2022-05-31
La pensée apocalyptique aux États-Unis
La tuerie d'Uvalde en mai a souligné à quel point une partie de la population étatsunienne refuse d'accepter quelle que restriction supplémentaire que ce soit sur l'accès aux armes à feu. Cette importante minorité exige un laissez-faire presque complet en matière d'acquisition, d'accumulation et de transport d'armes à feu, en particulier pour les personnes majeures. Les quelques endroits aux États-Unis qui arrivent à limiter ces possibilités sont menacés par de futures décisions de la Cour suprême.
En apparence, tout débat sur le contrôle des armes à feu est vicié par le second amendement de la Constitution du pays et la conception de cet accès aux armes à feu comme un « droit ». Néanmoins, je crois de plus en plus qu'il faut incriminer plus largement une version maximaliste de la liberté, qui est sous-tendue par une vision apocalyptique de toute limite à la liberté individuelle.
On peut l'illustrer par un autre débat de société aux États-Unis : celui du droit à l'avortement. Dans certaines jurisdictions des États-Unis, l'accès à l'avortement est entièrement libre, s'il se passe avant le dernier trimestre de grossesse (approximativement). Cette possibilité classe les États-Unis parmi un très petit nombre de pays (sept) permettant l'interruption volontaire de grossesse après la vingtième semaine de grossesse. Dans la grande majorité des pays où l'avortement est légal, qu'il soit exigé par la femme en cause ou par les médecins traitants, il existe des limites. En France, le délai pour l'interruption volontaire de grossesse est fixé depuis cette année à 14 semaines de grossesse ; si des raisons médicales l'exigent, l'avortement peut toutefois intervenir jusqu'au terme de la grossesse. Du coup, la situation aux États-Unis est extrêmement hétérogène : selon une observatrice, l'accès à l'avortement en Californie se compare à la situation britannique tandis que l'accès à l'avortement au Texas est un des plus restreints au monde. Autrement dit, les partisans des deux camps ont réussi, dans certains cas, à pousser très loin une application de la loi favorable à leurs idéaux.
Cela pourrait s'expliquer, selon moi, par la conception étatsunienne de la liberté. D'une part, les pro-avortement (dans le camp du « right to choose », pour employer leurs propres termes) défendent la liberté pleine et entière de choisir des femmes. D'autre part, les anti-avortement (dans le camp du « right to life ») défendent la liberté du foetus qu'ils considèrent comme un individu, cette liberté débutant nécessairement avec la possibilité de vivre pour en jouir. Aux États-Unis, la liberté est considérée comme un bien absolu, et pourtant fragile. (Il peut certes apparaître comme d'autant plus fragile que le pays a longtemps refusé aux esclaves, aux femmes, aux citoyens qui n'étaient pas propriétaires et aux autochtones, entre autres, la liberté qui revenait de plein droit aux propriétaires terriens de la minorité blanche et masculine.) Au temps de la Guerre froide, la liberté définissait les États-Unis et les sociétés qui lui ressemblent (le « monde libre ») et elle est toujours sacralisée parce qu'on l'assimile non seulement à la liberté de croire, de débattre et de choisir ses dirigeants mais aussi à la liberté d'entreprendre, et donc de s'enrichir.
Si on écarte la question des origines ou racines de cette mentalité, on doit constater que d'autres pays ont une conception moins maximaliste des droits et libertés. Au Canada, la Charte des droits introduite il y a quarante ans admet des restrictions dans des « limites raisonnables » (ce qu'il ne faut pas confondre avec la clause nonobstant, qui constitue un joker). D'autres instruments internationaux prévoient pareillement des limites générales ou spécifiques à l'exercice des libertés et droits reconnus par ces documents, mais il n'y a pratiquement pas de dispositions semblables dans la Constitution des États-Unis. Par conséquent, toute restriction d'une liberté peut s'apparenter, aux États-Unis, à un affaiblissement ipso facto préjudiciable au droit revendiqué en tant que tel. Le sophisme de la « pente glissante » est souvent invoqué pour défendre la version maximaliste et il aboutit à des scénarios apocalyptiques : si on se met à enquêter sur les antécédents psychiatriques d'un acquéreur d'armes à feu, le gouvernement va finir par confisquer toutes les armes à feu (fusils de chasse compris) ! si on décourage ou interdit l'avortement après vingt semaines, on finira immanquablement par le proscrire totalement !
Dans l'un ou l'autre cas, de telles intentions sont effectivement énoncées par certains militants, mais transformer les visées d'une minorité en programme de l'ensemble relève de la pensée apocalyptique. Néanmoins, dans un pays qui se réclame d'idéaux fondateurs, on ne peut entièrement exclure que des idéologues s'emparent du pouvoir de mettre en œuvre leurs idées les plus radicales — ce qui s'observe peut-être en ce moment à la Cour suprême. C'est sans doute ce qui encourage la peur et la polarisation : céder ne serait-ce qu'un pouce de terrain risque de déclencher l'apocalypse. Et le caractère totalisant de la liberté étatsunienne, qui englobe les champs politiques, économiques et sociaux signifie que toute brèche de l'enceinte remet en question l'ensemble des privilèges dont jouissent les citoyens étatsuniens. Ainsi, la peur de l'apocalypse fonderait la polarisation des extrêmes.
Qu'est-ce qui évite cette polarisation dans les pays capables d'adopter des compromis sur l'avortement ou la propriété d'armes à feu? Il pourrait s'agir du souvenir agissant de déchirements meurtriers (de longues guerres civiles réglées moins par une victoire définitive que par l'épuisement des belligérants) ou du règne sans partage d'une faction. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la France a connu l'occupation allemande, le régime de Vichy et la guerre d'Algérie pour ne citer que les situations les plus marquantes. L'Angleterre a développé sa culture du compromis et son régime parlementariste après la guerre civile du dix-septième siècle. L'Allemagne est passée par le IIIe Reich et la dictature communiste. Même le Canada a peut-être retenu de sa gestion du séparatisme québécois que les absolus politiques sont néfastes (quoi qu'en pensent les indépendantistes québécois, le gouvernement fédéral a mis beaucoup d'eau dans son vin au fil des ans, ce dont on peut se convaincre en examinant des situations semblables en Espagne, en Écosse, en Corse — et les électeurs du reste du Canada ont toléré que des Québécois négocient l'adhésion du Québec avec d'autres Québécois).
Les leçons d'histoire apprises aux États-Unis tendraient plutôt à conforter l'intransigeance. Si on considère que la guerre d'indépendance des États-Unis est aussi une guerre civile (dont les perdants se sont réfugiés au Canada, entre autres), celle-ci a été réglée en une dizaine d'années et les insurgés ont gagné sur toute la ligne. La guerre de Sécession a été encore plus courte et plus décisive. Même si les États sudistes ont établi plus tard la ségrégation, les abolitionnistes du Nord ont mis fin à l'esclavage et les États du sud sont entièrement rentrés dans le giron fédéral. Du côté des vainqueurs, c'est-à-dire des partisans de l'indépendance, puis de l'émancipation des esclaves, il n'y a jamais eu de défaite si complète qu'elle ait mené à une dictature ou occupation : le rêve de la victoire totale persiste alors que la possibilité d'une subjugation demeure une simple chimère. Du côté des perdants de la guerre de Sécession, l'apocalypse est une expérience vécue et elle pourrait alimenter encore aujourd'hui la crainte d'une nouvelle brimade de leurs libertés historiques. La pensée apocalyptique se nourrirait donc de la polarisation des expériences historiques et son envers serait la pensée utopique. Tant que ce binôme subsistera comme réflexe ou référence, il y a fort à parier que les États-Unis resteront un pays sous tension, capable d'accepter les pires atrocités en se disant qu'elles restent une façon d'éviter ce qui serait encore moins désirable, pour telle ou telle partie de la population.
Libellés : États-Unis, Politique
2020-11-04
Pernicieuse nostalgie
En 1948, le Parti national réunifié de Daniel François Malan et ses alliées remportaient les élections en Afrique du Sud et entreprenaient d'ériger en système la suprématie de la communauté blanche aux dépens des autres communautés ethniques. Ce nouveau régime, affublé du nom apparemment vendeur d'apartheid (« séparation » ou « séparatisme », mettons), allait durer plus de quarante ans.
Il convient de rappeler la courte victoire du Parti national et de ses alliés : 42% du vote contre 51% pour ses principaux adversaires. Mais le système électoral alambiqué de l'époque allait transformer cette minorité des suffrages en une majorité des sièges (79 contre 71).
Ce matin, il est presque certain que le candidat républicain à la présidence des États-Unis, Donald J. Trump, obtiendra une minorité des voix exprimées. Il pourrait néanmoins devenir le président des États-Unis au terme du décompte. Les Républicains conservent leur majorité à la Cour suprême et probablement le contrôle du Sénat.
Les analyses à venir nous diront dans quelle mesure la corruption et les manipulations du système électoral auront acquis pour les Républicains une série de victoires qui, entre autres, compliquent la lutte contre les changements climatiques. Mutatis mutandis, il demeure possible de rapprocher ces résultats de la victoire de Malan en 1948.
Il y a certes des différences : la pandémie a peut-être incité une partie des électeurs à soutenir le président sortant de la même façon qu'ailleurs, les partis au pouvoir ont été reconduits avec un appui accru. Néanmoins, si on prend au sérieux ce vote massif pour Trump qui déjoue une partie des sondages, il faut sans doute conclure qu'une majorité de la population blanche tient mordicus au projet trumpiste. Tant que certaines clientèles bénéficient de l'attention assourdissante et des subsides ciblés de Trump, elles ne s'objecteront pas aux valeurs prônées ou pratiquées par les Républicains : capitalisme sauvage (sauf pour les clientèles les plus choyées), suprémacisme blanc, conservatisme traditionnel (anti-choix, homophobe, transphobe), exclusion des femmes et des minorités, obscurantisme scientifique, exploitation de l'environnement... La promesse de Trump à ses électeurs, c'est qu'il n'est pas nécessaire de changer. De protéger l'environnement, d'accepter les talents de tous, de respecter la liberté des personnes différentes et de s'adapter, en général, à un monde qui change.
Cet acharnement en faveur du statu quo ante rappelle d'autres restaurations d'un ordre traditionnel, de l'Europe post-napoléonienne à l'Afrique du Sud de Malan. Plus la fierté d'antan était grande, plus il est difficile de la renier. Depuis Reagan, la croyance à l'exceptionnalisme des États-Unis a été proclamée d'autant plus souvent que les raisons d'un patriotisme aveugle étaient battues en brèche. Ce qui s'est effrité au fil des ans impliquait des solidarités réciproques : les classes moyennes et laborieuses acceptaient un certain libéralisme en échange de la garantie d'une certaine prospérité. Tant qu'elles ne se sentaient pas lésées, elles toléraient les avancées d'autrui. Ou plutôt, tant qu'elles conservaient leur position relative, elles acceptaient les progrès des autres. Dans une société qui stagne ou qui régresse, on admet moins facilement d'être dépassé, par contre. Très clairement, Trump promet à ceux qui se sentent négligés de leur rendre leur prospérité de jadis ou de s'assurer que les autres — dans les grandes villes, dans les hauts lieux de la diversité, dans les universités — n'avanceront pas plus vite qu'eux.
Si on ne peut pas avoir l'un, on peut avoir l'autre. Si bien que la question de fond, c'est sans doute de savoir s'il est possible de rendre à ces classes moyennes et laborieuses (et blanches) ce confort matériel et croissant dont elles croient se souvenir. La mondialisation de l'économie et les évolutions technologiques ne permettent pas de le faire à grande échelle. Pas facilement. Pas avec des guerres commerciales — mais les électeurs de Trump lui savent sans doute gré d'avoir essayé, malgré ses contempteurs néo-libéraux. L'amélioration du niveau d'éducation et des infrastructures resterait une voie d'avenir pour ces communautés, mais qui ne porterait ses fruits qu'à moyen ou long terme. Je suis donc amené à conclure que l'électorat de Trump n'est pas encore assez désespéré pour vouloir changer.
En Afrique du Sud, l'apartheid a duré une quarantaine d'années. L'Europe du Congrès de Vienne a duré une trentaine d'années. Comme les choses évoluent plus vite au XXIe siècle, peut-être qu'il ne faudra qu'une vingtaine d'années pour venir à bout des blocages étatsuniens.
Mais dans quel état sera la planète en 2040 ?
Libellés : États-Unis, Politique
2019-10-09
Les limites du suffrage (universel)
Au fil des ans et des révolutions, les restrictions sont tombées. Le droit de vote a été accordé aux hommes de toutes conditions. Puis, il a été accordé aux femmes. Plus l'État a été compris non comme un ordre des choses préservant une hiérarchie sociale mais comme une entité économique productive, plus il est devenu nécessaire de reconnaître ceux et celles qui contribuaient à cette production économique. Néanmoins, malgré le travail des enfants, il a toujours semblé nécessaire de décréter un âge minimal pour voter, afin que les électeurs soient supposés suffisamment raisonnables et bien informés pour voter de manière éclairée. De même, les personnes jugées non compos mentis n'avaient pas le droit de voter.
Ce raisonnement a entraîné certaines dérives. Au nom de la défense d'un vote éclairé et informé, on a parfois imposé des tests de lecture ou d'écriture aux votants pour réserver dans les faits le droit de vote aux personnes capables de lire et d'écrire, ce qui était alors appliqué pour écarter de l'urne certaines minorités plus pauvres ou moins éduquées au moyen de tests particulièrement vicieux. D'autres minorités (religieuses ou ethniques) étaient parfois exclues d'office, parce qu'elles ne pouvaient appartenir à la nation organique dont l'État n'était qu'une émanation.
Dans nos démocraties, l'âge minimum a été abaissé à 18 ans au siècle dernier, en partant du principe que si on avait le droit de boire et de conduire un véhicule, ainsi que le douteux privilège de se faire tuer à la guerre à partir de 18 ans, on ne pouvait priver un citoyen ou une citoyenne de la possibilité de se prononcer sur le gouvernement qui l'enverrait au front. Et il est maintenant question d'abaisser cet âge à 16 ans, parce que les technologies de l'information et des communications ont donné aux jeunes infiniment plus de moyens de s'informer que jamais auparavant.
En revanche, le vieillissement de la population, assurant une influence prépondérante aux têtes grises, suscite désormais des propositions (qui relèvent pour l'instant de la plaisanterie) de fixer un âge maximum pour voter. Après tout, les électeurs plus âgés cumulent : non seulement ils sont de plus en plus nombreux, mais ils restent aussi de plus en plus nombreux à voter. La question qui se pose, c'est de savoir si les priorités des personnes âgées devraient automatiquement l'emporter sur celles de tous les autres groupes d'âge. De plus, comme il est avéré que les aînés sont de plus en plus influençables, il conviendrait de limiter leur participation électorale au-delà d'un certain âge pour laisser la place à des esprits réellement indépendants. En outre, ce qui a été souligné dans le cas du Brexit, c'est que les retraités britanniques avaient voté pour un choix qui les affecteraient peu, puisqu'il faudrait trois à quatre ans pour en arriver à un nouvel état de fait, tandis que le reste de l'existence des électeurs plus jeunes serait déterminé par ce choix imposé par les plus âgés...
Dans ce débat, il n'y a sans doute pas d'argument définitif, et l'âge est demeuré le critère par défaut parce qu'il est plus objectif que les autres tests qui permettraient de sélectionner l'électeur parfait ou l'électrice idéale. Cela dit, on peut imaginer d'autres voies pour rétablir une certaine équité inter-générationnelle.
Par exemple, il serait possible de pondérer le vote de chacun en fonction du nombre d'années qui lui reste à vivre. Si l'espérance de vie du pays au moment de l'élection était de 84 ans, un électeur de 24 ans disposerait d'un droit de vote doté d'un poids de 60 et une électrice de 64 ans disposerait d'un droit de vote multiplié par 20. Ainsi, il faudrait trois votes gris pour équilibrer un vote de vingtenaire... Comme il existe aussi des calculs de l'espérance de vie à chaque âge, il serait également possible de raffiner la pondération en utilisant l'espérance de vie qui correspond à l'âge du votant, histoire d'éviter des votes dotés d'un poids négatif (pour une personne âgée de 94 ou 104 ans, mettons). Au bureau de scrutin, lorsque la personne qui vote se fait identifier, elle se ferait remettre un bulletin de vote portant le numéro correspondant au poids de son vote afin de conserver l'anonymat du suffrage.
Les conséquences d'un tel système sont assez imprévisibles. Est-ce que la participation électorale des jeunes augmenterait parce qu'ils auraient la certitude d'exercer une influence significative sur le résultat ? Ou diminuerait-elle parce que les jeunes se diraient qu'il était encore moins important de voter ? Mais que se passerait-il dans l'éventualité d'un autre baby boom ?
En attendant, les Canadiens et Canadiennes n'ont qu'une manière de peser sur la suite des choses. En votant d'ici la fin de l'élection.
Libellés : Futurisme, Politique
2016-12-29
L'escalade des intransigeances
Or, quand il est question de normes démocratiques, on ne cite pas toujours l'importance en démocratie d'éviter les extrêmes. Tout en reconnaissant que la détermination des extrêmes en politique demeure toujours quelque peu relative (pour certaines féministes, le patriarcat qui prédominait dans les années 1960 est un repoussoir extrême tandis que l'exclusion politique des femmes au XIXe siècle est tout bonnement impensable, alors qu'une partie de l'électorat de Trump aux États-Unis serait plutôt porté à normaliser l'hégémonie masculine d'avant 1980, par exemple), il est clair qu'un certain consensus en la matière, encore présent à l'époque du second président Bush, tendait à restreindre le débat en écartant certaines solutions extrêmes. En 2007, il était encore possible de soutenir que la polarisation politique aux États-Unis était artificielle : dans Talking right: how Conservatives turned Liberalism into a tax-raising, latte-drinking, sushi-eating, Volvo-driving, New York Times-reading, body-piercing, Hollywood-loving, left-wing freak show, Geoffrey Nunberg rappelait qu'Alan Wolfe, dans One Nation, After All (1998), concluait que les données des sondages et des enquêtes révélaient un consensus largement partagé sur de nombreux sujets sociaux et politiques. En obtenant 46,1% du vote, Trump n'a pas nécessairement infirmé ces résultats, mais il a démontré qu'une polarisation artificielle n'est pas moins robuste qu'un schisme plus organique.
La propagande peut alimenter l'extrémisme, non seulement en diffusant des faussetés calomnieuses ou en exagérant les mérites d'un camp, mais aussi en faisant de certaines décisions politiques des indicateurs de l'extrémisme de l'autre camp. En effet, s'il a été beaucoup question de la normalisation des extrêmes en usant de propagande pour rendre acceptables des idées auparavant extérieures à la fenêtre d'Overton, il importe également de signaler comment l'extrémisme d'un camp est alimenté par la présentation des faits et gestes de l'autre. Si on considère que l'indexation du salaire minimum à l'inflation est une mesure raisonnable dont l'application est modulable selon les circonstances, celle-ci ne suscitera qu'un débat limité puisqu'il s'agira non pas de défendre des principes mais d'adapter sa réalisation aux circonstances. Si on en fait toutefois une entrave à la liberté d'embauche ou de gérer sa propre entreprise, cela devient une mesure liberticide dont l'adoption par un camp devient la preuve d'un extrémisme qui doit être combattu de la même manière afin de défendre un droit fondamental. Le feu doit être combattu par le feu... Ou, pour citer Barry Goldwater : « Extremism in the defense of liberty is no vice ».
Si une dérive interprétative suffit à alimenter l'extrémisme, il est d'autant plus vrai que l'intransigeance des uns stimulera l'intransigeance des autres. En ce moment, on observe que sept à huit ans d'intransigeance des Républicains aux États-Unis, que ce soit au Sénat comme à la Chambre des représentants, au niveau des États individuels (comme la Caroline du Nord) ou dans le contexte des candidatures de Trump, Rubio et Cruz, ont poussé à bout l'administration de Barack Obama. Ce dernier a commencé à exercer des pouvoirs présidentiels tombés dans l'oubli et à exploiter les pouvoirs discrétionnaires que le second Bush avait revendiqué. Quoique partiellement symbolique, l'absence d'un veto des États-Unis qui a permis au conseil de sécurité de l'ONU d'adopter une résolution pro-palestinienne correspond à un accroc au consensus gouvernemental des États-Unis aussi majeur que les prises de position les plus controversées de Bush.
Dans un premier temps, les dernières semaines de l'administration Obama risquent d'attiser l'intransigeance des partisans de Trump, mais elles annoncent la couleur de la réaction prévisible à l'extrémisme avoué de Trump et de son cabinet potentiel, en particulier si ceux-ci donnent suite aux engagements les plus marqués à droite du candidat Trump.
Jusqu'à maintenant, en raison de l'ampleur du réseau de la droite conservatrice aux États-Unis, financé par des mécènes milliardaires et perpétué par des institutions qui profitent d'un électorat polarisé en leur faveur, les politiques les plus extrêmes ont été avancées, défendues et même adoptées sans jamais qu'il soit nécessaire pour les politiciens en cause de payer un prix. (D'ailleurs, aux États-Unis, il est de plus en plus rare pour des politiciens fédéraux de craindre de perdre leur siège, pour ne citer qu'une conséquence potentielle d'un radicalisme excessif. Et s'ils perdent une élection, il leur restera la possibilité d'être embauché comme apparatchik de leur parti, d'être nommé à un conseil d'administration, de rejoindre un institut de recherche, d'enseigner dans une université ou de devenir un commentateur stipendié.) Jusqu'à maintenant, la combinaison de l'orientation centriste des Démocrates et de la majorité de droite au Congrès avait pour conséquence de rarement annuler les gains de la droite : la prison de Guantánamo est restée ouverte, la guerre au terrorisme par drones interposés a continué, la Cour suprême a longtemps conservé une majorité à droite, le refus de reconnaître la Cour pénale internationale a perduré, le droit de mitrailler son prochain avec n'importe quelle arme à feu n'a pas été abrogé, la limitation des bénéfices sociaux n'a pas été révisée, l'impunité des banquiers n'a été qu'écornée, les cadeaux fiscaux reaganiens aux plus riches sont restés quasi intacts, la réglementation des médias a été enterrée et la participation électorale sans frein des corporations ou des nantis est demeurée telle quelle.
Toutefois, si les Démocrates, à l'instar d'Obama, se mettent à exploiter toute parcelle de pouvoir politique qui leur échoit pour s'opposer aux politiques républicaines, au besoin en trahissant des consensus tacites de longue date, l'escalade des intransigeances pourrait se poursuivre, soit jusqu'à la lutte ouverte, soit jusqu'à ce que les conséquences de l'escalade dissuadent les partisans d'adhérer à cette politique des extrêmes. La sagesse humaine est-elle si bien partagée que ce constat doive étayer un peu d'optimisme en cette fin d'année ?
À tout le moins, on peut espérer que l'instinct de préservation poussera les plus partisans à comprendre que trop de partisannerie risque un jour de détruire leur parti.
Libellés : États-Unis, Politique
2016-11-09
Les Clinton, fossoyeurs du New Deal
Déterminer qui l'a tué ne sera pas facile. De nombreux coups lui avaient été portés au fil des ans, mais leurs effets mortels ont mis du temps à se faire sentir. Si on veut blâmer les médias pour la victoire de Trump, il faut alors se pencher sur le principe d'impartialité (Fairness Doctrine) qui avait été imposé aux médias étatsuniens en 1949 et qui avait été essentiellement abrogé par le gouvernement Reagan en 1987 — et finalement liquidé sous Obama. Son abrogation avait permis aux médias de droite (Fox News) de défendre une vision du monde de plus en plus partiale, voire carrément divorcée de la réalité, qui semble bien avoir fait le lit de Trump.
Ce qui est certain, c'est que la victoire de Trump menace de renverser les acquis progressistes des quarante dernières années — voire depuis l'époque de la Reconstruction après la Guerre civile. Ceci concernerait, pour les progrès les plus récents, le droit à l'avortement, les reculs de la peine capitale, l'assurance-santé (plus précisément l'Obamacare) et le mariage homosexuel. Un gouvernement Trump cherchera sans doute à renverser aussi certains acquis remontant parfois jusqu'au New Deal de Roosevelt : salaire minimum, protection de la syndicalisation, réglementation des activités boursières (par la Securities and Exchange Commission) et protection de l'environnement. Ajoutons que le cercle de Trump a même évoqué la révocation du 19e amendement de la constitution qui a donné le droit de vote aux femmes en 1920 et qui a représenté une des grandes percées progressistes de l'époque. Quant au droit de vote des minorités non-blanches, en particulier les plus pauvres, il était déjà battu en brèche dans plusieurs États grâce à l'affaiblissement du Voting Rights Act de 1965 par les tribunaux et par des mesures législatives ces dernières années.
C'est une contre-révolution annoncée, mais devenue possible parce que les élites du parti Démocrate avaient depuis longtemps cessé de croire à ce progressisme. Bill Clinton avait resserré l'accessibilité au système de sécurité sociale mis en place par le gouvernement de Franklin D. Roosevelt, puis renforcé sous Lyndon B. Johnson. Le gouvernement de Bill Clinton avait également misé sur la loi et l'ordre, le libre-échange, la spéculation boursière et surtout la déréglementation bancaire, abolissant un des ultimes garde-fou créés sous Roosevelt. Obama, partisan acharné de la négociation et du compromis, a investi ses énergies dans un système d'assurance-santé bancal, a soutenu un encadrement des institutions financières plutôt qu'un retour aux règles de 1933 et a fini par soutenir, certes, les droits des homosexuels, essentiellement quand les tribunaux lui ont forcé la main.
Il faut rappeler que le New Deal de Roosevelt était l'aboutissement au niveau fédéral de l'activité militante des Progressistes étatsuniens depuis le tournant du siècle. C'est donc plus d'un siècle de luttes progressistes que les succès électoraux des Républicains mettent en danger aux États-Unis.
Le programme de Hillary Rodham Clinton incarnait ce long siècle de progressisme sur tous les points importants, y compris un resserrement des règles pour Wall Street — à l'exception de l'encadrement des médias. Ce programme devait beaucoup aux pressions de Bernie Sanders et c'est peut-être pour cette raison, ou parce qu'elle était trop associée à des centristes plus ou moins progressistes, comme Bill Clinton et Barack Obama, ou parce qu'elle semblait incapable d'en parler avec passion et sincérité (et peut-être un peu de haine), que Hillary n'était pas une porte-parole entièrement crédible pour son propre programme. Sans parler de son association aux élites gouvernementales et financières des États-Unis depuis vingt ans...
Si elle a réellement été une progressiste obligée d'avancer masquée (presque) toute sa vie parce qu'elle était une femme, et surtout la femme de Bill Clinton, l'histoire de Hillary Rodham serait une des grandes tragédies politiques modernes. Toutefois, la question de ses convictions réelles se pose en raison de son appui de jeunesse au candidat ultra-conservateur Barry Goldwater, de son appui apparemment sincère à certaines des mesures les moins progressistes de Bill Clinton et de sa politique comme Secrétaire d'État. L'ensemble de l'œuvre la classe plutôt dans la catégorie des prétendus « modernisateurs » du progressisme, comme Tony Blair au Royaume-Uni ou Paul Martin au Canada.
Ce qu'il est maintenant possible de conclure, c'est que face aux ennemis du progressisme aux États-Unis, dans un contexte où le statu quo était discrédité à droite comme à gauche, la candidature de Hillary a représenté un geste empreint d'arrogance. Les soi-disant « scandales » qu'on lui reprochait n'étaient pas graves en soi, mais, chaque fois qu'on les réveillait, ils la rattachaient au système dont elle était l'émanation et c'est peut-être bien ce qui lui a nui le plus jusqu'aux dernières heures de la campagne. Une partie de la population des États-Unis a préféré voter pour l'homme qui achète les politiciens que pour la politicienne qui se vend à Wall Street.
L'échec de Hillary Rodham Clinton risque de sceller pour longtemps le sort du progressisme étatsunien. Ce qui aura commencé avec la lutte pour le vote et l'émancipation des femmes se termine avec la défaite de la première candidate sérieuse à la présidence des États-Unis. Pour des années à venir, la Cour suprême et de nombreuses autres institutions des États-Unis seront contrôlées par une minorité de l'électorat, mais une minorité qui, en raison de la couleur de sa peau, croit avoir le droit de tout faire pour les conserver à sa botte. Si l'importance de cette minorité est condamnée à diminuer au fil des ans, cela ne signifie pas que ce sera automatique. Si Trump met à exécution ses projets pour déporter les immigrants illégaux et réduire l'immigration, les tendances démographiques pourraient changer. Si les États individuels mettent en place des mesures additionnelles pour décourager les votes des plus pauvres, le succès de Trump pourrait se prolonger sur de nombreuses années. La victoire électorale du Parti national réuni en Afrique du Sud en 1948 a institué un système d'apartheid qui a préservé la suprématie blanche jusqu'en 1994.
Aujourd'hui, le progressisme étatsunien est appelé à renaître. Des millions de citoyens des États-Unis en ont goûté les fruits et ils goûteront peut-être bientôt l'amertume de son élimination de la vie publique. Ce sera la clé de sa renaissance, mais qui devra être porté par d'autres personnes que la génération responsable de son naufrage.
Libellés : États-Unis, Politique
2015-10-20
Le Québec a tranché
En revanche, l'élection d'hier a consacré le déclin des forces de droite. Le diagramme suivant illustre le résultat des élections fédérales depuis 1984 (la première élection après le retrait définitif de Pierre Elliott Trudeau) jusqu'en 2015 (la première élection remportée par Justin Trudeau). Le trait double en gris permet de suivre l'évolution de la coalition conservatrice de Brian Mulroney qui réunissait les souverainistes du Québec (regroupés ensuite sous la bannière du Bloc québécois), les progressistes conservateurs traditionnels (dont les Red Tories) et la droite dure de l'Ouest (regroupée ensuite sous la bannière du parti Réformiste de Preston Manning). Cette coalition commence à se fragmenter dès 1987 quand Manning fonde la Réforme, puis éclate tout à fait avant l'élection de 1993 avec le départ de Lucien Bouchard qui fonde le Bloc québécois. Du coup, en calculant la somme des appuis des Conservateurs, de la Réforme et du Bloc québécois de 1984 à hier, on saisit mieux que l'élection d'hier représente un tournant historique pour les forces de droite, qui plongent sous le seuil des 40% d'appui. Certes, on peut soutenir que certaines idées de droite ont si bien fait leur chemin que même le NPD de Mulcair s'est senti obligé de promettre de ne pas relever les impôts des particuliers ou de ne pas faire de déficits, ce qui a permis aux Libéraux de se montrer plus, hmmm, libéraux et de mieux incarner un changement de cap. Toutefois, sur beaucoup d'autres points, du climato-scepticisme à la xénophobie au mépris des Premières Nations, les idées de droite n'obtiennent qu'une audience de plus en plus minoritaire au Canada.
Si les Libéraux ont progressé presque partout au pays, on peut affirmer que le Québec a joué un rôle décisif à double titre. D'une part, il a donné aux Libéraux une vingtaine de sièges supplémentaires qui représentent la différence entre une minorité et une majorité, ce choix se concrétisant durant les ultimes semaines de la campagne électorale. D'autre part, il semble clair que l'effritement du vote orange au Québec au plus fort de l'affaire du niqab a convaincu les autres électeurs canadiens qu'il valait mieux parier sur le poulain rouge, le jeune et fringant Justin Trudeau, que sur le vieux cheval de retour, Tom Mulcair, qui patinait dans la boue conservatrice et bloquiste.
Mine de rien, pourtant, c'est le Québec qui a enregistré le deuxième soutien le plus fort pour le NPD (25,4%) après la Colombie-Britannique. Il y a quelques années à peine, ce résultat aurait été à peine croyable. En date d'hier, le NPD est (en pourcentage des suffrages) le second parti à Terre-Neuve, au Québec et en Saskatchewan, tout en ayant accumulé au moins un quart des voix au Québec, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique. Si la possibilité d'accéder au pouvoir paraît plus éloignée que jamais, les sondages favorables du mois d'août et la remontée spectaculaire des Libéraux entre 2011 et 2015 suggèrent que le NPD garde un potentiel de croissance non-négligeable. Ce qui est moins sûr, c'est que son chef actuel soit le mieux placé pour convertir ce potentiel en soutiens réels le jour du vote : Mulcair a déjà échoué une fois, mais c'est difficile de voir qui pourrait faire mieux. Le parti n'a pas nécessairement un jeune chef charismatique bilingue sous la main, homme ou femme au passé de préférence immaculé.
Le pouvoir sera-t-il un cadeau empoisonné pour les Libéraux? De graves problèmes économiques pendent au nez du Canada (vieillissement de la population, bulle immobilière, bulle des ressources naturelles, concurrence accrue pour les industries laitières et manufacturières si les ententes commerciales avec l'Europe et les pays du Pacifique se concrétisent) et c'est le parti de Justin Trudeau qui risque d'être sur la ligne de front dans la plupart des cas. Le NPD sera libre de s'opposer sans être assujetti aux contraintes d'une coalition ou d'une entente entre partis minoritaires et Tom Mulcair parlera d'autant plus fort (s'il ne part pas tout de suite) que les Conservateurs seront privés de chef pendant plusieurs mois.
La solution de rechange sera-t-elle encore les Conservateurs en 2019? La semaine dernière, alors que les sondages ne le donnaient pas nécessairement gagnant (voir l'image ci-dessous), Justin Trudeau a réclamé une majorité parlementaire. Il l'a obtenue. Il n'aura qu'à réparer d'abord les pots cassés des Conservateurs de Harper (la liste est longue) pour faire bonne impression au début. Les difficultés commenceront ensuite...
2015-01-09
Censure meurtrière : quand le sang coule au nom du respect
La civilisation est-elle une bonne idée ?
Il est difficile d'identifier ou d'imaginer une société civilisée admettant le châtiment individuel du blasphème. Même Socrate avait été jugé avant de boire la ciguë et même les sociétés médiévales avaient des tribunaux religieux ou autres pour juger les blasphèmes. (Il ne faut pas s'illusionner toutefois sur la désuétude du blasphème. Si, hors de l'Alsace-Moselle, la France ne considère plus le blasphème comme un crime depuis 1881, de nombreux autres pays européens — dont l'Allemagne, la Grèce et l'Irlande — ou démocratiques ont conservé des lois sur le blasphème ou l'insulte à la religion. Au Canada, un article du Code criminel punit encore le libelle blasphématoire, mais il n'aurait pas servi depuis 1935. Quant au reste du monde, mieux vaut ne pas en parler.)
Des individus s'arrogeant le droit de juger et d'exécuter sommairement ceux dont la parole leur déplaît ne relèvent donc pas de la civilisation, quelle que soit la définition qu'on lui donne, mais de la barbarie la plus ancienne et la plus brutale. Contrairement à ce qu'on a pu dire, la barbarie n'est pas dans la violence même, car il faudrait alors juger durement d'autres violences commises ailleurs, parfois même au nom de la liberté (« Liberté, que de crimes... »), mais dans son déchaînement hors de tout cadre. Quelle société résisterait à la présomption d'individus décidant de massacrer à leur guise ? Le privilège du duel, déjà encadré par certaines règles, a été de plus en plus réduit par les pays civilisés au fil des ans, jusqu'à son abolition officielle — même s'il peut subsister sous la forme de la rixe à la sortie d'un bar ou d'un fight club. Les vendettas familiales ont été interdites. Les armées privées ont également été proscrites et restent combattues sous la forme des bandes criminelles qui disposent de sicaires et d'hommes de main. L'ordre social est à ce prix et c'est cet ordre qui garantit la liberté de s'exprimer sans crainte de représailles arbitraires.
Le monopole de la violence confié aux États qui concrétisent la construction de civilisations se justifie d'abord par le maintien de l'ordre, mais aussi par ce qu'il permet. L'ordre seul est un pis-aller quand l'alternative, c'est la dictature ou le chaos. L'ordre est avant tout justifié par l'espace de liberté qui devient possible et, selon la tradition occidentale, par l'exercice de la raison qui peut s'y déployer. C'est l'exercice de la raison à l'origine des sciences et de la technologie qui a doublé la longévité moyenne depuis trois siècles, qui a permis à des milliards de personnes de naître et survivre qui n'auraient pas vécu autrement, qui a révolutionné les conditions de vie et qui a inspiré des réformes sociales telles que l'abolition de l'esclavage et du servage ou l'émancipation des femmes et des homosexuels. L'environnement terrestre a payé le prix de ces progrès, mais ils n'en existent pas moins. On peut préférer la liberté de pratiquer la violence sans entrave, mais l'histoire suggère que les sociétés qui préservent cette liberté de préférence aux autres méritent à peine ce titre puisqu'elles favorisent la méfiance mutelle et le repli sur soi, tout en assujettissant la plupart des autres libertés au bon vouloir de la majorité et des plus violents au sein de celle-ci — même si ces sociétés sont des sujets fascinants pour les raconteurs et ethnologues.
Il faut se garer des fausses équivalences. Il y a les crimes de la civilisation et il y a les crimes de la barbarie. Les civilisations ouvrent la porte aux pires atrocités et violences quand elles font la guerre, mais elles ne le font pas sans délibération ou sans engager au moins tous ceux qui en sont parties prenantes. Ceci peut bien sûr alourdir leur responsabilité lorsqu'il y a dérapage, mais elle la répartit aussi et le jugement collectif incarné par l'autorité d'une civilisation n'est pas rendu à la légère, même dans les cas les plus flagrants (invasion de l'Irak). C'est ce qui permet les civilisés de porter plus facilement le fardeau des morts perpétrées en leur nom. Et c'est la structure de l'État civilisé qui fonde le réflexe des Occidentaux exigeant la participation morale des musulmans aux actes de ceux qui se réclament de l'Islam. Sauf que si la violence est le fait d'une impulsion barbare, sa responsabilité repose entièrement sur la personne qui la commet et elle ne peut, par définition, être imputée aux civilisés, les musulmans comme les autres, dont le barbare rejette l'ordre.
Ceci veut-il dire que, de manière complémentaire, une société capable d'admettre la parole la plus libre possible serait aux antipodes de la barbarie ? Cela ferait de la France et de ses traditions libertaires le phare de la civilisation qu'elle a toujours prétendu être. Avant de se glorifier, la France doit toutefois se demander comment il se fait qu'elle ait justement accouché de la barbarie en question.
Les sources de la barbarie
On connaît les chiffres ou on devrait les connaître.
Selon une enquête (.PDF) de l'INSEE datant de 2010 environ, les immigrés originaires de pays souvent musulmans sont plus pauvres. Pour citer ce rapport : « Globalement, les immigrés originaires de Turquie ou d'Afrique, qu'ils soient du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne, ont les salaires médians à temps complet les plus bas (1400 euros) », ce qui se compare à 1550 euros chez les non-immigrés. Cela tient en partie aux qualifications de ces immigrants, mais le problème, c'est évidemment que cela se répercute sur les générations suivantes. Les descendants d'immigrés dont les parents sont originaires du Maroc ont les salaires médians les plus faibles (1450 euros), suivis des descendants d'immigrés nés dans un autre pays du Maghreb ou d'Afrique, ou en Turquie (1500 euros). L'écart demeure quel que soit le niveau de diplomation et s'explique en partie par l'âge et en partie par les emplois obtenus. (En clair, des travailleurs plus jeunes en moyenne gagneront moins et des travailleurs qui, à diplôme égal, obtiennent des emplois moins rémunérateurs seront évidemment moins rémunérés.) À l'arrivée, les ménages d'immigrés ou de descendants d'immigrés originaires du Maghreb ou du reste de l'Afrique se débrouilleront avec 10 000 euros de revenu disponible en moins que la moyenne française des ménages. Si la pauvreté en termes de conditions de vie touche environ 13% des ménages français, elle touche le double de ménages d'immigrés du Maghreb (et encore plus pour les immigrés originaires du reste de l'Afrique).
Un autre rapport de l'INSEE démontre que les descendants d'immigrés ont du mal à l'école et ont du mal à trouver du travail ensuite. Si plus de 80% des jeunes dont les parents sont nés en France détiennent un emploi cinq ans après leur sortie du système éducatif, ce ne sont que 61% des descendants d'immigrés d'Afrique qui s'en tirent aussi bien en 2009. Et il ne faut pas compter sur la fonction publique pour être pleinement égalitaire non plus.
La misère est-elle une explication suffisante à la barbarie? Évidemment que non. Le refus complet de l'ordre civilisé n'est d'abord que le fait d'une minorité infime et la pauvreté matérielle n'a pas empêché des civilisations anciennes ou des pays modernes de s'inscrire parmi les les sociétés les plus civilisées de leur temps. Mais elle rend certainement plus difficile l'adhésion pleine et entière aux valeurs de la civilisation puisque les défavorisés en retirent moins d'avantages que d'autres. Ceci est d'autant plus vrai si une vision du monde concurrente propose de s'emparer de la liberté du barbare, celle de rejeter les règles de la civilisation et d'obéir aux caprices des maîtres à penser qu'on se donne.
Or, s'il y a eu des civilisations musulmanes, l'islam n'est pas une civilisation en soi, mais une religion, pas plus, malgré ses ambitions théocratiques. Se réclamer de l'islam en tant que seul maître à penser, comme de n'importe quelle religion, c'est une régression. Les civilisations ne sont pas nées des religions, mais de leur subordination — au besoin, de leur instrumentalisation pour diviniser des empereurs ou sacraliser des personnes royales. La plupart des religions peuvent peut-être imposer un ordre social, mais, dans la mesure où il bride de nombreuses autres libertés, il est celui d'une dictature. Une religion civilisée reconnaît sa subordination aux exigences de la vie en société civilisée, qui incluent la tolérance de la différence.
Si la tolérance de la différence est le critère de la civilisation, il resterait à savoir si la France s'est toujours montrée civilisée depuis qu'elle est devenue un pays réellement pluriel.
Que faire ?
Alors que cette semaine s'achève dans la violence haineuse en France, il faut se tourner vers l'avenir et se demander de quoi il sera fait. La réponse tient peut-être à ce dont le passé a été fait. Le mot n'est plus à la mode, mais il reste possible — si ce n'est qu'à la lumière des chiffres ci-dessus — d'évoquer encore une fois les conséquences délétères de l'exclusion. Il s'agit non seulement de l'exclusion de la sécurité économique, mais aussi de l'exclusion de l'univers des discours. Entre l'anticléricalisme de gauche et la xénophobie de droite, quelle place restait-il aux immigrés et aux descendants d'immigrés pour faire voir leur propre réalité et faire entendre leurs points de vue ? Dans quelle mesure Charlie Hebdo apparaissait-il à leurs yeux comme une revue de l'élite parisienne qui méprisait ceux qui étaient déjà méprisés ? En tout cas, il est clair que la concentration des médias a favorisé l'expression de certains points de vue dans les journaux (imprimés ou télévisés) à l'exclusion d'autres idées susceptibles de choquer la bien-pensance. Sinon, si on prêtait vraiment l'oreille à tout ce qui se passait, se surprendrait-on autant des percées électorales du Front National ?
Bref, il serait possible d'agir en investissant dans la liberté des médias et de l'expression afin d'assurer un accès élargi aux médias des débats qui parfois ont lieu actuellement dans les replis les plus sombres de l'internet. Ce serait le plus beau monument possible aux fondateurs de Charlie Hebdo. Qu'est-ce que cela signifierait en pratique ? Des webzines subventionnés, des limites sur la propriété des médias imprimés, du soutien pour des cercles de réflexion qui alimenteraient les médias, une plus grande mise à la disposition du public des médias dans les médiathèques (et donc un soutien accru aux bibliothèques et médiathèques) ? A voir. L'important, ce serait au moins de commencer à y réfléchir.
Enfin, si les événements des derniers jours n'obligent pas à repenser l'intégration, on se demande bien ce qu'il faudra. Pourquoi donc ? Eu égard à ce que je disais ci-dessus, il ne pourrait s'agir d'espérer combattre à 100% le terrorisme de quelque origine que ce soit. On pourrait certainement le faire au nom de l'égalité des chances ou de la lutte à la précarité et à la pauvreté. Ceci exigerait un changement de point de vue qui pourrait bénéficier à tout le monde. Toutefois, une nouvelle raison se présente à nous avec une force inédite : il faudrait le faire par souci de cohérence. Si on exige des uns le respect de la liberté d'expression, même quand elle les heurte et les blesse, il faut exiger des autres d'œuvrer contre la discrimination, l'exclusion et la misère, parce que rien n'arrive sans contrepartie et que ce serait le seul moyen d'amorcer un cercle vertueux.
La liberté de blasphémer
Insulter la religion, c'est insulter une croyance d'autrui. La croyance, même religieuse, mérite-t-elle le respect ? Si on croit que le Soleil tourne autour de la Terre au sens ancien du terme, on s'expose à la critique, voire à la moquerie si on ne tient pas compte des faits. Les croyances physiques sont une chose, mais les croyances métaphysiques en sont une autre. Si on croit à l'existence d'une âme immortelle et impérissable, on entretient une croyance essentiellement indémontrable au moyen de la raison, mais qu'il est aussi impossible de controuver par la seule raison. On peut refuser de partager cette croyance, mais peut-on en rire en tant que telle ? Sur quelle base ?
Ce n'est par hasard que le rire cible plutôt les croyances politiques, c'est-à-dire les points de vue différents sur le passage de la croyance à la pratique. Faut-il taxer les riches au nom d'une croyance en l'égalité des chances (afin de venir en aide aux plus pauvres et de réduire l'inégalité) ? Faut-il interdire l'immigration au nom d'une croyance en l'égalité des chances (afin de réduire la concurrence et de venir en aide aux travailleurs les plus pauvres) ? Faut-il tuer au nom de Dieu (au nom du respect des croyances des opprimés et des méprisés) ? Faut-il tuer au nom de la loi (afin de protéger la population des criminels et des assassins) ? La clé de l'humour, c'est sans doute qu'on se situe entre les deux pôles du parfaitement connaissable, au moins en principe (les phénomènes naturels), et du parfaitement inconnaissable (les possibles métaphysiques). Quel que soit le nombre d'arguments probants qu'il est possible d'invoquer à l'appui d'une opinion politique, il reste des arguments plus faibles et probablement quelques failles qui prêtent le flanc au ridicule, surtout si on croit qu'il faut casser le petit bout de l'œuf à la coque et non le gros bout.
Le défi du dessin humoristique, c'est de savoir quand il verse dans la propagande haineuse. J'ai déjà eu l'occasion de parler de certains phénomènes culturels d'une certaine époque, qui reproduisaient et propageaient des stéréotypes racistes. Depuis la tuerie dans les bureaux de Charlie Hebdo, on a fait remonter l'histoire de ce magazine à la libération de la presse d'opinion en France au moment de la Révolution française. Toutefois, les représentations de Mahomet dans la culture française et occidentale ont une histoire encore plus ancienne qu'il est difficile d'ignorer tout à fait, en particulier si on est musulman. Prenons cette illustration (fournie par Gallica) que Gustave Doré a signé et fait paraître en 1861 afin d'accompagner un passage de L'Enfer (ca. 1315) de Dante où Mahomet est relégué au huitième cercle des enfers. Il est alors décrit par Dante comme un fauteur de trouble responsable d'un schisme religieux et condamné, par conséquent, à avoir les entrailles déchirées en permanence.
Si Voltaire a été souvent mentionné cette semaine pour souligner à quel point il importait de défendre la liberté d'expression, qu'on soit d'accord ou non avec son utilisation, et s'il a aussi défendu François-Jean Lefebvre, chevalier de La Barre, de l'accusation de blasphème, il a signé au XVIIIe siècle une pièce de théâtre qui prolongeait l'opprobre depuis longtemps réservé à Mahomet. Dans Le fanatisme, ou Mahomet le prophète (1736), il fait de Mahomet un hypocrite qui pousse un candide au parricide. En chargeant le fondateur de l'islam, Voltaire visait les fanatiques catholiques (qui en eurent conscience et s'y opposèrent), mais sa dédicace au roi de Prusse évitait soigneusement de citer des Catholiques en continuant à livrer en pâture des juifs, musulmans et protestants dont l'exécration était tenue pour acquise :
« Ne peut-on pas remonter jusqu'à ces anciens Scélérats, Fondateurs illustres de la Superstition & du Fanatisme, qui les premiers ont pris le couteau sur l'Autel, pour faire des victimes de ceux qui refusoient d'être leurs Disciples ?
« Ceux qui diront que les tems de ces crimes sont passés, qu'on ne verra plus de Barcochebas, de Mahomets, de Jeans de Leyde &c. que les flammes des Guerres de Religion sont éteintes, font, ce me semble, trop d'honneur à la Nature Humaine. Le même Poison subsiste encore, quoique moins développé : cette Peste, qui semble étouffée, reproduit de tems en tems des germes capables d'infecter la Terre. N'a-t-on pas vu de nos jours les Prophétes des Cevennes tuer au nom de Dieu ceux de leur Secte qui n'étoient pas assez soumis ? »
La dénonciation par Voltaire du fanatisme est toujours d'actualité. Le bât blesse, toutefois, parce qu'il veut articuler sa critique du fanatisme à couvert, en noircissant encore plus le personnage de Mahomet. Cinquante ans à peine avant la sortie de cette pièce de Voltaire, on vendait à Paris des estampes où Mahomet avait également le mauvais rôle. Ci-après, une estampe de 1686 (conservée par Gallica) montre Mahomet (le faux prophète) et Calvin (le blasphémateur) terrassés par des représentants de l'Église catholique. De Dante à Gustave Doré, le sort réservé à Mahomet dans la culture religieuse et lettrée de l'Occident ne peut que susciter le doute quant aux mobiles véritables des caricaturistes et humoristes actuels qui choisissent Mahomet comme symbole de toute la communauté musulmane, en particulier quand celle-ci est réduite aux seuls terroristes, sectaires et machistes misogynes, si nombreux puissent-ils être.
Le traitement de Mahomet par Charlie Hebdo et d'autres journaux s'inscrivait dans une longue histoire qui est à la fois celle de la presse d'opinion et celle de la détestation chrétienne du prophète de l'islam. On peut déplorer cette ambivalence, mais on ne peut ignorer cette ambiguïté. S'il devrait être parfaitement possible de critiquer les absurdités et cruautés de l'islam en tant que pratique religieuse, il faudrait aussi se méfier d'une identification trop rapide de Mahomet aux barbares qu'il inspire au risque de confondre les fanatiques avec l'ensemble des croyants. Serais-je partisan de ni représenter ni caricaturer Mahomet alors qu'il demeurerait possible de camper Yahvé et Jésus ? Non, mais la question n'est pas seulement celle de l'interdiction formelle, mais de la conscience qu'on doit avoir comme artiste de ce qu'on choisit d'illustrer. Posons plutôt la question ainsi : en sus des caricatures de Jésus, Dieu le Père et le Saint-Esprit, il y a de nombreuses exploitations positives de Jésus ou Dieu, dans la culture dominante de plusieurs sociétés occidentales qui leur attribuent différents rôles, mais combien de représentations positives de Mahomet voit-on passer dans cette même culture qui seraient susceptibles de compenser les associations plus négatives ?
L'IMPOSTEVR MAHOMET / INSVLTÉ AVX ENFERS PAR LE / BACHA DE BVDE ET LE SEDVCTEV¦R¦ / CALVIN ASSAILLY PAR LES VAVDOIS / DITS BARBETS HERETIQVES DEFFAITS / EN PIEMONT POVR LES AVOIR / ABVSEZ PAR LEVRS ERREVRS : [estampe] / F. Ertinger Sc
Source: gallica.bnf.fr
Libellés : France, Politique, Société
2014-10-23
L'expérience de la terreur
À Ottawa, on l'oublie parfois, des terroristes arméniens s'en sont pris à des diplomates turcs trois fois entre 1982 et 1985, faisant au moins trois victimes, dont deux morts, et prenant enfin d'assaut l'ambassade turque. À l'époque, un diplomate turc occupait un appartement dans notre immeuble au même étage que ma famille et la GRC avait posté, au plus fort de cette crise, un agent armé à la porte de l'appartement, assis derrière une petite table. Tous les jours en revenant de l'école, je passais devant lui jusqu'à ce qu'il disparaisse une fois le danger passé. C'est fort probablement durant cette période qu'en visitant la maison de Balzac à Paris, rue Raynouard, j'avais aperçu un garde, pistolet automatique en bandoulièere, posté derrière l'ambassade turque dans la rue Berton qui donne sur l'arrière de la maison de Balzac.
À l'étranger, une voiture piégée explosait à Beyrouth en 1982 en faisant de nombreux morts, dont Bashir Gemayel, ce qui entraîna les massacres de Sabra et Chatila. En 1983, c'étaient les attentats suicides à Beyrouth qui frappaient l'imagination. Pendant ce temps, de 1972 à 1996, les Provos irlandais faisaient exploser une série de bombes, dont la liste partielle exclut des milliers d'attentats mineurs, comme celui dont j'avais observé le lendemain les vestiges à l'extérieur d'un pub de Belfast à l'occasion d'un voyage en Irlande vers 1992.
Si ces derniers événements se déroulaient en général loin de chez moi, j'étais peut-être bien en France, voire à Paris, ou tout juste revenu de France lorsque l'attentat de la rue des Rosiers avait eu lieu en 1982. C'était aussi l'époque des exactions de Carlos et de ses collaborateurs... mais le terrorisme avait plusieurs origines en ce temps où on prenait encore ses nouvelles dans les journaux. Je garde un souvenir plus net d'ailleurs du retentissement causé par l'attentat dans la gare de Bologne en 1980 que du bruit causé par l'attentat en gare de Montréal en 1984.
Ce sont évidemment les attentats islamistes des années 1995-1996 qui ont été les plus marquants pour ceux qui passaient par Paris à l'époque. Des bombes dans les poubelles aux bombes dans les RER, de l'activation du plan Vigipirate aux fouilles des sacs à l'entrée de certains magasins, la peur du terrorisme s'est traduite par un changement du mobilier urbain et de nouveaux réflexes en ce qui a trait aux sacs abandonnés, par exemple...
Le matin du 11 septembre 2001, heure de New York, je venais tout juste de débarquer d'un avion arrivé à Paris quand j'ai appris la nouvelle des attentats. Durant les jours suivants, je serais effectivement bloqué en France — même si je n'avais pas eu l'intention de repartir avant deux ou trois semaines. Premier grand attentat à l'ère internet, mon premier réflexe avait été d'essayer de savoir si mes amis à New York avaient survécu ou se trouvaient dans la zone dangereuse. Consultation des cartes de Manhattan sur la Toile, consultation des listes et forums, soupir (un peu coupable) de soulagement en définitive...
Depuis 1989, ce sont aussi les fusillades dans les écoles qui ont transformé notre relation à la violence et nos attentes quant à la sécurité dans les lieux publics. La tuerie de Polytechnique inaugurait une nouvelle gradation de l'horreur. La télévision avait diffusé en direct le siège policier et la douloureuse expectative avant la triste révélation du bilan. Je n'étais pas sur les lieux, mais j'avais suivi encore récemment des cours de génie dans le cadre de mes études en physique et il y a eu parmi les victimes au moins une ou deux jeunes femmes d'Ottawa de ma génération et de ma région, bref, des étudiantes qui auraient pu être mes consœurs à l'Université d'Ottawa. D'autres massacres scolaires ont eu lieu par la suite avant de se transformer en une catégorie propre d'une phénoménologie de la violence aveugle. Tout cela représente une expérience cumulative de la terreur, quoique de seconde ou troisième main.
Si on considère que le terrorisme est l'emploi délibéré de la terreur comme tactique à des fins politiques, ce ne sont pas tous ces événements qui en relèvent, mais ils ont tous engendré, voire cherché à engendrer, la peur ou la terreur. Pour l'instant, l'assassinat de Nathan Cirillo hier à Ottawa suivi de l'irruption du tireur dans le Parlement relèvent surtout des incidents qui suscitent l'inquiétude, mais qui n'ont pas nécessairement été pensées comme tels.
Heureusement, ce ne sont qu'un très petit nombre de personnes qui ont une expérience directe de la terreur parce qu'elles sont dans la ligne de feu. Un nombre un peu plus élevé sont aux premières loges en tant que témoins, comme mon collègue Hayden Trenholm, qui avait publié ma nouvelle « Watching over the Human Garden » dans l'anthologie Blood and Water et qui a assisté en personne au meurtre de Cirillo.
Toutefois, les vrais terroristes ont précisement pour but d'inspirer la terreur à des gens qui n'étaient ni des victimes ni des témoins, mais qui ne peuvent échapper à la description ou à la retransmission des événements par les médias. De ce point de vue, la terreur est parfois le produit d'une collaboration entre les terroristes et les médias. Hier, on a pu observer à Ottawa que la police est aussi en mesure de jouer un rôle. N'a-t-on pas vu plus d'images de policiers et de militaires armés jusqu'aux dents que de l'unique tireur ? Le bouclage du centre d'Ottawa n'a-t-il pas fait plus pour favoriser la peur et la paranoïa que la folle équipée du tireur, qui a duré moins de dix minutes ? En pratique, l'expérience de la terreur a été indissociable hier du déploiement sécuritaire, du spectacle policier relayé par les médias et des mesures comme le bouclage du centre Rideau ou de l'Université d'Ottawa, la diffusion en boucle de l'agonie du soldat Cirillo comme de la fusillade au Parlement ne servant qu'à crédibiliser tout le reste. Il faudra y réfléchir, un de ces jours.
Libellés : Canada, Ottawa, Politique, Vie
2013-03-21
Les cliques québécoises
Le premier, Guy Coulombe, a monté rapidement en grade pour occuper le poste de secrétaire général du Conseil exécutif, au tout sommet de la fonction publique québécoise, sous les gouvernements Bourassa et Lévesque au milieu des années soixante-dix. Il dirige ensuite la Société générale de financement (création de la Révolution tranquille auparavant rêvée par l'Ordre de Jacques-Cartier), puis Hydro-Québec, la Sûreté du Québec et la ville de Montréal.
Deux autres « Hydro-Québécois » prennent la relève successivement, André Delisle exerçant la fonction à titre intérimaire jusqu'à l'arrivée de Robert Abdallah, un ancien collègue à Hydro-Québec avec qui il refuse de collaborer. Après Abdallah, mis en cause par la commission Charbonneau, c'est au tour de Claude Léger, ancien directeur-général de Longueuil, la Communauté urbaine de Montréal et Montréal-Est.
Rachel Laperrière, une fonctionnaire municipale qui a œuvré pour les Métiers d'art du Québec et le Cirque du Soleil, assure la transition jusqu'à l'arrivée de Louis Roquet, ex-PDG d'Investissement Québec et de la SAQ. Elle l'assure de nouveau jusqu'à l'arrivée en poste de Guy Hébert, qui aurait édulcoré certaines des réformes mises en place de concert par Laperrière et Roquet pour resserrer la gestion des contrats.
D'une part, on ne peut qu'être impressionné par le cursus de plusieurs de ces directeurs-généraux. D'autre part, cela ne rend que plus inquiétant leur aveuglement ou leur tolérance d'un système de collusion et de corruption qui remontait au moins au siècle dernier. La plupart n'ont rien vu, rien fait. Ils ont paré au plus pressé ou ils ont laissé faire.
Cela pourrait-il s'expliquer par le vivier restreint dont ils proviennent? Pour l'essentiel, ils émanent des gouvernements municipaux de la région montréalaise, du gouvernement provincial ou des créatures du gouvernement provincial, dont Hydro-Québec, la SGF et Investissement Québec. Le parcours le plus atypique est celui de Rachel Laperrière, qui fait partie des moins suspectées (et qui serait devenue sous-ministre du gouvernement provincial actuel, illustrant de manière flagrante la circulation en boucle fermée des privilégiés de ce milieu), mais personne dans cette liste ne provient du secteur privé ou du gouvernement fédéral, par exemple. Ou de l'étranger, a priori.
Du coup, on peut s'interroger sur les réflexes qui prévalent dans ces milieux de travail — gouvernement provincial, Hydro-Québec, etc. — et qui entraîneraient un refus d'ouvrir les yeux, d'exiger ou d'agir. Parce qu'il serait plus confortable de laisser ses collaborateurs faire leurs petites affaires, dans leur coin, et de continuer à gravir les échelons. Fermer les yeux, refuser d'entendre, accepter les droits acquis et les situations qui perdurent, ne pas s'immiscer dans les agissements des cliques (patronales ou syndicales) qui font régner leur loi, pourtant, ce n'est pas de la sagesse, mais de la lâcheté.
Surtout que si tout éclate au grand jour, le moment venu, c'est tout le monde qui est éclaboussé. Enfin... tout le monde qu'on a fait entrer dans le jeu, ce qui, pour l'instant, implique à peu près tout le monde au Québec hors du milieu fédéral.
2012-09-07
Les merveilles du scrutin uninominal à un tour
Même avec deux partis uniquement, on peut aboutir à des résultats aberrants. Un article paru dans L'Actualité au siècle dernier l'avait illustré avec un exemple à peu près semblable à celui-ci. Soit 125 sièges disponibles au Québec et deux partis en lice. Supposons qu'un parti obtienne 50,2% des voix dans 124 circonscriptions et 0% dans la dernière circonscription, tandis que l'autre obtient nécessairement 49,8% des voix dans 124 circonscriptions et 100% dans la dernière. Du coup, le premier parti récolte 124 sièges sur 125, mais seulement 49,8% des voix, tandis que le second parti n'obtient qu'un siège avec 50,2% des voix. Et notons bien que le premier parti bénéficie d'une marge somme toute respectable de 40 voix en sa faveur dans des circonscriptions comptant 10 000 votants. Résultat, la majorité de la population ne serait représentée que par 1 seul député sur 125...
C'est merveilleux, non? Mais on peut faire beaucoup plus fort encore. L'exemple ci-dessus accordait la majorité des sièges à une très forte minorité des suffrages (49,8%), ce qui assurait à ce parti un minimum de légitimité démocratique. Même avant les élections de mardi, par contre, je soutenais que tous les résultats étaient possibles cette année. Avec six vrais partis en lice, le nombre de combinaisons est multiplié. D'un point de vue strictement mathématique, ce serait théoriquement possible que, dans le cas d'une division presque égale du vote (avec cinq partis à 16,6% des voix), un parti rafle tous les sièges avec 17% du voix.
Merveilleux, non? Mais pas très réaliste, peut-être. Cela dit, même en adoptant des contraintes plus vraisemblables, on peut aboutir à des résultats presque aussi surprenants. Prenons d'abord des chiffres représentatifs des sondages de la fin juillet, soit 32% des intentions de vote pour le PQ, 30,8% des intentions de vote pour le PLQ, 23,9% pour la CAQ, 7,4% pour Québec-Solidaire, 3,9% pour le Parti vert et 2% pour Option nationale. En partant de ces chiffres, je me suis amusé un peu avec un tableur et une liste des 125 circonscriptions québécoises.
Évidemment, les deux premiers partis pouvaient remporter une majorité ou une minorité avec les soutiens dont ils bénéficiaient. Mardi dernier, le PQ l'a démontré en obtenant une minorité, mais il n'a tenu qu'à 2 ou 3 sièges que ce soit le PLQ. Trop facile, donc.
La CAQ aurait-elle pu remporter une majorité avec 23,9% des soutiens? Politiquement, si on tenait compte de la fidélité des électeurs selon leur répartition régionale, la réponse, c'était non, bien entendu. Mathématiquement, si on supposait un électeur parfaitement libre de disposer de ses allégeances, c'était tout à fait possible. Un partage des votes dans chaque circonscription dont la somme provinciale donnerait les niveaux de soutien spécifiés ci-dessus (32%, 30,8%, 23,9%, 7,4%, 3,9% et 2%) aurait pu donner 63 sièges à la CAQ, 31 au PQ et 31 au PLQ. (J'afficherais les chiffres par circonscription si je le jugeais nécessaire, mais cela prendrait beaucoup de place et l'exercice est assez simple.)
Bien sûr, si la CAQ pouvait remporter une majorité avec 23,9% des voix, elle pouvait aussi remporter une minorité (43 sièges contre 41 pour le PQ et 41 pour le PLQ). D'autres scénarios étaient également envisageables : un gouvernement de coalition de la CAQ et des Verts (31 sièges pour le PQ, autant pour le PLQ, 62 sièges pour la CAQ et 1 siège pour les Verts, qui auraient détenu la balance du pouvoir...).
De fait, il aurait été possible que n'importe lequel des trois grands partis ait à dépendre en chambre du soutien d'un petit parti. Dans la situation actuelle, où la marge du PQ est de 3 sièges, il suffirait d'un recomptage judiciaire ou deux, d'un décès ou d'une défection pour que Pauline Marois soit obligée de se tourner vers les 2 sièges de Québec solidaire pour maintenir son rang de premier groupe parlementaire. Mais sans altérer les niveaux de soutien pour toute la province, le scurtin uninominal à un tour aurait également pu accoucher d'une alliance des Libéraux et des Verts, de la CAQ et de Québec solidaire, et ainsi de suite.
Une dernière question : Avec 7,4% des appuis, Québec solidaire aurait-il pu remporter une minorité ou une majorité parlementaire ?
Mathématiquement, si les autres partis maintenaient leur niveau de soutien, cela me semble impossible. Mais si quelqu'un trouvait la combinaison miraculeuse qui l'aurait permis, je serais ravi d'avoir les chiffres. En revanche, on peut se demander à partir de quel niveau, il aurait été mathématiquement possible pour Québec solidaire d'occuper une place importante à l'Assemblée nationale grâce aux merveilles du scrutin uninominal à un tour.
Sans affirmer que ce soit le niveau absolument minimal, un petit transfert de voix du PQ à Québec solidaire aurait pu donner au parti d'Amir et Françoise un gouvernement majoritaire avec 12% des voix. Ceci correspondrait à des niveaux de soutien pour la province de 30,8% pour le PLQ, 27,4% pour le PQ, 23,9% pour la CAQ, 12% pour Québec solidaire, 2% pour Option nationale et 3,9% pour les Verts. Avec une répartition optimale des voix selon les circonscriptions (optimale pour Québec solidaire, bien entendu), le vote aurait pu donner 63 sièges à Québec solidaire, 41 sièges au PLQ, 11 sièges à la CAQ et 10 sièges au PQ. (La clé de ce scénario quelque peu improbable, c'est que les voix de Québec solidaire soient concentrées dans 63 circonscriptions à hauteur de 23,5-26%, en l'emportant de justesse sur les trois autres partis obtenant entre 19 et 25,5% du vote chacun, tandis que les voix des autres partis seraient concentrées dans les 62 autres circonscriptions où Québec solidaire ne récolterait aucun vote.)
Quand le scrutin uninominal à un tour permet de telles merveilles (ou distortions des intentions de l'électorat, au choix), on comprend qu'aucun parti n'ait eu jusqu'à présent le courage de le réformer.
2012-09-05
Une défaite morale du PQ
Les séparatistes sont mal placés pour critiquer le recours à la violence. Après les bombes et enlèvements du FLQ, les tentatives d'incendier des Second Cup par Rhéal Mathieu ou consorts et le soutien parfois déclaré des tactiques les plus dangereuses du « printemps érable », il n'y a pas de quoi s'étonner d'un nouveau recours à la violence politique au Québec. Ce qui change, toutefois, c'est l'identité présumée du coupable. Si celui-ci est bel et bien un anglophone du Québec, il témoignerait dans une certaine mesure de l'internalisation par les Québécois anglophones de leur statut minoritaire. La culture du grief est peut-être ce qui unit le mieux les Québécois et elle procède en partie d'un sentiment d'impuissance ou d'aliénation. Pendant longtemps, les Québécois anglophones sont restés à l'écart des débats politiques au Québec parce qu'ils s'identifiaient à une communauté en partie extérieure au Québec, qui leur procurait un sentiment de sécurité et de certitude — et une porte de sortie. Exception faite d'Alliance Québec et autres Galganov, ils vivaient leur vie sans se mêler des débats du reste de la province. Si l'extrémisme politique ne mobilise plus au même point les francophones (en 1976, le PQ avait obtenu 41,37% du vote, et non 31,94% du vote comme hier), il se pourrait qu'il mobilise de plus en plus des anglophones de moins en moins certains de leur avenir collectif au sein du Québec. Le vote anglophone et allophone massif pour les Libéraux, dédaignant les positions modérées de la CAQ sur la question nationale ainsi que les scandales libéraux, est un geste réactionnaire qui est en soi radical, mais qui révèle aussi paradoxalement une détermination de vivre au Québec.
Le problème, c'est qu'entre les extrémistes du nationalisme, les extrémistes du statu quo et les extrémistes du changement, il était difficile durant cette élection d'identifier des modérés, des centristes ou simplement des politiciens disposés à parler vrai. François Legault a fait le pari de dire la vérité sur les défis du Québec... et de promettre mers et mondes pour en venir à bout. Et il en a été puni. Françoise David a aussi parlé vrai et, peut-être parce qu'elle n'a pas promis un médecin de famille à tout le monde, elle a été récompensée.
Les résultats de l'élection (31,94% du vote et 54 sièges pour le PQ, 31,21% du vote et 50 sièges pour le PLQ, 27,06% du vote et 19 sièges pour la CAQ) illustrent une fois de plus les merveilles du scrutin uninominal à un tour, dont je reparlerai. Ils témoignent aussi d'une division exacerbée de la collectivité québécoise. Personne n'a fait l'unanimité. D'ailleurs, personne, à part peut-être Legault, n'essayait d'être rassembleur. Marois prêchait à ses caribous, Charest à ses fédéralistes et Québec solidaire à ses rêveurs. La haine des anglophones, la haine des séparatistes, la haine des riches : ce ne sont pas nécessairement des dominantes dans chaque cas, mais bien des indices laissent croire qu'un noyau dur carbure dans chaque cas à ce genre d'exécration de l'autre.
Le résultat, ce sera sans doute une forme de paralysie qui ne plaira à personne sauf aux tenants du statu quo. De ce point de vue, même si le PQ a remporté un gouvernement, il a subi une double défaite puisque ses adversaires (plus à droite et moins souverainistes) pourront se liguer contre lui en chambre tandis que ses idées ne pourront l'emporter en chambre et semblent avoir été rejetées par une très nette majorité des suffrages. Même en additionnant les votes du PQ, de Québec solidaire et d'Option nationale, on obtient à peine 40% du vote populaire — soit moins que le vote du PQ en 1998, 1994, 1989, 1981 ou 1976. De plus, les résultats rappelleront durement aux partisans du PQ qu'ils ne sont pas seuls au Québec comme ils semblent souvent le croire.
En attendant, la question la plus intéressante, c'est de savoir comment François Legault mènera sa barque. Il avait exclus de s'associer au PQ ou au PLQ. S'il le faisait, l'alliance en question bénéficierait d'une majorité décisive, mais il renierait sa parole et sa crédibilité déjà entachée en souffrirait encore plus. En fin de compte, l'attentat d'hier mis à part, il se pourrait que les projecteurs soient plus souvent braqués sur François Legault que sur Pauline Marois au cours des prochains mois.
2012-06-13
Rompre le contrat social
Depuis Margaret Thatcher (« There is no such thing as society. »), on sait que les néo-conservateurs ne croient pas à l'existence de la société, encore que même Thatcher s'en était défendue après-coup en rappelant les trois phrases accrochées à son affirmation initiale : « There are individual men and women, and there are families. And no government can do anything except through people, and people must look to themselves first. It’s our duty to look after ourselves and then to look after our neighbour. My meaning, clear at the time but subsequently distorted beyond recognition, was that society was not an abstraction, separate from the men and women who composed it, but a living structure of individuals, families, neighbours and voluntary associations. » On prendra ou non cette mise au point au sérieux, mais cette analyse demeure beaucoup plus réductionniste que la vision conservatrice plus traditionnelle de la société comme un organisme (doté, par conséquent, de propriétés émergentes) tandis que la vision libérale traditionnelle a voulu d'une société organisée selon des principes explicites,
Quand les Libéraux de Jean Charest prétendent imposer une hausse des frais de scolarité, ils le font au nom des intérêts de la société, comme le disait Bachand en soutenant : « Il est clair, et je le dis depuis des mois, que la question des frais de scolarité est une question de justice sociale envers le contribuable, qui verse 3,5 milliards $. » Malgré l'appel à la justice sociale, il est clair pourtant que tout se réduit pour eux à une simple transaction commerciale.
C'est là où le bât blesse. En décrétant une hausse unilatérale des frais de scolarité, les Libéraux s'en sont pris à un contrat social implicite liant les étudiants au gouvernement (et au reste de la société). Dans la réalité, la décision de faire des études supérieures (et, en particulier, des études universitaires) reflète un équilibre délicat entre le sacrifice de revenus immédiats (même en supposant qu'un étudiant travaille à temps plein et étudie aussi à temps plein, en prenant sur son sommeil, il ne jouira pas des mêmes revenus nets qu'un non-étudiant du même âge puisqu'il en consacrera une partie à ses frais d'étude) et la perspective de revenus futurs plus élevés. La société, par l'intermédiaire du gouvernment, finance une partie du coût de ces études en considérant qu'une population plus éduquée favorisera la croissance future de l'économie, et aussi la croissance des revenus que le gouvernement pourra appliquer au bien commun. Mais il ne faut pas oublier que l'étudiant aussi finance ses études, ainsi que les revenus futurs de la société, non pas seulement en payant des frais de scolarité mais en acceptant soit des revenus inférieurs (ainsi que des loisirs moindres) à ceux des autres jeunes du même âge soit des dettes plus élevées. On peut certes débattre de la valeur de cette contribution comparée à la contribution des étudiants d'autres provinces, mais l'étudiant qui espère gagner un revenu plus élevé au Québec grâce à ses études sait aussi qu'il sera plus lourdement taxé.
En faisant mine d'ignorer le sacrifice réel des étudiants (du point de vue financier global, mais aussi du point de vue des loisirs et de la possibilité de démarrer une vie familiale, etc.), le gouvernement a piétiné le contrat social qui appelait le gouvernement et les étudiants à y mettre chacun du leur afin de gagner plus à long terme. La révolte du carré rouge était non seulement une affaire de chiffres précis et une fonction de la valeur de la contribution demandée, mais elle concrétisait aussi l'opposition à une rupture d'un contrat social qui avait profité aux générations précédentes, comme je l'ai déjà indiqué.
Le résultat de cette rupture ne s'est pas fait attendre. Les étudiants ont manifesté en masse (et pacifiquement) pour rappeler au gouvernement l'existence humaine et concrète de ce contrat social, mais le gouvernement n'a démontré qu'une ouverture limitée, plus probablement par machiavélisme que par idéologie (puisqu'il a lâché du lest sur certains points). Du coup, les plus radicaux ont cherché de nouveaux moyens de se faire entendre, c'est-à-dire d'inciter le gouvernement à respecter le contrat social rompu.
Or, manifester dans la rue relève aussi d'un contrat social implicite, en particulier quand les manifestations s'accompagnent de perturbations plus ou moins violentes. Une partie des étudiants et des manifestants croient, semble-t-il, à un droit absolu de manifester qui découlerait de la liberté d'expression reconnue au Canada et qui obligerait les policiers à une retenue extraordinaire. La réalité, c'est que la présence policière dans les rues relève aussi d'un contrat social implicite. La police n'est pas là pour faire appliquer les lois sous la menace : les lois sont appliquées pour la plupart par les citoyens eux-mêmes qui ne cherchent pas d'emblée à gêner la circulation, à vandaliser les biens publics ou à faire du tapage. S'il fallait la présence et l'intervention active de policiers pour faire appliquer les lois, il faudrait multiplier leur nombre par dix ou vingt ou plus. En général, un contrat social bien compris régit le comportement de tous en public : la masse des citoyens s'abstient de poser des actes dérangeants et la police se concentre sur les infractions les plus graves sans abuser de ses pouvoirs et de sa position. Dès lors que des manifestants violent ce contrat, ils démontrent rapidement qu'un nombre ordinaire de policiers aura du mal à contrôler un nombre encore plus réduit de manifestants, du moins sans recourir à des mesures extraordinaires. (Ce qui souligne, en fait, à quel point nos sociétés sont policées.) Et cette rupture d'un contrat social inscrit dans les mœurs publiques n'a pas plus conquis l'appui de la population que la rupture du contrat social par le gouvernement Charest n'avait conquis l'appui des étudiants.
La crise sociale au Québec aura donc fait toucher du doigt les limites de certains des idéaux des Lumières, selon lesquels la société pouvait reposer sur des principes abstraits (droits réciproques, suprématie de la démocratie). D'une part, le gouvernement Charest a invoqué le primat démocratique et s'est heurté à la réalité d'un contrat social. D'autre part, les étudiants ont invoqué leur droit de s'exprimer librement et ils se sont heurtés à la réalité d'un autre contrat social. Pour sortir de l'impasse, il faudra écarter une fois pour toutes les raisonnements réducteurs qui font fi des conventions sociales qui, quoique non-écrites, n'en conservent pas moins une intransigeante réalité.
2012-02-13
Le combat des candidats du NPD à Québec
Quelques notes...
— Si la salle a pu sembler tranquille aux observateurs qui suivaient le débat à la télévision, il faut savoir que l'animatrice avait sommé les spectateurs de ne pas applaudir durant le débat proprement dit. Du coup, ils n'ont applaudi qu'au tout début et à la toute fin.
— Malgré les vaillantes tentatives de l'animatrice, la plupart des candidats ont bien voulu répondre aux questions qu'on leur posait, mais la plupart du temps, ils ont évité d'indiquer en quoi ils se distinguaient des autres dans leurs prises de position ou en quoi ils méritaient le vote des membres. Du coup, on a beaucoup entendu la ligne de parti.
— Dès la première question, certains thèmes sont apparus. Peggy Nash a vanté ses talents de négociatrice tandis que Nikki Ashton a relevé que sa génération avait payé le prix de la guerre en Afghanistan.
— Sur le sujet des changements climatiques, les candidats n'ont pas vraiment dévié de la ligne de parti, mais Paul Dewar a évoqué la possibilité d'en venir à un nouvel accord sur les changements climatiques en passant par le G-20. Nathan Cullen a souligné son opposition au pipeline projeté entre l'Alberta et la Colombie-Britannique afin d'exporter le pétrole des sables bitumineux. Quant à Peggy Nash, elle a rappelé que le meilleur moyen pour le Canada de peser sur les négociations climatiques, c'était de commencer par donner l'exemple.
— Sur la question des échanges internationaux, Brian Topp a signifié son opposition aux accords de libre-échange. Ashton a suggéré qu'il fallait toujours demander à quoi le Canada renonce quand il signe un accord. Thomas Mulcair a rappelé qu'il fallait internaliser les coûts environnementaux des exportations canadiennes pour éviter de stimuler la valeur du dollar canadien au détriment du secteur manufacturier.
— Les questions que les candidats se sont adressées individuellement ont parfois donné lieu à des discussions empreintes de mauvaise foi, et parfois à de simples répétitions de la ligne de parti. Nash a quand même indiqué qu'elle était en faveur du vote proportionnel. La question d'inspirer ceux qui ne votent pas, en particulier les jeunes, est revenue plusieurs fois sur le tapis. Ashton croit qu'il faut insister sur les principes du NPD et aussi sur les conséquences de l'abstention pour les mobiliser. Topp a tenté de faire endosser à Mulcair une politique contraire à l'équité inter-générationnelle dans la mesure où Mulcair refuse d'annoncer une augmentation des taxes des plus riches.
— Sur la question des forces armées canadiennes, les candidats sont demeurés prudents. Mulcair a préconisé de financer le meilleur équipement possible des soldats canadiens (sans se prononcer vraiment sur l'avenir des F-35). Dewar a souhaité un retour aux missions de maintien de la paix. Topp a promis d'améliorer les pensions et les bénéfices des soldats. Comme Topp, Cullen a aussi prôné une redéfinition des missions de nos soldats. Dans la même veine, Nash a souhaité que le Canada fasse plus pour la résolution des conflits et les négociations de paix.
— À la question de savoir qui était le meilleur candidat pour représenter le Québec, Nash a répondu en parlant des valeurs qu'elle et le NPD partageaient avec les Québécois. Cullen a parlé du respect de la langue et de la culture du Québec. Singh a proposé de séduire le Québec en promettant d'améliorer le niveau de vie et de créer des emplois. Mulcair a évoqué sa connaissance des besoins du Québec. Et Topp s'est présenté comme un Québécois bilingue, et proche collaborateur de Jack Layton.
— La deuxième ronde de questions n'a guère éclairé les positions des candidats. Mulcair a proposé de rétablir le financement des organismes coupés par l'ACDI sous les Conservateurs, tandis qu'Ashton voudrait créer un ministère de la Solidarité internationale, si j'ai bien compris. Cullen s'est montré assez vague sur son projet de coalition : s'agit-il de collaborer avec le parti Libéral du Canada ou de convaincre ses électeurs, ainsi que ceux du parti Vert, de voter pour le NPD?
— Le thème du débat, c'était le rôle international du Canada. Pourtant, lorsque les candidats ont prononcé leurs allocutions de clôture, ils ont parfois évité le sujet. Après avoir prôné une plus grande collaboration des écologistes et des entreprises, Singh a ramené une fois de plus son programme national d'assurance-médicaments. Mulcair a souhaité une politique internationale rassembleuse, susceptible de convaincre autant au Québec que dans le reste du Canada. Topp a parlé d'un pays socialiste... pour les 1%, où Harper veut les plus bas taux d'imposition, tandis que Topp veut les plus bas taux de pauvreté. Ashton a collé au thème en soulignant que le Canada doit se distinguer des États-Unis — mais j'ai noté qu'en parlant du Moyen-Orient (qui est grand), elle semblait surtout faire référence à Israël et à la Palestine. Quant à Nash, involontairement comique, elle a souhaité un Québec fort dans un Canada social-démocrate (dans le temps, la vieille blague d'Yvon Deschamps faisait du Québec indépendant et du Canada fort deux termes opposés ; alors que signifie cette interversion partielle ?)
— En définitive, aucun des candidats n'a brillé en français du simple fait de sa maîtrise de sa langue. Muclair était le plus à l'aise en français (sans être impeccable), suivi de Topp. Ashton se classait sans doute bonne troisième, suivie de très près par Peggy Nash. Ensuite, Singh s'est généralement mieux débrouillé que Cullen. Quant à Dewar, il a fait mieux qu'à Alma, en octobre, mais il n'est pas sorti du bois.
— Bref, si j'interprète ce que j'ai observé, j'aurais tendance à dire que Mulcair se positionnait comme futur premier ministre, ou tout au moins comme un chef de parti qui s'attend à mener une campagne fédérale. Topp faisait plutôt appel aux membres du NPD sans se soucier de la suite des choses. Les autres candidats ont parfois émis des idées distinctives (le programme d'assurance-médicaments de Singh, la coalition des progressistes de Cullen), mais on a l'impression que c'est parfois plus un moyen de se démarquer qu'une stratégie mûrement réfléchie.
— Le français de Dewar était parfois incompréhensible. Il m'a fallu la moitié du débat pour comprendre que s'il avait visité d'autres pays « sur le train », cela voulait dire en fait « sur le terrain ».
— La suite à Montréal... ou à Toronto, en mars.




