2017-11-11

 

Journal de guerre de J.-J. Trudel (1)

S'il convient aujourd'hui de saluer la mémoire des soldats qui ont combattu et qui ont péri, ou qui ont sacrifié une part d'eux-mêmes en temps de guerre, je veux aussi rendre hommage à ceux qui ont également contribué à l'effort de guerre.  Si une armée ne serait rien sans ses soldats, ceux-ci dépendent beaucoup des services fournis derrière les lignes.  Depuis le XIXe siècle, la médecine militaire est un élément essentiel de la vie et de la survie des soldats.  Pour accompagner les soldats canadiens, plusieurs hôpitaux militaires seront formés au Canada et envoyés en Europe.  Mon grand-père, Jean-Joseph Trudel (1888-1968), a fait partie du corps médical de l'un d'eux, comme je l'ai exposé précédemment.

À ses débuts, la participation canadienne à la Première Guerre mondiale mobilise essentiellement des volontaires en sus de la petite armée professionnelle du pays, reproduisant le mode de recrutement privilégié en Grande-Bretagne.  Il n'y a pas de levée en masse comme dans les pays de l'Europe continentale.  Le plus frappant, c'est que ce mouvement populaire (nourri en partie par des immigrants britanniques arrivés au Canada depuis peu) ait suffi à constituer une armée digne de ce nom et à l'alimenter jusqu'en 1916.

En janvier 1916, le docteur Jean J. Trudel a 27 ans et demi.  Il décide alors de se joindre à ses collègues qui organisent un hôpital de campagne sous les auspices de l'Université Laval (en particulier de sa succursale montréalaise qui deviendrait plus tard l'Université de Montréal).  Du point de vue de la Force expéditionnaire canadienne (F.E.C.), les formalités sont réglées dès le 5 janvier, comme en témoigne l'attestation ci-dessous.


À une date inconnue en janvier (mais avant le 27), mon grand-père achète un calepin et entreprend de tenir un journal, comme il l'explique dans une note liminaire :

« Ce journal contiendra mes impressions recueillies au jour le jour, depuis mon entrée dans l'Hôpital Général No. 6 — F.E.C. de l'Université Laval, jusqu'à la terminaison de cette guerre, si possible.  Je ne compte pas faire un roman, ni de la littérature — simplement quelques phrases jetées à la hâte sur le papier, en souvenir de la terrible guerre entre les Allemands et les Alliés.

Jean J. Trudel, Capitaine, C.A.M.C. »

Le premier texte quotidien date du 27 janvier.  Inspiré par mon collège Ed Willett, qui met en ligne les souvenirs de la Première Guerre mondiale de son grand-père (rédigés durant les années 1970), je vais entreprendre de retranscrire ici le contenu du journal de mon propre grand-père.  En voici donc le premier extrait :

[27 janvier 1916 ]  « Démissionne à l'Hôpital Notre-Dame, Montréal comme Chef-Interne, pour faire partie de "l'Hôpital Général No. 6 — F.E.C. de l'Université Laval".  Grade de capitaine.  Entre aux Casernes, ce jour même à 444, Saint-Jacques, Montréal.  Première journée assez bien remplie. »

Je n'ai pas trouvé grand-chose sur la vocation du bâtiment au 444 St-Jacques à Montréal, mais j'ai l'impression qu'il s'agirait d'un édifice commercial annexé à l'effort de guerre.  Un an auparavant, une autre recrue d'un corps médical (la 6e ambulance de campagne) envoyait à sa mère en Angleterre une carte postale (dont ce site vend l'original) de cette même adresse, en anglais :

(À suivre...)

Libellés : , ,


2011-10-21

 

Une solution pour la Davie

Si les chantiers de la Davie ont raté une occasion en laissant filer les contrats de construction de navires militaires et scientifiques pour le Canada, il se profile à l'horizon une autre occasion, mais il va falloir que les nouveaux patrons de la Davie (et que le Québec) se montrent un peu plus prévoyants, cette fois, au lieu de s'y prendre à la dernière minute.

Les contrats alloués cette semaine par le gouvernement canadien vont essentiellement renouveler la flotte canadienne au complet. C'est pourquoi la Davie se lamente à juste raison d'avoir raté une occasion unique.

Mais si on regarde les chiffres de plus près, il ne s'agit que de la flotte de surface de la Marine royale canadienne. Rien n'est prévu dans le cas des quatre sous-marins canadiens. Ceux-ci ont connu plus que leur part de déboires et le Canada a été obligé de dépenser des sommes énormes pour les retaper. Or, même si ni les chantiers de Halifax ni ceux de Vancouver ne se sont distingués, on peut supposer qu'un certain savoir-faire a été acquis et que, le cas échéant, il serait transférable si jamais le Canada voulait se lancer dans la construction de ses propres sous-marins.

Par conséquent, le consortium qui détient désormais les chantiers de la Davie devrait se mettre à réfléchir tout de suite à ce qu'il leur faudrait pour fabriquer des sous-marins canadiens. Et le NPD devrait en faire un élément de sa prochaine plate-forme électorale : construire au Canada des sous-marins canadiens. Si le consortium de la Davie commençait à réunir dès maintenant les ressources humaines, scientifiques et techniques qui seraient nécessaires, il pourrait sûrement soumissionner avec les meilleures chances de succès...

Libellés : , , ,


2011-01-14

 

Guerre asymétrique... ou symétrique?

Les armées occidentales présentes en Afghanistan ont du mal à se défendre des engins explosifs improvisés, tout comme les forces coalisées en Irak précédemment. En un sens, on peut interpréter ces succès comme la preuve de l'efficacité de la guerre asymétrique, dont j'ai déjà parlé. Toutefois, cette asymétrie est peut-être illusoire. Après tout, quand les Talibans adoptent le même rôle que les troupes de l'OTAN en Afghanistan en se montrant au grand jour et en revendiquant publiquement l'autorité sur un territoire donné, ils sont encore plus susceptibles de se faire écharper et décimer, cette fois par les moyens conventionnels et dévastateurs à la disposition des armées modernes. On l'a bien vu au moment de l'invasion de l'Afghanistan en 2001, qui n'a pris que cinq semaines environ.

Ce qui se dégage donc de ces constats, en fait, c'est une symétrie inquiétante dans la vulnérabilité d'une force armée visible si elle est exposée aux coups d'un ennemi déterminé — à condition que l'ennemi en question soit présent sur le même terrain. Pour l'instant, il demeure difficile pour une force sous-armée de projeter son action sur un terrain dont elle est absente, d'où la construction du Mur en Palestine et le contrôle des frontières exercé par les Israéliens de manière à obliger leurs ennemis à recourir à des roquettes primitives nettement moins efficaces que les attaques terroristes individuelles antérieures.

Néanmoins, cette symétrie est suffisante pour qu'on en revienne aux discours des années soixante, qui soulignait déjà l'impasse potentielle qui guette les adversaires en présence dans les guerres dites asymétriques : ni les forces conventionnelles ni les guérillas ne peuvent gagner, dans la plupart des cas, tout au plus peuvent-ils tenir, de part et d'autre, leur ennemi en échec. Du coup, on ne peut que s'en sortir en négociant... mais il faut être deux pour négocier.

Ou on peut renoncer à la violence comme recours, mais chaque génération doit apprendre de nouveau la leçon de son inutilité à long terme.

Libellés : ,


2008-05-01

 

La normale irakienne

Dans mon dernier billet sur la guerre en Irak, je me montrais attentiste face au changement des tendances. Je ne pouvais exclure que les États-Unis étaient sur le point de remporter le pari de la pacification (mais à quel prix!). Toutefois, un trimestre plus tard, on peut examiner de nouveau l'évolution de la situation. Comme ma source habituelle de données souffrait d'un bogue informatique momentané, je me suis tourné vers un autre tableau récapitulatif, dont les données diffèrent de quelques unités mais sont essentiellement similaires, tout en prenant le total donné pour avril par cette nouvelle d'hier. J'en tire la figure révisée ci-dessous.La courbe de 2008 apparaît donc à gauche, en bleu. Tout d'abord, je constate que là où les derniers chiffres de 2007 s'inscrivaient nettement sous tous les bilans antérieurs à la même saison, les premiers chiffres de 2008 sont bas, mais sans tomber en-dessous de tous les chiffres précédents. Ensuite, j'observe que là où il y avait eu un décrochage à la fin de 2007 par rapport à la courbe moyenne qui accusait une habituelle remontée automnale, la courbe de 2008 suit l'évolution de la moyenne, plongeant en février avant de remonter. Ceci suggère que la dynamique de la résistance irakienne n'a pas été cassée. Au répit hivernal succède une recrudescence des combats, à un niveau plus bas, mais qui commence à rattraper les totaux de 2005, par exemple... Retour à une triste normale, donc.

Libellés : , , ,


2007-10-05

 

Dans les coulisses de la guerre

Un document fascinant a fait surface en Espagne. Le journal El País a mis la main sur un compte-rendu de la discussion entre le président Bush, le premier ministre espagnol Aznar et Condoleezza Rice qui a eu lieu le 22 février 2003 à Crawford, Texas, où le président a son ranch. Cela se passait à la veille de l'invasion de l'Irak et il est clair que cette invasion était déjà programmée. On peut le comparer au procès-verbal d'une réunion d'une partie du cabinet de Tony Blair le 23 juillet 2002, qui révélait l'état des préparatifs six mois plus tôt.

Une traduction en anglais du texte en espagnol est disponible sur le blogue de Juan Cole. Une autre se trouve ici, avec les deux versions affichées en parallèle. Certes, on n'apprendra rien de vraiment neuf, si ce n'est que l'offre de Saddam Hussein de quitter le pays avait été prise au sérieux au moins par le premier ministre Aznar. Il demeure clair que l'occupation de Bagdad et de l'Irak était inéluctable, du point de vue du président Bush, que l'ONU dise non ou que Saddam Hussein prenne la poudre d'escampette. On se demande s'il parle sérieusement quand il évoque la planification de l'après-Saddam; mentait-il à son interlocuteur ou était-ce Rumsfeld qui ne lui avait pas encore expliqué que les plans dressés par le secrétariat d'État seraient écartés?

Libellés : , ,


2007-07-31

 

L'Irak et les statistiques

Dans la presse d'aujourd'hui, on trouve une dépêche de l'Associated Press qui claironne à plusieurs reprises que le total des pertes étatsuniennes (plus particulièrement, les 75 morts rapportées au dernier décompte) en Irak en juillet est le plus bas depuis huit mois. Le commandant en second exprime un optimisme prudent, mais il déclare qu'il faudrait attendre avant de confirmer la réalité de la tendance. Comme quoi il est plus intelligent que les journalistes responsables de la dépêche : en Irak, contrairement à ce qui se passe en Afghanistan, l'été n'a jamais été la saison de prédilection de la résistance. La chaleur est brutale dans ce pays et les insurgés, qui sont des humains comme les autres, semblent réduire leurs activités (ou ce sont les soldats étatsuniens qui s'exposent moins aux coups). On peut faire de ce total de 75 morts une statistique encourageante en comparant ce total à un total antérieur à l'augmentation des troupes. Ou on pourrait souligner que c'est le mois de juillet le plus meurtrier jusqu'à maintenant pour les soldats étatsuniens...

Or, revenons aux données disponibles sur les pertes mensuelles des États-Unis en Irak. Je m'en suis déjà servi pour illustrer en même temps l'évolution des effectifs étatsuniens et l'évolution du nombre de morts. Par contre, on peut aussi examiner l'évolution du nombre de morts dans le courant d'une année afin de voir s'il se dégage un effet saisonnier.Dans la figure ci-dessus, on voit bien qu'en général, l'été et, en particulier, le mois de juillet sont moins meurtriers que les autres moments de l'année. Pour toutes les années sauf 2005, qui est caractérisée par des hauts et des bas (dont un minimum en juillet...), l'été est marquée par une décrue relative des pertes. Si j'avais le temps, je calculerais la moyenne pour chaque mois... tiens, je l'ai fait dans la figure ci-dessous et j'en ai profite pour ajouter au total de juillet le décès supplémentaire annoncé par la dépêche d'Associated Press... La tendance en noir est assez parlante et permet de relativiser le spin médiatique.

Libellés : , ,


2007-02-05

 

Dedans et dehors

Depuis quelques mois, la presse étatsunienne blâme les Irakiens pour la poursuite de l'occupation de leur pays.

L'armée irakienne ne s'affirme pas assez. Elle est incapable de combattre par elle-même. Ses généraux ne savent pas faire la guerre et ses soldats sont indisciplinés, vénaux, partiaux, imprudents... Quand ils se fourvoient, ils réclament l'aide de la cavalerie, c'est-à-dire de l'aviation étatsunienne. Si seulement cette armée savait se battre, se lamentent les ténors de la presse, les États-Unis pourraient se retirer le lendemain.

Dans le cas de la récente « bataille » de Najaf, la version la plus flatteuse est celle du New York Times (inscription requise) qui affirme qu'un bataillon de l'armée irakienne aurait pris d'assaut un camp retranché avec des forces insuffisantes. Ce camp occupé par la milice d'une secte messianique aurait été édifié à moins de vingt kilomètres de la ville sainte. Appelée à la rescousse, l'aviation des États-Unis aurait d'abord dégagé les Irakiens encerclés de leur mauvais pas. Puis, pour l'assaut final, des soldats étatsuniens et de nouvelles forces aériennes auraient prêté main forte aux Irakiens, renforcés par une unité d'élite, pour liquider toute résistance.

Une autre version, relayée par le journal britannique The Independent, soutient que le gros du combat aurait concerné les pèlerins d'une tribu qui auraient réagi violemment au meurtre de leurs dirigeants par des soldats irakiens chargés du contrôle des pèlerins (ce meurtre ayant été prémédité par une faction chiite). L'affrontement serait devenu une bataille rangée et les soldats irakiens auraient été incapables de venir à bout de leurs adversaires réfugiés dans les vergers les plus proches, qui auraient alors obtenu l'aide de villageois et aussi des membres de la secte installée dans les fermes voisines. Appelée à la rescousse, l'aviation des États-Unis serait intervenue en masse, bombardant les pèlerins et les villageois sans distinction et faisant de nombreuses victimes.

Saurons-nous un jour la vérité? La version des faits qui veut qu'une secte hostile aurait pu édifier un camp retranché avec des fortifications, des tunnels (!) et des armes lourdes à moins de vingt kilomètres de Najaf n'est pas exactement convaincante. La confusion (inscription requise) quant à l'identité du chef de cette milice n'inspire pas non plus la confiance. Dans le contexte irakien, on croira volontiers qu'un groupe ait pu accumuler des armes nombreuses, enterrées dans des casemates, mais pas vraiment qu'il aurait pu réunir plus de cinq cents combattants dans une paire de fermes à deux pas de Najaf avec des intentions hostiles. Le total des morts correspondrait-il à un nombre beaucoup plus raisonnable de militants, additionné aux villageois et aux pèlerins à l'origine de l'affrontement?

En ce qui concerne l'organisation de l'armée irakienne, qui n'inquiétait pas tellement les États-Unis quand le proconsul du temps l'avait dissoute à toutes fins utiles, le New York Times offre aussi un reportage (inscription requise) sur l'entraînement d'une aviation irakienne, qui est encore loin d'aboutir. L'absence d'une aviation irakienne se fait sentir, mais les journalistes étatsuniens omettent de demander pourquoi il faut tant de temps, si ce n'est pas la preuve que les États-Unis n'ont jamais eu l'intention de laisser l'Irak se doter d'une force aérienne qui lui permettrait de s'affranchir de la protection des États-Unis, voire de déclencher une guerre civile sans quartier ou de menacer Israël. Mais soyons justes : le retard est aussi imputable à une tentative de fraude qui accrédite la thèse lancée en novembre dernier par Al-Jazeera, imputant le mauvais équipement de l'armée irakienne au désir d'un soumissionnaire de gonfler ses marges de profit en fournissant des armes moins chères et carrément périmées.

Ce qui est clair, c'est que l'aviation est l'arme décisive sur le champ de bataille actuel. Elle ne peut pas remporter une guerre à elle seule, comme on l'a vu au Liban, mais lorsque des fantassins acculent leurs ennemis ou sont eux-mêmes acculés, l'aviation peut intervenir avec les meilleures chances de porter l'estocade. En Afghanistan, les soldats canadiens ont souvent reconnu leur dette envers l'aviation étatsunienne; on ne peut pas s'attendre à ce que l'armée irakienne fasse mieux que les armées occidentales. Bref, les reproches de la presse étatsunienne seraient plus crédibles s'ils admettaient que l'armée irakienne est privée d'une aviation, principalement par la faute des bombardements étatsuniens qui ont détruit les escadrilles de Saddam Hussein (exception faite des avions enfuis en Iran en 1991). Faute de quoi, on prendra difficilement au sérieux ce nouveau prêt-à-penser de l'élite journalistique des États-Unis...

Libellés : , , ,


2007-01-27

 

Suite française (2)

Brève incursion lavalloise ce soir, chez Astrodan qui accueille aussi le Peuple de la Table et ses amis Examinateurs. L'expédition permet de comparer les rues de Rosemont et de Laval, qui ne se confondent décidément pas. D'une part, les résidences montréalaises alignées ont collé ensemble leurs façades de deux ou trois étages, festonnées d'escaliers droits ou tournants, qui aboutissent de plain-pied sur le trottoir. D'autre part, les pavillons et bungalows lavallois occupent chacun un territoire propre, n'abritent qu'un logement ou deux et s'écartent le plus possible de la rue (il n'y a pas de trottoir). L'hiver, chacune des maisons lavalloises semblent tirer une langue blanche et annelée, qui pourrait appartenir à un monstre spatial hollywoodien mais qui n'est en fait qu'un abri Tempo...

Du coup, penser à Irène Némirovsky et me replonger dans Suite française, c'est un dépaysement presque total, dans l'espace et dans le temps.

La seconde partie procure un sentiment d'achèvement dans l'inachèvement.

Pour corriger ce que je disais précédemment, il convient de lire Suite française comme un pan complet d'un ouvrage incomplet. Némirovsky avait envisagé une symphonie en cinq mouvements, de la campagne de France en 1940 jusqu'à la paix. Elle n'aura eu le temps que d'en compléter deux.

Après « Tempête en juin », j'ai donc lu « Dolce », qui raconte l'occupation d'un petit bourg par une unité allemande. Les dames Angellier, soit Lucile et sa belle-mère, doivent héberger un officier. (La famille Némirovsky avait dû héberger des sous-officiers allemands.)

Après la tourmente effrénée et kaléidoscopique de l'exode de juin 1940, nous passons à quelque chose de plus tranquille. L'action ne s'écarte pratiquement pas du petit bourg de Bussy. Hormis un geste sanglant qui éclate dans la seconde moitié du texte, le récit n'offre que peu de péripéties. L'action est intérieure, et souterraine. Lucile, dont le mari est prisonnier, souffre de son isolement. Sa belle-mère lui reproche de ne pas se montrer suffisamment affectée par la captivité de Gaston. Elle a peu d'amies parmi les habitantes du bourg. Ce qui rend d'autant plus dangereux les sentiments qu'elle commence à éprouver pour l'étranger avec qui elle partage la maison...

Si Lucile demeure au centre de « Dolce », l'autrice ne se prive pas de décrire les faits et gestes des autres habitants de Bussy, qui illustrent la diversité des réactions françaises à la défaite et à l'occupation. Sa plume reste acérée et n'épargne pas la châtelaine de la région, qui aimerait bien se trouver de l'autre côté de la ligne de démarcation, en France non-occupée, non pour échapper aux Allemands mais pour vivre sous le régime de Vichy. Ce qu'elle parvient à faire sentir surtout, c'est le poids extraordinaire du regard des autres dans un aussi petit chef-lieu. L'opinion publique compte même lorsqu'elle n'est pas raisonnable.

Des notes de la main de Némirovsky sont jointes en appendice. Elles ont été rédigées sur plusieurs mois et la dernière date remonte à la semaine avant son arrestation. Elles éclairent son plan --- et ses incertitudes. Elle ne pouvait pas connaître l'issue de la guerre, mais il est frappant de constater à quel point son projet aurait pu s'adapter aux épisodes subséquents de la guerre. S'il y a un point aveugle, il concerne les politiques antisémites nazies et les camps de la mort.

Point aveugle délibéré? Dans quelle mesure ignorait-elle la réalité des camps d'extermination, qui commençaient tout juste à s'organiser?

En tout cas, ces notes confirment que « Dolce » montre en quelque sorte la routine d'une occupation qui est rarement dramatique. En l'absence d'affrontements ouverts, ce sont des nuances de comportement qui sont analysées par les commères, recevant ou non leur approbation. Jusqu'au moment des révélations...

Le meurtre d'un Allemand précipite les choses, préfigurant le début d'une nouvelle phase de la guerre (l'invasion en juin 1941 de l'Union soviétique). En même temps, Némirovsky signe des pages qui auraient pu être écrites au sujet de l'Irak. Soudain, l'occupant se rend compte que le calme de son occupation lui cachait l'évidence du ressentiment des occupés. Les Allemands se rendent compte qu'ils s'illusionnaient... « Le crime lui-même ne les affectait pas d'ailleurs autant que cette solidarité, cette complicité qu'ils sentaient autour d'eux (car enfin, pour qu'un homme échappe à un régiment lancé à ses trousses, c'est que le pays tout entier l'aide, l'abrite, lui donne à manger, à moins naturellement qu'il ne fût terré dans les bois — mais on avait passé la nuit à les battre — ou, chose plus vraisemblable encore, qu'il n'eût quitté la région, mais cela, de nouveau, ne pouvait se faire qu'avec l'aide active ou passive des gens). »

Et les Français n'apprécient pas le rappel de leur impuissance; ils sont à la merci des Allemands. Eux aussi s'illusionnaient, croyaient à une sorte de paix, oubliaient que la soumission n'était pas identique à la paix.

Lucile fera en fin de compte le sacrifice de son amour, mais sans trahir ses sentiments. C'est réconciliée avec elle-même qu’elle assistera au départ des soldats allemands. Il y a aussi dans ces ultimes lignes une sorte de pressentiment que c’est la fin d’un monde, d’une civilisation. Début juin 1941, la guerre ne concernait encore qu’une poignée de pays. Un an plus tard, Irène Némirovsky verrait bien que la guerre avait pris une envergure inédite; elle ignorerait seulement (pour quelques semaines encore) que l’application de la solution finale par les Nazis faisait partie des traits qui caractériseraient à jamais ce paroxysme de la violence et de la brutalité. Le 2 juin 1942, elle révèle sa conception du projet dans une note pour elle-même : « ne jamais oublier que la guerre passera et que toute la partie historique pâlira. Tâcher de faire le plus possibles de choses, de débats... qui peuvent intéresser les gens en 1952 ou 2052.»

Sommes-nous intéressés? Oui, mais pour un ensemble de raisons enchevêtrées. L'inachèvement du projet littéraire. La vie interrompue du couple Epstein-Némirovsky. La certitude dans le cas de « Dolce » que la bourgade imaginaire de Bussy doit beaucoup à la bourgade bien réelle d'Issy-l'Évêque, et la certitude donc que l'écrivaine travaille d'après nature. La mise à jour des tensions, même dans le cas de l'occupation la plus correcte possible, entre occupants et occupés, avec tout ce que ceci évoque dans le contexte politique actuel.

Et il y a ce qui n'est pas là. L'absence de l'ombre de la Shoah souligne à quel point la réalité du mal dépassait encore l'entendement de ceux qui avaient le plus intérêt à pressentir le danger. C'est donc en creux que se lit toute l'ampleur du crime à venir.

Libellés : ,


2006-12-31

 

Suite française (1)

Ma lecture du moment : Suite française, d'Irène Nemirovsky.

Le livre a son histoire propre, que tout le monde connaît sans doute maintenant. Création d'une exilée russe devenue autrice de talent en France, mère de deux petites filles en 1939, le manuscrit échoue dans la valise des filles qui se retrouvent seules lorsque leurs parents sont arrêtés par les Allemands. Trimballé pendant des années et sauvegardé soigneusement, mais jamais ouvert de peur de ranimer des souvenirs douloureux, le manuscrit n'est mis au jour que pour une ultime transcription avant son versement à des archives.

Après avoir retranscrit moi-même le journal de guerre tenu par mon grand-père durant la Grande Guerre, j'imagine à peine l'émotion avec laquelle Denise Epstein a dû retranscrire un texte de la plume de sa propre mère, qu'Irène Nemirovsky était parvenue à finir avant d'être gazée à Auschwitz. Les textes autographes nous font entrer dans l'intimité de la personne disparue, que le texte soit banal ou non.

Le contexte est infiniment plus tragique dans le cas de l'œuvre de Nemirovsky, mais le texte est peut-être moins personnel, s'agissant d'une fiction. Voire ! La fiction n'est-elle pas l'expression la plus complète des sensibilités d'un écrivain ? Un journal ne peut consigner que les réactions aux événements réels, mais l'auteur est libre de les imaginer. En les imaginant, ne révèle-t-il pas beaucoup plus?

Pourtant, malgré les louanges accumulées, il ne faut pas s'attendre à un texte renversant d'originalité. Némirovsky est de son temps. La narration omnisciente s'attèle à la description de personnages dans une veine assez balzacienne. La plume de l'écrivaine est acérée et les rebondissements de l'action parfois cruels, mais le temps qui a passé oblige le lecteur d'aujourd'hui à croire sur parole aux portraits de Français en fuite que brosse le roman.

Famille de la grande bourgeoisie catholique, auteur prospère, collectionneur et esthète de l'île Saint-Louis... Parce que d'autres ouvrages nous ont présentés des personnages semblables, nous admettons la vraisemblance de ces personnages qui mènent une vie dorée, servis par des domestiques stylés. Ils sont choyés et accoutumés à des existences si réglées que les désordres de l'exode leur semblent tailler et ouvrir une blessure dans la chair même du réel. (Le désarroi de ces réfugiés forcés de quitter leurs demeures cossues rappelle un peu l'insatisfaction des évacués libanais de l'été dernier.) Pour les lecteurs qui ne fréquentaient pas les hautes sphères de la société parisienne il y a soixante-dix ans, c'est dur de croire à des personnages à ce point dorlotés, mais il le faut.

Les incidents parfois outrés de l'exode posent aussi la question de la crédibilité. Curieusement, alors que la première partie du livre, « Tempête en juin », est consacrée à l'exode, l'introduction signée par Myriam Anissimov ne dit absolument rien des faits et gestes d'Irène Némirovsky en juin 1940. En septembre 1939, Irène et son mari installent leurs enfants à Issy-l'Évêque; après les décrets d'octobre 1940, ils les rejoignent. Entre les deux, rien n'est précisé, mais il semble bien qu'il faille comprendre qu'Irène Némirovsky ait connu les routes de l'exode. Par conséquent, le matériau brut n'est pas uniquement tributaire de son imagination ou des renseignements qu'elle aurait pris. Elle aurait été aux premières loges...

Du coup, le récit est nettement moins sentimental que Pied Piper de Nevil Shute, écrit à la même époque sur le même sujet, mais sans la rage sublimée de Némirovsky (qui rappelle la tonalité de L'Étrange Défaite de Marc Bloch) et sans avoir connu personnellement l'exode, a priori. Encore que les coups de théâtre de la narration de Némirovsky cèdent parfois à une certaine facilité...

La prose du roman est limpide, coulant de source. Némirovsky est bel et bien de son temps. L'amour (physique) ne saurait être qu'une ellipse. Quand le jeune Hubert Péricand se fait initier par une demi-mondaine, le récit s'interrompt pour nous parler d'un chat de la famille Péricand qui s'évade et qui va courir la galipotte sur les toits, jusqu'à l'explosion de la poudrière qui peut se lire comme une allusion à l'orgasme final... C'est un procédé qui m'a rappelé une scène du manga/anime Fullmetal Alchemist, plus précisément je crois du film Conqueror of Shamballa. On y voyait deux personnes parler de l'attrait du danger en des termes assez abstraits tandis qu'au premier plan, le chien de la famille s'escrimait avec une écrevisse, malgré ses coups de pinces...

J'ai terminé « Tempête en juin » et je me demande encore si le roman est digne du Prix Renaudot. Mais c'est certainement une lecture émouvante. À quelques reprises, les personnages imaginent l'avenir après la guerre. Némirovsky, qui avait mon âge actuel quand elle est morte à Auschwitz, n'a jamais connu l'après-guerre. Du coup, certains passages semblent avoir été écrits avec une intention incantatoire. Mais nous savons que la magie du verbe n'a pas porté fruit, ce qui donne à ces phrases une qualité pathétique :

« Cela passera. L'occupation finira. Ce sera la paix, la paix bénie. La guerre et le désastre de 1940 ne seront plus qu'un souvenir, une page d'histoire, des noms de batailles et de traités que les écoliers ânonneront dans les lycées, mais moi, aussi longtemps que je vivrai, je me rappellerai ce bruit sourd et régulier des bottes martelant le plancher. »

Libellés : , , ,


2006-12-12

 

Les derniers feux du XIXe siècle

La doyenne de l'humanité vient de mourir.

Du coup, la continuité humaine des vivants ne remonte plus qu'à 1891.

C'est en soi déjà étonnant. Cela veut dire qu'il reste un certain nombre de personnes qui avaient l'âge de raison (sinon celui de la majorité) lorsqu'un certain archiduc autrichien est mort à Sarajevo. Des personnes qui auraient pu côtoyer la reine Victoria, Albert Einstein ou Charles Darwin... ou Jules Verne.

Certes, dans la plupart des cas, les grands aînés n'ont que des souvenirs épars de leur jeunesse et n'ont jamais côtoyé les personnages qui sont restés dans les annales. Il semble même y avoir un lien entre la longévité et les longues vies tranquilles. Et un autre entre la longévité et le sexe féminin... Il ne reste presque plus de vétérans (masculins) de la Première Guerre mondiale. Pourtant, les quelques survivants sont nés presque dix ans après les détenteurs des records actuels de longévité. La guerre (cela n'a rien d'étonnant), ou peut-être leur sexe biologique, aura donc écourté la vie de cette cohorte. (Hôpital du corps expéditionnaire de l'armée des États-Unis en France en 1918. — Library of Congress)

Néanmoins, s'il y a peu de témoins des grands événements de l'Histoire parmi les grands aînés, ils constituent un lien avec des époques oubliées. À défaut d'avoir été au front ou d'avoir participé aux grands événements politiques, scientifiques ou culturels du siècle, ils ont arpenté des villes qui n'existent plus ou parcouru des avenues encore neuves de villes qui nous semblent maintenant historiques. Ils nous permettent aussi de relativiser notre propre existence...(Avenue Léopold II, Ostende, Belgique, vers 1900. — Library of Congress)

Un jour, la dernière survivante du XIXe siècle s'éteindra. Et je me sentirai beaucoup plus vieux, tout d'un coup.

Libellés : , ,


2006-11-01

 

L'économie va-t-en-guerre

La guerre n'est jamais loin quand on s'intéresse à l'histoire de l'humanité.

Et on peut en tirer des leçons intéressantes, voire surprenantes. Prenons donc ce cliché de la science-fiction que le président Ronald Reagan lui-même avait répété à Gorbatchev lors d'une rencontre à Genève, selon ses dires en 1985. Il aurait expliqué comment les différends opposant les États-Unis et l'Union soviétique compteraient pour bien peu si les peuples de la Terre étaient soudain menacés par une espèce extraterrestre : « We'd forget all the little local differences that we have between our countries, and we would find out once and for all that we really are all human beings here on this Earth together. »

En fait, le scénario d'Independence Day est loin d'être la norme quand des envahisseurs exotiques débarquent quelque part. À moins de véritablement manifester une volonté d'extermination tous azimuts, les conquérants de l'histoire connue ont souvent noué des alliances de circonstance avec telle ou telle faction pour ensuite s'imposer. Les exemples les plus récents en Afghanistan et en Irak montrent bien qu'un envahisseur disposé à faire quelques promesses ne ferait pas nécessairement l'union contre lui, au contraire. Divide et impera s'applique aussi à la constitution des empires...

L'Histoire suggère aussi que l'économie est loin d'être un facteur négligeable. Quand la Première Guerre mondiale a éclaté, les principaux pays européens étaient à l'apogée de leur puissance et de leur prospérité. En termes absolus et relatifs, ils n'avaient jamais été plus riches et plus puissants. Les générations montantes avaient connu une amélioration presque continuelle du niveau de vie rendue possible par les fruits de la première Révolution industrielle. Des nouvelles inventions, de l'éclairage électrique aux tramways, en passant par le téléphone, le cinéma et le moteur à explosion, rendaient la vie plus facile et ouvraient des perspectives séduisantes. Le règne européen sur de grandes parties du monde semblait confirmer la position privilégiée des natifs de cette péninsule mineure de l'Eurasie.

Faut-il s'étonner alors que les déclarations de guerre aient soulevé l'enthousiasme, sinon de tous, du moins de nombreuses personnes qui ne s'inquiétaient pas pour leur avenir et qui ne voyaient que l'intérêt de quelques mois de manœuvres militaires au vert, loin des villes crasseuses et des emplois abrutissants? Cette même prospérité était encore plus marquée pour les élites dirigeantes qui n'avaient jamais été obligés de se remettre en question. La guerre n'avait pas été déclarée de gaieté de cœur, non, car il y avait eu des réticences et des tentatives de se raviser à la onzième heure, mais personne n'avait envisagé autre chose que les scénarios les plus optimistes. Les pertes financières et humaines associées à une guerre de quelques mois suffisaient à effrayer les esprits les plus raisonnables, mais elles semblaient supportables dans le contexte d'alors. Les armées de l'Europe s'étaient donc ébranlées, mobilisant à la fois les hommes et les enthousiasmes.

Dans un livre sur cette époque, Modris Eksteins a souligné la part de dévotion, voire d'amour, que les grands projets d'une époque vouée au progrès savaient susciter. La guerre serait apparue au départ comme un grand projet qui exigerait des sacrifices mais qui, comme les autres grands projets, porterait fruit. L'ivresse du sacrifice poussait sans doute à croire que plus les sacrifices seraient grands, plus les résultats de l'entreprise seraient grandioses. La prospérité de la Belle Époque n'était-elle pas la confirmation concrète de cette équation? D'où l'enthousiasme va-t-en-guerre de ceux qui se croyaient invincibles.

En revanche, avant la Seconde Guerre mondiale, les principales démocraties optent pour l'apaisement, et non pour l'affrontement immédiat avec les dictatures fascistes. Elles se remettent à peine des misères de la crise économique consécutive au krach de 1929. Elles se souviennent aussi des coûts de la Grande Guerre, mais les difficultés intérieures les poussent à ne pas pousser à la guerre, à ne pas insister. (Auraient-elles été aussi coulantes avant 1929?) À la limite, les documents suggèrent que, dans le contexte de la dépression économique, on surestime en 1936 et en 1938 les coûts et les risques d'une guerre avec l'Allemagne nazie au moment où elle entame à peine son réarmement.

Sous-estimer les conséquences quand l'économie se porte bien et les surestimer quand elle va mal, c'est tout naturel, après tout. Du coup, on comprend mieux la décision des États-Unis de faire la guerre en 2002-2003. Quand ceux-ci renversent le régime des Talibans et envahissent l'Irak, le pays vient de connaître des années dorées, le long boom technologique que l'on croyait sans fin... (On peut d'ailleurs faire des rapprochements avec les États-Unis des années 1960, assez riches et prospères pour envisager une guerre au Viêt-Nam sans états d'âme inutiles.) Même si la bulle technologique avait implosé, il restait un fond de prospérité suffisant pour isoler les élites des réalités désagréables...

Libellés : , ,


2006-10-20

 

L'intelligence des bombes et la Singularité

Dans une de ses nouvelles les plus connues, « The Feeling of Power », Isaac Asimov imagine un monde futur qui a entièrement oublié le calcul manuel — un futur qui n'est peut-être pas si lointain... (Cet article de 2003 note quelques travaux antérieurs sur l'utilité des calculatrices à l'école.)

Dans cette nouvelle, la redécouverte du calcul manuel incite les bénéficiaires de cette révélation à envisager l'emploi de missiles guidés par des calculateurs humains pour venir à bout des défenses anti-missiles. Asimov écrivait à l'époque des ordinateurs qui remplissaient des salles entières, de sorte qu'il était inimaginable d'en placer à l'intérieur d'engins volants. En revanche, il était possible d'envisager qu'un être humain utilisant une règle à calcul ou du papier et un crayon pourrait conférer à un missile les capacités computationnelles requises pour résoudre en vol certains problèmes...

De nos jours, des ordinateurs microscopiques surpassent aisément les performances humaines pour tout ce qui touche à l'arithmétique. Mais l'emploi de missiles et de bombes continue de poser des problèmes que les ordinateurs ne peuvent pas résoudre. Même si on parle volontiers de bombes intelligentes, le ciblage est encore réservé à des êtres humains, qu'ils soient dans les airs ou sur le terrain. Ceci impose des contraintes : si on refuse de risquer, voire de sacrifier délibérément, la vie des pilotes et de leurs partenaires au sol chargés de sélectionner les cibles, on ouvre une brèche à l'erreur. La sélection de cibles sur la base de cartes, d'informations périmées ou de soupçons entraîne presque automatiquement des bavures comme on en a vues abondamment en Afghanistan, au Liban, au Kosovo ou en Irak.

D'autre part, dans le camp de ceux qui n'ont pas ces armes dites intelligentes et qui ne peuvent pas se permettre de gaspiller leurs munitions, la solution adoptée consiste aussi à doter les bombes d'intelligence. Soit en les faisant exploser à distance par un guerillero posté au bon endroit soit en les confiant à un kamikaze qui se chargera personnellement de la sélection de la cible... Tout comme dans la nouvelle d'Asimov, on substitue des êtres humains aux circuits électroniques, et sans manifester la même révulsion que le personnage d'Asimov qui se donnait la mort, rongé par la culpabilité.

Cette tactique, qui plus est, donne des résultats. Elle a infligé des pertes nombreuses aux troupes étatsuniennes en Irak (des centaines de morts, des milliers de blessés) et elle aura sans doute joué un rôle dans le retrait éventuel de ces troupes.

Qu'est-ce qui empêche les troupes étatsuniennes d'appliquer des tactiques semblables pour venir à bout de la résistance irakienne? En gros, on pourrait dire que le fantassin lambda de l'armée étatsunienne n'est pas assez intelligent pour discerner les bonnes cibles noyées dans la population irakienne : il ne parle pas la langue, il ne fait que passer quelques mois sur le terrain avant de revenir au pays, il se fie donc à des informateurs et il se conduit alors comme une brute sans savoir s'il tient ou non un ennemi au bout de son fusil. De plus, quand un fantassin est envoyé se frotter à des insurgés, il perd l'essentiel des avantages conférés par la technologie de pointe des États-Unis. Malgré son blindage, ses véhicules et ses armes, il devient une cible vulnérable.

La solution préconisée par les chercheurs étatsuniens éliminerait l'élément humain en lui substituant des robots ou tout autre solution technique faisant appel à une forme d'intelligence artificielle. Des engins télécommandés existent déjà, mais ils dépendent toujours de l'intelligence du fantassin lambda.

On a déjà suggéré que le développement d'intelligences artificielles comparables ou supérieures aux humains pourrait avoir lieu dans le contexte des jeux électroniques, où on veut opposer un adversaire valable au joueur humain. Mais il pourrait aussi avoir lieu dans les laboratoires militaires où on cherchera à produire des intelligences artificielles qui dépasseront la moyenne des capacités humaines aussi nettement que les ordinateurs actuels les surpassent dans le domaine de l'arithmétique, afin d'en équiper des robots de combat, des bombes intelligentes et des missiles...

Libellés : , ,


2006-09-12

 

Les coûts de la longue guerre...

Il y a deux semaines environ, un article de Stewart M. Powell dans The Detroit Free Press affirmait que le nombre de victimes étatsuniennes des combats en Afghanistan et en Irak dépasserait bientôt le nombre de victimes des attentats du 11 septembre. C'est maintenant fait. Le total enregistré aujourd'hui est de 2671 en Irak et de 336 en Afghanistan (cette page montre que les Canadiens ont perdu presque autant de soldats en Afghanistan que les Britanniques), soit 3007 en tout, alors que les terroristes du 11 septembre ont tué moins de 3000 personnes.

Mais, du point de vue des seules victimes des États-Unis, c'était déjà le cas en août. Car, ce serait tout au plus 2902 citoyens des États-Unis qui seraient morts le 11 septembre — j'emploie le conditionnel puisque cette page remonte à 2002 et ne fait état que de cinq Canadiens alors que le gouvernement canadien cite le chiffre de 24 victimes canadiennes des attentats. Or, Powell ne compte évidemment pas les pertes militaires des autres pays représentés en Irak ou en Afghanistan — 233 en Irak et 139 en Afghanistan. Dès lors, il faudrait comparer avec les seules victimes étatsuniennes du 11 septembre.

Ceci fait aussi abstraction des morts de civils étrangers dans ces deux pays — dont les employés des Nations Unies, en commençant par Sergio Vieira de Mello — et, bien entendu, de tous les habitants de l'Irak et de l'Afghanistan. Il est parfaitement possible que le nombre de victimes des attentats du 11 septembre ait été dépassé en Afghanistan dès 2001. J'y reviendrai un de ces jours, comme je me le promets depuis déjà longtemps.

Libellés : , ,


2006-08-17

 

Au Liban, la vraie RMA?

Avons-nous découvert la vraie RMA au Liban?

La RMA, c'était la grande mode des écoles militaires il n'y a pas si longtemps. La Revolution in Military Affairs devait profondément altérer la manière de faire la guerre. Une armée moderne, en exploitant les avantages procurés par sa maîtrise des technologies de l'information, des télécommunications et de l'espace, deviendrait capable de remporter la victoire contre une armée dépourvue des mêmes avantages rapidement et à peu de frais, en pratiquant une sorte de Blitzkrieg combinée à des frappes aussi précises qu'économes en moyens.

Or, même les rats quittent le navire maintenant, comme en témoigne cet article issu de la mouvance d'extrême-droite aux États-Unis. L'armée étatsunienne, qui est censée incarner la RMA depuis la fin de la Guerre froide et les réductions en effectifs associées à de nouveaux investissements en recherche et développement, a exécuté à la perfection l'invasion de l'Irak mais n'arrive pas à venir à bout de la résistance. Du coup, le concept plus ancien de guerre asymétrique reprend toute son importance, selon certains.

Toutefois, il est loin d'être clair que la guerre menée par Israël contre le Hezbollah ait été asymétrique. Certes, le Hezbollah n'est pas un État et il est vrai que les arsenaux modernes sont conçus en grande partie pour briser un État ennemi. De fait, le bombardement israélien a paralysé l'État libanais, ou du moins ce qui en tient lieu dans la partie sud. Les troupes du Hezbollah n'en ont pas moins continué à se battre.

Si on peut se fier à la description que donne le commentateur israélien Uri Avnery des résultats de l'ultime offensive de Tsahal dans la direction du fleuve Litani, les tactiques du Hezbollah relèvent tout simplement des tactiques fondamentales de l'infanterie. Quand on est attaqué en un point, on peut résister ou se replier, puis contre-attaquer. Aucun manuel rationnel ne préconise la défense à outrance, sauf dans le cadre de manœuvres plus larges. Les combattants du Hezbollah bénéficiaient sans doute de positions voisines (peut-être enterrées) qui leur facilitaient le repli et la ré-organisation avant une nouvelle attaque. Ils avaient sans doute aussi des caches d'armes et de nourritures qui leur permettaient de tenir malgré les dégâts infligés aux transports et aux communications dans le sud du Liban. Tout cela est parfaitement normal pour une armée désireuse d'offrir une défense en profondeur et n'est en rien propre à la guérilla.

La nouveauté la plus intéressante est sans doute l'emploi d'armes anti-char, que Mark Williams choisit d'interpréter comme le signe d'une démocratisation de la technologie des missiles. C'est aller un peu vite en affaires. On peut remonter à la guerre des Malouines quand les Argentins avaient tiré à bon escient deux des cinq Exocet en leur possession, détruisant ou endommageant deux navires de la Royal Navy, dont le Sheffield. En Tchétchénie, les défenseurs de Grozny avaient utilisé des armes anti-char russes pour repousser l'assaut des blindés russes en janvier 1995. En Irak, les lance-roquettes russes avaient également surpris les envahisseurs par leur efficacité, préfigurant les récents succès du Hezbollah contre le char israélien Merkava.

Cela dit, la performance des combattants libanais armés de telles armes pourrait annoncer un changement aussi significatif que l'amélioration des fusils qui permit aux armées européennes de passer de l'affrontement rangé, opposant des gros bataillons disposés en rangs tirant à tour de rôle, à l'affrontement de tirailleurs répartis en détachements autonomes beaucoup plus petits. De fait, c'est l'insuccès de l'infanterie israélienne au Liban qui est le plus frappant, mais il est difficile d'en tirer des conclusions puisque, sur d'autres plans, l'aviation israélienne l'a clairement emporté sur l'arsenal du Hezbollah.

Je rappelle mon pronostic d'il y a quelques semaines, que les statistiques de l'armée israélienne semblent confirmer : 4 000 fusées et missiles ont été tirés contre Israël, mais ils n'ont tué que 42 civils. Il s'agit presque du tiers de l'arsenal présumé du Hezbollah, qui aurait donc pu infliger, tout au plus, moins de 150 morts. Les pertes soi-disant collatérales au Liban dépassent le millier de morts. Et c'est sans parler des victimes militaires ou des dégâts infligés aux infrastructures. Dans un autre contexte, la disproportion serait entièrement à l'avantage d'Israël. Seulement, comme Israël s'attendait à vaincre sans encourir de pertes, obtenant le zéro mort pour les civils sinon pour les militaires, la déconvenue est brutale.

Libellés : ,


2006-08-12

 

Tourisme de guerre

Dans La Chartreuse de Parme, Stendhal a signé un passage célèbre consacré à la participation de son jeune héros, Fabrice del Dongo, à la bataille de Waterloo. Au lieu d'adopter le point de vue omniscient ou la multiplicité des points de vue bien situés, deux moyens de raconter un événement trop grand pour être saisi par une seule personne mais qui sont souvent adoptés presque machinalement tant le lecteur a envie d'appréhender l'événement, Stendhal raconte la bataille de Waterloo vue par les yeux de Fabrice, sans recul. Et Stendhal ne triche pas en donnant à Fabrice un point de vue privilégié — auprès d'un général, par exemple — ou en lui accordant une clairvoyance supérieure. Fabrice s'est jeté dans la bataille et il fait de son mieux pour comprendre ce qui se passe, pour agir et pour réagir.

Ceci fonctionne à plusieurs égards, tout d'abord parce que le lecteur n'a pas besoin d'apprendre du texte l'issue ou les enjeux de la bataille de Waterloo, car ceux-ci sont déjà universellement connus. Dans un roman qui s'intéresserait à une bataille moins connue ou purement imaginaire, ce serait nettement plus vicieux comme choix narratif. L'épisode permet plutôt à Stendhal d'illustrer la confusion de la bataille ainsi que le mélange de naïveté et d'énergie de Fabrice.

La guerre est une réalité encore plus protéiforme qu'une bataille, même une bataille aussi grandiose que celle de Waterloo. Elle s'étale dans le temps, elle recrute un plus grand nombre de personnages, elle alterne les périodes d'ennui et les spasmes terrifiants... La Grande Guerre qui a mis fin à ce qu'on pourrait appeler le siècle européen (1815-1914) a été tout cela, et plus encore. Guerre mondiale qui a brassé les pays et les peuples, guerre technique qui a introduit de nouveaux moyens de tuer, guerre infiniment meurtrière... et guerre de privilégiés aussi, pour quelques combattants affectés à des postes particuliers. Ainsi, mon grand-père Jean-Joseph Trudel se portait volontaire en janvier 1916 pour se joindre au sixième hôpital général envoyé en France par le Canada. Il n'avait pas encore vingt-huit ans... Jeune médecin alors chef-interne à l'hôpital Notre-Dame, il devient plus ou moins automatiquement capitaine en démissionnant de l'hôpital pour entrer à l'armée. Le soir du 19 mars 1916, c'est la soirée des adieux chez Georges Clermont, le frère du capitaine Hector Conrad Clermont (né le 11 février 1878), sans doute à son domicile du 68 Elmwood à Outremont. Dans son journal, mon grand-père signale l'occasion comme une soirée d'adieux aux parents et aux amis. À en juger par la photo que l'on voit ici, ces derniers étaient nombreux.

Parti du Canada le 1er avril, le capitaine Trudel servira à Ramsgate (Angleterre) sur la Manche, à Paris, à Étaples, puis à Troyes. Le « Front » revient souvent dans les premières entrées de son journal, même s'il demeurera longtemps pour lui une réalité un peu abstraite. En Angleterre, on entendait le grondement continu des canons et on redoutait les bombardements par les zeppelins allemands; dans les salons, on croisait des officiers revenus du front ou des ladies dont le mari était à la guerre. À Paris, les médecins canadiens se portent volontaires pour le front, mais ils ne sont envoyés à Étaples que début octobre... et ils se rendent vite compte que ce n'est pas tout à fait le front! Ils vont travailler dans un des nombreux hôpitaux regroupés dans ce secteur derrière les lignes, et non dans des postes sous le feu. Du front tout proche arrivent les blessés, qui ont souvent bénéficié d'un premier pansement, mais les médecins œuvrent dans le calme, sans trop craindre d'être dérangés par une action ennemie — les lignes ne bougeront guère de 1915 à 1918... En janvier 1917, après un retour à Paris, l'unité canadienne est envoyée à Troyes pour s'occuper d'un hôpital de 1200 lits installé dans un lycée de jeunes filles. C'est sans doute à Troyes qu'on retrouve alors le capitaine Trudel en uniforme sur sa bicyclette. Pour les officiers et médecins, la routine n'est pas trop désagréable :

« Les jours se passent tranquillement. La besogne de l'Hôpital finie, on se cabane à l'Hôtel où le Whist et le Bridge sont le passe-temps. Un groupe — dont j'en suis — suit des leçons d'équitation — quand on ne fait pas de bicyclette. Aux beaux jours, on se promet les randonnées en campagne. »

De fait, le prétexte n'est pas toujours difficile à trouver. Fin octobre 1917, l'aviation française force le Zeppelin L-49 à atterrir à Bourbonne-les-Bains, en Haute-Marne. Un Zeppelin écrasé est un objet particulièrement impressionnant. Dans cette photo du Zeppelin L-33 échoué en septembre 1916 dans un champ anglais près de Little Wigborough (Bibliothèque et Archives Canada, C-000086), l'ossature métallique évoque le squelette d'une créature aérienne tombée au sol...
Le capitaine Trudel n'en a pas encore vu, mais il est prêt à faire le voyage. Avec deux amis, les capitaines R. Dumont et Joseph Wildy Ladouceur (né le 14 février 1887 à l'île Bizard, mais établi à Augusta dans le Maine), il part pour Bourbonne-les-Bains le 29 octobre. Mais il y a déception à l'arrivée : « Malheureusement, il était tombé depuis 10 jours et les principaux morceaux avaient été enlevés par le Génie français. Néanmoins, nous avons vu la carcasse du cadavre qui est entièrement d'aluminium et recouverte d'une enveloppe teinte en noir par de l'acétate de cellulose contenant de l'aniline. Les ballonnets à l'intérieur sont recouverts d'une enveloppe faite de tissu et de baudruche. »

En fait, les témoignages divergent sur l'état de conservation du L-49. Très endommagé selon les uns, il demeure quand même étonnamment intact sur une photo comme celle-ci. Dans la photo prise à l'occasion du voyage des trois officiers du sixième Hôpital général canadien, la carcasse du dirigeable est tordue et déformée. Les trois Canadiens repartiront avec des souvenirs, mais il semble clair qu'ils n'étaient pas les premiers. En dix jours, une partie importante de l'enveloppe d'origine du Zeppelin semble bien avoir disparu. L'avant de l'appareil en paraît dépourvu, en tout cas, et il est difficile de rapprocher l'amas blanchâtre aux contours indistincts des contours noirs et fuselés du L-49 tel qu'il apparaît dans les clichés antérieurs... Près d'un siècle plus tard, je me penche sur ces photos pâlies pour me faire une idée de la Grande Guerre — et j'ai bien l'impression que mon grand-père, plongé au cœur de cette guerre comme Fabrice Del Dongo à Waterloo, ne faisait pas autre chose en désirant se rapprocher du front et en rassemblant des souvenirs qui lui permettraient peut-être un jour de comprendre une réalité qui le dépassait.

Libellés : , ,


2006-08-11

 

Contre le terrorisme

Le grand historien britannique de gauche Eric Hobsbawm commence son histoire du « court » vingtième siècle (1914-1991) en rappelant qu'en 1992, François Miterrand avait visité Sarajevo le 28 juin, choisissant une date hautement symbolique... mais passée inaperçue de la plupart. Il s'agissait bien sûr de l'anniversaire du geste terroriste le plus sanglant de l'histoire du monde.
C'était le 9 août 1990 que de passage à Vienne je tentai de visiter le Musée de l'histoire de l'armée (ou Musée de l'Arsenal), le Heeresgeschichtliches Museum que je reproduis ci-dessus. J'avais appris qu'on pouvait voir dans ce musée non seulement la voiture dans laquelle l'archiduc François-Ferdinand avait été assailli mortellement le 28 juin 1914, mais aussi son uniforme taché de sang. Reliques macabres, peut-être, mais je désirais me recueillir devant elles comme on pourrait vouloir s'arrêter sur les vestiges d'un suicide collectif d'une immensité vertigineuse.

La Première Guerre mondiale reste le point tournant du vingtième siècle. Plus de huit millions de morts de tous bords, plus de vingt millions de blessés et de disparus... chez les seuls militaires. Chez les civils, si on inclut les faits de guerre, les famines, les massacres (Arménie) et la grippe espagnole, ce sont des millions qui s'ajoutent encore, de sorte qu'on peut parler de plus de cinquante millions de personnes touchées à divers titres — mortes, blessées, alitées, outragées, emprisonnées... Comme la population mondiale comptait environ 1,8 milliards de personnes, on parle ici de 3% de cette population, et une fraction nettement plus élevée dans les pays directement concernés en Europe, en Afrique du Nord, au Proche-Orient et en Amérique du Nord. De plus, c'est la guerre qui va avoir pour conséquences le triomphe du marxisme-léninisme en Russie dont on connaît maintenant les retombées meurtrières sous les formes du stalinisme, du maoïsme et du polpotisme, puis la Crise, la Grande Dépression économique des années trente qui facilite l'accès d'Hitler au pouvoir et accouche de la Seconde Guerre mondiale, avec son propre cortège d'atrocités, de massacres et de conséquences politiques qui influencent aujourd'hui encore l'actualité internationale...

J'étais parti à pied. Je n'étais pas un médiocre marcheur à l'époque, mais j'avais sous-estimé la distance et j'étais arrivé dans les parages du musée quinze minutes avant la fermeture, trop tard donc pour visiter. Néanmoins, le souvenir de cette marche du cœur de Vienne jusqu'aux abords de la gare du sud, en traversant le Ring puis des quartiers bourgeois du début du vingtième siècle, à l'architecture rappelant le style haussmanien du Paris de la IIIe République, reste vif et mérite de rester vif. Cette marche forcée était un tribut que je payais en quelque sorte au geste terroriste fondateur du siècle finissant — selon la chronologie de Hobsbawm, du moins, puisque cela se passait en 1990.

De nos jours, il est facile de relativiser le terrorisme en rappelant les torts de ceux qui sont visés par le terrorisme ou en évoquant la terreur instrumentalisée par les États. Mais le souvenir du 28 juin 1914 est là pour souligner que le terroriste prend sur soi de faire exploser l'ordre social et politique que des milliers de personnes ont tenté, tant bien que mal, de créer, parfois dans le cadre de régimes démocratiques dont ils étaient l'émanation, parfois dans le cadre de régimes élitaires dont ils étaient aussi l'émanation. Contre le travail des générations qui ont fait de leur mieux pour arrondir les coins, arriver à des ententes, forger des compromis, faciliter la vie quotidienne et les échanges, en renonçant souvent, il est vrai, à la perfection et en acceptant des injustices, le terroriste érige son idéal au terme de quelques années ou de quelques mois d'engagement (ou d'endoctrinement, c'est selon). Le terroriste est sûr d'avoir raison, seul contre des milliers. Et il frappe.

Le 28 juin 1914, un système vieux de quarante-trois ans (si on le date de la proclamation du IIe Reich à Versailles) ou de plus de deux siècles (si on le date des traités de Westphalie) va commencer à déraper. On ne s'en aperçoit pas tout de suite, naturellement. Était-ce inévitable? Peut-être. Mais le geste déterminant aura été celui d'un jeune homme en colère de dix-neuf ans...

Libellés : , ,


2006-07-31

 

Le point de vue des chiffres sur la guerre au Liban

La guerre voit souvent s'affronter non seulement les armes et les armées mais aussi les versions de la vérité. Dans ces conditions, on aura intérêt à chercher ailleurs que dans les déclarations contradictoires les faits qui permettent de se faire une opinion.

Prenons les données fournies par la chronologie de CNN. Quoique fragmentaires, elles me permettent de formuler des hypothèses susceptibles de me mettre sur la piste des résultats que je recherche. Après tout, je peux me satisfaire d'une évaluation conservatrice. Tout d'abord, le Hezbollah aurait tiré, dès le 13 juillet, des « douzaines » de roquettes qui prennent pour cible le territoire israélien. Le rythme aurait augmenté au plus tard le 25 juillet, lorsque le Hezbollah en tire près de cent.

Posons donc que du 13 au 23 juillet inclusivement, le Hezbollah aura tiré 65 roquettes par jour en moyenne, soit un total de 715. Puis, mettons que du 24 au 30 juillet, il sera passé à 110 roquettes par jour en moyenne, soit un total de 770, pour quelque chose comme 1485, soit 1500 en chiffres ronds. Pendant ce temps, Israël rapportait, aux dernières nouvelles, la perte de 33 soldats et 19 civils. Bref, on peut calculer qu'il a fallu 1500 roquettes pour tuer 19 civils israéliens.

Or, l'arsenal du Hezbollah est évalué à douze ou treize mille roquettes. L'extrapolation la plus simple suggère, par conséquent, que cet arsenal pourrait produire, tout au plus, moins de 170 victimes civiles en Israël. Pendant ce temps, les forces armées d'Israël ont tué au moins 523 civils libanais...

Libellés : ,


2006-07-20

 

Choisir son ennemi

Les tactiques militaires de l'État israélien au Liban et dans les territoires palestiniens suscitent l'indignation ou tout au moins les questions, mais la stratégie censée présider à ces actes est nettement plus fuyante.

Que cherche Israël au Liban? À récupérer les soldats capturés? Oui, bien sûr. À détruire l'arsenal du Hezbollah et à discréditer le « Parti de Dieu » en faisant la preuve de son impuissance après avoir éliminé le plus grand nombre possible de combattants? C'est moins sûr. À obtenir que l'armée libanaise prenne le contrôle de tout le territoire libanais jusqu'à la frontière avec Israël? Pas sûr du tout.

En étendant à l'échelle de tout le Liban un blocus qui relève de la guerre de siège, il semble peu probable qu'Israël espère vraiment que le gouvernement libanais se retourne contre le Hezbollah alors que le pays est paralysé, que les routes sont coupées, que l'électricité et que la nourriture font défaut et que l'armée libanaise souffre dans ses effectifs et dans son équipement.

Les deux côtés semblent avoir misé, à tort, sur la guerre aérienne et les bombardements plus ou moins ciblés. Israël a déchaîné son aviation, le Hezbollah réplique par une pluie de missiles. Or, à quelques exceptions près (en particulier, lorsqu'elle est poussée jusqu'à l'oblitération), la guerre aérienne a souvent été moins que décisive, du Blitz à la guerre du Kosovo. Les dirigeants d'Israël, en particulier Ehud Olmert, ont-ils prêté une oreille trop complaisante aux commandants de l'aviation? Jusqu'à maintenant, les bombardements ne semblent pas avoir entamé la détermination des belligérants. Tout au plus note-t-on une révision à la baisse des espoirs de part et d'autre. Les missiles du Hezbollah ne terrorisent guère la population israélienne, qui en a vu d'autres, de même que les bombes israéliennes n'ont qu'un effet limité sur les caches et les repaires depuis longtemps préparés du Hezbollah, ce qui exige l'intervention de troupes terrestres pour débusquer ce qui reste.

Peut-être convient-il de rappeler qu'il y a 90 ans, à Verdun, les Allemands avaient pilonné (et le mot est faible) les positions françaises sous deux millions d'obus tirés en une seule journée. Et la résistance française n'avait pas été éliminée... Du coup, les 12 000 missiles dont on crédite le Hezbollah doivent apparaître comme dérisoires du point de vue militaire. Durant la Seconde Guerre mondiale, l'« orgue de Staline » lançait jusqu'à 48 roquettes de type Katyusha par coup; même compte tenu de l'heure requise pour recharger un seul lanceur, on devine sans peine que l'Armée Rouge aurait jugé ridicule le millier de roquettes lancées sur Israël en une semaine. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Armée Rouge disposait de plus de trois mille lanceurs...

Alors, si les objectifs israéliens déclarés sont irréalistes, faut-il en conclure pour autant qu'ils révélaient l'ensemble de la stratégie israélienne? Car le déploiement de forces d'Israël produit des effets tangibles. En cassant les infrastructures, en affamant la population et en ruinant l'économie libanaise, il menace l'existence même de l'État libanais. Si, en même temps, le Hezbollah est affaibli dans des proportions semblables, le résultat pourrait être un match nul qui favoriserait, paradoxalement, la survie du Hezbollah.

Se pourrait-il qu'Israël préfère avoir pour ennemi le Hezbollah? S'il lui faut choisir entre un État hostile et une organisation terroriste hostile pratiquant la guérilla, on ne doit pas s'étonner qu'il opte pour la seconde. Si on considère les pertes encourues par Israël au cours de ses guerres (1947-1949 : 6 400, 1956 : 177 morts, 1967 : 779 morts et 2 563 blessés, 1973 : 2 656 morts et 7 250 blessés, 1982 : 675 morts), les pertes occasionnées par l'opération actuelle ou même celles imputables au Hezbollah depuis des années restent modestes. Bref, tout comme l'Opération Raisins de la colère en 1996, l'intervention actuelle pourrait n'avoir aucun effet durable sur le statu quo — et pourrait même ne rechercher aucun effet durable.

À la rigueur, Israël est en train de renouveler une démonstration à l'intention des gouvernements voisins. Un État qui tient à exister réellement et concrètement ne pourra pas s'en prendre aux Israéliens sans risquer d'être réduit à l'impuissance, comme le gouvernement palestinien ou le gouvernement libanais, car Israël préfère clairement avoir affaire à des terroristes dans un État fantoche qu'à un pays hostile qui pourrait décider un jour de lancer une action d'envergure. C'est ce qui explique sans doute l'inaction de pays comme l'Égypte ou la Jordanie qui ont fini par reconnaître qu'ils avaient le choix entre reconnaître l'existence d'Israël et faire la guerre en risquant la survie du régime, voire l'anarchie complète à la libanaise (ou à l'irakienne).

Libellés : , , ,


2006-06-29

 

Un autre son de cloche

Le fait, simple et brut, de la présence de troupes canadiennes en Afghanistan a-t-il une quelconque importance? Au Canada même, cette présence est le symbole d'un exercice de la volonté politique canadienne de venir en aide aux Afghans... ou à l'allié étatsunien. La force d'un tel symbole est illustrée par la succession d'annonces de dépenses militaires par le gouvernement Harper cette semaine. C'est à la fois au nom des soldats canadiens et en présentant leur mission comme le modèle exemplaire de missions à venir qui auront besoin de l'équipement annoncé que le gouvernement a affecté des milliards de dollars à ces achats. Parce que les soldats sont perçus comme des représentants de la nation canadienne, il ne saurait être question de se désolidariser d'eux ou de les abandonner à leur sort. En raison de l'identification qu'ils suscitent chez les Canadiens, ce serait déprécier les Canadiens que paraître déprécier ces soldats.

La même logique empêche d'ailleurs les citoyens des États-Unis de critiquer leurs propres troupes, même lorsque leur conduite en Irak est moins que reluisante...

Outre ce rôle politique, toutefois, les soldats canadiens se rendent-ils utiles en Afghanistan? Le Canada n'étant pas responsable de l'offensive fin 2001, ses troupes ne symbolisent pas la chute du régime des Talibans ou l'arrivée de troupes étrangères. Pour le meilleur et pour le pire, les soldats canadiens ne sont pas particulièrement associés au changement de régime. Leur présence n'est donc pas un signe spécialement fort de la volonté internationale en la matière. S'ils n'étaient pas en Afghanistan, les soldats des États-Unis ou des autres alliés suffiraient à l'exprimer.

L'apport matériel du contingent canadien n'est pas négligeable, mais celui-ci semble fonctionner essentiellement en circuit fermé. Récemment, Graeme Smith du Globe and Mail rapportait que les Canadiens n'ouvrent pas nécessairement les portes de leur hôpital de campagne aux civils afghans blessés dans des attentats ciblant les troupes canadiennes. Or, les hôpitaux afghans sont nettement moins bien équipés pour les soigner. Quand cela arrive, cela n'améliore pas les relations des soldats avec les civils du lieu...

Reste l'action des troupes canadiennes sur le terrain. Peut-elle changer les choses? J'avais déjà exprimé des réserves sur les choix tactiques des forces canadiennes, directement inspirés des doctrines étatsuniennes en la matière. À Winnipeg, j'ai eu l'occasion d'en parler avec le mari d'une cousine qui a fait plusieurs séjours en Afghanistan pour travailler sur les systèmes de génération et de distribution d'électricité; il m'a confirmé la détérioration de la situation au fil des ans et la réputation en baisse des soldats canadiens.

Mais c'est aussi l'avis d'observateurs internationaux. Le nouveau rapport du Senlis Council a donné lieu à un communiqué particulièrement percutant pour les troupes canadiennes en Afghanistan. Je ne suis pas si sûr qu'il faille blâmer exclusivement la politique d'éradication de la culture de l'opium; cet hiver, on parlait déjà de l'offensive que les Talibans organisaient en s'inspirant des méthodes des insurgés en Irak.

Mais cette contamination mémétique a pu être facilitée par une alliance purement opportuniste entre Talibans et fermiers...

Libellés : , , ,


2006-06-20

 

La réalité est de retour

Avant l'invasion de l'Irak par les États-Unis, j'avais avancé une prédiction. Que les États-Unis l'emportent ou non, la langue arabe deviendrait plus présente... aux États-Unis. Si les États-Unis arrivaient à leurs fins, je voyais mal comment ils le feraient sans y mettre le temps et sans y mettre les moyens, ce qui inclurait l'apprentissage de l'arabe, à différents degrés, par les soldats, les officiers et une partie du corps diplomatique. (En leur temps, l'Angleterre et la France avaient fondé l'orientalisme pour consolider leur connaissance des pays que ces puissances avaient colonisé.) Mais si cela tournait mal, l'histoire des puissances coloniales montre que la métropole hérite souvent des élites indigènes qu'elle avait suscitées ou recrutées du temps de sa domination. Les Français connaissent (ou ne connaissent pas, c'est selon) le cas des Harkis et des autres rapatriés. Mais ce n'est pas non plus un hasard s'il y a maintenant une importante communauté vietnamienne aux États-Unis, communauté qui comprend plusieurs ethnies affectées par la longue guerre d'Indochine.

Le 6 juin 2006 aura peut-être été une date importante pour autre chose que son lien numérologique avec la Bête de l'Apocalypse. Car il est sorti des brumes solipsistes de l'administration Bush, connu pour son dédain de la réalité, un témoignage de ce que vivent les Irakiens au cœur de la tourmente, à Bagdad même.

Le 6 juin, c'est la date de l'en-tête d'un mémo (.PDF) envoyé à Washington par l'ambassade des États-Unis et dont The Independent livre l'essentiel. (La comparaison des deux montre qu'il ne manque que quelques détails à la version abrégée du journal britannique.) Un passage retient déjà l'attention de la blogosphère; le texte rapporte l'état d'esprit des employés irakiens de l'ambassade et note que la plupart ne divulguent à personne, pas même à leur famille, qu'ils sont au service des occupants. Le mémo note aussi : « We have begun shredding documents that show local staff surnames. In March, a few members approached us to ask what provisions would we make for them if we evacuate. »

Même si cela ne reflète qu'une inquiétude passagère, il est clair que l'on pense déjà à l'après. Après le départ des coalisés de Bush... Mais ce départ se fera-t-il? Une guerre commencée dans un brouillard tissé de mensonges, de prétextes et d'incertitudes quant à ses véritables motifs se prolonge de la même manière. L'incertitude règne quant aux intentions des États-Unis. Le projet étatsunien ne serait-il pas de partir pour mieux rester, en cantonnant les troupes dans une poignée de grandes bases afin de garder le contrôle de la situation, du gouvernement irakien... et du pétrole? D'aucuns le disent, mais ceux qui savent ne parlent pas et ceux qui parlent ne savent pas.

D'où l'intérêt de fuites comme celle de ce mémo, s'il est bien authentique...

Libellés : , , ,


This page is powered by Blogger. Isn't yours?