2019-05-22

 

Une fable de science-fiction en 1928


(C'est dans les pages du Progrès du Saguenay le 18 février 1928 que j'ai retrouvé cette petite fable de science-fiction anti-laïque apparemment composée par un politicien français de gauche modérée, Raoul Péret, pour un discours dans son fief poitevin, peut-être publié précédemment dans la Revue du Livre catholique.  Je reproduis l'entièreté du texte ci-après.)


À l'Académie des sciences d'Ichtyopolis


« Être laïque, c'est ne pas consentir l'abdication de l'esprit humain devant l'incompréhensible.

(Discours prononcé à Mirebeau le 6 novembre 1927, par M. Raoul Péret).

Chacun sait qu'Ichtyopolis est la capitale du Royaume des Poissons.  Le hasard m'a permis de découvrir dans les Archives Océanographiques le procès-verbal suivant que je suis heureux de mettre sous les yeux de nos lecteurs.  Le voici sans commentaires :

« Le quatrième jour du mois de la Baleine, l'Académie d'Ichtyopolis a été appelée à discuter une communication saugrenue émanée d'un soi-disant savant [qui] prétend que les parties solides qui émergent au-dessus de notre Océan sont habitées par des êtres vivants.  Notre illustre collègue Pansophos n'a pas eu de peine à réfuter cette ridicule hypothèse qui sous ses vigoureux coups de nageoires s'est écroulée comme un château de coquillages.

« La perfection de nos instruments, a-t-il fait ressortir, nous a permis d'établir que notre globe est entouré d'un fluide beaucoup plus subtil que l'eau ; il est sans consistance, continuellement agité, au point qu'il bouleverse sans cesse la surface de notre Océan.  Des êtres qui vivraient dans un pareil milieu seraient emportés comme de légères arêtes, à moins qu'ils ne fussent fixés au sol.  De plus nous savons pertinemment que ce fluide est aux quatre cinquièmes formé d'azote, gaz complètement impropre à la combustion et à la respiration.  Comment veut-on qu'on puisse vivre dans ces conditions ?  Et notre propre existence ne démontre-t-elle pas qu'il est impossible de vivre dans un milieu qui n'est pas saturé d'hydrogène ?

« Il y a mieux.  À part ce fluide extrêmement subtil, rien ne sépare la surface du globe des brûlants rayons du soleil ; il n'y a point là cette eau rafraîchissante qui en tempère les ardeurs.  Ou les êtres que l'on prétend vivre ainsi sont privés de la vue, ou ils deviennent aveugles dès les premiers jours de leur naissance, et de toutes façons ils ne peuvent qu'être rôtis.

« Impossibilité de se tenir en équilibre, impossibilité de respirer, impossibilité d'y voir, inéluctable nécessité de succomber rapidement à l'action d'une chaleur desséchante, c'est plus qu'il n'en faut pour démontrer l'absurdité d'une hypothèse qui prétend qu'on peut vivre hors de l'eau.  Et il y va de l'honneur de l'Académie d'Ichtyopolis de ne jamais consentir l'abdication de l'esprit piscinal devant l'incompréhensible.

« D'étourdissants battements de queues accueillirent cette éloquente réfutation et l'on en vota à nageoires levées l'insertion dans les Archives de l'Académie. »

Pour copie conforme :

G. Ramette

Le Secrétaire perpétuel.
Squale ichtyosaure.

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2018-09-01

 

Quand la recherche inspire la science-fiction

Il est désormais possible de se procurer en format numérique l'anthologie Dimension Technosciences @ venir chez Rivière blanche.  Réunie par Thierry Bosch et Jean-Claude Dunyach, elle inclut des nouvelles et des essais.  Les nouvelles s'inspirent des domaines de recherche explorés par les scientifiques et technologues du Laboratoire d'analyse et d'architecture des systèmes (LAAS) du CNRS à Toulouse, tandis que la plupart des essais sont signés par des chercheurs du LAAS.  Un article de Francis St-Martin et une postface de Roland Lehoucq complètent le sommaire, pour l'essentiel.
Cette publication s'inscrit dans les festivités organisées pour célébrer les cinquante ans du LAAS.  On retrouve au sommaire une jolie brochette d'auteurs francophones, dont Pierre Bordage, Lionel Davoust, Sylvie Denis, Catherine Dufour, Silène Edgar, Raphaël Granier de Cassagnac, Xavier Mauméjean et Olivier Paquet pour ce qui est des nouvelliers.  Liste à laquelle je suis honoré de m'ajouter en signant la nouvelle inédite « Semeuses d'amour en orbite instable », qui porte — entre autres — sur les générations futures de satellites miniaturisés, dont les plus petits se mériteront le nom de femtosatellites pour désigner leur poids extrêmement réduit (100 grammes ou moins).

L'exemplaire papier de l'anthologie sera disponible en octobre et elle sera en vente, par exemple, aux Utopiales de Nantes.

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2018-05-24

 

Souvenirs d'Épinal 2016

Ma première visite au festival des Imaginales d'Épinal remonte à mai 2009.  On trouvera ici quelques photos et quelques visages familiers.  J'étais revenu en 2016, mais je n'avais posté sur mon blogue qu'un horaire de mes interventions.  Pourtant, j'avais pris des photos.  Puisque je suis de retour à Épinal, je vais en exhumer quelques-unes, à commencer par ce cliché de la délégation des éditions d'Alire qui se tient sous l'affiche du festival à l'entrée du grand jardin qui l'accueille.


On reconnaîtra, de gauche à droite, Jean Pettigrew, Philippe-Aubert Côté, Jonathan Reynolds, Louise Alain et Philippe Turgeon.  Ensuite, une photo de la table d'Alire tenue, entre autres, par Jonathan Reynolds qui brandit les reproductions des drapeaux canadiens et québécois qui lui serviraient à bien distinguer la table de ses voisines.


La photo suivante remonte sans doute à la veille quand la tente qui accueille les exposants était encore en train d'être aménagée.  Quand s'amorce le festival, ce grand espace se remplit rapidement.


Les photos suivantes sont plus touristiques.  Après les Utopiales de 2013, quand j'avais à peine profité de l'événement pour un ensemble de raisons, j'avais résolu de ne pas laisser passer l'occasion de garder un peu de temps pour une visite de la ville.  Vers l'entrée du parc où se déroule le festival, j'ai pris cette photo d'un monument commémoratif.


J'ai aussi trouvé le temps d'aller visiter le musée consacré aux célèbres images d'Épinal et à l'industrie imagière de la ville en des temps plus anciens.  La promenade pour s'y rendre, le long des flots de la Moselle, m'a permis de prendre quelques jolies photos des berges du cours d'eau sous un soleil radieux.


Je ne connais pas l'identité et le rôle de cet édifice (ou j'ai oublié ce que j'avais pu apprendre), mais j'aime bien le rythme visuel créé par les fenêtres et les poteaux.  Ainsi que par leurs reflets dans l'eau.  La course de la Moselle est interrompue par quelques barrages ou autres aménagements (des canaux ne sont pas loin).  Un de ces obstacles opposés à la force du courant avait récolté les restes d'un arbre tombé à l'eau ou arraché à sa berge.  Le reflet dans l'eau est presque plus distinct que l'original...


Enfin, je garde de ce festival le souvenir de plusieurs hommages à l'auteur Ayerdhal, qui venait de disparaître quelques mois plus tôt.  Ces interventions ont culminé avec le nom donné à un carrefour du jardin d'Épinal.

Ce panneau temporaire a sans doute été remplacé depuis par quelque chose de plus permanent, que je m'attends à voir aujourd'hui.  En 2016, j'ai complété mes promenades en ville par une excursion pour visiter les restes du château médiéval qui surplombe la ville.

On apprécie mieux le travail des maçons en se rapprochant des restes du donjon, sauf erreur, pour admirer cette muraille, par exemple.

Ou peut-être s'agit-il du mur d'enceinte, tout compte fait.  Il faudrait que j'y retourne pour voir.  J'avais aussi pris en photo ce vestige d'une structure difficilement identifiable aujourd'hui, mais qui m'a paru visuellement intéressant en tant que tel.  C'est le plaisir parfois procuré par les ruines...


La vue de la ville du haut de la butte du château est moyenne, car la cuvette où s'étend Épinal restreint un peu les perspectives.  J'ai donc enjolivé ma photo des toits de la ville en y mettant ce sac bleu qui accompagne mes voyages depuis plus de trente ans...


Ce qui complète mon petit survol photographique de mon séjour en 2016.  C'est un peu mon équivalent de la fresque que les artistes invités étaient en train de réaliser sous la tente en 2016, comme on le voit dans cette ultime photo...


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2018-05-23

 

De Peyresq à Épinal

Dimanche, j'étais encore dans les Alpes maritimes pour profiter des Rencontres interdisciplinaires « Sciences & Fictions » de Peyresq.  C'est toujours un plaisir de rencontrer des chercheurs issus de plusieurs disciplines qui veulent réfléchir ensemble aux hybridations possibles de la fiction, en particulier la science-fiction, et des sciences qui se font actuellement.  Le cadre même (un village ancien magnifiquement restauré et modernisé, à environ 1500 mètres d'altitude) est également mémorable...


Le cadre vosgien d'Épinal est à peine moins verdoyant, mais il est quand même moins accidenté.

Puisque je suis désormais sur place, je peux confirmer mon horaire aux Imaginales tel qu'annoncé sur la page me concernant. Le jeudi 24 mai, je serai au coup d'envoi de l'événement à 10 h et à une table ronde à 16 h avec Laurence Suhner et Jean-François Thomas (« La science-fiction... une lecture plaisir ! ») Le samedi 26 mai, je participerai à la grande table ronde à 13 h sur la science-fiction canadienne, avec Sébastien Chartrand, Steven Erickson, Karoline Georges, Patrick Senécal et Élisabeth Vonarburg, ainsi qu'au lancement de l'anthologie Créatures à 15 h, avec plusieurs des contributeurs. Enfin, le dimanche 27 mai à 12 h 30, je ferai partie du déjeuner des écrivains canadiens (auquel on peut s'inscrire pour nous rejoindre puisque c'est une activité au programme).

Quant à mes heures de dédicace sous la tente, elles seront indiquées à la place que le libraire m'aura réservée.

Le festival des Imaginales sera pour moi l'occasion de présenter le Petit Guide de la science-fiction au Québec à des lecteurs européens, de signer des titres de Laurent McAllister ensemble avec Yves Meynard et de donner un peu de publicité à mes titres numériques, dont la récente édition du récit Les Derniers Lecteurs chez Nutty Sheep.

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2017-10-18

 

Eugène Huzar et la science-fiction francophone

Il y a plus de dix ans, je suggérais que si la proto-science-fiction française du début du XIXe siècle a peut-être eu quelque chose comme un noyau dur, il s'agirait peut-être de la thématique de la fin du monde, en commençant par Le Dernier Homme (1805) de Cousin de Grainville.  On peut verser une autre pièce au dossier de la popularité de ce thème : la pièce comique La Fin du monde, ou Les taches dans le soleil (1816) de MM. Lafortelle, Brazier et Merle.  Malgré le titre, il ne s'agit pas d'un récit d'anticipation.  La fin du monde n'est qu'une méprise plus ou moins sciemment entretenue par un Monsieur Désastres, ancien perruquier de l'astronome Lalande devenu barbier du village qu'il terrifie en sortant son télescope et en observant une terrible bête avec des griffes et une queue quand il pointe l'instrument vers le ciel.  En fin de compte, le monstre toutefois n'est qu'un chat pris au piège du télescope...

Ceci rappellera aux fans de Tintin la fin du monde appréhendée au début de L'Étoile mystérieuse, quand un astronome perd la raison en observant une araignée géante avec sa lunette astronomique, comme le constate Tintin avant de découvrir que ce n'est pas une créature spatiale hypertrophiée, mais tout simplement une araignée ordinaire qui passait devant le télescope...  Hergé aurait-il lu cette pièce de 1816 avant de rédiger L'Étoile mystérieuse ?  Très honnêtement, la pièce signale l'origine de cette chute en citant en page titre un distique du fabuliste Jean de La Fontaine : « Le Monstre dans la Lune à son tour lui parut. / C'était une Souris cachée entre les verres », lequel est tiré de la fable « Un Animal dans la Lune ».  Si on lit la fable, on se retrouve toutefois renvoyé à un poème anglais antérieur de Samuel Butler, « The Elephant in the Moon ».  On notera toutefois que l'association d'un intrus télescopique avec une fin du monde illusoire n'apparaît que dans la pièce de 1816...

Quoi qu'il en soit, les références scientifiques de cette pièce légère de 1816 rappellent, d'une part, que les astronomes Jérôme Lalande et Pierre-Simon Laplace avaient bel et bien déjà imaginé une fin du monde scientifique causé par la collision de la Terre avec une comète et, d'autre part, qu'en cette année où les cieux étaient assombris par l'éruption du volcan Tambora, où Mary Shelley rédigea la première version de Frankenstein et où Lord Byron composa le poème « Darkness », il était plus facile d'observer les taches solaires en raison de l'obscurcissement de l'atmosphère par les poussières volcaniques.  Dans son ouvrage Les Comètes (1875), Amédée Guillemin évoque d'ailleurs la panique provoquée en 1816 par la prédiction d'une fin du monde prévue pour le 18 juillet (p. 380) et cette apocalypse ratée est mentionnée dans la pièce qui a dû s'en inspirer pour plusieurs détails, dont l'affaiblissement redouté de l'ardeur du Soleil.

Dans quelle mesure la grande peur de 1816 a-t-elle prolongé, voire relancé l'intérêt pour le thème de la fin du monde ?  Mary Shelley elle-même a écrit plus tard The Last Man.  Toutefois, l'ouvrage de Cousin avait déjà été réimprimé en 1811 par Nodier, tandis que Creuzé de Lesser travaillait sur une adaptation poétique depuis 1814.  Par conséquent, la fortune de cette thématique en français pourrait devoir au moins autant à la chute de Napoléon qu'à l'année 1816.

Les fins du monde scientifiques n'ont pas été oubliées pour autant après 1816.  Eugène Huzar (1820-1890), que la pièce Post Humains m'a fait découvrir, a signé un des premiers ouvrages de catastrophisme technologique, La fin du monde par la science, en 1855.  Combinant l'essai théologique hétérodoxe et la réflexion sur le progrès, cet opuscule aborde et, surtout, laïcise plusieurs thèmes qu'on retrouve ensuite dans la science-fiction.

Il y a l'éternel retour dû à la punition faustienne : « L'homme voudra un jour diriger et gouverner les énergies de la nature, mais il arrivera un moment où il n'en sera plus maître, elles lui échapperont quand il croira le mieux les éteindre, et notre humanité disparaîtra comme le cycle humain qui l'a précédée. » (pp. 8-9)

Il y a une préfiguration de la Singularité : « plus nous irons en avant, plus les progrès se feront rapidement, la civilisation suivra dans sa marche la loi de la chute des corps dont la vitesse croît comme le carré des temps. » (p. 25)

L'association entre progrès faustien et chute inéluctable, en prélude à l'extinction, est répétée avec insistance : « Oui, je crois au progrès infini de la science; oui, je crois à la puissance infinie de l'homme dans le temps; mais, j'admets de plus que ces philosophes, la fatalité, naissant des progrès mêmes de cette civilisation : fatalité d'autant plus terrible, que la civilisation sera plus grande, chute d'autant plus mortelle que l'homme sera tombé de plus haut.  Catastrophe enfin, qui fera disparaître l'homme de la planète. » (p. 50)

En attendant de trouver l'occasion et le temps de lire la suite plus détaillée de cet ouvrage, L'Arbre de la science, paru en 1857, je dois me fier aux résumés ou commentaires qu'on en a fait à l'occasion d'une réédition en 2008.  Dans le numéro 150 de la revue Romantisme (2010), Jean-Baptiste Fressoz nous donne un aperçu des réflexions de Huzar sur le futur :

« Huzar possède une imagination apocalyptique débordante et une préférence pour les scénarios spectaculaires. Qui sait si en extrayant tonne après tonne de charbon on ne risque pas de déplacer le centre de gravité de la planète et produire un basculement de son axe de rotation ? Qui sait si les canaux interocéaniques ne perturberont pas les courants maritimes, causant ainsi des inondations dévastatrices ? Son candidat préféré pour l’apocalypse reste hypothétique : une substance encore à découvrir capable de brûler l’eau qui, se déversant par accident dans une rivière, finirait par embraser les océans et consumer toute matière organique sur terre. Au milieu de ces propositions farfelues, on trouve aussi de belles anticipations : « dans cent ou deux cents ans le monde, étant sillonné de chemins de fer, de bateaux à vapeur, étant couvert d’usines, de fabriques, dégagera des billions de mètres cubes d’acide carbonique et d’oxyde de carbone, et comme les forêts auront été détruites, ces centaines de billions d’acide carbonique et d’oxyde de carbone pourront bien troubler un peu l’harmonie du monde » (L'Arbre de la science, p. 99) »

S'il est mentionné en passant que Jules Verne s'est inspiré de sa lecture de Huzar (serait-ce dans De la Terre à la Lune, où il est question de l'avenir de l'Univers ?), je reconnais dans ce paragraphe les germes de deux textes de science-fiction francophones.

Le moins étonnant est sans doute le premier en date, « Le secret des Zippélius » de Jules Lermina (1839-1915), publié à l'origine dans la Revue bleue en 1889.  Le secret en cause est bel et bien celui de cette substance qui ferait de l'eau un combustible et Lermina décrit les conséquences dans les mêmes termes que son contemporain Huzar, semble-t-il.

Le plus étonnant est un texte plus tardif, la nouvelle « Une vision » (1937) de Georges Bugnet (1879-1981).  Cet auteur d'origine française établi en Alberta, au Canada, a aussi signé Siraf, un roman qui décrit les conversations d'un pionnier canadien avec une entité extraterrestre.  Dans sa nouvelle de 1937, Bugnet décrit très exactement le basculement de l'axe de rotation terrestre qui résulterait d'une surexploitation déséquilibrée des ressources naturelles de la planète.  Dans ce dernier cas, on peut se demander s'il y aurait lieu d'identifier des sources intermédiaires.

Jamais deux sans trois, dit-on.  Quand je finirai par mettre la main sur L'Arbre de la science, je trouverai bien si c'est un chaînon manquant dans notre compréhension de l'anticipation scientifique au XIXe siècle.

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2017-05-23

 

Nouvelles pièces au dossier Louis Perron

En fouillant précédemment la vie de Louis Perron, auteur d'origine française intégré au DALIAF, j'avais tiqué en relevant la publicité qu'il se fait à son arrivée à Montréal, quand il se présente comme expert en ballons et dirigeables.  Si cela cadrait plus ou moins avec sa pratique d'architecte et ingénieur civil, ainsi qu'avec ses écrits ultérieurs sur les grandes inventions contemporaines, c'était néanmoins inattendu à cette époque.  Néanmoins, un article paru avant son départ au Canada dans le numéro d'octobre du périodique Paris-Canada (p. 4) d'Hector Fabre confirme que son intérêt pour l'aérostation n'était pas que vantardise et qu'il figurait en fait au nombre des plus fervents aéronautes de son temps.  (Du coup, il conviendrait de fouiller un peu les histoires de l'aérostation en France dans les années 1870 et 1880 pour tenter de retrouver sa trace.)  Voici l'article :

AÉRONAUTES FRANÇAIS AU CANADA 

L’académie d’aérostation météorologique de Paris a donné dans sa salle des fêtes, 3 rue de Lutèce, un punch d’adieu à son pré­sident d’honneur, M. L. Perron, qui partait pour le Canada.

En raison du pays qui va devenir pour M. Perron, une nouvelle patrie, cette réunion a pris bientôt un caractère tout-à-fait canadien. Le Président de l'Académie, M. Wilfrid de Fonvielle, qui avait eu la courtoisie de nous inviter, lui a dès le début, dans son discours d’ouverture, donné ce caractère.  Le célèbre auteur des Aventures des grands aéronautes, de la Conquête du Pôle Nord, de Néridah, les Drames de la science, les Grandes ascensions maritimes, et de tant d’autres ouvrages de science aérostatique, a rappelé ce fait que Cyrano de Bergerac, le Jules Verne du dix-septième siècle, faisait attérir [sic] à Québec, le ballon créé de toutes pièces, et bien avant la lettre, par sa féconde et fantaisiste imagination.  Il a assuré à M. Perron, qu’en débarquant, à Québec, il éprouverait le même étonnement joyeux que les aéronautes de Cyrano de Bergerac, et il a fait aux applaudissements de l’auditoire, de sa voix chaude et vibrante, un tableau de la situation prospère et désormais inébranlable que la nationalité Canadienne-Française occupe sur le sol d’Amérique. Il a terminé par des considérations élevées nécessairement à la hauteur de son sujet, et exprimant l'espoir que les progrès de la science permettraient un jour aux nombreux amis de M. Perron, d’aller le retrouver au Canada après avoir traversé l'Atlantique en ballon.

On a écouté avec beaucoup d’attention et d’intérêt, une véritable conférence, lue par M. Maret-Leriche. Nous regrettons que le manque d’espace ne nous permette pas de publier le texte de cette conférence très nourrie de renseignements, qui témoignent d’une étude approfondie et des sentiments patriotiques de son auteur.

Puis, M. Eugène Godard, doyen des aéronautes de. France, a, dans une allocution très chaleureuse, rappelé son séjour en 1856, à Montréal.  Le souvenir ému qu’il a gardé de l’hospitalité montréalaise a très vivement impressionné les assistants. Nous sommes heureux à notre tour de le transmettre à nos lecteurs canadiens qui s’en montreront non moins vivement touchés.

Cette fête a pris fin au milieu des effusions des membres de l’académie d’aérostation et de leurs bons souhaits pour le succès de M. Perron, leur président d’honneur, dans sa nouvelle patrie qui, selon l’expression de M. Wilfrid de Fonvielle, est toujours la patrie française.

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De fait, ma reconstruction de la vie de Louis Perron à partir de sources primaires est confirmée par la notice de son décès rédigée par Édouard-Zotique Massicotte dans le numéro de janvier 1923 (.PDF) du Bulletin des recherches historiques (p. 24) :

Louis-Auguste Perron — Né à Paris, le 16 janvier 1844. Il fit la campagne de 1870, puis se livra à l’étude de l’aéronautique. En 1884, il fonda à Paris le Journal d'aérostation, dont l’existence fut éphémère. M. Perron quitta alors la France à destination du Canada. Pendant cinq ans, après 1890, il fut attaché à la rédaction du Samedi. Lors de son décès, survenu le 2 octobre 1916, il était de la société Asselin et Perron, architectes.

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Enfin, nous pouvons enrichir notre connaissance de la vie de Perron en citant un témoignage du jeune « Henry de Graffigny », auteur de proto-science-fiction à ses heures et modèle d'un personnage de Céline dans Mort à crédit.  Dans son ouvrage Récits d'un aéronaute (deuxième édition, 1886), c'est Perron qui apparaît dans le récit d'un affrontement d'aéronautes anglais et français le 25 octobre 1879 (pp. 38-39) :

Une autre course, faite à dessein, eut lieu le 25 octobre 1879, à Londres.  Ce concours international avait été organisé par la Society of Balloons of the [sic] Great-Britain (Société des ballons de la Grande-Bretagne). Le ballon anglais l'Éclipse, du cube de 900 mètres, devait être dirigé par M. Wright et le ballon français Académie d'aérostation météorologique n° 1, de 1,200 mètres de capacité, devait être monté par M. Perron, président de cette société, W. de Fonvielle, vice-président, et le commodore Cheyne.

Le sacramentel « Lâchez tout! » se fait entendre, les deux ballons quittent le sol glacé de Crystal-Palace of Sydenham et bondissent dans les airs.

Le ballon français jette du lest et monte...  Il atteint bientôt l'épaisse couche de nuages qui pèse éternellement sur la froide Albion; il la traverse et il monte dans l'espace resplendissant de lumière. Quinze cents mètres!  La dilatation s'opère, le ballon monte et glisse comme un météore dans l'azur des cieux.  Deux mille mètres! il monte toujours.  Enfin, à 7,000 pieds, la marche ascensionnelle s'arrête et l'Académie d'aérostation prend son vol en ligne droite.

Bientôt le soleil, s'abaissant sur l'horizon, rappelle aux hardis voyageurs que l'heure s'avance et qu'il faut descendre.  Les instruments de physique sont hissés dans un panier dans le cercle, et Perron saisit la corde de soupape...

Le gaz siffle en s'échappant, l'aérostat atteint les nuages sur lesquels, un peu auparavant, son ombre victorieuse courait.  Il s'y enfonce et, de la lumière, il retombe dans le brouillard.

Quand la couche vaporeuse est traversée, les aéronautes poussent un cri : — La mer !

En effet, la mer immense apparaît aux voyageurs.  De loin en loin, comme une aile de goéland, oscille une voile. Et le ballon descend toujours...

Sauvés! une île se dessine.  C'est un rocher aride, affreux; mais qu'importe, c'est la terre !  Le ballon descend encore, le guide-rope traîne dans les flots et modère la force qui l'emporte.  La nacelle atteint bientôt les vagues, mais la grève arrive et les voyageurs sautent sur le roc.

Il faut dégonfler, maintenant : à eux trois et avec beaucoup de peine, enfin, ils y parviennent.  Le ballon, son filet, son cercle, sont réunis dans la nacelle et le tout porté sur le plus haut sommet de l'île.  Les voyageurs commençaient à trouver le temps long sur leur rocher que la marée montante envahissait peu à peu, quand des ouvriers et des pêcheurs, qui avaient assisté de la côte à la descente de l'aérostat, arrivèrent avec des barques, et ramenèrent voyageurs et matériel à Plymouth.  Le lendemain, le tout était de retour à Crystal-Palace.

Le ballon français avait gagné la joute, l'aérostat anglais étant descendu sur la côte; aussi, à leur retour en France, les voyageurs furent-ils assaillis par des pièces de vers aussi élogieuses que mal faites.

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L'année suivante, Perron était encore de la partie pour une ascension qui va les amener à proximité de l'Angleterre.  Redonnons la parole à Henry de Graffigny qui raconte ainsi l'aventure dans ses Récits d'un aéronaute (pp. 64-65) :

Le 9 août 1880, le ballon n° 3 de l'Académie d'aérostation se gonfle à Cherbourg.  À trois heures, le sacramentel « Lâchez tout ! » retentit.  Les deux aéronautes Gauthier et Perron saluent la foule, qui les applaudit. Ils ne sont bientôt plus qu'un point, perdu bien loin dans l'immensité, au-dessus de l'océan.

Les navires à vapeur, forçant de pression, sortent de la rade et courent au-devant de l'aérostat, qui semble s'abaisser.  Dans leur nacelle, Perron et Gauthier sont tranquilles; et, pendant que Gauthier surveille le ballon, le président dessine et fait ses observations.  Là-bas, à l'horizon, comme une légère vapeur, une terre se dessine.  Est-ce l'Angleterre?  Non, c'est l'île de Wight.  Pourtant ils en sont à 160 kilomètres !

Le ballon s'abaisse, le lest s'épuise, il faut songer à la descente. Les courageux pionniers de l'air revêtent leurs appareils Gosselin. préparent le cône-ancre et se laissent aller...  Ils descendent.  À 800 mètres, un courant les reprend et les ramène vers les côtes de France. Ils passent comme une flèche au-dessus des remorqueurs envoyés à leur poursuite et ils viennent descendre sur le môle, où la foule enthousiaste les reçoit.  Ils avaient parcouru, aller et retour, près de 40 kilomètres.

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Deux ans plus tard, Louis-Auguste Perron participait à une ascension encore plus périlleuse, mais à Paris cette fois.  Citons de nouveau Henry de Graffigny dans ses Récits d'un aéronaute (pp. 61-63) :

Le 14 juillet 1882, une double ascension avait lieu à Paris à la place Wagram, où devaient se faire les essais de téléphonie aérienne, à l'aide de deux ballons à peu près du même cubage de 600 à 700 mètres ; le premier, avec M. Dartois accompagné de M. Normand, partait à quatre heures dix minutes et venait tomber, à six heures, à Crespy-en-Valois.

Le deuxième, le Montgolfier, partait à quatre heures quinze minutes, monté par MM. Perron et Cottin, président et secrétaire de l'Académie d'aérostation météorologique. Ce ballon qui, par une faute grave, avait été mis dans un filet plus petit que son volume, fut au moment du départ précipité par un coup de vent sur une maison faisant l'angle du boulevard Pereire. M. Perron dut jeter alors deux sacs de lest pour franchir cet obstacle, ce qui fit monter le ballon d'un bond à 400 mètres; neuf minutes après, à 650 mètres. La dilatation du gaz ayant rempli complètement le ballon, celui-ci se trouva trop à l'étroit dans son filet et éclata. M. Cottin venait de prendre note que le thermomètre était à 28° et le vent S.-E. 1/4. S  À ce moment, un bruit sec se fit entendre ; en levant les yeux sur le ballon, ils aperçurent que celui-ci était crevé dans sa partie supérieure.

M. Perron coupa immédiatement la corde de l'appendice, ce qui fit remonter la partie inférieure en forme de parachute et atténua la vitesse de la chute ; puis il jeta les deux sacs de lest qui restaient.  Le ballon faisait des oscillations d'une amplitude de 30 à 40°.  MM. Perron et Cottin se crurent perdus, et, en lisant le petit opuscule que ce dernier a publié à cette occasion, on ressent comme lui les sensations étranges qui ont dû à ce moment suprême les agiter.  Bien que la descente n'ait duré qu'une seconde et demie, leur vie entière se déroula à leur mémoire.  Un choc formidable arrêta cette descente vertigineuse, et les aéronautes se trouvèrent suspendus à 3 mètres du sol, dans une petite cour de 10 mètres carrés au plus. Le ballon se trouvait de l'autre côté de la maison située passage Chevalier, n° 20, à Saint-Ouen ; quelques minutes après, arrivaient les membres de l'académie d'aérostation météorologique, des amis, ainsi que le fils de M. Cottin, qui, ayant assisté de Paris à la chute du ballon, croyaient retrouver dos cadavres. Ils trouvèrent les deux aéronautes en parfaite santé.

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2017-05-18

 

Une fantaisie vernienne

(En 1901, une grande course de journalistes s'engage pour faire le tour du monde aussi rapidement que possible dans l'esprit du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne, ce qui vaut à l'auteur vieillissant quelques prises de contacts plus ou moins appréciées.  Du coup, un collaborateur du Figaro qui se fait appeler « Pierre ou Paul » signe dans ses pages du mois d'août une petite fantaisie qui sera d'ailleurs reprise au Canada sous une forme tronquée.  La référence à un Stapley importun déforme le nom de l'explorateur Stanley, peut-être à dessein.)

GLOBE-TROTTING

A Amiens, chez Jules Verne. Cabinet de travail élégant. Mappemonde.

UN VIEUX serviteur, annonçant. — M. Léopold Stapley.

JULES VERNE, étonné. — Une visite?... Fais entrer, Philéas. (Entre M. Stapley.)

M. STAPLEY. — Maître, je vais passer cinq semaines en ballon, et auparavant j'ai eu besoin de vous serrer la main.

JULES VERNE. — La voici. (Mains.) Votre ballon est dirigeable ?

M. STAPLEY. — Comme un vieux caniche en laisse... à condition toutefois que nous n'ayons ni vent, ni pluie, ni aucune de ces perturbations atmosphériques qui, malheureusement...

JULES VERNE. — J'entends bien. Au revoir, monsieur.

(Exit M. Stapley. Rentrée de Philéas.) 

JULES VERNE. — Qu'est-ce ?

PHILÉAS. — Un journaliste, monsieur. (Entre le journaliste.)

LE JOURNALISTE. — Maître, je viens vous embrasser. Je pars ce soir dans la Lune.

JULES VERNE. — Faites. (Joues.) Vous prenez mon moyen de locomotion ?

LE JOURNALISTE. — Parfaitement. L'obus... intérieur capitonné... Nous sommes deux à avoir eu la même idée. Alors nous faisons le voyage en sens inverse. L'un part de la Lune, l'autre de la Terre. C'est à qui ira le plus vite.

JULES VERNE. — Belle émulation! Au revoir, monsieur.

LE JOURNALISTE. — Au revoir, maître, et merci. Je pars réconforté. (Il sort.)

PHILÉAS, annonçant. — M. Jacques Claudicant !

JULES VERNE, stupéfait. — Mais je vais prendre un jour!!

M. CLAUDICANT, entrant. — Maître, j'ai l'intention de faire vingt mille lieues sous les mers. Je viens vous demander votre bénédiction.

JULES VERNE. — Bien volontiers. (Il la donne.)  Et prenez garde de vous mouiller !

PHILÉAS, entrant. — Monsieur, c'est les enfants du capitaine Grant.

JULES VERNE, affolé. — Assez! Je n'y suis plus pour personne. (Seul.) Ah! çà, je redeviens donc à la mode, moi ?

Pierre ou Paul

(Le Figaro, 13 août 1901, p.1.)

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2017-03-28

 

Une traduction brussolienne

(En 1994, j'avais complété cette traduction de « Soleil de soufre » de Serge Brussolo, mais je ne semble jamais avoir trouvé l'occasion de la publier ou de contacter l'auteur pour lui en parler.  Comme une traduction du même texte par Edward Gauvin vient d'être mise en ligne, je me suis dit que ce serait intéressant pour les lecteurs de pouvoir comparer les deux exercices.)

Sulphur Sun

Serge Brussolo

It rose like a gigantic pyre erected on the gray clay of the plain.  Like a titanic imbrication of firewood atop which the city seemed strangely and insecurely perched, with its towers wider at the base than at the pinnacle, the dungeons curiously narrowing at the height of their crenellations, so much so that they could be confused from afar with those seemingly endless factory chimneys.  The ramparts around the city also followed the same pattern of truncated cones, and they unfailingly inspired the feeling that the sentinels going along their rounds were on the verge of falling over the edge and sliding down the abrupt slope of the walls, their helmets striking sparks from the smooth black blocks cut open here and there by the thread-like apertures of loopholes.  Coming closer, one saw that the flanks of the mountain where the city took root were totally covered with a multitude of tree trunks recently felled, trimmed, scalped; reduced to large anonymous logs and constituting an inextricable thicket that piled up to abut the first stones of the ring of ramparts around the city.  Whence arose this strange impression of a pyre thrown down in a heap by the hand of a colossus for some feverish holocaust.

To enter the city, one had to drift for several long days through this labyrinth of firewood, at first sticky with sap, then, as one got closer and closer to the top, dry and splintery.  Such a race, where each step could dislodge and break the balance of the tangled trunks, condemning at once the traveller to perish in the thunderous roll of an avalanche of bark, invariably left one feeling caught in one of these oriental needle games where the slightest false move will disqualify a player.

For my part, as soon as I crossed the threshold of the only access gate, I remember very well how I seeked the cool refuge of a church's blue slate walls, fleeing into its darkness the heat and the intolerable smell of sawdust which had escorted me in my climb.  Instinctively, my fingers sought the marble baptismal font usually flanking the collection box at the foot of the first pillar.  The icy liquid stinged my knuckles, immediately chasing away the migraine as its first symptoms already buzzed beneath my temples.  I dipped my palm in the middle of the chipped Carrara conch, in the small, iridescent puddle where still danced the rare gleams filtering through the stained-glass windows.  Then raising my arm at the cost of an excruciating effort wherein could already be deciphered all the exertions of my uphill race, I touched forehead, lips, and stomach with my thumb...  The heady fumes of gasoline made me shiver.

I stayed there.  My back to the pillar, savoring the cold of the marble through my sweat-drenched shirt.  Somewhere in the depths of the crypt rose the cry of a child, uncertain, surprised to find himself there, naked, held by a stranger's hands above the bowl of the baptismal font as drops of kerosene swelled on the lip of the holy cruet and came crashing down on his forehead, between his eyebrows.

I went out, eyes lowered, discovering anew the paving stones of the sun-flooded street where straggled, in the burning dawn, the ultimate arabesques of a farandole.  The wind blew along the ground a rolling wave of red confetti which sweat stuck to the exposed skin of my legs, like so many fantastical pustules.  Stricken with this carnival smallpox, I nevertheless walked to the fissured fountain where a cluster of bronze tritons spewed out a stream of ethyl alcohol, fatty, almost thick.  Maybe methanol.  The violent smell, unalloyed, industrial I should say, made me curse briefly such a tasteless and unimaginative choice of liquid.  However, the intoxicating effluvia muddled my thoughts, paralyzed my brain like a prolonged inhalation of ether, and images unrelated to my present preoccupations rose up between my eyes and reality.

As I do each time, I had to make a sudden effort to avoid sinking down, my knees weakening, complaining, and to tear myself away from the tide of evermore insistent odors.  I ran down the sloping street, twisting my ankles on the irregular pavement made iridescent by the rivulets of alcohol, spreading in steel-blue and golden streaks.  The first pyres appeared, marking off the roadway, the sidewalks.  Meticulous piles of dry, dusty bundles of wood, jealously protected from humidity for years until this ultimate day.  Mountains of logs in studied and alternating arrangements, with access galleries and central combustion chambers for a whole family...  I slowed my running, offering my raw throat to the aromas of the gnarled wood, the dried, blackened twigs, the kindling, armfuls of skeletal and rustling branches popping under my heel in a concert of dry crackling.  I watched for an instant white hands turning blue, streaked with scratches, as they carried bundles scrupulously chosen long in advance of this one ceremony, and then I strolled among the heaps of branches, amid these sounds and smells of a forest in the fall.  The heat had gotten worse, and my eyebrows could no longer contain the flow of sweat streaming down my forehead.  I suddenly wished to dive into the shadows of the arcade and an unendurable thirst squeezed my throat tight, swelling my tongue between my teeth.

A dark vault sucked me inside...  A ballroom, with a tiled floor of black deep as a mirror, its echoes at once near and faraway, with a dome of night, blue like the sleep of buried beasts.  My toes left incongruous haloes of condensation on the marble, manifestations of a fever that suddenly seemed obscenely moist in these rooms where glazes and mirrors appeared to have been conceived for something altogether different than catching the last breath of a dying man.  At my feet, a handful of confetti had sketched a hasty atlas of unknown constellations.  A silken shawl, moved by a draft, wiggled on the floor like a strange smoke fabric fallen from the shoulders of a ballerina, drifting on the surface of this lake of solidified black ink.

Intruding in this world of dark snow with the stench of my sweat and my panting, I felt the sudden urge to look if the soles of my feet had not melted the ice of which the ground seemed made, to check if my ankles had not just broken through the indelible waves of a pond marking me for life with the most ridiculous tattoos.

The woman stayed back, leaning against a caryatid, and her livid hand, blue, the nails cyanotic from an irrepressible inner cold, rested very exactly between the breasts of the statue in an unwittingly provocative gesture.  A long scarf of gray silk girded her neck, two lengths crossing below the nape, and fell down to the ground on both sides of the collarbone, enclosing her nude and icy body between twin fabric parentheses.  Her belly hung heavily and her breasts pendulously.  Networks of purple capillaries crisscrossed the skin, evoking the image of a porcelain finely crazed.  Fragile.  Shadows washed out her features; barely did I have time to discern a plain and graceless profile, pale and upsetting, before her upraised arm offered me a cup of some unknown liquid.

I drank.  Without a word.  When came time to leave, grabbing the hand still offered, I bent, placing my mouth on her hand's back, just above the knobby line of the joints.  She did not stir, yet, in that second when her wrist fell back, I distinctly saw the horrible burn inflicted by my lips on the smooth, cold skin, like a double curve swollen by bloody blisters.  Perhaps, if I had listened more closely, I could have heard her flesh sizzle when my lips touched her skin, and inhaled the unique aroma of burnt meat.

She smiled apologetically, with a bored and worldly air, like a hostess who—at a high society dinner—would note a protocolar misstep beyond her control and would call on the indulgence and complicity of her guests.  I went out.  Finding again the boulevards, the heat and the row of pyres raised on the pavement at regular intervals.  Was I really running a fever?  No more than usual no doubt.

I observed that some fled my gaze, while others, more clever, affected on the contrary to inspect me without seeing me, as if I were devoid of any opacity, transparent, in a word.

Stopping in the ballroom had been useless, only intensifying the presence of the furnace outside.  Groups of girls, nude and silent, filled the balconies on both sides of the street.  If I raised my head, I could see the stiffened tufts of their pubic hair, lacquered with red phosphorus, like their eyelashes, their hair, or their nipples.  A few had shaven heads, and the naked skulls, helmeted in a crust of scarlet phosphorus, irresistibly reminded me of enormous matchheads.

I believe two or three of them smiled, but I cannot swear to it...  I noticed how their haggard features bore the marks of the previous night's exertions, of the songs, the dancing, the terror perhaps.  For I knew that strange celebrations filled the narrow streets at night, horrible farandoles where boys and girls dance, buckled into costumes covered with white phosphorus ready to burst in flames as soon as the ambient temperature rises above the fatal threshold of 30 degrees C, which forces them to flee the streets and the exposed squares as soon as the first rays of the sun strike.  Afterwards, woe to they who let daylight surprise them on the grass of a park, felled by a drunken stupor, supine in their lethal costume of which the powdery white somehow recalls the uncertain substantiality of a butterfly's wing.

Transformed into a living torch, they cannot even throw themselves in the nearest fountain since it will only make the fire destroying them burn harder.  And yet they continue.  Every night.  Racing through the childish and antiquated stagings of a laboriously reconstituted Italian festival, they scatter, terrifyingly vulnerable, offered, exposed to the slightest scrape a tad too brutal, to the glowing embers of the cigarettes that some start smoking, like dandies relishing such a challenge's bravado.  They dance, without watches, deprived of any means to tell time since all the city's clocks are now stopped.  They dance, knowing full well that at this latitude the Sun follows night without any perceptible transition, and knowing that since the wine robs them of their sense of time, they will soon be unable to foresee where and when daytime will catch them unawares.

Thus, plazas, gardens, large esplanades with few hiding spots are greatly prized during these ironical and desperate sarabands.  "The greater the risk, the gayer the dance," say the songs, and more than one farandole has suddenly caught fire like a living wick, consuming in a few seconds all those who had joined hands instants before, leaving only a wreath of blackened bodies across the flagstones, strangely reduced and deformed by the flames, tarry statues contorted by chance according to postures out of the arcana of ancient thaumaturgy.

Thirst and fever made me stumble again and seek refuge under the porchways.  At the top of a few stairs, my moist, burning hands fell on a chiselled marble plaque screwed above a large bronze knocker.  In the stead of my eyes momentarily blinded by the half-light, my fingers deciphered the straight-lined and sharp-edged letters of the word "MUSEUM" cut with a burin.  An inky black carpet guided my steps between hedges of gold chains meant to protect the exhibits from the tactile inquisitiveness of the visitors.  The door left open caused a draft to clank, lazily and rhythmically, the festoons of links.  The acid smell of the alignment of sculptures immediately swept over me, teasing my sinuses, boring deep into my smarting nostrils, and I sank in a contemplation of the lemon-colored statues lining the gallery.  Slender virgins, all tapering veils and folds that blossomed finally with the face of absence or blissful void.  Titans, freezing an ultimate and prodigious contraction.  Ephebes, combining soft and harsh curves all at once, and so many others, standing, all carved from solid sulphur by the chisel of a genius.  Brittle masterpieces, incredibly fragile, suffocatingly fragrant, that an elbow can shatter to bits, to dust, that a spark can set ablaze, releasing a torrent of unbreathable smoke and leaving nothing of the work but a large soot flower splashed on the wall like a forgotten shadow of the vanished object.  I have never been able to resist the fascination of these bodies, of these gestures, arrested by the artist in a material so unfit to immortality:  sulphur; to resist the intellectual wrenching wrought by these powdery and flaky marvels that one would want to be eternal, forever preserved from the time of destruction, and that one discovers instead to be poignantly frail, as if their creators—by choosing for their art such an eminently perishable substance—had wished to highlight the irony of their vulnerability.

I slowly stepped across the room, putting behind me the twin rows of inflammable creations, and I entered the library.  The smell of leather and paper, assailing me in waves fringed with mold and dust, progressively dispelled the acrid stench of sulphur, and I could let my fingers run along the shelves, counting the gilt-backed books like the rollers of a prayer-mill...  The inquiries of a people slept there, exposed to fungi and to the gnawing of rodents:  treatises on phlogiston establishing fire as the main principle in the constitution of bodies; abstruse studies on the decay of poisons and the emanations of hydrogen phosphide from which originate the will-o'-the-wisp; parchments smeared with oriental characters discoursing upon the secret of Greek fire; histories of Bengal lights and fireworks in thirty volumes, with sections devoted to erudite and in-depth discussions of roman candles, Congreve rockets, serpents and crowning pieces...  I continued on my way, pressing the palms of my hands cooled by the leather of book bindings to my cheeks burning from the inflammation.  A high and narrow corridor propelled me into the coppery world of pyrometers, into a forest of fevered gauges with increasingly sensitive needles.  Yet, the unit chosen for their calibration being unknown to me, the quiverings and leaps of the red cursors I passed by hardly allowed me to judge the gravity of my state.  The corridor led to a vast room.  Its unstudied architecture, based on the mere imbrication of enormous stone blocks, told me it was likely situated within the fortifications surrounding the city.   It was damp and cold.   There was no lighting system to dispel the shadows left by the two loopholes with their overgrown openings; I held my breath, knowing ahead of time what I was going to discover.  Very quickly, quite unsurprisingly, my fingers stretched out like a blind man's touched upon the smooth surface of a showcase and I knew immediately I had not been mistaken.

I closed my eyes, trying to imagine my surroundings:  showcases like high and narrow aquariums, in serried ranks, holding within their walls the unique canvasses of old masters, priceless tapestries, fabrics, silks, painted in olden times by geniuses.  A whole world of irreplaceable portraits, frescoes, triptychs painted or woven long ago with materials derived from phosphorus anhydride and since then provided with the unpleasant faculty of spontaneously bursting in flames upon mere contact with air.

Whence the obligation to keep them permanently enclosed in vacuum within sealed display cabinets, which would seem at first glance to isolate them definitively from any danger.  Yet, to depend trustingly on this false evidence would be a grave misunderstanding of the esthetic perversity of this planet's artists, as not one of these protective panes is thick enough to withstand a simple thrown stone.  Some—preferably those which contain artistic treasures without compare—are made of the most fragile crystal, and the mere impact of a lost bird flitting about aimlessly after entering through one of the loopholes, would be enough to cleave them along their entire length, letting the ambiant air rush in, with a shrill whistling.  Not one of the exposed pyrophoric materials would stand up to such treatment for more than a few seconds, and one would see the tapestry consumed, falling prey to an inner combustion, to a destruction inscribed in its very pigments, its wools, its threads since the first day of its existence, of its creation, when it was woven in a perfect vacuum inside an air-tight caisson by a man in a survival suit.  What could be more worth contemplating by the mind than the image of this obscene and subtle game whereby the artist strives to destroy by creating, and whereby, far from trying to fashion his work out of incorruptible bronze, he struggles to make of it a thing infinitely delicate and fragile in which the germ of mortality can awaken at any time.  Thereafter the permanence of danger can only sustain the rare and powerful exaltation of the esthete, the amateur, which multiplies their powers of perception, a sensation analogous to one's feeling in front of those faces, on a railway station platform, which one tries to grave into memory in a few seconds because one knows they will never be seen again.  I turned back, unhurried, carried by the torpor of my fever.  Drowsy and yet terrified to have to face again the heat of the street.

It is true that here, on this planet, in these streets, under these arches, beneath these marble vaults, people die from strange icy maladies that kill without a fever or a sweat.  And these women, and these men suffer from eerie algid disorders in which the sensation of unceasing chill is progressively coupled with a general weakening that result in deadly languors beyond remedy.  "Adiabatics..." a girl once whispered into my ear, a very long time ago, characterizing with that one word the problem afflicting these bodies that neither receive nor transmit any amount of heat.  Whence their fascination with fire, their esthetics, and this morbid cult of incineration.  But no matter after all since my task requires not philosophy but action.  I know they burn without feeling anything and that a child can pass his hand through the flames and watch his charred fingers shrivel as he continues to chew the candy that fills his mouth.  No matter then that couples will sprawl undressed on sheets damp with gasoline, rubbing desperately against each other, knowing that in a few seconds the boy's pubes, coated with a crust of phosphorus and potassium chlorate, will meet his partner's mons veneris, lacquered with an abrasive film to serve as a friction strip, so that this contact will strike the spark that will embrace them in an ultimate conflagration.  No matter...

My role will be over in a few hours, as soon as all will have gained the summits of the pyres, like castaways clinging to the crests of tiny desert islands, and I shall have reached the great council hall where, deposited in the center of the gigantic ceremonial table, lost in an immensity of somber varnish, will be waiting for me the only match of this city.

Perhaps, like some of their fellows in other towns, they will have prepared for me one of those white and shapeless asbestos suits, breached only at eye-level by the narrow opening of a fire-proof glass window, but such consideration, though revealing of the utmost delicacy, is quite unneeded.

I shall pick up the match, I shall press it upon my lips burning with fever, listening for the quick crackle before the ignition, and, with one sweep of the arm, it will be enough to throw it by the window into the first fountain overflowing with alcohol.  Then...

Then, I shall run away in the midst of the first cracklings of the blaze leaping from fountain to gutter, from gutter to pyre, and I shall leave the city, shooting through flurries of sparks blown by the wind into every opening.  Perhaps I shall nevertheless put on the asbestos suit, just to delight in its darkening by curls of soot...

I shall leave by the main gate, careful to look back only as I start down among the labyrinth of trunks covering the hill.   Then shall I see thick and hard curls of smoke shoot up like a seething mob from the top of the towers, completing the analogy with factory chimneys in my mind; and the fire will roar behind the ramparts with powerful, muffled growls.  I shall look back a second time as my feet will touch the soil of the plain, to let my brain record the image of a hill become a gigantic pyre, a mound of flames in the middle of the desert, and hear the heavy beat of this inferno.

Once the last fires die down, I shall turn back, climbing once more the rise amidst the sharp explosions of the charcoal bark.  I shall ascend to the summit, clutching against my breast the small box of white wood with its label from a grade-school notebook, barred by two parallel broken lines and framed by the usual thick blue border.  Softly will I then pour between the walls of this frail and derisory vessel, using my hollow palm, the ashes of a people as futile as the hope of a successful patience.  At night's fall, my nails stained by the blue ink, my fingers straining around the wire-like handle of the tiny penholder, I shall have to calligraph laboriously the name of the city, the planet and the inhabitants in a single stroke that will be dried in the same second by my fiery breath...

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2016-06-14

 

Retour sur Épinal (1)

Je commence ce récapitulatif d'Épinal avec un peu de vidéo.  La présence canadienne a eu droit aux honneurs de Vosges Télévision, tout d'abord avec un reportage plus général sur les Imaginales d'Épinal qui accordait aussi quelques minutes à la délégation des éditions Alire et de la revue Solaris, en donnant successivement la parole à Jonathan Reynolds, Philippe-Aubert Côté et moi-même (à partir de la douzième minute environ).

Ensuite, une émission de la série culturelle « Des livres et Vous », aussi de Vosges Télévision, accueillait le Belge Stephan Platteau, l'artiste française Hélène Larbaigt (qui a réalisé l'affiche des Imaginales 2016), la grande responsable des Imaginales, Stéphanie Nicot, et moi-même.  L'animation était assurée par Arnaud Toussaint et Sarah Polacci.

Enfin, la table ronde sur la science-fiction francophone en Amérique du Nord, avec Philippe-Aubert Côté, Jean Pettigrew, Jonathan Reynolds et moi-même, le tout animé par Jérôme Vincent, est maintenant disponible sous forme vidéo.  Pour conclure, un avant-goût de mon album de photos d'Épinal en 2016 : un portrait de famille de la délégation québécoise, où on retrouve (de gauche à droite) Jean Pettigrew, Philippe-Aubert Côté, Jonathan Reynolds, Louise Alain et Philippe Turgeon.


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2016-05-25

 

De Boréal 33 aux Imaginales 2016

En fin de semaine, le 33e congrès Boréal a eu lieu dans la petite ville de Mont-Laurier, au cœur des Hautes-Laurentides.

Cette fin de semaine qui vient, je serai à Épinal, petite ville au cœur des Vosges, pour le festival des Imaginales.  Entre les deux, j'aurai beaucoup voyagé.  Le voyage en navette du congrès de Québec à Mont-Laurier nous a pris six à sept heures, à l'aller comme au retour.  Le voyage de Québec à Épinal sera un peu plus long...  mais plus en kilomètres qu'en nombre d'heures.

Comme d'habitude, quand j'aide à mettre sur pied le congrès Boréal, je suis le plus mal placé pour en parler.  Cette année, l'organisation d'un congrès à Mont-Laurier par un néophyte, Joris Lapierre-Meilleur, alias Gart Laflamme, qui n'avait assisté qu'à un seul autre congrès, pouvait apparaître comme une gageure.  Le défi a été brillamment relevé, en partie grâce à un apport considérable des profits accumulés du congrès, mais surtout grâce au travail acharné de ce même grand coordonnateur.  (La photo ci-dessous nous montre Joris en pleine action, si je puis dire, devant l'accueil — en béquilles parce qu'il s'était fait mal au pied quelques jours à peine avant le congrès.)


Ce qui était présent à l'esprit de quelques-uns des partisans d'un congrès « dans le nord », d'ailleurs, c'était le souvenir des incursions précédentes du milieu de la SFCF au nord de la vallée du Saint-Laurent.  Le congrès Boréal lui-même a été lancé (par Élisabeth Vonarburg) à Chicoutimi, qui a accueilli plusieurs rassemblements du milieu entre 1979 et 1999.  À la fin des années 1990, Hugues Morin avait également organisé des rencontres du milieu, encore plus au nord, à Roberval.  À Chicoutimi comme à Roberval, l'obligation de voyager, de se dépayser, de se retrouver en vase clos pendant deux ou trois jours, avait forgé des liens solides et créé des impressions durables.  Même si les témoignages sont fragmentaires, j'ai l'impression que la magie de l'éloignement a joué de nouveau pour plusieurs participants.

Morin, justement, a déjà signé plusieurs billets de blogue au sujet de son exploration de Mont-Laurier qui a commencé le vendredi, s'est poursuivie le samedi et a naturellement pris fin le dimanche, lorsqu'il a aussi offert un petit florilège de choses entendues au congrès.  Pierre-Luc Lafrance, auteur et conteur, a également fait part de son bilan du congrès.  Isabelle Lauzon, écrivaine et ambassadrice désignée du congrès, en conservera un souvenir particulier puisque sa fille Tania a remporté le volet des auteurs montants du concours d'écriture sur place.  Enfin, Geneviève Blouin évoque pareillement l'intensité de ce congrès très concentré dans le temps et dans l'espace.

En ce qui me concerne, j'ai pris quelques photos, où on retrouve par exemple ces deux fidèles Boréaliennes, Francine Pelletier et Julie Martel.  Cette dernière est costumée en samouraï puisque le congrès de cette année faisait une bonne place à la mascarade (ou costumédie).
En arrière-plan, on distingue la table de la Savante Folle, Michèle Laframboise, également sur place grâce à une subvention de l'AAOF.  Un gaminet accroché à la cloison arbore une représentation de la Savante Folle à l'ouvrage...  De nombreux autres écrivains étaient venus, dont Pierre Corbeil, l'auteur du feuilleton uchronique La Concession paru dans la revue imagine... il y a quelques années déjà.
Le congrès était aussi l'occasion de découvrir la véritable identité ainsi que la personnalité de Véronique Drouin, alias M. V. Fontaine, qui a signé chez Québec/Amérique la série en quatre tomes Amblystome, un univers post-apocalyptique aussi dur que les aventures mises en scène par l'écrivaine sont palpitantes.  On la voit dédicacer le dernier volume dans cette photo.
Pour compléter cette galerie des talents présents, voici l'excellente nouvelliste Josée Lepire, deux fois lauréate du Prix Solaris.  Comme plusieurs autres invités et participants, elle avait emprunté la navette spéciale du congrès qui a fait le voyage de Québec à Mont-Laurier, en passant par Trois-Rivières et Laval.  En arrière-plan, on distingue une partie de l'exposition dans le bar-foyer, qui comprenait un très bel assortiment de trophées (prêtés par René Walling et ses amis) qui correspondaient à plusieurs prix décernés dans le domaine de la SF (Hugo, Aurora, etc.).
Le dimanche 22 mai, je retiens que le Prix Aurora-Boréal de la meilleure nouvelle a été décerné à un texte de ma plume, « Garder un phénix en cage », paru dans Solaris et déjà récipiendaire du Prix Solaris.

Les autres gagnants des Prix Aurora-Boréal sont Philippe-Aubert Côté pour son roman Le Jeu du Démiurge (Alire) et la revue Solaris, dans la catégorie du meilleur ouvrage connexe, ce qui rend hommage au travail de Joël Champetier, Pascale Raud et Jonathan Reynolds en 2015.  Le Prix Boréal de l'illustration a été remis à Grégory Fromenteau pour ses couvertures (Le Jeu du Démiurge, Les Marches de la Lune morte) ainsi que ses autres créations.  Le Prix Boréal de la fanédition est allé à Alain Ducharme pour La République du Centaure.

Lundi, il était déjà temps de partir pour la France afin de commencer à me faire au décalage horaire avant le début des Imaginales.  J'ai donc pris cet avion à Québec...
Évidemment, ce n'est pas ce petit appareil qui a traversé l'Atlantique, mais un engin plus gros d'Air Canada qui m'a embarqué à Montréal, où l'avion ci-dessus m'a conduit.  Et c'est ainsi que j'ai pu me réveiller ce matin sur cette vue des toits du Grand Paris...

À Épinal, dès demain, je serai un des invités au sein de la délégation québécoise et je suis programmé pour

— un entretien avec Jean-Claude Dunyach le jeudi 26 mai à 16 h dans le cadre d'un Café littéraire (Magic Mirrors 2)

— une table ronde sur le space-opéra animée par Jean-Claude Vantroyen, « Space opera, planet opera... Rêver de demain, rêver d'ailleurs ! », avec Philippe-Aubert Côté, Jean-Claude Dunyach et Christian Léourier, le vendredi 27 mai à 14 h dans le cadre d'un Café littéraire (Magic Mirrors 2)

— une table ronde sur la SF francophone d'Amérique du Nord animée par Jérôme Vincent, « Nord-Américains et francophones : voix de l'imaginaire québécois ! », avec Philippe-Aubert Côté, Jean Pettigrew, Jonathan Reynolds et Élisabeth Vonarburg, le samedi 28 mai à 10 h (Espace Cours)

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2015-11-01

 

Yal Ayerdhal (1959-2015)

Les temps sont durs pour les utopistes de la science-fiction française.  Après Roland Wagner et Michel Jeury, c'est au tour de Yal Ayerdhal de nous quitter, non sans préavis mais au moins aussi prématurément que Roland.  Trois auteurs généreux dans leur fiction et souvent tout aussi généreux de leur personne.  Après la mort de Joël Champetier il y a quelques mois à peine, le sentiment d'injustice est douloureux.  Les plus grands cœurs sont-ils donc condamnés à partir en premier ?  Si j'excepte le décès de Jeury, ce sont des disparitions prématurées qui blessent ou qui enragent, selon le tempérament de chacun, mais qui ne laissent pas indifférent.

Je n'aimerais pas que ce blogue se transforme en chronique nécrologique, mais je ne peux pas non plus passer sous silence les chagrins qui assombrissent mon humeur.  Même sans avoir eu l'occasion de côtoyer Ayerdhal aussi régulièrement que ses amis et collègues en Europe, je l'avais connu à des moments clés de ma carrière.

Au début, j'ai été un lecteur.  De ses romans dans la défunte collection Anticipation du Fleuve Noir.  Il y eut d'abord La Bohème et l'Ivraie, une magnifique claque en quatre temps, une voix qui se détachait de l'écriture convenue de nombreux autres volumes de la collection, un ton et un souci du réel qui classait d'emblée l'auteur avec des contemporains comme Lehman, Wintrebert et Dunyach.
Je ne l'ai sans doute pas lu dès sa sortie en 1990 (et les volumes dans ma collection datent de la réédition postérieure, comme on peut le voir ci-dessus).  Il a probablement fallu qu'on attire mon attention sur ce nouvel auteur (et sans doute que Jean-Claude Dunyach n'a pas manqué de me le signaler).  Ai-je lu Cybione (1992) dont l'héroïne pouvait rappeler mon Astilanne des « Jeux de la paix et de la guerre » (1991) ?  Pas sûr, mais une note publiée sur SFFRANCO laisse croire qu'en 1993, j'ai voulu acheter à sa sortie L'Histrion d'Ayerdhal chez J'ai Lu, mais qu'il a si vite disparu des librairies que j'ai dû me le procurer en France.  En fait, il est très probable que ce soit Demain, une oasis (1992) qui m'a d'abord convaincu de l'intérêt de l'écriture ayerdhalienne, même si cela tranchait moins sur la production de l'époque qu'on a pu le dire : Aqua de Jean-Marc Ligny est de 1993 et Serge Lehman commencerait bientôt à développer le concept du Village qu'il a imposé dans F.A.U.S.T. (1996).  Je crois que j'ai enchaîné ensuite avec Balade choréïale (1994), puis Le Chant du drille quatre ans après sa sortie au Fleuve Noir.  Deux tomes parus en 1992, qui portaient l'empreinte d'Ursula K. Le Guin (ce qui ne pouvait que rendre l'auteur plus sympathique à mes yeux) — et qui anticipaient aussi un peu Avatar de Cameron.  Pendant plusieurs années, ce serait mon ouvrage préféré d'Ayerdhal avec Balade choréïale.
Les couvertures du Chant du Drille étaient l'œuvre de Jean-Yves Kervévan, car Ayerdhal n'avait pas encore entamé la collaboration suivie avec Gilles Francescano qui ferait de ce dernier son illustrateur attitré, à de rares exceptions près.  Je ne sais plus quand j'ai rencontré Ayerdhal en personne pour la première fois, honte à moi, car, de 1990 à 2004 environ, j'étais de passage en France ou en Europe tous les ans, mais pas si souvent dans la région lyonnaise, toutefois.  Peut-être bien que ce fut en 1995, à la Convention nationale française à Yverdon où j'ai rencontré ou retrouvé de nombreuses figures de la SF franco-européenne, dont quelques-unes que je connaissais depuis le congrès Boréal de Chicoutimi en 1988...  Après la convention, devant la Maison d'Ailleurs, j'ai pris cette photo où on retrouve, de gauche à droite, Élisabeth Vonarburg, Wildy Petoud, Yal, Florence Madiguier, Philippe Brossier et Éric Lesueur.
Ayerdhal avait un autre nom, que j'ai découvert de mes propres yeux un soir, fin avril 1996, quand je suis arrivé à pied à Écully, en banlieue de Lyon, après avoir marché depuis le début de journée en partant de Villefranche-sur-Saône.  J'avais emprunté mille et une petites routes pour éviter les autoroutes et, muni d'une carte Michelin et de quelques indications griffonnées sur un bout de papier (en ces temps héroïques d'avant le GPS et Google Maps), j'avais fini par trouver l'entrée de ferme annoncée par quelques écriteaux, dont un qui portait cet autre nom (que j'avais bien dû entendre précédemment, puisque je l'avais reconnu).  Mais Ayerdhal resterait ce superbe oracle d'une littérature imaginante et rageuse sous son nom de navigateur des mers interstellaires et non sous celui de son acte de naissance.
Ce jour-là, j'ai posé mon sac à dos chez Ayerdhal où nous avons soupé à la lyonnaise (il y avait du saucisson au vin) avec sa famille d'alors, logée dans une aile d'un vieil édifice de ferme, entre le chemin des Hautes Bruyères et le ruisseau des Planches.  Plus tard, il m'avait conduit en ville, où je passerais la nuit dans une autre famille que celle de la science-fiction.  Et, quelques jours plus tard, il essaierait de me tuer.

(Oui, une petite phrase d'accroche un peu dans le genre de la prose ayerdhalienne...  Hommage.)

Car, après avoir pris le temps de découvrir un peu l'agglomération lyonnaise, j'avais accepté de voyager avec lui à la Convention nationale française, Galaxiales 1996.  Or, sur la route de Nancy, dans une voiture conduite par Ayerdhal, j'ai atteint une vélocité que je n'avais jamais frôlé dans un transport terrestre, exception faite de quelques TGV...  Yal aimait conduire vite, si les conditions s'y prêtaient, et cet amour de la vitesse rimait avec un amour de la liberté et une détermination à faire le plus possible en un minimum de temps.  Et qu'il en a fait de choses en une cinquantaine d'années !  Cette photo prise en 1996 (probablement à Nancy) nous montre un Ayerdhal plus résolu que souriant.  L'homme aux semelles de foudre, sérieux et concentré...  C'était peut-être un peu avant ou après qu'il me livre ses impressions des premiers chapitres de Suprématie sur lesquels Laurent McAllister travaillait depuis quelques années.  (Nous n'avons pas nécessairement suivi ses suggestions.)
Comme écrivain, Ayerdhal prenait son envol, mais la période de 1994 à 1997 représente justement une pause — bienvenue pour ceux qui, comme moi, souhaitaient prendre la mesure de l'œuvre créée depuis 1990 : neuf romans en cinq ans à peine, parfois parus sous la forme de diptyques ou triptyques...  Est-ce le premier ou le second volume du Chant du drille que je me souviens d'avoir lu un après-midi durant, assis dans les gradins du théâtre romain de Lugdunum, encastré dans la colline de Fourvière ?  Mettons que c'était le deuxième.  Qui sait si le cadre a concouru à me faire apprécier l'ouvrage plus que les autres titres d'Ayerdhal?
Les coups d'éclat littéraires d'Ayerdhal allaient se succéder durant toute la décennie.  En 1997, après avoir soutenu Galaxies et lancé Genèses, il sortait de son silence pour nous offrir Parleur, qui décrochait de la science-fiction et de l'univers homéocrate pour offrir quelque chose comme une utopie, mais décrite sous les traits du rêve, puis du cauchemar.  Le personnage de paladin pacifiste lui correspondait et la petite communauté solidaire réunie sous le signe de l'anarchie correspondait peut-être le mieux à ses espérances.  La couverture de J'ai Lu apparaît ci-dessous : désormais, Gilles Francescano illustrait la plupart de ses romans.

En 1996, Ayerdhal réunissait l'anthologie Genèses en regroupant, outre Francis Carsac qui avait fourni l'inspiration du titre, une génération montante ou déjà établie d'auteurs francophones jugés intéressants par l'anthologiste : Élisabeth Vonarburg, Jean-Marc Ligny, Jean-Claude Dunyach, Pierre Bordage, Serge Lehman, Bernard Werber, Richard Canal, Ayerdhal et moi-même.  Au moins autant que les anthologies lancées en 1998 au Fleuve noir par Serge Lehman (Escales sur l'horizon, Escales 2000 et Escales 2001), Genèses tente déjà d'attirer l'attention sur la science-fiction qui se fait en français.
Si ce sont les romans d'Ayerdhal qui ont assis sa réputation, il ne faudrait pas oublier qu'il était aussi un excellent nouvelliste.  Son recueil La Logique des essaims chez ISF en 2001 en offre plusieurs preuves.
Je garderai le souvenir de plusieurs autres rencontres avec Ayerdhal au fil des ans, devenues malheureusement plus souvent virtuelles que matérielles à l'époque de Facebook.  Il a soutenu de nombreuses initiatives collectives, d'abord pour rehausser la visibilité de la science-fiction française (la direction de l'anthologie Genèses ou le lancement de la revue Galaxies en 1996), ensuite pour améliorer la condition des écrivains de langue française.  Dès 2000, il lançait le Droit du serf, groupe de réflexion pour la défense des écrivains qui a travaillé entre autres sur un contrat de référence.  Dans le cadre de l'opposition à la loi inique d'expropriation massive ReLIRE, il anime la relance en 2011 du Syndicat des écrivains de langue française (SELF).  En 2013, quand je l'ai rencontré pour la dernière fois aux Utopiales de Nantes, il participait au lancement des Éditions Multivers, vouées à la valorisation d'ouvrages dont les auteurs avaient récupéré les droits mais qui ne pouvaient pas nécessairement être réédités autrement qu'en numérique (tel mon roman Le ressuscité de l'Atlantide).  Cette photo prise dans la cafétéria du centre des congrès de Nantes le 31 octobre, il y a tout juste deux ans, illustre le tribun prophétique qu'il incarnait parce qu'il était nécessaire que le milieu littéraire ait aussi quelqu'un pour dire, dans l'arène politique, quand la politique allait trop loin.
Difficile de ne pas songer au personnage de Parleur qu'il rejoignait ainsi...  Mais il demeurait profondément attachant parce que sincère.  Ses gestes étaient en accord avec ses convictions.  S'il est évidemment plus facile d'admirer de loin les combattants que les imiter, cela ne nous empêche pas de les aimer.

Il va me manquer.  Oui, j'en ai peur, chaque fois que je repenserai à cette épopée de vingt-cinq ans de création et de combat, d'amitiés et de coups de gueule, il va me manquer.  Il me manque déjà.

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