XIXe s. pour désigner les chefs et seigneurs des nations autochtones. Il semblerait d'ailleurs qu'il ait emprunté le terme à des sources anglophones plutôt que francophones.
Ce qui est cohérent. Contrairement à une légende parfois colportée au Québec, Verne n'avait jamais mis le pied dans la province et son unique visite du Canada se bornait à une promenade d'une heure environ sur la berge canadienne des chutes du Niagara, en 1867.
Fabre, qui se penche avec bonheur sur les illustrations des romans originaux de Verne, en particulier dans Le Pays des fourrures, néglige de mentionner que l'illustrateur de Famille-Sans-Nom, Georges Tiret-Bognet (1855-1935), avait séjourné au Canada, toutefois. Selon un article reproduit dans Le Courrier de St-Hyacinthe le 8 janvier 1889, c'était vers 1887. Selon Sylvain Simard, c'était l'année avant la publication de Famille-Sans-Nom.
En fait, il s'agit plus probablement d'une référence à son voyage en compagnie de Georges Demanche et quelques autres, d'août à octobre 1885, tel que relaté dans l'ouvrage Au Canada et chez les Peaux-Rouges (1890) du même Demanche. Partis en même temps qu'une délégation d'une cinquantaine de Français à bord du steamer Damara, Demanche et Tiret-Bognet pousseront jusqu'en Colombie-Britannique et obtiendront même de rencontrer Poundmaker en prison. L'ouvrage utilise les croquis de Tiret-Bognet, mais ceux-ci auront sans doute été moins utiles pour le roman de Verne, qui se passe cinquante ans avant cette visite.
J'ai été un peu surpris de constater que l'ouvrage mentionne l'explorateur français Étienne Richet (1873-1929) deux fois sans se pencher sur la lettre de 1896 que Richet affirme avoir reçue de Jules Verne « dans [son] dernier courrier d'Europe, au moment précis où [il allait] quitter la Colombie britannique pour naviguer dans les mers de Behring ». Cette lettre devient publique après la mort de Verne, le vendredi 24 mars 1905. Richet la communique au Gaulois qui la publie dès le lendemain, le 25 mars, en une. Je la recopie ici, aussi fidèlement que possible :
Amiens, 12 février 1896
Monsieur,
Au moment où vous partez, monsieur, pour le compte du gouvernement anglais, avec l’audace tranquille qui caractérise la jeunesse, à la découverte de terres inconnues, je ne veux pas qu’on puisse dire un jour chez nous qu’aucun compatriote n’a salué vos débuts.
Vous me faites songer à ces Français du dix-huitième siècle, n’ayant que la cape et l’épée, mais de cœur ferme et d’esprit hardi, qui nous donnèrent ce Canada, choisi comme champ de vos exploits.
Tel qu’il nous apparaît, ce pays a un rôle à jouer dans l’évolution française en Amérique ; ce rôle est des plus importants, et il dépend de vous, peut-être, de transformer des obstacles apparents en réels auxiliaires de notre action.
Depuis des années, loin de nos agitations vaines, il se produit par-delà l’Atlantique toute une épopée : c’est la montée silencieuse, à travers les forêts et les prairies du Nouveau Monde, d’une France nouvelle. Si rien ne vient entraver le mouvement de la population, les Canadiens-Français compteront, dans un siècle, quarante millions d'âmes sur les cent millions que contiendra le Dominion. Le nouveau peuple occupera en entier, à cette époque, outre le bassin du Saint-Laurent, ceux de l’Ottawa, du Saint-Maurice et du Saguenay, la péninsule du Labrador et les territoires immenses situés au nord des lacs Huron et Supérieur.
En regardant la carte d’Amérique, nous voyons que ce pays — cinq fois plus grand que la France ! — occupe tout le nord-ouest de l’Amérique septentrionale.
D’après les données ethnologiques que nous possédons déjà, c’est ainsi que devra se constituer et se localiser la France américaine de l’avenir.
L’avenir ! II serait téméraire de prophétiser. Mais il est permis de croire que, réalisant les appréhensions de son fondateur, l’illustre Washington, le colosse américain croulera et que trois ou quatre grands États s’élèveront sur ses ruines.
En présence de cette éventualité, quiconque connaît les tendances de la race allemande et la position qu’elle occupe en Amérique peut prédire qu’un empire allemand surgira dans la vallée du Mississipi [sic], qu’elle contrôle déjà par sa langue, sa littérature et son influence sur les affaires publiques.
Cet empire naissant aux rives du Mississipi [sic] ne fait-il pas songer à un autre empire sur les bords du Saint-Laurent, jouant sur le continent le rôle de la France en Europe ; pays de civilisation et de liberté, pays généreux, prêt à combattre pour un grand principe ou pour la défense d’une cause sainte, champion de l’art et de la pensée, manifestant dans le nouveau monde les initiatives fécondes et les vertus brillantes de l’âme française ?
C’est un rêve, je le sais, un rêve ambitieux, mais un noble écrivain [Ernest Renan] n’a-t-il pas dit que « tout ce qui a été fait de grand dans le monde a été fait au nom d’espérances exagérées ?»
Dans les aventures du genre de celle que vous tentez, les circonstances sont parfois plus fortes que les hommes. Mais, quoi qu’il puisse advenir de vous et de vos compagnons de route, laissez-moi vous dire avant votre départ, que j’ai l’admiration la plus haute pour ceux qui honorent l’humanité par leur courage et leur énergie.
Mes vœux et mes pensées vous accompagneront durant votre périlleux voyage et je mets ici, à votre adresse, toutes les sympathies du vieux conteur,
JULES VERNE
La lettre sera réimprimée plusieurs fois, entre autres dans le Journal d'Amiens du 27 mars, puis dans le numéro du 15 avril du bimensuel France-Canada, dans La Presse du 15 avril, dans la livraison du 22 avril de La Vérité et dans l'édition du 5 juin du Courrier de St-Hyacinthe. Selon Thomas Chapais dans Le Soleil du 12 avril 1907, on la retrouve également dans le Courrier des États-Unis. Elle sort dès le 5 avril 1905 dans L'Abeille de la Nouvelle-Orléans. Le poète Charles Lambert de Roode (1859-1925) fait allusion à cette lettre (et en reproduit un extrait) dans le numéro du 16 avril du Nationaliste, tout comme un article de l'Union des Cantons de l'Est d'Arthabaskaville la cite encore le 28 avril. Elle est réimprimée une fois de plus en 1961 dans le Bulletin des recherches historiques avant d'être exhumée dans le numéro 55 du Bulletin de la Société Jules Verne en 1980, qui la décrit comme « peu connue » mais ne soulève aucun doute quant à sa provenance.
Comme la lettre révèle un certain enthousiasme pour les perspectives canadiennes-françaises de la part de Verne, qui conforte dans une certaine mesure la thèse de Fabre, je me suis demandé si celui-ci avait omis d'en parler parce qu'il en suspectait l'authenticité. En effet, le 30 mars 1907, le ministre des Terres et Forêts (précédemment ministre de l'Agriculture sous Parent, puis des Terres, Mines et Pêcheries, sous Lomer Gouin qu'il avait contribué à porter au pouvoir), Adélard Turgeon, est accusé dans le journal L'Événement d'avoir plagié la lettre de Richet dans un discours prononcé à Honfleur le 14 août 1898 puisqu'on retrouve dans son adresse un passage presque identique aux derniers paragraphes de la lettre attribuée à Verne. (Le Honfleur du lac Saint-Jean dont il est si souvent question dans Maria Chapdelaine doit d'ailleurs son nom à l'accueil chaleureux réservé au ministre Turgeon par la ville de Honfleur en France à cette occasion.)
Il existe plusieurs versions imprimées de ce discours, dont deux qui sont parues dans des livres publiés à Québec en 1902 et qui correspondent à quelques majuscules près. Voici le passage litigieux du discours de Turgeon, où j'indique en caractères italiques gras les mots qui ne se retrouvent pas dans la lettre à Richet :
L’avenir ! II serait plus que téméraire de chercher à soulever le voile qui le dérobe à nos regards. Mais le continent américain doit-il se développer, franchir et remonter le fleuve de la civilisation dans l'homogénéité d'une seule et grande nation? Des voix autorisées ont depuis longtemps répondu à cette question. Un grand penseur a dit que la nature et l'histoire se réunissent pour établir qu'une grande république indivisible est une chose impossible. Dans tous les cas, il est permis de croire que, réalisant les appréhensions de son fondateur, l’illustre Washington, le colosse américain croulera et que trois ou quatre grands États s’élèveront sur ces ruines.
En présence de cette éventualité, il est permis, à quiconque connaît les tendances de la race allemande et la position qu’elle occupe en Amérique, de prédire qu’un empire allemand surgira dans la vallée du Mississipi [sic] qu’elle contrôle déjà par sa langue, sa littérature et son influence sur les affaires publiques.
Cet empire naissant aux rives du Mississipi ne vous fait-il pas rêver à un autre empire se déployant sur les bords du Saint-Laurent, jouant sur le continent américain le rôle de la France en Europe ; pays de civilisation et de liberté, pays généreux, prêt à combattre pour un grand principe ou pour la défense d’une sainte cause; faisant éclore les plus belles fleurs de l'art, les plus beaux fruits de la pensée, manifestant dans le Nouveau Monde les initiatives fécondes et les vertus brillantes de l’âme française ?
C’est un rêve, je le sais, un rêve ambitieux, mais l'un de vos grands écrivains l'a dit : « Tout ce qui a été fait de grand dans le monde a été fait au nom d’espérances exagérées ?»
(Georges Bellerive, dir., Conférences et Discours de nos hommes publics en France, Québec : Léger Brousseau, imprimeur, 1902, pp. 132-133.)
La similarité des textes est frappante, avec juste ce qu'il faut de changements pour tenir compte des circonstances distinctes (dans un cas, un Québécois s'adresse à des compatriotes de Renan ; dans l'autre cas, ce sont deux Français qui communiquent). Les points de ressemblance sont trop nombreux pour être dus au hasard. Si ce texte était seul en cause, l'imputation de plagiat serait impossible à réfuter, même s'il faudrait postuler que Richet avait transmis à Turgeon une lettre qu'il allait garder par-devers lui sinon jusqu'en 1905...
En 1907, le ministre Turgeon s'empresse de faire appel à un arbitre d'une probité reconnue (et d'une tendance politique opposée), l'historien Thomas Chapais, pour l'innocenter. Dans son rapport publié le 12 avril dans Le Soleil, Chapais révèle que ce passage du discours de 1898 était en fait la troisième mouture (au moins) d'un développement que Turgeon avait déjà servi à ses auditeurs en 1887 et 1895. S'il ne subsistait qu'un état manuscrit du discours de 1887 (que Chapais déclare avoir eu sous les yeux), le discours de Turgeon le 23 juin 1895, prononcé au Monument des Braves à Québec, avait été reproduit le 25 juin dans le journal L'Électeur. Je reproduis ici le passage incriminé :
L’avenir ! II serait plus que téméraire de chercher à soulever le voile qui le dérobe à nos regards. Mais le continent doit-il se développer, franchir et remonter sans entrave le fleuve de la civilisation dans l'homogénéité d'une seule et grande nation? Des voix autorisées ont depuis longtemps répondu à cette grave question. Un penseur a dit que la nation et l'histoire se réunissent pour établir qu'une grande république indivisible est une chose impossible. La centralisation à laquelle on s'adresse comme agent régénérateur de ces maux dans un pays de cette immense étendue, dans lequel les intérêts d'une section sont presqu'entièrement opposés aux intérêts des autres, la centralisation elle-même deviendra une cause de dissolution et précipitera sa ruine. Il est permis de croire que, réalisant les appréhensions de son fondateur, l’illustre Washington, le colosse américain croulera et que trois ou quatre grands États s’élèveront sur ses ruines. En face de cette éventualité, il est permis à quiconque connaît les tendances de la race allemande et la position qu’elle occupe [], de prédire qu’un empire allemand surgirait dans la vallée du Mississipi [sic] qu’elle domine déjà par sa langue, sa littérature et ses clubs, sa société et par le contrôle des affaires privées et publiques.
Cet empire naissant aux rives du Mississipi ne vous fait-il pas rêver à un autre empire se déployant sur les bords de notre grand fleuve, jouant sur le continent le rôle de la France en Europe ; pays de civilisation et de liberté, pays généreux[] prêt à combattre pour un grand principe ou pour la défense d’une sainte cause, car il y a quelque chose en lui du peuple choisi de Dieu pour une mission particulière dans le développement de la civilisation humaine. J'ai dit que c'était un rêve, mais j'ai foi dans ce rêve parce que j'ai foi dans la force et la vitalité de notre peuple, parce que je crois qu'il a conservé intacte la racine morale de sa puissance et ce potius mori quam fœdari, ce plutôt mourir que forfaire qui l'a sauvé un jour du danger et des défaillances nationales!
Si on compare les trois versions, il est troublant de constater que le texte censément signé par Verne en 1896 se rapproche le plus de l'extrait du discours de 1898. Certes, tout ce qui apparaît en caractères romains dans l'extrait de 1895 immédiatement ci-dessus se retrouve dans la lettre de Verne à Richet, ce qui accréditerait la thèse d'un plagiat de Verne en acceptant qu'un numéro de L'Électeur ait traversé l'Atlantique pour tomber sous les yeux du romancier... Toutefois, plusieurs tournures ainsi que la citation de Renan au sujet des espérances exagérées ne sont communes qu'à la lettre de 1896 et au discours de 1898. Selon Chapais, le ministre Turgeon se fondait en 1907 sur ses notes de 1898 pour affirmer avoir emprunté la citation de Renan à L'Avenir du peuple canadien-français (1896), d'Edmond Boisvert dit de Nevers, où ce dernier auteur citait Renan une demi-douzaine de fois (pp. 27, 63, 122, 178-180, 403), sans oublier la sentence finale de l'extrait débattu.
Pour admettre l'authenticité de la lettre à Richet, il faudrait donc qu'en février 1896, Verne ait piqué à Turgeon plusieurs phrases de son discours de juin 1895, tout en agrémentant cet extrait d'une citation de Renan et de tournures qui ressurgiraient dans le discours de Turgeon à Honfleur deux ans plus tard. Il faudrait donc admettre en outre que la lettre de Verne ait été communiquée au ministre entre temps pour que celui-ci en copie les nouveautés sans s'offusquer d'un plagiat évident — ou encore que Verne et Turgeon aient eu des inspirations étonnamment semblables, chacun de son côté.
Verne pourrait-il d'ailleurs avoir chipé la citation de Renan à la même source que Turgeon, soit L'Avenir du peuple canadien-français ? Rien n'est moins sûr.
Dans sa préface à la réédition de 1964 de l'ouvrage d'Edmond Boisvert, Claude Galarneau affirme : « Publié à compte d'auteur, ce livre ne fut jamais mis en vente. De Nevers se contenta de l'envoyer à ses amis canadiens et américains, à ses camarades de collège, à ses confrères du barreau, aux supérieurs des collèges de l'époque ainsi qu'à quelques journalistes. Il pria cependant ces derniers de ne pas parler de son livre dans leurs feuilles. » (p. 11) Toutefois, le titre est cité dans le volume de mai 1896 du Bulletin des recherches historiques dans la section des « Publications du mois ». En outre, pour l'Exposition universelle de Paris en 1900, le libraire Granger l'inclut dans une Bibliographie canadienne, catalogue d'un choix d'ouvrages canadiens-français à la page 77 en précisant bien un prix de vente de 80 cents. On peut en tirer deux conclusions intéressantes.
D'une part, que l'ouvrage de Boisvert est vraisemblablement paru au plus tard en avril 1896 (terminus ante quem) en tenant compte du temps de traversée des navires de l'époque et des délais d'impression du bulletin pour une sortie en mai, mais qu'on ne peut pas fixer pour l'instant de terminus post quem à sa publication, sinon le premier janvier 1896 puisque l'année d'édition est clairement indiquée. D'autre part, que l'ouvrage a été distribué avec suffisamment de générosité pour que des exemplaires soient libérés pour la vente par leurs destinataires.
Si Verne a reçu et lu ce livre avant de composer sa lettre en février 1896, il a dû figurer parmi les premiers à bénéficier d'un exemplaire de la part de l'auteur, ce qui ne serait pas entièrement surprenant s'il était compté parmi les amis du Canada en France. Les délais sont courts, toutrefois. Que Verne ait également eu en main le discours de Turgeon en 1895 semble encore moins probable, mais non impossible.
En 1907, Chapais avance que la lettre de Verne pourrait dater en réalité de 1899, et non de 1896, en raison d'une coquille typographique (l'inversion d'un 9 en 6) imputable au Gaulois. Du coup, la missive aurait pu emprunter des éléments du discours de 1898 par la faute d'un secrétaire paresseux ou malavisé, plus ou moins à l'insu de Verne. Mais ce dernier disposait-il d'un secrétaire pour rédiger ses lettres en 1899? Quoique l'hypothèse soit ingénieuse, elle est surtout contredite par les dires de Richet, qui prétend avoir reçu la lettre en Colombie-Britannique avant son départ vers le nord. Or, s'il règne un certain flou sur les dates de ses voyages en Alaska et au Yukon, sa relation de voyage, Au Klondike (1898), indique clairement que ses amis et lui ont pris la mer en avril 1897 (p. 11), après le début de la ruée vers l'or. La lettre de Verne ne peut donc pas dater de 1899.
Il ne subsiste donc qu'une ultime possibilité, déjà envisagée par Chapais en 1907 : « Ou enfin les lecteurs du "Gaulois" auraient-ils été l'objet d'une mystification pure et simple ? » La publication posthume évitait un démenti de Verne et il deviendrait possible de s'interroger sur la véracité des autres affirmations de Richet quant à ses contacts avec Verne. La veuve de ce dernier, Honorine, mourra en 1910 et aurait pu donner l'heure juste sur leur fréquentation, mais on peut douter qu'on lui ait posé la question.
Le fin mot viendra d'un article de Jean Masset dans un journal parisien qu'il resterait à identifier, Le Soleil de Québec reproduisant en page 4 les passages les plus pertinents dans son édition du 3 juillet 1907 — après avoir mis l'eau à la bouche de ses lecteurs dans l'édition du 29 juin. Qu'a découvert Masset ? Que Richet, dans un opuscule de 1900 de sa plume, Les Régions boréales, avait inséré le même passage incriminé, sans guillemets ou référence à Verne ou Turgeon.
Dès lors, la malhonnêteté de Richet est indubitable et il convient sans doute de tenir le reste de la lettre de Verne pour factice. Il est même permis de penser que Richet récidivera plus tard en se faisant louer pour son expédition yukonnaise par le poète québécois Louis Fréchette — du moins, selon la préface de Paul Painlevé à son ouvrage La Mauritanie (Paris, Émile-Larose, 1920). En effet, selon Painlevé, Fréchette aurait dit à Richet, de passage à Montréal après son équipée en Alaska et au Yukon : « Vous venez de tracer aux poètes de demain un sujet d'épopée ». Comme Fréchette était mort en 1908, il n'était pas en mesure de nier, lui non plus...
L'ouvrage de Gérard Fabre nous rappelle donc qu'il demeure possible d'ouvrir des perspectives nouvelles sur les écrits de Jules Verne et sa place dans l'aire culturelle francophone du XIXe siècle.
Libellés : Canada, Livres, Université
2016-11-25
Dernières photos du pavillon MacDonald de l'Université d'Ottawa
En septembre 1986, j'arrivais à l'Université d'Ottawa pour étudier la physique, ce qui m'amènerait à passer beaucoup de temps dans le pavillon MacDonald, vingt ans après son inauguration en avril 1966 par Pauline Vanier, première femme chancelier de
l’Université (1966 à 1972). Le pavillon MacDonald hébergeait le département de physique et prit le nom du professeur David Keith Chalmers MacDonald (1920-1963), fondateur du département de physique. Celui-ci avait également été directeur de la section
de physique des solides et de la section de physique des basses
températures au Conseil national de recherches. Atteint de dystrophie
musculaire, il était mort quelques années avant l'ouverture du pavillon qu'on écroulait cette semaine (de manière écologique, car les matériaux seront recyclés).
L'Université d'Ottawa avait jeté les bases dès 1874 d'un programme d'études en génie civil qui profitait de l'accent accru mis dès cette date sur l'apprentissage des sciences et des mathématiques. Un incendie destructeur en 1903 avait obligé toutefois l'administration à s'installer pour plusieurs années dans les locaux affectés aux sciences tandis que l'université repartait presque de zéro. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que l'établissement s'adjoint une école de médecine et une École des sciences appliquées, celle-ci devenant une école des sciences pures et appliquées en 1953.
Les cours de physique étaient alors logés dans les anciennes baraques de l'armée le long de King Edward. Parmi les professeurs de l'époque, il y avait Jacques Hébert, ancien élève de Pierre Demers à l'Université de Montréal, qui avait participé aux travaux de développement de la bombe atomique durant la guerre et qui fut un de mes professeurs durant mon baccalauréat en physique. Arrivé au début des années 1950, Hébert « assemble, dans un local qui n'avait rien d'un laboratoire de recherche, l'équipement basique essentiel pour étudier les rayons cosmiques dans les émulsions ionographiques. Par la suite, cet embryon de laboratoire se développera et deviendra un véritable centre pour la recherche en physique des hautes énergies », pour citer l'histoire du département de Gilles Lamarche dans Physics in Canada en 2001. Je me souviens d'ailleurs d'avoir travaillé durant les années 1980 avec ces émulsions que le professeur Hébert utilisait encore, mais en les faisant irradier dans des accélérateurs de particules et non plus avec des rayons cosmiques.
C'est en 1955 que Pierre Gendron, le doyen des sciences pures et appliquées, convainquit MacDonald de prendre la direction du nouveau département de physique. Un noyau de professeurs se constitue alors en 1957-1958 avec l'embauche de Cyril Benson, Gilles Lamarche et Robert Benson, sous la direction de MacDonald dont la santé se détériore, l'obligeant à céder son poste en 1960. La grande affaire de la décennie sera le déménagement dans le nouveau pavillon MacDonald. Au petit générateur de neutrons déjà utilisé devait succéder un accélérateur de particules, le Dynamitron, qui était censé développer des énergies de 3 MeV mais qui ne remplirait pas ses promesses. Vingt ans plus tard, on désignerait encore au département le niveau souterrain aménagé pour recevoir cet accélérateur sous le sobriquet de « fosse à neutrons » (neutron pit), en suggérant quelque peu qu'il avait été une fosse à dollars puisque l'accélérateur installé en 1966-1967 en collaboration avec l'Université Carleton allait s'avérer un fiasco presque complet...
Il y a quelques semaines encore, le pavillon conservait encore sa façade d'origine, même si les palissades des démolisseurs l'avaient désormais ceinturé.
Mercredi soir, par contre, la démolition avait commencé et cette dernière photo, prise de nuit, illustre l'avancement des travaux. Non seulement le revêtement du mur arrière avait disparu, mais l'aile ouest de l'édifice était déjà à terre.
Le pavillon MacDonald aura donc existé pendant cinquante ans. Une partie de l'ancien sous-sol servira à la future ligne de train léger. Le reste de l'espace libéré servira à la « construction d’une nouvelle installation qui révolutionnerait les études au premier cycle [en sciences, technologies, génie et mathématiques],dont les espaces consacrés à l’enseignement seraient radicalement différent des installations existantes et seraient à la fine pointe des nouvelles tendances en éducation. »
L'Université d'Ottawa avait jeté les bases dès 1874 d'un programme d'études en génie civil qui profitait de l'accent accru mis dès cette date sur l'apprentissage des sciences et des mathématiques. Un incendie destructeur en 1903 avait obligé toutefois l'administration à s'installer pour plusieurs années dans les locaux affectés aux sciences tandis que l'université repartait presque de zéro. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que l'établissement s'adjoint une école de médecine et une École des sciences appliquées, celle-ci devenant une école des sciences pures et appliquées en 1953.
Les cours de physique étaient alors logés dans les anciennes baraques de l'armée le long de King Edward. Parmi les professeurs de l'époque, il y avait Jacques Hébert, ancien élève de Pierre Demers à l'Université de Montréal, qui avait participé aux travaux de développement de la bombe atomique durant la guerre et qui fut un de mes professeurs durant mon baccalauréat en physique. Arrivé au début des années 1950, Hébert « assemble, dans un local qui n'avait rien d'un laboratoire de recherche, l'équipement basique essentiel pour étudier les rayons cosmiques dans les émulsions ionographiques. Par la suite, cet embryon de laboratoire se développera et deviendra un véritable centre pour la recherche en physique des hautes énergies », pour citer l'histoire du département de Gilles Lamarche dans Physics in Canada en 2001. Je me souviens d'ailleurs d'avoir travaillé durant les années 1980 avec ces émulsions que le professeur Hébert utilisait encore, mais en les faisant irradier dans des accélérateurs de particules et non plus avec des rayons cosmiques.
C'est en 1955 que Pierre Gendron, le doyen des sciences pures et appliquées, convainquit MacDonald de prendre la direction du nouveau département de physique. Un noyau de professeurs se constitue alors en 1957-1958 avec l'embauche de Cyril Benson, Gilles Lamarche et Robert Benson, sous la direction de MacDonald dont la santé se détériore, l'obligeant à céder son poste en 1960. La grande affaire de la décennie sera le déménagement dans le nouveau pavillon MacDonald. Au petit générateur de neutrons déjà utilisé devait succéder un accélérateur de particules, le Dynamitron, qui était censé développer des énergies de 3 MeV mais qui ne remplirait pas ses promesses. Vingt ans plus tard, on désignerait encore au département le niveau souterrain aménagé pour recevoir cet accélérateur sous le sobriquet de « fosse à neutrons » (neutron pit), en suggérant quelque peu qu'il avait été une fosse à dollars puisque l'accélérateur installé en 1966-1967 en collaboration avec l'Université Carleton allait s'avérer un fiasco presque complet...
Il y a quelques semaines encore, le pavillon conservait encore sa façade d'origine, même si les palissades des démolisseurs l'avaient désormais ceinturé.
Mercredi soir, par contre, la démolition avait commencé et cette dernière photo, prise de nuit, illustre l'avancement des travaux. Non seulement le revêtement du mur arrière avait disparu, mais l'aile ouest de l'édifice était déjà à terre.
Le pavillon MacDonald aura donc existé pendant cinquante ans. Une partie de l'ancien sous-sol servira à la future ligne de train léger. Le reste de l'espace libéré servira à la « construction d’une nouvelle installation qui révolutionnerait les études au premier cycle [en sciences, technologies, génie et mathématiques],dont les espaces consacrés à l’enseignement seraient radicalement différent des installations existantes et seraient à la fine pointe des nouvelles tendances en éducation. »
Libellés : Canada, Sciences, Université, Vie
2015-03-16
L'emploi universitaire en une photo
Cette photo prise à l'Université d'Ottawa la semaine dernière illustre assez bien, par inadvertance ou non, la situation de l'emploi universitaire au Canada en ce moment. Normalement, des annonces de postes disponibles, temporaires ou permanents, dans tout le Canada occuperaient le créneau en bas au centre. S'il y en a, elles ne sont pas arrivées jusqu'au bureau de la secrétaire qui s'occupe ordinairement de les afficher...
Comme le montre la photo, il ne manque pas de programmes d'étude, de bourses et de conférences pour les étudiants et les professeurs. Par contre, d'emplois plus ou moins permanents pour les étudiants, boursiers ou conférenciers qui décrochent un doctorat, il en manque toujours, et depuis des années. Selon une évaluation récente, les universités canadiennes décernent environ 6 000 doctorats par année, mais elles n'offrent au plus que 2 000 postes dotés d'une quelconque permanence. Pourtant, il existe des besoins très clairs dans les salles de cours, puisque plus de la moitié des cours dans un nombre grandissant d'universités nord-américaines sont donnés par des chargés de cours ou professeurs à temps partiel ou autres « forçats des corrections sans fin », bref, par des contractuels qui ne connaissent pas avec certitude leur emploi du temps au-delà de quatre ou huit mois.
Un éditorial du Globe and Mail en fin de semaine souligne les contradictions des discours institutionnels. Les universités canadiennes prétendent viser l'excellence, mais elles se contentent, pour de nombreux cours, d'enseignants payés au lance-pierres et souvent privés des ressources pédagogiques les plus élémentaires — à commencer par un bureau à leur entière disposition où ils pourraient rencontrer les étudiants. Comme les universités canadiennes consacrent une part modeste de leurs budgets à la masse salariale des professeurs à temps plein ou temps partiel (environ 30%, en baisse depuis 1992, quand elle représentait presque 40%), il y aurait pourtant de la marge pour augmenter la rémunération des enseignants les moins bien payés. (Car un chargé de cours qui assume le même nombre de cours moyen qu'un professeur titulaire gagne moins de 30 000 $ par année.) Pourquoi les universités se plaignent-elles dans ce cas de manquer d'argent? Est-ce la faute à l'expansion des administrations comme on le croit aux États-Unis?
En fait, contrairement à des opinions qu'on entend parfois, la croissance des dépenses dans les universités canadiennes aux dépens des professeurs (qui ont le moins profité du gonflement des budgets depuis vingt ans, en raison justement de la sous-rémunération des chargés de cours) ne s'explique ni par l'augmentation des services aux étudiants ni par l'augmentation des budgets des bibliothèques (qui paient pourtant de plus en plus cher pour les revues savantes et scientifiques, mais dont les budgets ont en fait rétréci). Selon ces deux analyses des données universitaires canadiennes jusqu'en 2010, plusieurs postes ont augmenté beaucoup plus rapidement que la rémunération des professeurs :
— les bourses (une augmentation de 700% depuis 1992 !), en majorité pour les étudiants diplômés (2e et 3e cycles) qui ne trouveront pas de postes permanents dans le monde universitaire...
— les bénéfices non-salariaux : frais de retraite, contributions aux régimes de retraite et sans doute aussi les années sabbatiques (le tout profitant surtout aux professeurs des générations précédentes, et surtout pas aux contractuels qui ont tout au plus des régimes de retraite minimaux)
— les autres frais pour l'instruction : salaires des secrétaires au service des départements, financement des laboratoires d'enseignement et des techniciens de laboratoire, aide à l'enseignement et services adaptés (pour les personnes qui ont des problèmes d'apprentissage ou pour les étudiants étrangers qui ont besoin d'une mise à niveau, en particulier dans les universités canadiennes qui recrutent beaucoup à l'étranger pour se financer...)
— les frais d'infrastructure et les frais de contrats avec des firmes extérieures : la facture énergétique (particulièrement élevée dans une province comme l'Ontario, mais aussi en hausse en raison de l'augmentation du nombre d'ordinateurs, etc.) et ce qu'on pourrait appeler la facture de la privatisation associée à l'embauche de firmes extérieures pour le nettoyage, le déneigement, la sécurité et les cafétérias
Ceci ne signifie pas que les administrations universitaires n'ont pas vu leurs budgets augmenter plus vite que la masse salariale des professeurs à temps plein et à temps partiel (67% environ pour les premières vs. 38% au plus pour la seconde, entre 1992 et 2010, en dollars constants). Une fois qu'on répartit l'augmentation du budget hors-enseignement professoral, on trouve trois secteurs qui s'accaparent la part du lion de l'augmentation de la masse salariale :
— les infrastructures : gestion des édifices et bureaux, entretien, alimentation électrique, chauffage, réparations et rénovations, frais de location, assurances et taxes municipales
— les frais de fonctionnements des facultés et départements (dont les salaires des doyens et de leurs bureaux), des études supérieures et des cours d'été
— l'administration générale
Si on peut calculer que la masse salariale des professeurs aurait été supérieure de 1,6 milliards de dollars en 2010 (en dollars de 2011) si elle représentait la même proportion des budgets qu'en 1992, cela ne saurait être dû à la seule augmentation du secteur administratif, qui a absorbé 325 millions de dollars de plus mutatis mutandis.
De manière un peu impressionniste, je conclurais donc que ceux qui bénéficient de l'exploitation des contractuels de l'enseignement universitaire, ce sont :
(i) les chercheurs, qui bénéficient de meilleures conditions salariales (compte tenu des vacances, années sabbatiques et régimes de retraite) et de la collaboration d'un plus grand nombre d'étudiants diplômés financés par le système ;
(ii) les retraités et futurs retraités de la génération du baby boom (sur-représentés parmi les rangs des professeurs permanents, ceteris paribus) ;
(iii) les firmes privées qui bénéficient de contrats accordés au détriment de l'ancien personnel universitaire (syndiqué) ;
(iv) le personnel auxiliaire et les administrateurs : les augmentations ne concernent pas tout le monde (car il y a eu une petite baisse de la rémunération globale pour l'ensemble de ce secteur), mais les employés épargnés par la sous-traitance ont clairement vu dans certains domaines leur nombre et/ou leur rémunération augmenter ;
(v) les fournisseurs d'électricité ; et
(vi) les contribuables qui exigent toujours plus des universités (plus de diplômés, plus de recherche, plus de brevets) mais qui ont fait payer la note aux étudiants — et fait compenser par des bourses universitaires l'augmentation des frais étudiants, de sorte qu'en fin de compte, ce sont les enseignants les plus précaires qui paient, relativement parlant, pour l'amélioration des services, l'amélioration de la recherche, les retraites des boomers et l'expansion de l'administration.
À certains égards, le sort de la plupart des employés universitaires reste enviable, si bien qu'on ne se lamentera pas trop fort, mais il est également clair que les universités n'ont pas encore assumé la responsabilité de leurs choix depuis vingt-cinq ans.
Comme le montre la photo, il ne manque pas de programmes d'étude, de bourses et de conférences pour les étudiants et les professeurs. Par contre, d'emplois plus ou moins permanents pour les étudiants, boursiers ou conférenciers qui décrochent un doctorat, il en manque toujours, et depuis des années. Selon une évaluation récente, les universités canadiennes décernent environ 6 000 doctorats par année, mais elles n'offrent au plus que 2 000 postes dotés d'une quelconque permanence. Pourtant, il existe des besoins très clairs dans les salles de cours, puisque plus de la moitié des cours dans un nombre grandissant d'universités nord-américaines sont donnés par des chargés de cours ou professeurs à temps partiel ou autres « forçats des corrections sans fin », bref, par des contractuels qui ne connaissent pas avec certitude leur emploi du temps au-delà de quatre ou huit mois.
Un éditorial du Globe and Mail en fin de semaine souligne les contradictions des discours institutionnels. Les universités canadiennes prétendent viser l'excellence, mais elles se contentent, pour de nombreux cours, d'enseignants payés au lance-pierres et souvent privés des ressources pédagogiques les plus élémentaires — à commencer par un bureau à leur entière disposition où ils pourraient rencontrer les étudiants. Comme les universités canadiennes consacrent une part modeste de leurs budgets à la masse salariale des professeurs à temps plein ou temps partiel (environ 30%, en baisse depuis 1992, quand elle représentait presque 40%), il y aurait pourtant de la marge pour augmenter la rémunération des enseignants les moins bien payés. (Car un chargé de cours qui assume le même nombre de cours moyen qu'un professeur titulaire gagne moins de 30 000 $ par année.) Pourquoi les universités se plaignent-elles dans ce cas de manquer d'argent? Est-ce la faute à l'expansion des administrations comme on le croit aux États-Unis?
En fait, contrairement à des opinions qu'on entend parfois, la croissance des dépenses dans les universités canadiennes aux dépens des professeurs (qui ont le moins profité du gonflement des budgets depuis vingt ans, en raison justement de la sous-rémunération des chargés de cours) ne s'explique ni par l'augmentation des services aux étudiants ni par l'augmentation des budgets des bibliothèques (qui paient pourtant de plus en plus cher pour les revues savantes et scientifiques, mais dont les budgets ont en fait rétréci). Selon ces deux analyses des données universitaires canadiennes jusqu'en 2010, plusieurs postes ont augmenté beaucoup plus rapidement que la rémunération des professeurs :
— les bourses (une augmentation de 700% depuis 1992 !), en majorité pour les étudiants diplômés (2e et 3e cycles) qui ne trouveront pas de postes permanents dans le monde universitaire...
— les bénéfices non-salariaux : frais de retraite, contributions aux régimes de retraite et sans doute aussi les années sabbatiques (le tout profitant surtout aux professeurs des générations précédentes, et surtout pas aux contractuels qui ont tout au plus des régimes de retraite minimaux)
— les autres frais pour l'instruction : salaires des secrétaires au service des départements, financement des laboratoires d'enseignement et des techniciens de laboratoire, aide à l'enseignement et services adaptés (pour les personnes qui ont des problèmes d'apprentissage ou pour les étudiants étrangers qui ont besoin d'une mise à niveau, en particulier dans les universités canadiennes qui recrutent beaucoup à l'étranger pour se financer...)
— les frais d'infrastructure et les frais de contrats avec des firmes extérieures : la facture énergétique (particulièrement élevée dans une province comme l'Ontario, mais aussi en hausse en raison de l'augmentation du nombre d'ordinateurs, etc.) et ce qu'on pourrait appeler la facture de la privatisation associée à l'embauche de firmes extérieures pour le nettoyage, le déneigement, la sécurité et les cafétérias
Ceci ne signifie pas que les administrations universitaires n'ont pas vu leurs budgets augmenter plus vite que la masse salariale des professeurs à temps plein et à temps partiel (67% environ pour les premières vs. 38% au plus pour la seconde, entre 1992 et 2010, en dollars constants). Une fois qu'on répartit l'augmentation du budget hors-enseignement professoral, on trouve trois secteurs qui s'accaparent la part du lion de l'augmentation de la masse salariale :
— les infrastructures : gestion des édifices et bureaux, entretien, alimentation électrique, chauffage, réparations et rénovations, frais de location, assurances et taxes municipales
— les frais de fonctionnements des facultés et départements (dont les salaires des doyens et de leurs bureaux), des études supérieures et des cours d'été
— l'administration générale
Si on peut calculer que la masse salariale des professeurs aurait été supérieure de 1,6 milliards de dollars en 2010 (en dollars de 2011) si elle représentait la même proportion des budgets qu'en 1992, cela ne saurait être dû à la seule augmentation du secteur administratif, qui a absorbé 325 millions de dollars de plus mutatis mutandis.
De manière un peu impressionniste, je conclurais donc que ceux qui bénéficient de l'exploitation des contractuels de l'enseignement universitaire, ce sont :
(i) les chercheurs, qui bénéficient de meilleures conditions salariales (compte tenu des vacances, années sabbatiques et régimes de retraite) et de la collaboration d'un plus grand nombre d'étudiants diplômés financés par le système ;
(ii) les retraités et futurs retraités de la génération du baby boom (sur-représentés parmi les rangs des professeurs permanents, ceteris paribus) ;
(iii) les firmes privées qui bénéficient de contrats accordés au détriment de l'ancien personnel universitaire (syndiqué) ;
(iv) le personnel auxiliaire et les administrateurs : les augmentations ne concernent pas tout le monde (car il y a eu une petite baisse de la rémunération globale pour l'ensemble de ce secteur), mais les employés épargnés par la sous-traitance ont clairement vu dans certains domaines leur nombre et/ou leur rémunération augmenter ;
(v) les fournisseurs d'électricité ; et
(vi) les contribuables qui exigent toujours plus des universités (plus de diplômés, plus de recherche, plus de brevets) mais qui ont fait payer la note aux étudiants — et fait compenser par des bourses universitaires l'augmentation des frais étudiants, de sorte qu'en fin de compte, ce sont les enseignants les plus précaires qui paient, relativement parlant, pour l'amélioration des services, l'amélioration de la recherche, les retraites des boomers et l'expansion de l'administration.
À certains égards, le sort de la plupart des employés universitaires reste enviable, si bien qu'on ne se lamentera pas trop fort, mais il est également clair que les universités n'ont pas encore assumé la responsabilité de leurs choix depuis vingt-cinq ans.
Libellés : Société, Université
2014-08-10
Le futur des collèges et universités
En Ontario, le gouvernement et les universités viennent de signer une entente qui cherche à optimiser le fonctionnement des universités dans un contexte où les meilleures universités du pays sont aussi celles qui obtiennent le moins de fonds par étudiant de leur gouvernement provincial, en partie parce que les contribuables ontariens aident à financer les établissements de la plupart des autres provinces. Il s'agit de s'assurer, sur une période de trois ans, que les universités ontariennes s'en tiendront à des priorités distinctes en évitant les dédoublements coûteux avec d'autres universités — ce que je dénonçais dans le cas des universités québécoises il n'y a pas si longtemps. En même temps, selon le communiqué officiel, les universités et collèges ontariens pourront développer des secteurs où ils sont déjà en pointe. A priori, c'est une solution relativement intelligente à un problème qui existe aussi ailleurs. On aurait voulu voir le Québec commencer par là au lieu de songer tout de suite à hausser les frais étudiants, même si, tôt ou tard, un manque de ressources ne peut plus être résolu par le rationnement ou la ré-allocation, mais par un nouveau financement.
Dans le cas des cégeps, les déclins régionaux poussent enfin les acteurs à réfléchir. Dans cet article de La Presse, la Fédération étudiante collégiale du Québec envisage de soutenir de nouvelles avenues, « notamment celles de mettre en place des incitatifs financiers pour encourager les étudiants à se rendre en régions, et de créer des créneaux d'étude exclusifs aux régions ».
En examinant l'entente de mandat stratégique (.PDF) signée par l'Université d'Ottawa, je constate que l'université s'engage à miser sur le bilinguisme, l'entrepreneuriat, l'apprentissage par l'expérience ou en ligne, les échanges et partenariats internationaux et la recherche en santé, gouvernance et sciences et génie. Outre ces derniers, elle identifie comme forces les secteurs du droit (bijuridisme), des humanités et de l'éducation. Toutefois, l'université souhaite favoriser la croissance dans cinq domaines plus particulièrement : (i) gestion et communication, (ii) sciences et génie, (iii) environnement, (iv) politiques publiques et (v) santé. Là-dessus, la province la met en garde que plusieurs autres universités veulent développer leurs programmes de génie et que la province ne veut rien garantir en ce moment. De par son rôle d'institution bilingue, l'Université d'Ottawa exprime aussi le souhait d'obtenir un soutien additionnel du gouvernement...
Au Canada, la question du financement de la recherche universitaire n'est pas qu'un sujet provincial. Plusieurs autres acteurs participent à ce financement, dont le gouvernement fédéral, les gouvernements provinciaux, des compagnies privées ou sans but lucratif et des fonds étrangers.
Pour le Canada tout entier, l'évolution depuis 2007 — sous les Conservateurs de Harper — n'est pas encourageante. Le gros du financement de la RD en sciences naturelles et génie dans les universités et les hôpitaux de recherche affiliés, les stations expérimentales et les cliniques provient en fait de ses établissements eux-mêmes. Le financement fédéral, après un sursaut post-récession, a été sabré tandis que les provinces, elles, n'ont cessé d'augmenter leur financement. L'apport des entreprises commerciales stagne tandis que celui des organismes sans but lucratif a un peu augmenté. Bref, comme on le voit dans la figure ci-dessous, ni les Conservateurs fédéraux ni les compagnies privées ne font vraiment leur part.
Au niveau provincial, on ne peut que saluer l'effort des provinces, qui se confirme dans le cas de la recherche en sciences sociales et humaines. La prépondérance de la contribution des établissements est encore plus marquée, le désengagement du fédéral est identifique et l'apport des entreprises commerciales est minime, comme on le voit dans la figure suivante. (Quant aux fonds de source étrangère, ils sont inexistants dans ce créneau.)
Au Québec, la part provinciale dépasse depuis 2009 la barre des 50% de la part fédérale. Évidemment, ceci ne veut pas dire que les administrations provinciales financent la moitié de la RD au Québec. Pour les sciences naturelles et le génie, la part du total assumée par les administrations provinciales est passée de 9,76% en 2007-8 à 12,5% en 2012-13 et de 9,88% à 12,8% pour les sciences sociales et humaines.
Dans la figure ci-dessus, il est clair que l'Ontario, après avoir pris du retard, a commencé à rattraper le niveau du financement du Québec en 2012-13 (par rapport à la seule contribution fédérale). La part provinciale du total reste toutefois plus faible en Ontario qu'au Québec. Pour les sciences naturelles et le génie, cette part est passé de 8,09% en 2007-8 à 10,5% en 2012-13 et de 8,35% à 10,6% pour les sciences sociales et humaines. La différence est compensée en partie par la générosité des compagnies privées, qui est plus grande en Ontario pour la RD en sciences naturelles et génie et plus grande au Québec pour la RD en sciences sociales et humaines.
Bref, en attendant un nouveau gouvernement au fédéral, l'avenir des collèges et universités sera de plus en plus déterminé par le palier provincial et par leurs propres décisions.
Dans le cas des cégeps, les déclins régionaux poussent enfin les acteurs à réfléchir. Dans cet article de La Presse, la Fédération étudiante collégiale du Québec envisage de soutenir de nouvelles avenues, « notamment celles de mettre en place des incitatifs financiers pour encourager les étudiants à se rendre en régions, et de créer des créneaux d'étude exclusifs aux régions ».
En examinant l'entente de mandat stratégique (.PDF) signée par l'Université d'Ottawa, je constate que l'université s'engage à miser sur le bilinguisme, l'entrepreneuriat, l'apprentissage par l'expérience ou en ligne, les échanges et partenariats internationaux et la recherche en santé, gouvernance et sciences et génie. Outre ces derniers, elle identifie comme forces les secteurs du droit (bijuridisme), des humanités et de l'éducation. Toutefois, l'université souhaite favoriser la croissance dans cinq domaines plus particulièrement : (i) gestion et communication, (ii) sciences et génie, (iii) environnement, (iv) politiques publiques et (v) santé. Là-dessus, la province la met en garde que plusieurs autres universités veulent développer leurs programmes de génie et que la province ne veut rien garantir en ce moment. De par son rôle d'institution bilingue, l'Université d'Ottawa exprime aussi le souhait d'obtenir un soutien additionnel du gouvernement...
Au Canada, la question du financement de la recherche universitaire n'est pas qu'un sujet provincial. Plusieurs autres acteurs participent à ce financement, dont le gouvernement fédéral, les gouvernements provinciaux, des compagnies privées ou sans but lucratif et des fonds étrangers.
Pour le Canada tout entier, l'évolution depuis 2007 — sous les Conservateurs de Harper — n'est pas encourageante. Le gros du financement de la RD en sciences naturelles et génie dans les universités et les hôpitaux de recherche affiliés, les stations expérimentales et les cliniques provient en fait de ses établissements eux-mêmes. Le financement fédéral, après un sursaut post-récession, a été sabré tandis que les provinces, elles, n'ont cessé d'augmenter leur financement. L'apport des entreprises commerciales stagne tandis que celui des organismes sans but lucratif a un peu augmenté. Bref, comme on le voit dans la figure ci-dessous, ni les Conservateurs fédéraux ni les compagnies privées ne font vraiment leur part.
Au niveau provincial, on ne peut que saluer l'effort des provinces, qui se confirme dans le cas de la recherche en sciences sociales et humaines. La prépondérance de la contribution des établissements est encore plus marquée, le désengagement du fédéral est identifique et l'apport des entreprises commerciales est minime, comme on le voit dans la figure suivante. (Quant aux fonds de source étrangère, ils sont inexistants dans ce créneau.)
Au Québec, la part provinciale dépasse depuis 2009 la barre des 50% de la part fédérale. Évidemment, ceci ne veut pas dire que les administrations provinciales financent la moitié de la RD au Québec. Pour les sciences naturelles et le génie, la part du total assumée par les administrations provinciales est passée de 9,76% en 2007-8 à 12,5% en 2012-13 et de 9,88% à 12,8% pour les sciences sociales et humaines.
Dans la figure ci-dessus, il est clair que l'Ontario, après avoir pris du retard, a commencé à rattraper le niveau du financement du Québec en 2012-13 (par rapport à la seule contribution fédérale). La part provinciale du total reste toutefois plus faible en Ontario qu'au Québec. Pour les sciences naturelles et le génie, cette part est passé de 8,09% en 2007-8 à 10,5% en 2012-13 et de 8,35% à 10,6% pour les sciences sociales et humaines. La différence est compensée en partie par la générosité des compagnies privées, qui est plus grande en Ontario pour la RD en sciences naturelles et génie et plus grande au Québec pour la RD en sciences sociales et humaines.
Bref, en attendant un nouveau gouvernement au fédéral, l'avenir des collèges et universités sera de plus en plus déterminé par le palier provincial et par leurs propres décisions.
Libellés : Canada, Université
2014-05-01
L'heure des richesses naturelles
La Journée du CIRST (Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie) était, d'une part, l'occasion de revoir des collègues et, d'autre part, de parler de théories déterministes (et plus ou moins locales) de la mécanique quantique. Certes, l'humeur était un peu morose, le Père Noël subventionnaire ayant sabré dans le soutien du centre. D'où l'observation répétée que le Canada, ainsi que le Québec, misait de plus en plus sur le développement des ressources naturelles (autrefois appelées des « richesses naturelles » au Québec) et de moins en moins sur la recherche et le développement, d'où découle une minoration de l'intérêt pour les sciences et la technologie. Bonjour, sables bitumineux, pétrole de schiste et Plan Nord! Au revoir, industries manufacturières et entreprises de haute technologie!
L'horaire ayant été un peu chamboulé par les événements et mon autobus ayant pris du retard entre Québec et Montréal, je ne suis arrivé qu'à la fin de la présentation de Vincent Larivière sur l'évolution du domaine STS telle que déduite de ses Handbooks. Catherine Beaudry a pris la relève en rapportant les résultats d'un sondage des jeunes scientifiques et chercheurs dans le monde. Même si le nombre de pays considérés était restreint, ses constats méthodologiques suggéraient des pistes de travail ultérieures dignes d'attention. Enfin, Majlinda Zhegu a conclu cet atelier en présentant certains traits saillants de l'économie numérique. Elle a commencé par rappeler que 40% de la population mondiale aurait accès à l'internet et que 16% de cette population disposerait d'un téléphone portable. L'économie numérique ainsi constituée se distinguerait par sa fécondité en innovations, le rythme de ses perfectionnements et l`étendue de ses applications, sans parler de la connectivité qu'elle instaure et de sa tendance à réduire certains coûts jusqu'à les faire disparaître. Mais si l'acquisition de biens distribués en ligne coûte de moins en moins cher, ce n'est pas nécessairement le cas des frais de production. Tandis que l'informatique, les télécommunications et la biotechnologie se retrouvent à l'avant-garde de l'économique numérique, les consommateurs deviennent des co-créateurs (dans le cas des réseaux sociaux, même si ces « co-créateurs » ne captent qu'une petite part des profits qu'ils génèrent — co-créateurs de tous les pays, unissez-vous !), les réseaux ont désormais souvent plus de valeur que les productions matérielles qui leur permettent d'exister et l'alternative compétition-coopération cède le pas à la « co-opétition » (néologisme assez affreux, mais malheureusement typique de la nouvelle économie). Zhegu a conclu en évoquant les secteurs en voie de transformation (l'éducation, la santé, la finance, la gouvernance, l'agriculture et les communications) ainsi que les innovations susceptibles de s'imposer de manière transversale : la datamasse (Big Data), les analyses prédictives, l'intelligence distribuée, le socio-financement et ainsi de suite. Quelque part entre le panégyrique et l'utopie, ce discours sur l'économie numérique inspire surtout des réserves sur les innovations qu'elle porte (l'électricité coûte-t-elle moins cher ? nous déplaçons-nous plus vite ? avons-nous guéri le cancer ? lisons-nous de meilleurs livres ?) et une réflexion sur l'origine de ses bénéfices. En définitive, l'économie numérique n'est-elle si lucrative que parce qu'elle a converti en marchandise des activités autrefois portées par d'autres médiats et d'autres technologies (lecture, musique, écriture) quand elles n'échappaient pas carrément au monde du commerce (le bavardage, le visionnement de photos de famille, voire le commérage) ? Ce qui tendrait à relativiser sa part d'originalité...
L'horaire ayant été un peu chamboulé par les événements et mon autobus ayant pris du retard entre Québec et Montréal, je ne suis arrivé qu'à la fin de la présentation de Vincent Larivière sur l'évolution du domaine STS telle que déduite de ses Handbooks. Catherine Beaudry a pris la relève en rapportant les résultats d'un sondage des jeunes scientifiques et chercheurs dans le monde. Même si le nombre de pays considérés était restreint, ses constats méthodologiques suggéraient des pistes de travail ultérieures dignes d'attention. Enfin, Majlinda Zhegu a conclu cet atelier en présentant certains traits saillants de l'économie numérique. Elle a commencé par rappeler que 40% de la population mondiale aurait accès à l'internet et que 16% de cette population disposerait d'un téléphone portable. L'économie numérique ainsi constituée se distinguerait par sa fécondité en innovations, le rythme de ses perfectionnements et l`étendue de ses applications, sans parler de la connectivité qu'elle instaure et de sa tendance à réduire certains coûts jusqu'à les faire disparaître. Mais si l'acquisition de biens distribués en ligne coûte de moins en moins cher, ce n'est pas nécessairement le cas des frais de production. Tandis que l'informatique, les télécommunications et la biotechnologie se retrouvent à l'avant-garde de l'économique numérique, les consommateurs deviennent des co-créateurs (dans le cas des réseaux sociaux, même si ces « co-créateurs » ne captent qu'une petite part des profits qu'ils génèrent — co-créateurs de tous les pays, unissez-vous !), les réseaux ont désormais souvent plus de valeur que les productions matérielles qui leur permettent d'exister et l'alternative compétition-coopération cède le pas à la « co-opétition » (néologisme assez affreux, mais malheureusement typique de la nouvelle économie). Zhegu a conclu en évoquant les secteurs en voie de transformation (l'éducation, la santé, la finance, la gouvernance, l'agriculture et les communications) ainsi que les innovations susceptibles de s'imposer de manière transversale : la datamasse (Big Data), les analyses prédictives, l'intelligence distribuée, le socio-financement et ainsi de suite. Quelque part entre le panégyrique et l'utopie, ce discours sur l'économie numérique inspire surtout des réserves sur les innovations qu'elle porte (l'électricité coûte-t-elle moins cher ? nous déplaçons-nous plus vite ? avons-nous guéri le cancer ? lisons-nous de meilleurs livres ?) et une réflexion sur l'origine de ses bénéfices. En définitive, l'économie numérique n'est-elle si lucrative que parce qu'elle a converti en marchandise des activités autrefois portées par d'autres médiats et d'autres technologies (lecture, musique, écriture) quand elles n'échappaient pas carrément au monde du commerce (le bavardage, le visionnement de photos de famille, voire le commérage) ? Ce qui tendrait à relativiser sa part d'originalité...
Le second atelier de la journée a porté sur les questions énergétiques. Jorge Niosi et Xue « Snow » Han se sont intéressés au cas de l'énergie solaire en se posant la question de savoir si le rattrapage industriel dans un tel secteur technologique exige l'activité de scientifiques étoiles au sein des firmes à la traîne. Niosi a commencé par rappeler certaines contributions fondamentales à cette problématique, dont l'article de William J. Baumol, S. A. Batey Blackman et E. N. Wolff en 1989 dans Productivity
and American Leadership: The Long view, l'ouvrage Uneven growth between interdependent economies (1993) de Bart Verspagen et l'article « Technological Regimes, Catching-up and Leapfrogging: Findings from the Korean Industries » de Chaisung Lim et Keun Lee en 2001. Dans un monde où les économies les plus pauvres et les plus riches sont loin de converger aussi rapidement que le voudraient les principes économiques, il semble néanmoins acquis que certaines industries spécifiques sont capables de converger d'un pays à l'autre. Dans certains cas, les industries à la traîne rattrapent les plus avancées en passant par les mêmes étapes, mais elles peuvent aussi sauter des étapes ou emprunter des voies inédites. Si certaines théories attribuent un rôle déterminant à des personnages cruciaux (entrepreneurs vedettes ou chercheurs étoiles), Niosi souligne plutôt le rôle incontournable d'un système national d'innovation. Si la Chine et les Tigres asiatiques (Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong, Singapour) ont réussi à rivaliser avec les industries occidentales, c'est grâce à la conjonction d'entreprises, de chercheurs, d'investisseurs (étatiques ou non) et d'une main-d'œuvre industrieuse. La domination chinoise de l'industrie solaire l'entraîne toutefois à relativiser l'importance de la recherche et du développement. Comme c'est plus facile de copier que d'innover, les Chinois ont exploité les brevets occidentaux (surtout étatsuniens) avec quelques années de retard sur ce qui se fait de mieux, mais en offrant des produits de moindre qualité à des prix imbattables. Cette stratégie ne saurait marcher aussi bien avec des industries reposant sur le secret industriel plutôt que l'amélioration continue des techniques au moyen d'innovations brevetées, mais l'avantage chinois en la matière pourrait expliquer à la fois le choix stratégique canadien de miser de plus en plus sur les ressources naturelles et le décrochage canadien en recherche et développement. Bref, si l'avenir du solaire semble prometteur (en mesure de concurrencer les énergies conventionnelles dès 2020), il sera peut-être chinois.
Au passage, une figure affichée à l'écran illustrait la croissance du secteur du solaire aux États-Unis relativement à celui des piles à combustible, le second correspondant aux investissements soutenus par l'administration Bush et se faisant rattraper par le premier à la suite des investissements soutenus par l'administration Obama. L'inextricable imbrication de la technique et de la politique apparaissait assez clairement... Il aurait sans doute été possible d'établir un lien entre le décrochage de la recherche et du développement (au Canada ou ailleurs) et l'essor de l'économie numérique. La circulation de l'information réduirait la valeur ajoutée de la RD, puisque tout se sait et se comprend, et augmenterait la valeur relative des ressources naturelles.
Stéphane Savard s'est intéressé ensuite à la planification par les experts dans le contexte hydro-québécois. Citant le numéro du Bulletin d'histoire politique sur la pensée scientifique et la prise de décision politique, dirigé par Martin Pâquet, Savard note qu'à partir des années soixante, le savoir-faire des experts passe au premier plan de la gestion et de la gouvernance. À l'intérieur du périmètre du ministère des Richesses ou Ressources naturelles, Hydro-Québec est dominé par des économistes et des ingénieurs. Le fonds Michel Bélanger à la BANQ révèle la vogue de la planification au sein du gouvernement québécois à cette époque. Bélanger évoque en 1962 les difficultés de la prévision d'un futur où les variables sont nombreuses, inter-reliées et sujettes à des influences externes. En pratique, la planification prend au moins quatre formes chez Hydro-Québec. Elle est économique quand elle tente de prédire l'évolution de la demande, au risque de se tromper lourdement en ce qui concerne la prévision d'une croissance sans fin de celle-ci. Elle est énergétique quand il s'agit de prédire l'évolution des prix, de l'innovation et de la construction, non sans quelques erreurs aussi. (Les tarifs de Churchill Falls auront-ils été prévus à la baisse parce qu'on prévoyait une baisse des prix de l'électricité en raison de la diffusion du nucléaire.) Elle est technologique quand elle fixe des objectifs à la recherche et au développement : mise sur pied d'une filière nucléaire, mise au point de lignes à très haute tension ou étude des impacts écologiques. Elle est environnementale quand elle cherche à minimiser ces impacts et à aller dans le sens du développement durable.
Yves Gingras complète l'histoire en rappelant les débuts du nucléaire au Québec, dans un contexte où on prédisait un taux de croissance de la demande de l'ordre de 7,8 % par année, avant le choc pétrolier, la dénatalité et les crises économiques. Par souci de symétrie, il importe d'étudier les innovations avortées, comme la centrale Gentilly 1 afin d'incorporer l'incertitude et la possibilité d'erreur dans la planification. Au Canada, le nucléaire civil avait été lancé en 1955 par Énergie atomique du Canada sous la forme du CANDU. Le réacteur expérimental NPD avait démontré le potentiel de cette filière en 1952 et le réacteur de Douglas Point avait amorcé l'adoption par Hydro-Ontario de cette nouvelle source d'énergie. Au Québec, une autre voie est d'abord explorée par les scientifiques et ingénieurs qui construisent Gentilly 1 comme une centrale BLW (à eau bouillante légère, et non à eau lourde). Lorsque la réactivité du cœur s'avère plus élevée que prévu, les autorités envisageront plusieurs solutions de rechange avant d'admettre l'instabilité foncière du système et de se résigner à construire Gentilly 2 selon le modèle CANDU. Alors qu'il avait été question de construire de nombreux réacteurs le long du Saint-Laurent pour satisfaire à la demande appréhendée, ces atermoiements auront suffisamment retardé le développement du nucléaire au Québec pour qu'il soit possible de l'annuler lorsque la crise énergétique rend inutiles ces dizaines de réacteurs envisagés... Gingras en tire une conclusion sur l'intérêt de la flexibilité technologique : les technologies moins lourdes résistent mieux aux contingences historiques. Un réacteur nucléaire devait être terminé ou abandonné, mais il était possible de construire des barrages hydro-électriques de moins grande envergure lorsque la demande s'est effondrée, en attendant de pouvoir revenir à des projets plus ambitieux.
Après la pause, Lyse Roy a évoqué les révoltes étudiantes dans la France médiévale entre 1229 et 1499. En vertu des privilèges accordés aux étudiants et reconnus par le pape, les étudiants disposaient d'un droit de protestation qui prenait la forme d'une cessation des cours (presque d'une... grève) si les autorités civiles (à Paris, par exemple) outrepassaient leur compétence ou abusaient des étudiants. Normalement, les étudiants ne relevaient pas des tribunaux ordinaires, mais de ceux de l'évêque de Paris. Entre 1229 et 1399, il y aura 13 ou 14 suspensions des études en guise de protestation. Ces suspensions sont plus nombreuses encore au XVe siècle, en particulier entre 1440 et 1460 quand on en compte neuf. Dès lors, des monarques successifs — Charles VII, Louis XI et Louis XII — serreront la vis aux étudiants qui auront alors recours à d'autres moyens de pression : la suspension de la prédication dominicale, l'excommunicaion ou des performances théâtrales, voire des processions. Quand Louis XII fait de la cessation de cours un crime de lèse-majesté en 1499, ce sera la fin pour longtemps de ces résistances étudiantes.
Dans un contexte plus récent, Yamina Bettahar a fait l'histoire de la question des étudiants étrangers en France. Dès la fin du XIXe siècle, des étudiants d'Europe centrale ou des Balkans affluent en France, attirés par le prestige de la Sorbonne à Paris, de Polytechnique, de l'École des Mines ou de l'École des Ponts et Chaussées. Avant la Première Guerre mondiale, dans les filières technologiques de certaines facultés de science (à Nancy, Toulouse ou Grenoble), les étudiants étrangers seront plus nombreux que les français. Les étudiants dits « coloniaux » (fils et filles de colonisateurs ou de colonisés) arrivent à l'aube des années quarante et sont de plus en plus nombreux après 1945, d'abord dans le contexte de démarches individuelles soutenues par des familles de notables ou de la classe moyenne, puis dans le cadre d'ententes inter-étatiques et de mesures administratives.
Enfin, Pierre Doray et Nicolas Bastien ont abordé un des grands enjeux du Printemps érable, soit celui de l'accessibilité aux études en cas de hausse des frais de scolarité. Doray a commencé par énumérer les objections entendues à l'époque pour soutenir qu'une hausse des frais n'affecterait par l'accessibilité. D'abord, l'importance d'une hausse était relativisée en soulignant que les frais de scolarité étaient nettement moins élevés au Québec qu'en Ontario, mais que la participation universitaire l'était également. Ensuite, les critiques faisaient état des autres facteurs affectant l'accès à l'université, en particulier l'aisance des familles dont les étudiants sont issus et la qualité de l'enseignement au secondaire ou au collégial. Enfin, compte tenu de la fréquentation de l'université par les plus favorisés, les empêcheurs de grève ont suggéré que ces frais moins élevés représentaient une subvention, ceteris paribus, des plus riches par les plus pauvres.
Doray commence par noter que, si on fait abstraction des étudiants issus de l'immigration dans les universités ontariennes, la fréquentation de celles-ci par les jeunes du cru n'est pas plus élevée qu'au Québec — ce qui révèlerait quand même un intérêt plus grand pour les universités puisque les frais sont plus lourds en Ontario... Afin de répondre à la question du rapport entre l'augmentation des frais et l'accessibilité, Doray et Bastien ont employé des enquêtes de Statistique Canada complétées entre 1995 et 2011 afin d'étudier plusieurs cohortes successives d'étudiants. En tenant compte des étudiants devenus adultes, il était évidemment possible de remonter bien avant 1995. Leur étude intégrait plusieurs variables, dont l'âge, le sexe, la langue, le capital scolaire des parents, les frais de scolarité et une tendance reflétant la massification de l'enseignement supérieur entre 1946 et 2011, de l'ordre de 1% à la hausse par année.
Parmi les conclusions exposées par Doray, j'ai retenu bien entendu l'effet négatif des hausses de frais de scolarité, évaluées à 3% en moins pour chaque tranche de 1000$ de frais en plus — ce qui n'est pas jugé statistiquement significatif par les auteurs, en fait. Cet effet presque nul cache toutefois des évolutions inverses aux deux extrémités de la distribution des étudiants en fonction du capital scolaire de leurs parents. Au Québec comme en Ontario, l'augmentation des frais a un effet négatif sur les étudiants dont les parents n'ont pas fait d'études postsecondaires : ces étudiants sont moins nombreux à s'inscrire. En revanche, cette augmentation a un effet positif sur les étudiants dont les parents ont fait des études postsecondaires. Ces étudiants sont plus nombreux à s'inscrire.
Un facteur qui n'a pas été mentionné toutefois, c'est la conjoncture économique. Souvent, les étudiants s'inscrivent en plus grand nombre à l'université quand l'économie ralentit, pour s'inscrire en plus petit nombre quand l'économie est florissante. Si une augmentation des frais coïncidait avec une reprise économique, une baisse des inscriptions ne serait pas nécessairement attribuable uniquement à l'augmentation.
Le colloque s'est conclu sur cette communication, en attendant l'année suivante.
Au passage, une figure affichée à l'écran illustrait la croissance du secteur du solaire aux États-Unis relativement à celui des piles à combustible, le second correspondant aux investissements soutenus par l'administration Bush et se faisant rattraper par le premier à la suite des investissements soutenus par l'administration Obama. L'inextricable imbrication de la technique et de la politique apparaissait assez clairement... Il aurait sans doute été possible d'établir un lien entre le décrochage de la recherche et du développement (au Canada ou ailleurs) et l'essor de l'économie numérique. La circulation de l'information réduirait la valeur ajoutée de la RD, puisque tout se sait et se comprend, et augmenterait la valeur relative des ressources naturelles.
Stéphane Savard s'est intéressé ensuite à la planification par les experts dans le contexte hydro-québécois. Citant le numéro du Bulletin d'histoire politique sur la pensée scientifique et la prise de décision politique, dirigé par Martin Pâquet, Savard note qu'à partir des années soixante, le savoir-faire des experts passe au premier plan de la gestion et de la gouvernance. À l'intérieur du périmètre du ministère des Richesses ou Ressources naturelles, Hydro-Québec est dominé par des économistes et des ingénieurs. Le fonds Michel Bélanger à la BANQ révèle la vogue de la planification au sein du gouvernement québécois à cette époque. Bélanger évoque en 1962 les difficultés de la prévision d'un futur où les variables sont nombreuses, inter-reliées et sujettes à des influences externes. En pratique, la planification prend au moins quatre formes chez Hydro-Québec. Elle est économique quand elle tente de prédire l'évolution de la demande, au risque de se tromper lourdement en ce qui concerne la prévision d'une croissance sans fin de celle-ci. Elle est énergétique quand il s'agit de prédire l'évolution des prix, de l'innovation et de la construction, non sans quelques erreurs aussi. (Les tarifs de Churchill Falls auront-ils été prévus à la baisse parce qu'on prévoyait une baisse des prix de l'électricité en raison de la diffusion du nucléaire.) Elle est technologique quand elle fixe des objectifs à la recherche et au développement : mise sur pied d'une filière nucléaire, mise au point de lignes à très haute tension ou étude des impacts écologiques. Elle est environnementale quand elle cherche à minimiser ces impacts et à aller dans le sens du développement durable.
Yves Gingras complète l'histoire en rappelant les débuts du nucléaire au Québec, dans un contexte où on prédisait un taux de croissance de la demande de l'ordre de 7,8 % par année, avant le choc pétrolier, la dénatalité et les crises économiques. Par souci de symétrie, il importe d'étudier les innovations avortées, comme la centrale Gentilly 1 afin d'incorporer l'incertitude et la possibilité d'erreur dans la planification. Au Canada, le nucléaire civil avait été lancé en 1955 par Énergie atomique du Canada sous la forme du CANDU. Le réacteur expérimental NPD avait démontré le potentiel de cette filière en 1952 et le réacteur de Douglas Point avait amorcé l'adoption par Hydro-Ontario de cette nouvelle source d'énergie. Au Québec, une autre voie est d'abord explorée par les scientifiques et ingénieurs qui construisent Gentilly 1 comme une centrale BLW (à eau bouillante légère, et non à eau lourde). Lorsque la réactivité du cœur s'avère plus élevée que prévu, les autorités envisageront plusieurs solutions de rechange avant d'admettre l'instabilité foncière du système et de se résigner à construire Gentilly 2 selon le modèle CANDU. Alors qu'il avait été question de construire de nombreux réacteurs le long du Saint-Laurent pour satisfaire à la demande appréhendée, ces atermoiements auront suffisamment retardé le développement du nucléaire au Québec pour qu'il soit possible de l'annuler lorsque la crise énergétique rend inutiles ces dizaines de réacteurs envisagés... Gingras en tire une conclusion sur l'intérêt de la flexibilité technologique : les technologies moins lourdes résistent mieux aux contingences historiques. Un réacteur nucléaire devait être terminé ou abandonné, mais il était possible de construire des barrages hydro-électriques de moins grande envergure lorsque la demande s'est effondrée, en attendant de pouvoir revenir à des projets plus ambitieux.
Après la pause, Lyse Roy a évoqué les révoltes étudiantes dans la France médiévale entre 1229 et 1499. En vertu des privilèges accordés aux étudiants et reconnus par le pape, les étudiants disposaient d'un droit de protestation qui prenait la forme d'une cessation des cours (presque d'une... grève) si les autorités civiles (à Paris, par exemple) outrepassaient leur compétence ou abusaient des étudiants. Normalement, les étudiants ne relevaient pas des tribunaux ordinaires, mais de ceux de l'évêque de Paris. Entre 1229 et 1399, il y aura 13 ou 14 suspensions des études en guise de protestation. Ces suspensions sont plus nombreuses encore au XVe siècle, en particulier entre 1440 et 1460 quand on en compte neuf. Dès lors, des monarques successifs — Charles VII, Louis XI et Louis XII — serreront la vis aux étudiants qui auront alors recours à d'autres moyens de pression : la suspension de la prédication dominicale, l'excommunicaion ou des performances théâtrales, voire des processions. Quand Louis XII fait de la cessation de cours un crime de lèse-majesté en 1499, ce sera la fin pour longtemps de ces résistances étudiantes.
Dans un contexte plus récent, Yamina Bettahar a fait l'histoire de la question des étudiants étrangers en France. Dès la fin du XIXe siècle, des étudiants d'Europe centrale ou des Balkans affluent en France, attirés par le prestige de la Sorbonne à Paris, de Polytechnique, de l'École des Mines ou de l'École des Ponts et Chaussées. Avant la Première Guerre mondiale, dans les filières technologiques de certaines facultés de science (à Nancy, Toulouse ou Grenoble), les étudiants étrangers seront plus nombreux que les français. Les étudiants dits « coloniaux » (fils et filles de colonisateurs ou de colonisés) arrivent à l'aube des années quarante et sont de plus en plus nombreux après 1945, d'abord dans le contexte de démarches individuelles soutenues par des familles de notables ou de la classe moyenne, puis dans le cadre d'ententes inter-étatiques et de mesures administratives.
Enfin, Pierre Doray et Nicolas Bastien ont abordé un des grands enjeux du Printemps érable, soit celui de l'accessibilité aux études en cas de hausse des frais de scolarité. Doray a commencé par énumérer les objections entendues à l'époque pour soutenir qu'une hausse des frais n'affecterait par l'accessibilité. D'abord, l'importance d'une hausse était relativisée en soulignant que les frais de scolarité étaient nettement moins élevés au Québec qu'en Ontario, mais que la participation universitaire l'était également. Ensuite, les critiques faisaient état des autres facteurs affectant l'accès à l'université, en particulier l'aisance des familles dont les étudiants sont issus et la qualité de l'enseignement au secondaire ou au collégial. Enfin, compte tenu de la fréquentation de l'université par les plus favorisés, les empêcheurs de grève ont suggéré que ces frais moins élevés représentaient une subvention, ceteris paribus, des plus riches par les plus pauvres.
Doray commence par noter que, si on fait abstraction des étudiants issus de l'immigration dans les universités ontariennes, la fréquentation de celles-ci par les jeunes du cru n'est pas plus élevée qu'au Québec — ce qui révèlerait quand même un intérêt plus grand pour les universités puisque les frais sont plus lourds en Ontario... Afin de répondre à la question du rapport entre l'augmentation des frais et l'accessibilité, Doray et Bastien ont employé des enquêtes de Statistique Canada complétées entre 1995 et 2011 afin d'étudier plusieurs cohortes successives d'étudiants. En tenant compte des étudiants devenus adultes, il était évidemment possible de remonter bien avant 1995. Leur étude intégrait plusieurs variables, dont l'âge, le sexe, la langue, le capital scolaire des parents, les frais de scolarité et une tendance reflétant la massification de l'enseignement supérieur entre 1946 et 2011, de l'ordre de 1% à la hausse par année.
Parmi les conclusions exposées par Doray, j'ai retenu bien entendu l'effet négatif des hausses de frais de scolarité, évaluées à 3% en moins pour chaque tranche de 1000$ de frais en plus — ce qui n'est pas jugé statistiquement significatif par les auteurs, en fait. Cet effet presque nul cache toutefois des évolutions inverses aux deux extrémités de la distribution des étudiants en fonction du capital scolaire de leurs parents. Au Québec comme en Ontario, l'augmentation des frais a un effet négatif sur les étudiants dont les parents n'ont pas fait d'études postsecondaires : ces étudiants sont moins nombreux à s'inscrire. En revanche, cette augmentation a un effet positif sur les étudiants dont les parents ont fait des études postsecondaires. Ces étudiants sont plus nombreux à s'inscrire.
Un facteur qui n'a pas été mentionné toutefois, c'est la conjoncture économique. Souvent, les étudiants s'inscrivent en plus grand nombre à l'université quand l'économie ralentit, pour s'inscrire en plus petit nombre quand l'économie est florissante. Si une augmentation des frais coïncidait avec une reprise économique, une baisse des inscriptions ne serait pas nécessairement attribuable uniquement à l'augmentation.
Le colloque s'est conclu sur cette communication, en attendant l'année suivante.
Libellés : Sciences, Université
2012-04-13
De Valenciennes à Cluj
J'ai découvert cette semaine l'existence de Phantasma : le Centre de recherches sur l'imaginaire de l'Université Babeş-Bolyai de Cluj en Roumanie. La description est encore plus belle en roumain : Centrul de Cercetare a Imaginarului. Il publie aussi une revue, Caietele Echinox depuis 2001. En 2009, le volume 17 a fait la recension d'un numéro spécial (le quarantième) de la revue Lez Valenciennes, publiée par les Presses universitaires de Valenciennes. Le dossier, intitulé « Les Contemporains de Jules Verne. Aux frontières de la légitimation littéraire », avait été établi par Daniel Compère et Arnaud Huftier. Il incluait une nouvelle mouture de mon article, « Les enfants de Jules Verne au Canada : la génération étouffée », et Radu Toderici signale (.PDF) dans sa recension parue dans Caietele Echinox une « recherche impressionnante des imitateurs canadiens de Jules Verne ».
Comme j'ai tout juste appris la publication de mon article, cela s'ajoute pour moi à la parution prochaine aux États-Unis de ma traduction inédite de Jules Verne. Et il est désormais question d'un autre projet dont je parlerai prochainement s'il se confirme...
Comme j'ai tout juste appris la publication de mon article, cela s'ajoute pour moi à la parution prochaine aux États-Unis de ma traduction inédite de Jules Verne. Et il est désormais question d'un autre projet dont je parlerai prochainement s'il se confirme...
Libellés : Livres, Université
2012-03-22
Ce qui serait une juste part
Les jeunes sont bêtes. Au sens propre. C'est pourquoi ils doivent aller à l'école, afin de devenir des humains dignes de ce nom. Cette vérité ancienne, qui affirme que l'humanité ne s'acquiert pas sans avoir pratiqué un peu les humanités, c'est-à-dire les multiples formes et expériences de l'existence humaine depuis la nuit des temps, est dédaignée par ceux qui méprisent les études et les étudiants.
Certes, les étudiants québécois qui protestent aujourd'hui au nom de l'accessibilité sont bêtes. Ils prêtent un peu trop facilement le flanc à la critique, car ils ne peuvent prétendre être à ce point plus pauvres que les étudiants des autres provinces qui paient plus en frais de scolarité — et certains étudiants québécois démontrent quotidiennement, à force de rouler en auto, de sortir dans les bars et d'étaler un attirail électronique prétendument essentiel, qu'ils sont loin d'accorder nécessairement la priorité aux études quand vient le temps de dépenser ce qu'ils gagnent en travaillant. De plus, le rapport entre la fréquentation universitaire et le montant des frais de scolarité est loin d'être clair, alors qu'il est plus clair que les origines familiales comptent pour beaucoup dans la trajectoire scolaire avant même d'arriver à l'université et que le dédain populaire relatif pour les études universitaires au Québec pèse encore. (Soit dit en passant, on ne peut rien conclure du sondage de Léger Marketing présenté dans ce document (.PDF), puisqu'il amalgame les répondants qui considèrent Extrêmement important et Assez important de fréquenter l'université.)
Cependant, devenir humain n'est jamais insignifiant. Posons donc qu'il importe de fréquenter l'université et qu'il faut financer cette fréquentation. Mais qui va la financer?
Qu'est-ce qui serait une juste part étudiante du financement universitaire, pour reprendre le langage du gouvernement québécois ? La question est complexe. Premièrement, cette part ne saurait être de 100% puisque les universités ont plusieurs missions, dont certaines ne concernent que très lointainement l'enseignement et que les étudiants n'ont pas à subventionner. Deuxièmement, cette part pourrait difficilement être nulle puisque les étudiants retirent des bénéfices concrets, en moyenne, de leur passage à l'université et qu'ils ne reversent pas l'entièreté de ces gains à l'ensemble de la population qui financerait alors leur éducation. Par conséquent, il semble juste que les étudiants paient leur quote-part.
Le gouvernement considère que cette juste part correspond au niveau des frais payés en 1968, compte tenu de l'inflation (voir le diagramme). Mais il n'a pas vraiment justifié en quoi les frais de 1968 représenteraient le montant optimal.
En revanche, le gouvernement Charest a fait de ce montant (indexé) un plafond, qui serait rejoint en 2016 et qui serait le nouveau standard des frais universitaires au Québec. Ce montant pourrait-il être encore plus élevé si on suppose que l'économie a augmenté plus que l'inflation depuis 1968 ? Toutefois, la capacité de payer de la plupart des Québécois n'a pas nécessairement augmenté depuis 1968... Selon cette étude (.PDF), de 1976 à 2006, 80% de la population du Québec a pu empocher des gains de revenu disponible variant entre -10% et un peu plus de 5%. (Le 10% de la population qui est la plus riche a fait mieux.) Sur une période de trente ans, c'est peu et il est permis de supposer que la situation ne s'est pas améliorée depuis 2008. Par conséquent, il semble peu probable que la capacité de payer ait beaucoup augmenté par rapport au début des années soixante-dix — sauf celle des plus riches qui, de toutes façons, pouvaient se permettre de payer des frais universitaires plus élevés...
Comme je l'ai fait remarquer précédemment, tous les étudiants arrivés à l'université au Québec depuis 1968 ont payé moins que le seuil retenu par le gouvernement. Du point de vue de l'équité entre les générations, vouloir revenir à ce seuil maintenant représente donc une injustice.
Peut-on chiffrer cette injustice ? Le diagramme du gouvernement du Québec illustre l'écart variable entre les frais chaque année depuis 1968 et les frais de 1968 indexés en fonction de l'inflation. Si on fait la somme des différences, on détermine alors qu'en moyenne, les étudiants québécois de 1968 à 2011 ont bénéficié d'une économie annuelle de 938 $ par rapport au standard de 1968. C'est cette économie moyenne que la hausse de 1625 $ veut faire disparaître. D'ailleurs, ce chiffre n'est pas fidèle puisqu'il résulte de la moyenne des montants d'années différentes. Il faut rapporter ces montants à un étalon pour déterminer qu'en fait, les étudiants québécois depuis 1968 ont bénéficié d'une économie moyenne de 1507 $ environ en dollars de 2011. Certaines années, l'économie a été plus grande et d'autres moins. La figure ci-dessous montre que ce rabais a été plus élevé que la moyenne entre 1977 et 1991, puis entre 2002 et 2008. Les boomers tardifs (1958-1966) ont été particulièrement privilégiés, puis le gros de la génération X a goûté à la décroissance jusqu'à ce que les enfants des boomers arrivent à l'université et profitent des fruits du nouveau gel.
Quoi qu'il en soit, cette observation suggère que la juste part des étudiants d'aujourd'hui et de demain consisterait en des frais universitaires fixés à 1500 $ environ en-deçà du standard retenu par le gouvernement. Assez curieusement, il s'agit à peu de choses près du niveau actuel, ce qui me fait penser que la hausse précédente des frais universitaires visait peut-être consciemment à retrouver ce niveau.
Du coup, en adoptant (comme le gouvernement) l'horizon de 2016-2017 et en supposant un taux d'inflation de 2%, il est aisé de calculer qu'il suffirait de hausses d'à peu près 3 dollars par année pour y arriver. Soit cent fois moins que la hausse prévue ! Après 2016-2017, en indexant les frais universitaires à l'inflation, on maintiendrait l'écart moyen des quarante dernières années entre les frais payés et les frais de 1968. Dans la figure ci-dessous, on mesure bien la différence entre les deux scénarios. L'augmentation voulue par le gouvernement Charest hisserait les frais à hauteur de ceux de 1968 tandis qu'un scénario plus équitable observerait un quasi-gel suivi d'une montée graduelle après 2016-2017.
Une dernière remarque : dans le cadre du plan de financement des universités du gouvernement Charest, la hausse des frais étudiants représente à peu près le tiers de l'argent neuf alors que cette proportion est à peu près le double de la part des frais étudiants dans le budget de fonctionnement des universités. Et si, comme je suis prêt à le prédire, les universités et les particuliers n'arrivent pas à fournir les fonds prévus, la part étudiante représenterait jusqu'à 40% de l'argent neuf. C'est nettement exagéré. En revanche, le gouvernement Charest aurait pu soutenir que des hausses reflétant la part étudiante dans le budget de fonctionnement des universités aurait été équitables. Un calcul rapide suggère que le tiers environ de la hausse actuelle aurait été défendable sur cette base, même si une telle hausse aurait été quand même inéquitable.
Certes, les étudiants québécois qui protestent aujourd'hui au nom de l'accessibilité sont bêtes. Ils prêtent un peu trop facilement le flanc à la critique, car ils ne peuvent prétendre être à ce point plus pauvres que les étudiants des autres provinces qui paient plus en frais de scolarité — et certains étudiants québécois démontrent quotidiennement, à force de rouler en auto, de sortir dans les bars et d'étaler un attirail électronique prétendument essentiel, qu'ils sont loin d'accorder nécessairement la priorité aux études quand vient le temps de dépenser ce qu'ils gagnent en travaillant. De plus, le rapport entre la fréquentation universitaire et le montant des frais de scolarité est loin d'être clair, alors qu'il est plus clair que les origines familiales comptent pour beaucoup dans la trajectoire scolaire avant même d'arriver à l'université et que le dédain populaire relatif pour les études universitaires au Québec pèse encore. (Soit dit en passant, on ne peut rien conclure du sondage de Léger Marketing présenté dans ce document (.PDF), puisqu'il amalgame les répondants qui considèrent Extrêmement important et Assez important de fréquenter l'université.)
Cependant, devenir humain n'est jamais insignifiant. Posons donc qu'il importe de fréquenter l'université et qu'il faut financer cette fréquentation. Mais qui va la financer?
Qu'est-ce qui serait une juste part étudiante du financement universitaire, pour reprendre le langage du gouvernement québécois ? La question est complexe. Premièrement, cette part ne saurait être de 100% puisque les universités ont plusieurs missions, dont certaines ne concernent que très lointainement l'enseignement et que les étudiants n'ont pas à subventionner. Deuxièmement, cette part pourrait difficilement être nulle puisque les étudiants retirent des bénéfices concrets, en moyenne, de leur passage à l'université et qu'ils ne reversent pas l'entièreté de ces gains à l'ensemble de la population qui financerait alors leur éducation. Par conséquent, il semble juste que les étudiants paient leur quote-part.
Le gouvernement considère que cette juste part correspond au niveau des frais payés en 1968, compte tenu de l'inflation (voir le diagramme). Mais il n'a pas vraiment justifié en quoi les frais de 1968 représenteraient le montant optimal.
En revanche, le gouvernement Charest a fait de ce montant (indexé) un plafond, qui serait rejoint en 2016 et qui serait le nouveau standard des frais universitaires au Québec. Ce montant pourrait-il être encore plus élevé si on suppose que l'économie a augmenté plus que l'inflation depuis 1968 ? Toutefois, la capacité de payer de la plupart des Québécois n'a pas nécessairement augmenté depuis 1968... Selon cette étude (.PDF), de 1976 à 2006, 80% de la population du Québec a pu empocher des gains de revenu disponible variant entre -10% et un peu plus de 5%. (Le 10% de la population qui est la plus riche a fait mieux.) Sur une période de trente ans, c'est peu et il est permis de supposer que la situation ne s'est pas améliorée depuis 2008. Par conséquent, il semble peu probable que la capacité de payer ait beaucoup augmenté par rapport au début des années soixante-dix — sauf celle des plus riches qui, de toutes façons, pouvaient se permettre de payer des frais universitaires plus élevés...
Comme je l'ai fait remarquer précédemment, tous les étudiants arrivés à l'université au Québec depuis 1968 ont payé moins que le seuil retenu par le gouvernement. Du point de vue de l'équité entre les générations, vouloir revenir à ce seuil maintenant représente donc une injustice.
Peut-on chiffrer cette injustice ? Le diagramme du gouvernement du Québec illustre l'écart variable entre les frais chaque année depuis 1968 et les frais de 1968 indexés en fonction de l'inflation. Si on fait la somme des différences, on détermine alors qu'en moyenne, les étudiants québécois de 1968 à 2011 ont bénéficié d'une économie annuelle de 938 $ par rapport au standard de 1968. C'est cette économie moyenne que la hausse de 1625 $ veut faire disparaître. D'ailleurs, ce chiffre n'est pas fidèle puisqu'il résulte de la moyenne des montants d'années différentes. Il faut rapporter ces montants à un étalon pour déterminer qu'en fait, les étudiants québécois depuis 1968 ont bénéficié d'une économie moyenne de 1507 $ environ en dollars de 2011. Certaines années, l'économie a été plus grande et d'autres moins. La figure ci-dessous montre que ce rabais a été plus élevé que la moyenne entre 1977 et 1991, puis entre 2002 et 2008. Les boomers tardifs (1958-1966) ont été particulièrement privilégiés, puis le gros de la génération X a goûté à la décroissance jusqu'à ce que les enfants des boomers arrivent à l'université et profitent des fruits du nouveau gel.
Quoi qu'il en soit, cette observation suggère que la juste part des étudiants d'aujourd'hui et de demain consisterait en des frais universitaires fixés à 1500 $ environ en-deçà du standard retenu par le gouvernement. Assez curieusement, il s'agit à peu de choses près du niveau actuel, ce qui me fait penser que la hausse précédente des frais universitaires visait peut-être consciemment à retrouver ce niveau.Du coup, en adoptant (comme le gouvernement) l'horizon de 2016-2017 et en supposant un taux d'inflation de 2%, il est aisé de calculer qu'il suffirait de hausses d'à peu près 3 dollars par année pour y arriver. Soit cent fois moins que la hausse prévue ! Après 2016-2017, en indexant les frais universitaires à l'inflation, on maintiendrait l'écart moyen des quarante dernières années entre les frais payés et les frais de 1968. Dans la figure ci-dessous, on mesure bien la différence entre les deux scénarios. L'augmentation voulue par le gouvernement Charest hisserait les frais à hauteur de ceux de 1968 tandis qu'un scénario plus équitable observerait un quasi-gel suivi d'une montée graduelle après 2016-2017.
Une dernière remarque : dans le cadre du plan de financement des universités du gouvernement Charest, la hausse des frais étudiants représente à peu près le tiers de l'argent neuf alors que cette proportion est à peu près le double de la part des frais étudiants dans le budget de fonctionnement des universités. Et si, comme je suis prêt à le prédire, les universités et les particuliers n'arrivent pas à fournir les fonds prévus, la part étudiante représenterait jusqu'à 40% de l'argent neuf. C'est nettement exagéré. En revanche, le gouvernement Charest aurait pu soutenir que des hausses reflétant la part étudiante dans le budget de fonctionnement des universités aurait été équitables. Un calcul rapide suggère que le tiers environ de la hausse actuelle aurait été défendable sur cette base, même si une telle hausse aurait été quand même inéquitable.Libellés : Québec, Université
2012-03-18
Carré rouge
Faut-il faire payer les étudiants ?
C'est le débat qui fait rage en ce moment au Québec. Les hausses cumulatives des frais de scolarité universitaires vont augmenter de près de 75% sur cinq ans les frais payés par les étudiants.
Comment le gouvernement arrive-t-il à les justifier? En gros, il soutient que la contribution étudiante au fonctionnement des universités passera de 12,7% à 16,9% de 2008-2009 à 2016-2017 alors que ce pourcentage était de 26,4% en 1964-1965 ; qu'en 2016-2017, les frais ne feront que rejoindre les frais de 1968 compte tenu de l'inflation ; qu'en 2016-2017, les frais resteront plus bas que dans sept des autres provinces en 2009-2010 ; et que l'endettement étudiant est plus bas qu'ailleurs au Canada grâce à des bourses plus généreuses, à des frais plus bas et au raccourcissement des études rendu possible par l'existence des cégeps. Pour ce qui de l'amélioration des universités, le gouvernement soutient qu'il investira d'ici 2016-2017 de l'argent neuf représentant 144% des fonds obtenus grâce à la hausse des frais de scolarité tout en comptant sur les universités pour apporter de l'argent neuf représentant 62% des fonds générés par la hausse. Ceci doit financer un plan d'amélioration du positionnement concurrentiel des universités (20%), de leur administration (15%) et de l'enseignement-recherche (65%) — ce dernier poste devant couvrir (pour environ 50% du total) une amélioration de l'infrastructure pour l'enseignement et de l'encadrement des étudiants par des profs réguliers.
Or, si les étudiants sont moins endettés, c'est parce que les frais sont plus bas, mais si les frais montent, l'endettement risque de monter aussi... Or, on peut discuter de la validité de 1968 : si les frais ne rejoindront ce seuil qu'en 2016, cela signifie que tous les étudiants québécois entre 1968 et 2015 auront payé moins cher pour aller à l'université, compte tenu de l'inflation, que les étudiants d'après 2016-2017. Or, on peut calculer que le pouvoir d'achat du Québécois moyen est plus petit que celui de l'Ontarien moyen, la différence représentant plus de 4000 $ ; par conséquent, on ne peut pas comparer les frais de scolarité dans chaque province sans tenir compte du pouvoir d'achat. (En revanche, cette même source note que le pouvoir d'achat des Québécois les plus pauvres est sans doute équivalent à celui des Ontariens les plus pauvres, ce qui suggère que, comparativement, une hausse des frais de scolarité découragerait — ceteris paribus — plus particulièrement les classes moyennes et les riches que les pauvres.) Or, il est permis de douter que les universités arriveront à recueillir plus de fonds (les contribuables québécois accepteront-ils de donner plus? les étudiants accepteront-ils de payer plus de fonds afférents? les inventions des universitaires québécois seront-elles tout d'un coup plus payantes?). Or, sans l'apport des universités (comptant pour 20% de l'argent neuf), le gouvernement donnera-t-il tout ce qu'il a promis — et que privilégiera-t-il si le plan n'est financé qu'en partie ?
Bref, certains des arguments du gouvernement Charest ne sont ni pertinents ni convaincants ni même crédibles parfois dans la mesure où ils évitent souvent le fond de la question.
Tout d'abord, les universités méritent-elles d'être mieux financées ? Le fiasco immobilier de l'UQÀM n'est pas seulement un exemple de dépenses malavisées, mais il témoignait aussi d'un échec flagrant de la gouvernance des universités québécoises. L'assemblée des gouverneurs de l'Université du Québec a donné son accord plus ou moins les yeux fermés. Qui fait partie (actuellement) de cette assemblée? Selon cette page, on parle : (a) du président de l'Université; (b) du recteur de chaque université constituante; (c) d'au plus quatre personnes nommées par le gouvernement, sur la recommandation du ministre, parmi les directeurs généraux des instituts de recherche et des écoles supérieures; (d) de cinq personnes nommées par le gouvernement dont trois membres du corps professoral des universités constituantes, des écoles supérieures et des instituts de recherche et deux étudiants de ces universités, écoles et instituts ; (e) de sept personnes nommées par le gouvernement, sur la recommandation du ministre, après consultation des groupes les plus représentatifs des milieux sociaux, culturels, des affaires et du travail; et (f) d'une personne provenant du milieu de l'enseignement collégial, nommée par le gouvernement, sur la recommandation du ministre.
Une véritable imputabilité aurait sans doute exigé qu'on poursuive non seulement les dirigeants de l'UQÀM pour leur gestion défaillante mais qu'on limoge aussi en bloc tous les membres des conseils ayant manqué de diligence dans l'exécution de leurs fonctions. On peut soupçonner que la future gouvernance des universités en aurait été plus améliorée qu'avec le changement de la composition de leurs conseils d'administration voulu par le gouvernement actuel. Mais cela n'a pas été fait et la prodigalité des administrateurs universitaires québécois continue à s'étaler sur les premières pages des journaux.
Si on veut responsabiliser les étudiants en haussant leurs frais, cela ne signifie-t-il pas qu'on va déresponsabiliser les universités en leur donnant plus d'argent ? La multiplication des campus satellites a démontré que les universités dépensent déjà allègrement en tenant uniquement compte de leurs propres intérêts, et non de ceux des contribuables québécois. Tiens, un exemple... L'UQTR a mis sur pied une antenne dans la ville de Québec, par exemple, pour offrir un baccalauréat en psychoéducation puisque le programme n'était pas offert dans la région. Cette décision se défendait, mais, depuis l'automne 2010, l'Université Laval offre son propre baccalauréat en psychoéducation pour attirer les étudiants qui s'inscrivaient autrefois à l'UQTR. Soyons clair : cette duplication de l'offre sur un même territoire, c'est l'argent des contribuables qu'on jette par les fenêtres.
On pourrait parler aussi du sous-financement des bibliothèques universitaires québécoises, qui sont rarement aussi bien montées qu'en Ontario ou qui offrent rarement des heures d'ouverture comparables à celles des meilleures universités — parce que les universités québécoises donnent la priorité à autre chose. Ou bien, on pourrait évoquer la sous-utilisation des locaux universitaires. En Ontario, les universités offrent beaucoup plus de cours d'été (et le climat n'est pas plus frais l'été en Ontario) et les locaux pourvus de consoles multimédia à l'Université d'Ottawa sont souvent occupés de 8 h du matin à 22 h durant les trimestres d'automne et d'hiver. En va-t-il de même dans les universités québécoises ? J'attends de voir des chiffres, mais qui déambule au hasard dans une université québécoise, un après-midi de semaine d'automne, un vendredi d'hiver ou une journée d'été, a fréquemment l'impression d'errer dans un vaste désert...
Une autre question cruciale, c'est de savoir si cette hausse des frais est susceptible d'améliorer la fréquentation universitaire. Dans une certaine mesure, les chiffres sont ambigus. D'une part, on peut soutenir que les frais de scolarité réduits au Québec sont associés à de plus bas taux de fréquentation qu'en Ontario, de 1971 à aujourd'hui. D'autre part, on peut faire observer que ces frais réduits ont permis une hausse de la fréquentation et un rattrapage du Québec relativement à l'ensemble du Canada.
En effet, jusqu'en 2001, la fréquentation universitaire au Québec est restée plus basse qu'en Ontario malgré des frais de scolarité plus bas. Pour la population des 20-24 ans, voici les taux de fréquentation scolaire/universitaire :
Année — Québec — Ontario — Canada
1971 — 16,5 % — 20,2 % — 18,0 %
1981 — 18,4 % — 22,3 % — 18,6 %
1991 — 32,4 % — 36,5 % — 32,4 %
2001 — 41,4 % — 43,5 % — 39,6 %
Jusqu'en 2001, le Québec rattrape et dépasse les taux de fréquentation dans l'ensemble du Canada, mais il demeure à la traîne de l'Ontario. Les données de 2011 ne sont pas encore disponibles, et celles de 2006 ne permettent pas de distinguer les élèves du secondaires, les inscrits des cégeps et les étudiants universitaires. Néanmoins, la tendance reste pareille. Le Québec affiche un taux de fréquentation de 68,9% pour les 15-24 ans, l'Ontario de 70,1% et le Canada dans son ensemble de 66,9%. Quand on parle du reste du Canada, il convient de se rappeler que, dans les provinces plus riches dominées par l'extraction des matières premières, la fréquentation universitaire est moins intéressante que le marché du travail, ce qui pousse les chiffres à la baisse. Le Québec a tendance à se comparer à l'Ontario en partant du principe que leurs économies sont semblables, mais il faudrait sans doute comparer plus exactement l'attrait du secteur primaire dans chaque province.
De manière plus précise, une étude de 2005 a permis de préciser le taux de fréquentation universitaire des jeunes de 24-26 ans, tous cycles confondus. La moyenne canadienne était de 40% et le classement des provinces était comme suit :
Terre-Neuve et Labrador — 48%
Nouvelle-Écosse — 47%
Manitoba, Saskatchewan — 44%
Ontario, Île du Prince-Édouard — 43 %
Nouveau-Brunswick — 41%
Québec, Colombie-Britannique — 38%
Alberta — 34%
Bref, pour ce groupe d'âge en 2005, le Québec restait à la traîne de la moyenne canadienne et de l'Ontario.
Toutefois, la fréquentation n'est pas tout. Selon cet article, le taux de diplomation en 2006, « tous cycles confondus, était de 21,4 % au Québec, contre 22,6 % au Canada et 24,7 % en Ontario ». Dans quelle mesure des frais de scolarité relativement bas encouragent-ils les étudiants à entamer des études sans la détermination nécessaire pour les compléter ?
C'est toute la question de l'accessibilité qu'il faut soulever. Et de l'équité inter-générationnelle.
En ce qui concerne l'accessibilité, tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est possible mais sans doute peu probable dans l'immédiat qu'une hausse des frais pousse plus de jeunes québécois à fréquenter l'université en donnant plus de valeur à une éducation universitaire, mais ceux qu'une hausse (relativement modeste dans le cadre d'un budget étudiant) risque le plus de décourager sont précisément les étudiants de première génération qui surestiment déjà les coûts et sous-estiment les avantages d'une éducation universitaire.
En ce qui concerne l'équité entre les générations, examinons de nouveau la courbe des frais de scolarité au Québec.
Ceux-ci ont été gelés de 1968 à 1989, de sorte que les baby-boomers (nés de 1946 à 1966) ont pu bénéficier de frais réduits. Dès leur départ, les frais ont commencé à remonter, et beaucoup plus raidement que ce que le gouvernement propose actuellement, de sorte que la génération X a goûté à des frais d'étude plus proches des niveaux de 1968 qu'ils ne l'avaient été depuis la fin des années soixante-dix. Puis, ils ont été gelés de nouveau, juste à temps pour accueillir les premiers enfants des baby-boomers au milieu des années quatre-vingt-dix. Maintenant que la génération des enfants de boomers est sur le point de quitter l'université vers 2016, les frais de scolarité remonteront au niveau de 1968... Si l'accessibilité aux études est une question d'équité entre les classes sociales, celle du montant comparatif des frais est une question d'équité entre les générations. Si trois générations ont pu bénéficier de frais inférieurs à ceux de 1968, pourquoi la génération post-2016 devrait-elle payer plus ?
La réponse est en partie politique. Les jeunes ne votent pas ou peu. Qui ne dit mot consent. Les baby-boomers votent. Ils font payer les autres. Pour leur éducation et pour leurs pensions. Le même budget Bachand établira sans doute un nouveau plan d'épargne-retraite destiné à entrer en vigueur vers 2013, de sorte qu'il ne profitera sans doute qu'aux travailleurs qui prendront leur retraite vers 2023 — alors que la plupart des baby-boomers auront déjà pris leur retraite (âge moyen actuel de la retraite au Québec : entre 60 et 61 ans). Ceux-ci auront profité de pensions à prestations déterminées et de paiements financés par l'assiette fiscale de tous, mais leurs successeurs auront à payer pour les boomers, à renflouer la caisse de la RRQ (dont les revenus s'épuiseront vers 2025, tiens, ce qui obligera l'État à écorner le capital ou augmenter les cotisations...) et à payer plus pour préparer leur propre retraite. Selon le principe des vases communicants, il est permis de se demander dans quelle mesure la hausse des frais de scolarité doit aussi financer les trous à venir.
En guise de conclusion, il ne demeure qu'une question fondamentale : existe-t-il d'autres solutions qu'une hausse des frais de scolarité ?
Tout d'abord, pour améliorer la gestion des universités, il faudrait sans doute une instance de coordination centralisée. Une pour toutes les universités francophones et une pour toutes les universités anglophones. Un tel organisme serait chargé d'éviter les duplications et les chevauchements qui gaspille l'argent des contribuables — et des étudiants. Ajoutons que cet organisme aurait peut-être le poids et la poigne qu'il faudrait pour négocier avec les ordres professionnels qui alourdissent parfois les exigences pour l'exercice d'une profession en faisant payer la note aux étudiants, aux universités et au public — afin de pouvoir pratiquer ce qui ressemble fort à un contingentement et un corporatisme à peine déguisés.
Ensuite, pour améliorer l'accessibilité, on pourrait instaurer la gratuité de la première année d'études universitaires afin d'encourager les étudiants de première génération et les plus pauvres à tenter leur chance. On exige beaucoup des étudiants qui commencent leurs études : à la fois s'adapter à un nouveau mode de fonctionnement, changer de ville dans plus d'un cas, apprendre à vivre de manière autonome pour la première fois et se dénicher un travail payant pour financer leurs études en plus de solliciter les aides de l'État. En supprimant les frais la première année, on faciliterait cette adaptation (en augmentant la persévérance espérée par le gouvernement) tout en réduisant les coûts de l'expérience pour les jeunes qui ne sont pas certains que l'université leur conviendra. Au besoin, on pourrait augmenter les frais des années subséquentes. Dans le même ordre d'idées, il faudrait examiner de plus près les possibilités d'aide au logement pour les étudiants provenant de régions où il n'existe pas d'université offrant le programme les intéressant.
Pour ce qui est de favoriser la mobilité sociale, une hausse des frais ne facilitera pas l'accès aux études. On ne peut pas nécessairement affirmer grand-chose de plus, mais si on voulait à la fois encourager la mobilité sociale et augmenter l'attrait des études universitaires, on devrait songer à des frais différenciés selon les programmes. Certains programmes coûtent plus cher (la médecine ou le génie, par exemple) et on suggère parfois de faire payer plus aux étudiants. Pourtant, nous avons besoin de médecins et d'ingénieurs, voire d'avocats et de notaires, qui paieront sans doute des impôts plus élevés afin de financer les universités. Et ce sont des professions où une meilleure représentativité sociale ne serait pas mauvaise... Par conséquent, a contrario de l'idée reçue, je proposerais qu'on baisse les frais de scolarité de génie, de médecine, de droit et de sciences. (De sorte que les étudiants issus de milieux modestes auraient plus de chances d'accéder à des emplois bien payés. Résultat : plus de mobilité sociale.) Et qu'on hausse pour compenser les frais des programmes des arts et sciences humaines, dont les diplômés seront toujours assez nombreux pour alimenter les écoles, cégeps et universités en personnel. Il s'agit d'une proposition modeste qui a pour but de relancer le débat sans nécessairement affirmer que c'est la seule solution possible.
C'est le débat qui fait rage en ce moment au Québec. Les hausses cumulatives des frais de scolarité universitaires vont augmenter de près de 75% sur cinq ans les frais payés par les étudiants.
Comment le gouvernement arrive-t-il à les justifier? En gros, il soutient que la contribution étudiante au fonctionnement des universités passera de 12,7% à 16,9% de 2008-2009 à 2016-2017 alors que ce pourcentage était de 26,4% en 1964-1965 ; qu'en 2016-2017, les frais ne feront que rejoindre les frais de 1968 compte tenu de l'inflation ; qu'en 2016-2017, les frais resteront plus bas que dans sept des autres provinces en 2009-2010 ; et que l'endettement étudiant est plus bas qu'ailleurs au Canada grâce à des bourses plus généreuses, à des frais plus bas et au raccourcissement des études rendu possible par l'existence des cégeps. Pour ce qui de l'amélioration des universités, le gouvernement soutient qu'il investira d'ici 2016-2017 de l'argent neuf représentant 144% des fonds obtenus grâce à la hausse des frais de scolarité tout en comptant sur les universités pour apporter de l'argent neuf représentant 62% des fonds générés par la hausse. Ceci doit financer un plan d'amélioration du positionnement concurrentiel des universités (20%), de leur administration (15%) et de l'enseignement-recherche (65%) — ce dernier poste devant couvrir (pour environ 50% du total) une amélioration de l'infrastructure pour l'enseignement et de l'encadrement des étudiants par des profs réguliers.
Or, si les étudiants sont moins endettés, c'est parce que les frais sont plus bas, mais si les frais montent, l'endettement risque de monter aussi... Or, on peut discuter de la validité de 1968 : si les frais ne rejoindront ce seuil qu'en 2016, cela signifie que tous les étudiants québécois entre 1968 et 2015 auront payé moins cher pour aller à l'université, compte tenu de l'inflation, que les étudiants d'après 2016-2017. Or, on peut calculer que le pouvoir d'achat du Québécois moyen est plus petit que celui de l'Ontarien moyen, la différence représentant plus de 4000 $ ; par conséquent, on ne peut pas comparer les frais de scolarité dans chaque province sans tenir compte du pouvoir d'achat. (En revanche, cette même source note que le pouvoir d'achat des Québécois les plus pauvres est sans doute équivalent à celui des Ontariens les plus pauvres, ce qui suggère que, comparativement, une hausse des frais de scolarité découragerait — ceteris paribus — plus particulièrement les classes moyennes et les riches que les pauvres.) Or, il est permis de douter que les universités arriveront à recueillir plus de fonds (les contribuables québécois accepteront-ils de donner plus? les étudiants accepteront-ils de payer plus de fonds afférents? les inventions des universitaires québécois seront-elles tout d'un coup plus payantes?). Or, sans l'apport des universités (comptant pour 20% de l'argent neuf), le gouvernement donnera-t-il tout ce qu'il a promis — et que privilégiera-t-il si le plan n'est financé qu'en partie ?
Bref, certains des arguments du gouvernement Charest ne sont ni pertinents ni convaincants ni même crédibles parfois dans la mesure où ils évitent souvent le fond de la question.
Tout d'abord, les universités méritent-elles d'être mieux financées ? Le fiasco immobilier de l'UQÀM n'est pas seulement un exemple de dépenses malavisées, mais il témoignait aussi d'un échec flagrant de la gouvernance des universités québécoises. L'assemblée des gouverneurs de l'Université du Québec a donné son accord plus ou moins les yeux fermés. Qui fait partie (actuellement) de cette assemblée? Selon cette page, on parle : (a) du président de l'Université; (b) du recteur de chaque université constituante; (c) d'au plus quatre personnes nommées par le gouvernement, sur la recommandation du ministre, parmi les directeurs généraux des instituts de recherche et des écoles supérieures; (d) de cinq personnes nommées par le gouvernement dont trois membres du corps professoral des universités constituantes, des écoles supérieures et des instituts de recherche et deux étudiants de ces universités, écoles et instituts ; (e) de sept personnes nommées par le gouvernement, sur la recommandation du ministre, après consultation des groupes les plus représentatifs des milieux sociaux, culturels, des affaires et du travail; et (f) d'une personne provenant du milieu de l'enseignement collégial, nommée par le gouvernement, sur la recommandation du ministre.
Une véritable imputabilité aurait sans doute exigé qu'on poursuive non seulement les dirigeants de l'UQÀM pour leur gestion défaillante mais qu'on limoge aussi en bloc tous les membres des conseils ayant manqué de diligence dans l'exécution de leurs fonctions. On peut soupçonner que la future gouvernance des universités en aurait été plus améliorée qu'avec le changement de la composition de leurs conseils d'administration voulu par le gouvernement actuel. Mais cela n'a pas été fait et la prodigalité des administrateurs universitaires québécois continue à s'étaler sur les premières pages des journaux.
Si on veut responsabiliser les étudiants en haussant leurs frais, cela ne signifie-t-il pas qu'on va déresponsabiliser les universités en leur donnant plus d'argent ? La multiplication des campus satellites a démontré que les universités dépensent déjà allègrement en tenant uniquement compte de leurs propres intérêts, et non de ceux des contribuables québécois. Tiens, un exemple... L'UQTR a mis sur pied une antenne dans la ville de Québec, par exemple, pour offrir un baccalauréat en psychoéducation puisque le programme n'était pas offert dans la région. Cette décision se défendait, mais, depuis l'automne 2010, l'Université Laval offre son propre baccalauréat en psychoéducation pour attirer les étudiants qui s'inscrivaient autrefois à l'UQTR. Soyons clair : cette duplication de l'offre sur un même territoire, c'est l'argent des contribuables qu'on jette par les fenêtres.
On pourrait parler aussi du sous-financement des bibliothèques universitaires québécoises, qui sont rarement aussi bien montées qu'en Ontario ou qui offrent rarement des heures d'ouverture comparables à celles des meilleures universités — parce que les universités québécoises donnent la priorité à autre chose. Ou bien, on pourrait évoquer la sous-utilisation des locaux universitaires. En Ontario, les universités offrent beaucoup plus de cours d'été (et le climat n'est pas plus frais l'été en Ontario) et les locaux pourvus de consoles multimédia à l'Université d'Ottawa sont souvent occupés de 8 h du matin à 22 h durant les trimestres d'automne et d'hiver. En va-t-il de même dans les universités québécoises ? J'attends de voir des chiffres, mais qui déambule au hasard dans une université québécoise, un après-midi de semaine d'automne, un vendredi d'hiver ou une journée d'été, a fréquemment l'impression d'errer dans un vaste désert...
Une autre question cruciale, c'est de savoir si cette hausse des frais est susceptible d'améliorer la fréquentation universitaire. Dans une certaine mesure, les chiffres sont ambigus. D'une part, on peut soutenir que les frais de scolarité réduits au Québec sont associés à de plus bas taux de fréquentation qu'en Ontario, de 1971 à aujourd'hui. D'autre part, on peut faire observer que ces frais réduits ont permis une hausse de la fréquentation et un rattrapage du Québec relativement à l'ensemble du Canada.
En effet, jusqu'en 2001, la fréquentation universitaire au Québec est restée plus basse qu'en Ontario malgré des frais de scolarité plus bas. Pour la population des 20-24 ans, voici les taux de fréquentation scolaire/universitaire :
Année — Québec — Ontario — Canada
1971 — 16,5 % — 20,2 % — 18,0 %
1981 — 18,4 % — 22,3 % — 18,6 %
1991 — 32,4 % — 36,5 % — 32,4 %
2001 — 41,4 % — 43,5 % — 39,6 %
Jusqu'en 2001, le Québec rattrape et dépasse les taux de fréquentation dans l'ensemble du Canada, mais il demeure à la traîne de l'Ontario. Les données de 2011 ne sont pas encore disponibles, et celles de 2006 ne permettent pas de distinguer les élèves du secondaires, les inscrits des cégeps et les étudiants universitaires. Néanmoins, la tendance reste pareille. Le Québec affiche un taux de fréquentation de 68,9% pour les 15-24 ans, l'Ontario de 70,1% et le Canada dans son ensemble de 66,9%. Quand on parle du reste du Canada, il convient de se rappeler que, dans les provinces plus riches dominées par l'extraction des matières premières, la fréquentation universitaire est moins intéressante que le marché du travail, ce qui pousse les chiffres à la baisse. Le Québec a tendance à se comparer à l'Ontario en partant du principe que leurs économies sont semblables, mais il faudrait sans doute comparer plus exactement l'attrait du secteur primaire dans chaque province.
De manière plus précise, une étude de 2005 a permis de préciser le taux de fréquentation universitaire des jeunes de 24-26 ans, tous cycles confondus. La moyenne canadienne était de 40% et le classement des provinces était comme suit :
Terre-Neuve et Labrador — 48%
Nouvelle-Écosse — 47%
Manitoba, Saskatchewan — 44%
Ontario, Île du Prince-Édouard — 43 %
Nouveau-Brunswick — 41%
Québec, Colombie-Britannique — 38%
Alberta — 34%
Bref, pour ce groupe d'âge en 2005, le Québec restait à la traîne de la moyenne canadienne et de l'Ontario.
Toutefois, la fréquentation n'est pas tout. Selon cet article, le taux de diplomation en 2006, « tous cycles confondus, était de 21,4 % au Québec, contre 22,6 % au Canada et 24,7 % en Ontario ». Dans quelle mesure des frais de scolarité relativement bas encouragent-ils les étudiants à entamer des études sans la détermination nécessaire pour les compléter ?
C'est toute la question de l'accessibilité qu'il faut soulever. Et de l'équité inter-générationnelle.
En ce qui concerne l'accessibilité, tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est possible mais sans doute peu probable dans l'immédiat qu'une hausse des frais pousse plus de jeunes québécois à fréquenter l'université en donnant plus de valeur à une éducation universitaire, mais ceux qu'une hausse (relativement modeste dans le cadre d'un budget étudiant) risque le plus de décourager sont précisément les étudiants de première génération qui surestiment déjà les coûts et sous-estiment les avantages d'une éducation universitaire.
En ce qui concerne l'équité entre les générations, examinons de nouveau la courbe des frais de scolarité au Québec.
Ceux-ci ont été gelés de 1968 à 1989, de sorte que les baby-boomers (nés de 1946 à 1966) ont pu bénéficier de frais réduits. Dès leur départ, les frais ont commencé à remonter, et beaucoup plus raidement que ce que le gouvernement propose actuellement, de sorte que la génération X a goûté à des frais d'étude plus proches des niveaux de 1968 qu'ils ne l'avaient été depuis la fin des années soixante-dix. Puis, ils ont été gelés de nouveau, juste à temps pour accueillir les premiers enfants des baby-boomers au milieu des années quatre-vingt-dix. Maintenant que la génération des enfants de boomers est sur le point de quitter l'université vers 2016, les frais de scolarité remonteront au niveau de 1968... Si l'accessibilité aux études est une question d'équité entre les classes sociales, celle du montant comparatif des frais est une question d'équité entre les générations. Si trois générations ont pu bénéficier de frais inférieurs à ceux de 1968, pourquoi la génération post-2016 devrait-elle payer plus ?
La réponse est en partie politique. Les jeunes ne votent pas ou peu. Qui ne dit mot consent. Les baby-boomers votent. Ils font payer les autres. Pour leur éducation et pour leurs pensions. Le même budget Bachand établira sans doute un nouveau plan d'épargne-retraite destiné à entrer en vigueur vers 2013, de sorte qu'il ne profitera sans doute qu'aux travailleurs qui prendront leur retraite vers 2023 — alors que la plupart des baby-boomers auront déjà pris leur retraite (âge moyen actuel de la retraite au Québec : entre 60 et 61 ans). Ceux-ci auront profité de pensions à prestations déterminées et de paiements financés par l'assiette fiscale de tous, mais leurs successeurs auront à payer pour les boomers, à renflouer la caisse de la RRQ (dont les revenus s'épuiseront vers 2025, tiens, ce qui obligera l'État à écorner le capital ou augmenter les cotisations...) et à payer plus pour préparer leur propre retraite. Selon le principe des vases communicants, il est permis de se demander dans quelle mesure la hausse des frais de scolarité doit aussi financer les trous à venir.
En guise de conclusion, il ne demeure qu'une question fondamentale : existe-t-il d'autres solutions qu'une hausse des frais de scolarité ?
Tout d'abord, pour améliorer la gestion des universités, il faudrait sans doute une instance de coordination centralisée. Une pour toutes les universités francophones et une pour toutes les universités anglophones. Un tel organisme serait chargé d'éviter les duplications et les chevauchements qui gaspille l'argent des contribuables — et des étudiants. Ajoutons que cet organisme aurait peut-être le poids et la poigne qu'il faudrait pour négocier avec les ordres professionnels qui alourdissent parfois les exigences pour l'exercice d'une profession en faisant payer la note aux étudiants, aux universités et au public — afin de pouvoir pratiquer ce qui ressemble fort à un contingentement et un corporatisme à peine déguisés.
Ensuite, pour améliorer l'accessibilité, on pourrait instaurer la gratuité de la première année d'études universitaires afin d'encourager les étudiants de première génération et les plus pauvres à tenter leur chance. On exige beaucoup des étudiants qui commencent leurs études : à la fois s'adapter à un nouveau mode de fonctionnement, changer de ville dans plus d'un cas, apprendre à vivre de manière autonome pour la première fois et se dénicher un travail payant pour financer leurs études en plus de solliciter les aides de l'État. En supprimant les frais la première année, on faciliterait cette adaptation (en augmentant la persévérance espérée par le gouvernement) tout en réduisant les coûts de l'expérience pour les jeunes qui ne sont pas certains que l'université leur conviendra. Au besoin, on pourrait augmenter les frais des années subséquentes. Dans le même ordre d'idées, il faudrait examiner de plus près les possibilités d'aide au logement pour les étudiants provenant de régions où il n'existe pas d'université offrant le programme les intéressant.
Pour ce qui est de favoriser la mobilité sociale, une hausse des frais ne facilitera pas l'accès aux études. On ne peut pas nécessairement affirmer grand-chose de plus, mais si on voulait à la fois encourager la mobilité sociale et augmenter l'attrait des études universitaires, on devrait songer à des frais différenciés selon les programmes. Certains programmes coûtent plus cher (la médecine ou le génie, par exemple) et on suggère parfois de faire payer plus aux étudiants. Pourtant, nous avons besoin de médecins et d'ingénieurs, voire d'avocats et de notaires, qui paieront sans doute des impôts plus élevés afin de financer les universités. Et ce sont des professions où une meilleure représentativité sociale ne serait pas mauvaise... Par conséquent, a contrario de l'idée reçue, je proposerais qu'on baisse les frais de scolarité de génie, de médecine, de droit et de sciences. (De sorte que les étudiants issus de milieux modestes auraient plus de chances d'accéder à des emplois bien payés. Résultat : plus de mobilité sociale.) Et qu'on hausse pour compenser les frais des programmes des arts et sciences humaines, dont les diplômés seront toujours assez nombreux pour alimenter les écoles, cégeps et universités en personnel. Il s'agit d'une proposition modeste qui a pour but de relancer le débat sans nécessairement affirmer que c'est la seule solution possible.
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