2006-01-31

 

Modifier le mode de scrutin au Québec

Comme de nombreux Québécois, j'ai reçu dans ma boîte aux lettres le dépliant de la Commission spéciale sur la Loi électorale, chargée de se pencher sur l'avant-projet de loi qui remplacerait la loi électorale actuelle au Québec. Depuis le 24 janvier, la Commission tient des audiences dans seize villes du Québec. Il s'agit d'entendre la population sur les questions suivantes :

— le choix du scrutin uninominal à un tour ou d'un autre mode de scrution, dont un mode de scrutin proportionnel;

— l'adoption de mesures particulières pour encourager l'élection des femmes, des autochtones ou des membres des communautés ethnoculturelles à l'Assemblée nationale;

— des réformes de la tenue des élections (vote par anticipation prolongé, vote par correspondance pour tous, révision facilitée de la liste électorale, vote au bureau du directeur de scrutin, élections à date fixe, vote électronique, jour du vote).

J'ai déjà exprimé plusieurs fois des avis sur la représentation proportionnelle ou la façon de tenir des élections. Maintenant, c'est au tour de tout le monde de s'exprimer. Et ne nous trompons pas sur l'importance des enjeux, ils pourraient être déterminants... Le site de la Commission offre, outre un calendrier des séances publiques, un formulaire de consultation interactif et relativement bref, un questionnaire de réflexion déjà plus costaud (.PDF) et aussi un cahier d'information (.PDF).

On peut en penser ce qu'on voudra, mais personne ne pourra se plaindre de ne pas être en mesure de s'exprimer...

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2006-01-30

 

Arsène Lupin et les autres (1)

Puisque j'évoquais Arsène Lupin dernièrement, j'en profite pour signaler la sortie de Tales of the Shadowmen. Volume 2: Gentlemen of the Night, une anthologie réunie par Jean-Marc et Randy Lofficier qui rend hommage à la littérature populaire française. On retrouve dans ces pages des pastiches consacrés à Rouletabille, à Fantômas, au Nyctalope et, bien sûr, à Arsène Lupin. J'ai moi-même signé une nouvelle, « Legacies », où se croisent certaines de ces augustes personnes en 1924, dont Arsène Lupin lui-même qui fait le service à l'ambassade soviétique de Paris...

Parmi les autres auteurs, il faut signaler Kim Newman et Brian Stableford du Royaume-Uni, Serge Lehman, Xavier Mauméjean, Sylvie Miller et Philippe Ward de la France, ainsi que plusieurs écrivains des États-Unis.

Ce n'était pas la première fois que je m'amusais dans cette veine. En 1996, ma nouvelle « Les escrocs » dans Solaris 117 rendait hommage à l'inimitable Simon Templar. Et ma seconde nouvelle (« Le Maire ») dans la défunte revue imagine... en 1985 était un pastiche conscient et assumé d'un épisode de Fondation, par Isaac Asimov.

Mais les aventures d'Arsène Lupin figurent parmi mes lectures favorites depuis plus longtemps encore. Je me souviens qu'à l'école primaire, j'avais lu et relu La Demeure mystérieuse.

En revanche, L'île des trente cercueils m'avait terrifié par sa bizarrerie et ses passages horrifiants. Pendant longtemps, je n'avais pas relu ce roman de Leblanc, ou seulement en me blindant à l'avance. Mais de tous les hauts lieux de l'épopée lupinienne, c'est pourtant l'île de Sark (devenue Sarek dans le roman) que j'ai visitée avant les autres. Hasard de mes voyages? Je ne crois pas. Je pense qu'elle a beaucoup contribué à me convaincre de rendre visite en 1990 aux Îles anglo-normandes, les Channel Islands qui sont tout ce que la Couronne britannique a gardé de ses anciennes possessions françaises.

J'ai fait escale à Sark le 25 juin 1990, en route pour Guernsey, puis je suis revenu le lendemain pour une visite prolongée. (Tiens, je me demande si je ne lisais pas un vieux space-opéra d'Aldiss ou Stableford?) La mer était démontée et secouait fort la petite vedette partie de Jersey. Je n'ai jamais été aussi près de succomber au mal de mer (et certains des gamins qui faisaient le voyage à bord du même bateau ont bel et bien eu la nausée), mais je me suis concentré sur la lecture des journaux que j'avais achetés au départ de Jersey. Je cherchais peut-être des nouvelles du Canada puisque, le 23 juin au soir, à 11h15, je m'étais fait accueillir à Saint-Malo par une hôtelière qui m'annonça que le Canada était kaput — en raison de l'échec de l'Accord constitutionnel du Lac Meech.

L'île de Sark, exception faite du remblai construit par des prisonniers lors de l'occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale, ressemble beaucoup à l'île de « Sarek » décrite par Leblanc. Il y a même une péninsule presque détachée du reste de l'île, comme dans le roman, mais, si je me souviens bien, elle n'abritait qu'une ferme et des vergers en 1990, et non un manoir. La châtelaine de Sark (qui interdisait l'emploi de voitures sur l'île, ce qui fait que j'avais loué une bicyclette en débarquant) demeurait plutôt au centre de l'île, où elle entretenait de superbes jardins.

Et il y a bel et bien des grottes, comme dans le roman (piège infernal à part). En compagnie d'une vacancière, j'ai escaladé les éboulis au pied d'une falaise jusqu'au seuil d'une caverne à proximité de la lande de l'Eperquerie (ou de l'Etarquerie?). Comme le temps était plutôt gris et pluvieux, des bancs de brume balayaient la lande quand j'ai poussé jusque là à vélo. J'ai pu me croire — brièvement — seul sur sur l'île...

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2006-01-29

 

Les États-Unis vus par Tocqueville et Lévy

Dans le dernier album des aventures de Lucky Luke, La Belle Province, se promenait un personnage aux belles chemises blanches amidonnées, si je me souviens bien, en provenance de la vieille Europe. On reconnaissait sans trop de mal le plus grand des philosophes péripatéticiens modernes de la France, Bernard-Henri Lévy. Or, à défaut de venir sillonner les routes du Québec, BHL s'est récemment lancé sur les routes des États-Unis.

Spécialiste auto-proclamé des enquêtes sur le terrain, ce qui ne le sauve pas de certaines erreurs ou approximations, Lévy lance ces jours-ci son trentième ouvrage, American Vertigo. Selon l'auteur, il s'agit d'un livre anti-anti-américain. Journal de voyage que lui a commandé la revue Atlantic Monthly, il tiendrait de l'investigation et de l'essai, le tout étant placé sous le signe d'Alexis de Tocqueville. En effet, la rédaction du Atlantic Monthly (revue fondée vingt-cinq ans seulement après le voyage de Tocqueville en 1831-1832) désirait avoir le point de vue renouvelé d'un observateur français sur les États-Unis d'Amérique.

Ce que nous signale La Presse ce dimanche à Montréal, c'est un livre caractéristique de la méthode BHL, au point de verser dans le comique. Alors que l'ouvrage se réclame d'abord de Kerouac, comment donc voyage BHL sur les routes mythiques de l'Amérique? Sur le pouce? En train? À bord d'un autobus Greyhound comme le commun des mortels? Au volant d'un vieux camper, comme Steinbeck dans ses Travels with Charley, ou d'une bonne grosse Américaine, de marque Ford ou GM (voire d'un Hummer)? Le cul posé sur une Harley-Davidson? Ou en combinant l'auto-stop et l'autobus Greyhound, comme le chantaient Simon et Garfunkel dans « America » ?

Non. BHL n'a jamais appris à conduire. S'il voyage en voiture et parcourt 22 500 km, découvrant plusieurs villes, visitant cinq prisons dont Guantanamo, rencontrant de nombreuses vedettes et des gens ordinaires, c'est en grande partie grâce à un chauffeur. C'est original, mais mieux vaut ne pas savoir ce qu'en penserait ce pauvre Jack...

Et qu'en penserait Alexis de Tocqueville? On peut trouver de quoi justifier presque n'importe quel point de vue sur les États-Unis dans De la démocratie en Amérique. BHL rejetterait l'idée selon laquelle les habitants des États-Unis sont foncièrement impérialistes (je me demande ce qu'en penseraient les Mohicans) ou sur le point de sombrer dans une forme de fascisme... Eh bien, Tocqueville avait peut-être mieux pressenti certains dangers qui guettaient la démocratie étatsunienne : « Comment nier l'incroyable influence qu'exerce la gloire militaire sur l'esprit du peuple ? Le général Jackson que les Américains ont choisi deux fois pour le placer à leur tête, est un homme d'un caractère violent et d'une capacité moyenne; rien dans tout le cours de sa carrière n'avait jamais prouvé qu'il eût les qualités requises pour gouverner un peuple libre: aussi la majorité des classes éclairées de l'Union lui a toujours été contraire. Qui donc l'a placé sur le siège du Président et l'y maintient encore? Le souvenir d'une victoire remportée par lui, il y a vingt ans, sous les murs de la Nouvelle-Orléans; or, cette victoire de la Nouvelle-Orléans est un fait d'armes fort ordinaire dont on ne saurait s'occuper longtemps que dans un pays où l'on ne donne point de batailles; et le peuple qui se laisse ainsi entraîner par le prestige de la gloire est, à coup sûr, le plus froid, le plus calculateur, le moins militaire, et, si je puis m'exprimer ainsi, le plus prosaïque de tous les peuples du monde. » Cela ne vous rappelle pas un président porté aux nues après que les États-Unis aient été attaqués comme par les Anglais en 1814?

Ce respect exacerbé de la chose militaire explique sans doute la facilité avec laquelle les États-Unis se permettent d'oublier certains articles des conventions de La Haye de l'après-Seconde Guerre mondiale, qui remontent pourtant aux versions les plus anciennes des traités portant la signature de leurs représentants. Ainsi, le 18 octobre 1907, les États-Unis d'Amérique signaient la Convention (IV) concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre ainsi que son Annexe (Règlement concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre). Le 27 novembre 1909, la Convention était ratifiée par les États-Unis.

Elle comprend, par exemple, les articles suivants, dont la lecture doit se faire à la lumière de révélations récentes :

Article 46. L'honneur et les droits de la famille, la vie des individus et la propriété privée, ainsi que les convictions religieuses et l'exercice des cultes, doivent être respectés. La propriété privée ne peut pas être confisquée.

Article 50. Aucune peine collective, pécuniaire ou autre, ne pourra être édictée contre les populations à raison de faits individuels dont elles ne pourraient être considérées comme solidairement responsables.

Quand c'est au nom de la nécessité militaire ou de ce qui justement n'est pas militairement nécessaire, ces engagements s'oublient aussi facilement qu'un autre engagement décrit dans un article de la Convention de 1907 :

Article 56. Les biens des communes, ceux des établissements consacrés aux cultes, à la charité et à l'instruction, aux arts et aux sciences, même appartenant à l'État, seront traités comme la propriété privée. Toute saisie, destruction ou dégradation intentionnelle de semblables établissements, de monuments historiques, d'œuvres d'art et de science, est interdite et doit être poursuivie.

Mais peut-être que pour juger les États-Unis, il aurait fallu se rendre en Irak...

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2006-01-28

 

Participation électorale

Au Canada, la participation au vote de lundi dernier était en hausse, mais il n'y avait pas de quoi se vanter (elle était tout juste sous la barre des 65%). La discussion repart donc de plus belle, comme en témoigne un article de Carl Wilson dans le Globe and Mail d'aujourd'hui, qui mentionne une étude — enfin, une expérience — de chercheurs des universités Tufts et Yale. En effet, Elizabeth Addonizio et Donald Green (de Yale), en collaboration avec Timothy J. Ryan (de Tufts), sont partis d'une observation historique. Au XIXe s., les bureaux de scrutin aux États-Unis étaient souvent installés dans des lieux au centre de la vie collective, en particulier dans les saloons. L'atmosphère était donc assez festive.

En 2005, ces trois chercheurs ont donc choisi deux villages de l'État du New Hampshire. Dans le premier, ils ont organisé une petite fête (avec clowns, DJ, barbe-à-papa et popote en plein air) aux portes du bureau de scrutin. Dans l'autre, le vote avait lieu comme d'habitude. Or, près de 1500 électeurs ont voté dans le premier cas, tandis que le second village n'avait attiré que 400 électeurs. Ils en concluent qu'un contexte plus festif favoriserait la participation.

En tout cas, je suis assez porté à croire qu'une amélioration de la logistique du vote, en particulier en multipliant les lieux de vote, ne ferait pas de mal. (À l'ère de l'informatique, pourquoi donc ne pourrait-on pas voter dans n'importe quel bureau, partout en ville?) Pour aller voter lundi dernier, j'ai dû marcher plus de deux kilomètres sur des trottoirs glacés ou enneigés (sans compter quelques volées de marches à monter et descendre aussi dans ces conditions hivernales) et j'ai eu une pensée pour les moins ingambes que moins. En ville, tout le monde n'a pas une voiture et les transports en commun dans une circonscription aussi grande que la mienne ne facilitent pas toujours la tâche de se rendre dans le bon bureau de scrutin. Certes, voter n'avait rien de particulièrement ardu, mais si on veut augmenter le niveau de participation, il faudrait s'interroger sur de nouvelles pistes.

Même si cela coûterait plus cher, par exemple, on pourrait multiplier les bureaux de scrutin. Au lieu de tout centraliser en un seul endroit, on trouverait des mini-bureaux de scrutin dans de nombreux lieux publics — et même dans les rez-de-chaussée de grands immeubles (il faut aller là où se trouvent les électeurs). Dans les restaurants et les centres commerciaux, par exemple. Dans certains cas, les bureaux ne seraient pas ouverts en permanence; ils pourraient viser les heures de grande affluence. Le départ au travail le matin. Le retour au foyer le soir. Le magasinage ou la pause repas durant l'heure du midi. Les frais de sécurité et de transport des urnes seraient plus élevés, mais il serait aussi plus difficile d'oublier qu'il y a élection, car l'électeur moyen ne pourrait se rendre nulle part sans tomber sur un isoloir... Tout simplement.

Sociologiquement, on relève aussi le nombre en baisse des jeunes électeurs. Apparemment qu'ils ne se sentent pas concernés... Parmi les hypothèses qu'on ne semble pas formuler très souvent mais qu'il me semblerait évident d'examiner, il y a deux choses : la longueur croissante des études postsecondaires et la paupérisation relative des jeunes couples et travailleurs. En effet, il y a quelques décennies, les jeunes passaient pour la plupart directement de l'école au marché du travail. En quelques années, ils fondaient une famille et acquéraient un foyer. Or, quand on a un bien et une position dans la société à défendre, sans parler des enfants, on se sent concerné par beaucoup plus de mesures politiques que si on est un simple étudiant toujours accaparé par l'université, un chômeur précarisé par les jobines et les contrats à court terme ou même un célibataire au travail mais encore simple locataire dans la cité.

Comme on le sait, la participation électorale est beaucoup plus basse aux États-Unis. Et la société étatsunienne est de plus en plus polarisée entre riches et pauvres, ceux-ci devenant de plus en plus nombreux. Faut-il s'étonner que les exclus de la prospérité ne se soucient pas de voter?

On ne voudrait pas réduire le nombre d'étudiants (mais il s'agit de faciliter le vote sur place à l'université, et non dans leur région d'origine). Par contre, il faudrait se pencher sur l'appauvrissement des jeunes. En luttant contre cet appauvrissement, on découvrirait peut-être un plus grand intérêt pour les enjeux et les rendez-vous électoraux...

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2006-01-27

 

La SF à l'écran... en 1954

Les choses ont bien changé pour la science-fiction à l'écran.

Pour en juger, il suffit de jeter un coup d'œil aux images du film Destination Lune de George Pal en 1954. Lors de la Convention de Tilff, j'avais récupéré quelques pièces relevant de ce que les archivistes et les bibliothécaires appellent en anglais des ephemera. On parle ici de coupures de journaux, de brochures, de feuilles volantes, etc. Autant de documents qui ont pour caractéristique commune d'avoir été créés dans un but éphémère. De fait, le papier de mauvaise qualité a souvent jauni au fil des ans; il est devenu friable et cassant; et les reproductions qui étaient au départ de mauvaise qualité ne se sont pas améliorées. Mais il peut en rester suffisamment pour évoquer le passé... Dans ce cas-ci, notre machine à voyager dans le temps est un fascicule destiné, de toute évidence, à de jeunes lecteurs. À des jeunes qui fréquentaient assidûment les salles de cinéma? Sans doute.

Le 17 juin 1954, le nouveau numéro de Junior donne sa première page à un film de science-fiction. Pour appâter les lecteurs, le film au complet devient un petit roman-photo dans les pages du fascicule.

Qu'est-ce que Destination Lune? Il s'agit bien sûr de Destination Moon, lointainement inspiré du roman Rocketship Galileo de Robert A. Heinlein. Heinlein lui-même a participé à la scénarisation du film, en collaboration avec Rip Van Ronkel et James O'Hanlon. Quant aux acteurs, dont je pourrais citer les noms, disons qu'ils ne sont pas passés à l'histoire.

Alors que le roman jeunesse de Heinlein faisait intervenir de méchants Nazis disposant d'une base sur la Lune, le film s'en tient à un récit beaucoup plus plat, dont les péripéties sont plutôt fournies par les imprévus du voyage. Sur la Lune, on ne trouve personne et les quatre voyageurs vont surtout récolter des échantillons et réaliser des observations. Ce qui, en fin de compte, était assez bien vu.

La rédaction de Junior, comme on peut le voir peut-être dans la reproduction ci-dessus de la première page du roman-photo, invoque dès les premières lignes le nom de Jules Verne. En revanche, dans la reproduction au centre, on retrouve plutôt des couchettes adaptées aux grandes accélérations comme celles d'Hergé dans les albums de Tintin Objectif Lune et On a marché sur la Lune, de 1950 à 1954. Le film s'essaie aussi au tournage des extérieurs, comme on le voit dans la reproduction de droite. Nous sommes loin des somptueux effets spéciaux des films plus récents. La fusée est un objet aux lignes extrêmement dépouillées. Après tout, l'aérodynamisme a ses droits — la fusée des protagonistes doit traverser l'atmosphère dans les deux sens, à des vitesses élevées, alors qu'en principe, les astronefs moins profilés s'en tiennent exclusivement aux déplacements dans le vide... Là aussi, nous sommes loin des astronefs baroques ou biscornus de la science-fiction de George Lucas et de tous ses successeurs.

Comme dernière image, je retiens ce gros plan sur les explorateurs de la lune, dont les scaphandres ont une allure singulière. Mais c'est ce qui fait le charme nostalgique des films de cette époque...

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2006-01-26

 

Les jours noirs de la NASA

Le 26 janvier est devenu le jour du souvenir de la NASA. L'administrateur actuel de l'agence, Michael Griffin, a signé aujourd'hui un communiqué anticipant une série de tristes anniversaires.

Le 27 janvier 1967, l'équipage de ce qui aurait sans doute été le vol de la mission Apollo 1 s'entraîne dans une capsule de la base de Cap Kennedy. La porte de la capsule ouvre vers l'intérieur et l'habitacle est rempli d'oxygène pur. Quand un fil exposé met le feu à un conduit d'éthylène glycol, l'incendie se propage avec une rapidité fulgurante et les gaz dégagés par la combustion de matériaux inflammables exercent une telle pression sur la porte qu'elle ne peut pas être ouverte de l'intérieur. Trois hommes périssent : Virgil Grissom, Edward H. White et Roger Chaffee.

Le 28 janvier 1986, il y aura vingt ans samedi, la navette Challenger décollait de la base de Cap Cañaveral. Cinquante-neuf secondes plus tard, une fuite du carburant de la fusée d'appoint allait entraîner en quatorze secondes l'éclatement de l'assemblage complexe de la navette, du réservoir principal et des deux fusées d'appoint. La navette proprement dite, soumise à des forces excessives, se casse en deux. L'arrière de la navette est détruite dans une boule de feu massive résultant de la déflagration du réservoir principal. Les deux fusées d'appoint, qui sont plus solides, se détachent et poursuivent sur leur lancée, suivant des trajectoires erratiques avant d'être détruites par une commande radio qui déclenche une explosion interne. L'avant de la navette échappe à la boule de feu et retombe vers l'océan en chute libre. La chute dure deux minutes, durant lesquelles au moins deux des astronautes ont eu le temps de déclencher une pièce d'équipement les fournissant en oxygène. Mais la dépressurisation brutale a sans doute entraîné une perte de conscience rapide et la rencontre avec l'océan une mort définitive. Cinq hommes et deux femmes périssent : Francis Scobee, Michael J. Smith, Judith Resnik, Ellison Onizuka, Ronald McNair, Gregory Jarvis et Christa McAuliffe.

Ce jour-là, j'étais à l'école secondaire Louis-Riel. Je n'étais sans doute pas en classe. En train de lire ou d'étudier dans la bibliothèque, peut-être? Mais je me souviens que l'assistant du ou de la bibliothécaire a rassemblé plusieurs étudiants dans un local attenant où il y avait une télévision. Et c'est ainsi que j'ai vu jouer et rejouer à l'écran la destruction de la navette. La réception n'était pas très bonne et, comme plusieurs l'ont fait remarquer, la traînée de nuées blanches dessinée en plein ciel n'avait en rien l'air meurtrier. Mais si les commentateurs ont exprimé quelque espoir de retrouver des survivants, cela n'a pas duré.

Il y a dix ans environ, j'ai visité la stèle dressée en leur honneur dans le cimetière d'Arlington, en bordure de Washington.

Et le 1er février 2003, la navette Columbia a quitté l'orbite pour rallier la base de Cap Cañaveral. Même si quelques personnes redoutaient le pire, la catastrophe a pris tout le monde par surprise. Les débris égrenés dans le sillage de la navette et les données aberrantes fournies par la télémétrie sont passés inaperçus. Mais, tout ce temps, la brèche crée dans une aile par le choc d'un morceau de mousse isolante détaché du réservoir principal s'agrandissait en laissant pénétrer à l'intérieur du fuselage des gaz surchauffés. En quelques instants, l'aile s'est désintégrée et la navette aussi, rayant le ciel matinal du Texas de traits enflammés rappelant un cortège d'étoiles filantes, petites et grosses. Cinq hommes et deux femmes périssent : Rick D. Husband, William C. McCool, Michael P. Anderson, Ilan Ramon, Kalpana Chawla, David M. Brown et Laurel Clark.

La navette Columbia avait complété le premier vol d'une navette le 14 avril 1981. À l'école intermédiaire Pauline-Vanier, on avait rassemblé une classe ou plusieurs pour laisser les étudiants assister à l'atterrissage à la télévision. J'étais là, rêveur. Cela fera bientôt vingt-cinq ans...

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Fragments d'histoire familiale (2)

Après la branche paternelle, au tour de la branche maternelle...

Un petit portefeuille pour cliché figurait parmi les possessions de mon grand-père français, Louis Mérant. Celui-ci avait obtenu un diplôme d'ingénieur de l'Institut Catholique d'Arts et Métiers de Lille en 1928. Même si c'était moins prestigieux qu'un diplôme de l'École nationale et que le sobriquet convoité de gadzart, on le retrouve quelques années plus tard en train de participer aux essais du paquebot mythique Normandie, sur la conception ou la construction des chaudières duquel il aurait travaillé... Un certain nombre d'instantanés retrouvés dans ce portefeuille portent des indications de sa main à l'endos (ceux où il apparaît n'ont pas été pris par lui, de toute évidence), qui semblent confirmer qu'il a pu suivre plusieurs étapes de la construction. Ainsi, la photo ci-contre nous montre le Normandie en cale sèche. La bande blanche, que l'on ne voit plus dans les photos du paquebot complété une fois à l'eau, fait trois mètres de hauteur. La partie supérieure de cette bande est très exactement à 11,2 mètres au-dessus des tins. Au-dessus, on découvre une ancre pendante, une ancre rentrée dans l'écubier central et une troisième que l'on ne peut pas distinguer sous cet angle. Le trou de la partie supérieure sert à passer le câble de remorquage.

La photo suivante montre le Normandie à son quai d'armement. Il a quitté (momentanément?) sa cale sèche pour se prêter à des travaux de construction additionnels. Des échafaudages entourent deux cheminées sur trois et des équipes semblent travailler sur la finition de la coque. Les aménagements intérieurs sont sans doute incomplets, car le haut de la bande blanche apparaît au ras des vagues. Notez qu'une ancre au moins a été jetée.

C'est sans doute au cours de ces travaux que le Normandie a été doté d'un poste de radar parmi les plus performants de l'époque. L'histoire du radar néglige souvent les apports français, pourtant affirmés par des témoignages et des documents de premier ordre. Le Normandie n'avait pas grand-chose à envier aux plus grands transatlantiques de son époque. Long de 314 mètres et large de 36 mètres, il jaugeait 79 000 tonnes. Avec son tirant d'eau de 12 mètres, il pouvait atteindre 30 nœuds en transportant 3600 passagers ainsi que 1416 hommes ou femmes pour le service. La circonférence d'une cheminée atteint 49 mètres. Le poids des chaînes d'ancres est de 151 tonnes, celui des ancres de 17 tonnes et celui de chaque hélice pas moins de 23 tonnes. Au départ de Saint-Nazaire en mai 1935, en route pour ses essais en mer, il présente un aspect des plus impressionnants comme on le voit dans la photo ci-contre.

En cliquant sur la photo ci-dessous ou la photo suivante, il devrait être possible de distinguer les nombreuses personnes qui sont debout sur les superstructures du paquebot. Le Normandie a certainement fière allure dans ces photos. Les aménagements intérieurs étaient à la hauteur. À bord, le navire comptait 1100 postes téléphoniques et le restaurant principal était un endroit mythique avec son décor Art Déco. En principe, celui-ci devait ressembler au restaurant du paquebot Île-de-France qui a été reproduit par Jacques Carlu (1890-1976) à Montréal, au neuvième étage du légendaire grand magasin Eaton. J'ai eu l'occasion d'y manger deux ou trois fois avant que la liquidation des magasins Eaton entraîne la fermeture du restaurant. C'était somptueux. On pouvait effectivement se croire transporté dans le passé, au temps du jazz et des cocktails des années 20 et 30.

Quelques heures plus tard, le Normandie abordait la haute mer en doublant le phare de Villès-Martin (1862), à gauche sur la photo ci-contre. Un rite de passage que le Queen Mary 2 a aussi connu, beaucoup plus récemment... Les choses sérieuses pouvaient commencer! Les essais en mer ont eu lieu à l'occasion d'un voyage qui avait pour destination Le Havre. Le paquebot a rejoint ce port le 11 mai. En chemin, il a mouillé dans la rade de Brest, comme l'atteste une photo que je n'inclus pas ici.

Le passage du Raz de Sein a lieu le mercredi 8 mai. Le capitaine tente alors une manœuvre qui tiendra les passagers en haleine. Le navire pique droit sur le phare de la Vieille et, à une distance sans doute fixée d'avance, un vigoureux coup de barre est donné afin de permettre au paquebot d'en faire le tour. Angle de barre : 25 degrés. Gîte : 16 degrés.

Reste la question de la vitesse. Dans la photo ci-dessous à gauche, la petite bande de bons copains en manteaux de cuir (Serreau, Mérant et Moyon, de gauche à droite, puis Névo en costume et un cinquième larron) vient de braver les embruns à l'avant du Normandie alors que le paquebot atteignait une vitesse de 28,7 nœuds. D'où les manteaux et bérets...


Dans la photo de droite, ce sont les mêmes qui profitent d'un moment plus calme du voyage. Louis Mérant est assis à gauche, puis Leriche, Halgand (?) et Moyon.

L'identité de ces compagnons de voyage retrouvés dans plusieurs photos reste un mystère pour l'instant. Il faudrait sans doute fouiller dans les papiers du grand-père, que je n'ai pas. On se contentera donc de leur envier à tous ce voyage inaugural à bord d'un paquebot exceptionnel.

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2006-01-24

 

La science-fiction de la Grande Guerre

Ailleurs, la science-fiction de la Grande Guerre pouvait ressembler à ceci.

Au Canada, on la retrouve plutôt dans Similia similibus ou La Guerre au Canada : essai romantique sur un sujet d'actualité (1916) d'Ulric Barthe (1853-1921). Illustré par Charles Huot et L. Brouilly, le roman est une uchronie qui ne va pas jusqu'au bout de son audace — mais qui se contente d'évoquer les horreurs et les atrocités propres aux troupes prussiennes afin d'encourager les Québécois à s'enrôler sous les drapeaux. (Durant la Grande Guerre, il n'y a pas eu de mobilisation générale ou de conscription au Canada avant 1917.)

L'ouvrage rappelle plutôt L'éclat d'obus, une aventure d'Arsène Lupin a posteriori (qui ne fait qu'une apparition, insérée dans l'édition de 1923) signée par Maurice Leblanc. Avant l'édition de 1916 chez Lafitte, le roman était paru en plusieurs épisodes sous la forme d'un feuilleton dans Le Journal en 1915; la plupart des sources disponibles indiquent une parution du 21 septembre au 7 novembre, mais on trouve aussi des dates s'échelonnant du 5 mars au 16 décembre. En effet, Barthe nous montre une invasion allemande de Québec préparée en sous-main de longue date, tout comme les Hohenzollern dans le roman de Leblanc avaient planifié la prise-éclair d'une place-forte de la frontière au moyen d'un tunnel creusé en secret. Le thème était apparemment répandu à cette époque. Dans un roman pour enfants, La petite fée de Pierreclose (1916), Pierre Perrault décrit la construction d'une fortification souterraine sous le château de Pierreclose avant la guerre pour favoriser l'invasion. La jeune protagoniste du nom de Jacqueline a dix ans, ce qui suggère à quel point on désirait marteler dans la tête de tous cette idée d'une offensive allemande préparée de manière sournoise et depuis longtemps — expliquant ainsi les revers français du début de la guerre.

Tout comme l'ouvrage de Barthe, le roman de Leblanc faisait aussi allusion aux exemples de la brutalité prussienne dont la rumeur circulait, prenant ainsi les couleurs de la propagande officielle.

Dans l'illustration de Huot ci-dessus, on voit les troupes prussiennes défiler, si je ne me trompe pas, devant ce qui est maintenant le palais de justice dans le Vieux-Québec, avec la cathédrale au fond. Néanmoins, la résistance va s'organiser et permettre au héros de l'histoire de confondre un traître allemand. En fin de compte, pourtant, il ne s'agit que d'un rêve...

Il faut interpréter de manière serrée l'avant-propos de l'auteur pour accorder à l'ouvrage le statut d'uchronie, mais il semble bien possible que Barthe tente de dire que si la guerre n'avait pas commencé en 1914, les Allemands auraient eu le temps de pousser leurs préparatifs de manière à exécuter l'invasion dépeinte dans son roman.

J'ai cru un temps que le roman de Barthe avait pu inspirer « L'invasion imaginaire de Val-Hébert », un volet d'une série scénarisée par Paul Gury, Notre Canada, et radiodiffusée durant la Seconde Guerre mondiale par Radio-Canada, du 25 septembre 1942 au 21 mai 1943. Le feuilleton commandité par le ministère des Munitions et des Approvisionnements avait pour action principale (« L'histoire de Colin Ross ») les démêlés d'un Canadien rusé avec un espion nazi qui se faisait appeler Colin Ross et qu'il faisait tourner en bourrique. Val-Hébert était un village laurentien occupé par les Allemands; le déroulement de cette occupation était présenté à la fois comme le scénario rêvé par l'espion nazi et comme « la reconstitution exacte, aux noms près, de ce qui s'est passé dans une centaine de villages de l'Europe occupée». Toutefois, il semble bien que cette série était le pendant francophone d'une série anglophone, Nazi Eyes on Canada. Créée en 1942, celle-ci avait pour but de vendre des Bons de la Victoire. Mi-propagande, mi-publicité, donc.

Il y a aussi une allusion à la guerre et au Kaiser dans Les aventures extraordinaires de deux Canayens de Jules Jéhin (1918), mais il s'agit surtout de conclure avec une pirouette un roman dont l'intérêt principal est la machine volante des protagonistes. (Ceux-ci enlèvent Guillaume II afin de le convaincre de mettre fin à la Grande Guerre.) L'écriture étant datée de 1918, le sujet était d'actualité, mais la fin de la guerre semblait sans doute si proche qu'un texte entièrement consacré à la guerre aurait risqué d'être rattrapé par les événements.

On pourrait aussi citer Le réveil d'un peuple d'Édouard Garand et Albert Fournier, écrit en 1918 dans la foulée des émeutes contre la conscription qui firent des morts à Québec durant des Pâques sanglantes, mais ce roman n'a jamais été publié et je n'en connais qu'un état incomplet, sous la forme d'un tapuscrit illustré par Fournier. L'intrigue, plutôt vindicative, raconte la vengeance québécoise qui s'exerce en 1926 à l'encontre de la Grande-Bretagne (et non du reste du Canada) pour les exactions de 1918...

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Premier ministre à l'essai

Un premier ministre s'en va, un autre arrive.

Paul Martin annonce qu'il se retire et Stephen Harper sera appelé à former le prochain gouvernment par la gouverneure-générale. Mais les espérances des Conservateurs retombent. Ils auront un gouvernement ultra-minoritaire et non la majorité apparue comme un mirage à l'horizon des sondages, il y a quelques semaines.

Une coalition est-elle possible? Il faut d'abord poser que le Bloc Québécois est hors-jeu. Les Conservateurs auraient donc le choix de s'allier aux Libéraux ou au NPD. Ils sont plus proches des Libéraux que du NPD, mais un parti au chef en partance pourrait-il conclure une alliance? Reste le NPD. Et André Arthur. Ensemble, les Conservateurs, le NPD et André Arthur pourraient disposer d'une majorité absolue — selon l'évolution des ultimes décomptes cette nuit. Moins le président de la chambre (forcément Conservateur), ils pourraient avoir les 154 voix qu'il leur faudrait. (Pour l'instant, il leur manque toujours une voix...)

Est-ce envisageable? J'ignore ce qu'André Arthur pourrait réclamer. Mais je crois que le NPD devrait exiger le prix fort, c'est-à-dire la réforme du mode de scrutin, soit la représentation proportionnelle soit une représentation plus équitable des citadins. Car il est clair que le NPD est un des plus grands perdants, une fois de plus, dans le cadre du mode de scrutin canadien. Avec 17,5% des voix, il obtient 9,1% des sièges en ce moment, tandis que le Bloc obtient 16,2% des sièges avec 10,5% des voix. (Mais le Parti Vert est certainement le plus cruellement floué : avec 4,5% des voix, il n'a aucune représentation.) Il faudrait que le NPD accepte d'entériner des politiques diamétralement opposées à ses convictions, à court terme, afin d'en tirer un bénéfice à long terme. À mon avis, toute autre entente entre les Conservateurs et le NPD serait un marché de dupes, en particulier pour le NPD.

Mais ce sont les seules possibilités. Il semble donc que le gouvernement conservateur sera obligé de gouverner comme les Libéraux de Paul Martin, en concluant des alliances au cas par cas. Difficile d'envier Stephen Harper, mais il a creusé sa propre tombe. Il a suffi d'une phrase malencontreuse, on dirait, pour faire douter de ce qu'il préparait pour le Canada. En évoquant un Sénat libéral, une fonction publique libérale et des juges libéraux, il a révélé d'abord une espèce de paranoïa assez présente dans l'extrême-droite mais qui n'était pas ce que l'électorat canadien recherchait. Bien plus qu'un changement d'orientations politiques, les électeurs désiraient de toute évidence un changement du personnel politique. Ensuite, il a semé le doute en suscitant la question de savoir ce qu'il planifiait qui serait à ce point contraire aux convictions de toute la Cour suprême, de toute la fonction publique et de tout le Sénat...

Dès lors, Stephen Harper ne se battait plus contre Paul Martin. Il se battait contre le fantôme de Michael Harris en Ontario et il se battait contre le spectre du néo-conservatisme de George W. Bush. De toute évidence, il a sous-estimé leur influence sur l'électorat, en particulier en Ontario et en Colombie-Britannique. Et dans les grandes villes du pays, où se trouvent souvent les circonscriptions les plus pauvres et les plus sensibles aux dangers d'un programme d'extrême-droite, il n'aura donc aucun député.

La prochaine élection s'annonce déjà, mais gageons que le Bloc Québécois ne sera pas si pressé cette fois de faire tomber le gouvernement conservateur. Les Conservateurs ont grugé le vote et les sièges bloquistes au Québec. Ils pourraient continuer à le faire, en particulier s'ils arrivent à s'entendre entre temps avec Mario Dumont et avec le gouvernement de Jean Charest, ce qui pourrait redonner un certain lustre au fédéralisme (mais à quel prix?).

Le choix des enjeux des Conservateurs durant la prochaine session parlementaire sera crucial. Un vote libre sur les mariages entre conjoints de même sexe sera une promesse facilement tenue. La baisse de la TPS aussi. Mais que se passera-t-il si Harper tente de faire sortir le Canada du traité de Kyoto? Surtout s'il tente de le faire durant les premiers mois de son administration? Comme les commentateurs le font déjà remarquer, le chef des Libéraux en 1979 avait également annoncé qu'il se retirait — pour mieux revenir lorsque les Progressistes Conservateurs avaient été défaits quelques mois plus tard.

On ne va pas s'ennuyer.

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2006-01-23

 

Sarah est de retour

La salière de Benvenuto Cellini est de retour.

Cette célèbre salière créée en France vers 1541 avait été dérobée à un musée de Vienne où je l'avais vue en 1990. (Le 8 août 1990 : dans mes notes, j'avais retenu trois noms de ma visite-éclair du Kunsthistorisches Museum, soit Cellini, Raphaël et Vélasquez!) La police autrichienne a craint le pire pour cette saliera qu'ils avaient affublée du nom de code de Sarah. Mais elle est indemne, semble-t-il.

Ironie du sort, le voleur en savait moins sur l'objet volé que moi-même en 1990 et n'a appris que par les journaux la valeur et l'intérêt historique de la saliera de Cellini. Évidemment, c'est que j'avais lu Ascanio d'Alexandre Dumas, qui dresse un portrait relativement flatteur de Benvenuto Cellini, le célèbre orfèvre de la Renaissance. (Dans la réalité, sa propre autobiographie ne le montre pas sous un jour très flatteur.) Du coup, j'avais longuement contemplé cette salière dont l'ornementation surchargée et les matériaux précieux faisaient oublier l'humble fonction de l'objet...

Encore qu'il faille se rappeler qu'à l'époque, le sel n'était pas si bon marché. On n'était peut-être plus au temps où la rémunération versée pour acheter du sel (sal en latin) portait le nom de salarium, ancêtre de notre mot «salaire», mais le sel n'était pas encore un condiment banal.

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2006-01-21

 

Science et fiction chez Verne

Je feuilletais récemment Deux ans de vacances de Jules Verne, un des romans favoris de mon enfance. Quels étaient les ingrédients de ma passion? Il y avait la robinsonnade, bien entendu : la construction d'un monde clos, sécuritaire, rassurant en pleine nature, et sans l'intervention de quelque adulte que ce soit (du moins dans la première partie du livre). Il y avait l'aspect à la fois familier et symbolique de l'antagonisme Anglais-Français, les jeunes Doniphan et Briant s'affrontant dans un contexte fort commodément éloigné des tensions entre Canadiens anglais et Canadiens français. Il y avait aussi la gestion de main de maître des coups de théâtre et des rebondissements par l'auteur. Le vaisseau va-t-il échapper à la tempête? Quand il fait naufrage, les jeunes passagers échapperont-ils à la noyade? Quand ceux-ci assurent leur survie immédiate, doivent-ils espérer rejoindre rapidement une contrée civilisée? Sont-ils sur une île ou sur le continent sud-américain? Briant a-t-il vu la mer de l'autre côté de l'île? Et ainsi de suite...

Un romantisme tragique s'impose aussi. Le sort du prédécesseur des jeunes naufragés, le marin français François Baudoin, a de quoi hanter l'imagination. Vivre et mourir seul sur une île déserte... La découverte de l'île et de sa faune fascine aussi. De façon moins nette peut-être que dans L'Île mystérieuse, la diversité des arbres et des plantes retient l'attention.

Maintenant, en relisant ces pages, le profane est frappé par certaines invraisemblances, dont la présence d'hippopotames (africains) et de certains fauves sur cette île de l'extrême-sud des Amériques. La présence de tous ces arbres utiles à la survie des naufragés est aussi suspecte. Elle semble bien commode : sur une île en principe sauvage, le hasard fait bien les choses...

Mais en lisant Collapse de Jared Diamond, j'ai songé à une explication possible. Diamond note la présence d'une multitude d'arbres utiles sur la petite île polynésienne de Tikopia dans le Pacifique. Au nombre des espèces introduites ou indigènes, on retrouve non seulement des cocotiers, arbres à pain et palmiers, mais aussi des arbres fruitiers fournissant des variétés d'amandes, de noix et de châtaignes, sans parler des arbres procurant des noix de bétel (aux propriétés soporifiques), des pommes et une écorce dont les îliens tiraient de quoi tisser leurs vêtements. Sous la ramée, le sol sert à la cultivation de bananiers, de patates douces et de taro. Ce qu'il faut souligner, cependant, c'est que cette énumération qui pourrait rappeler certains des romans verniens décrit non pas une jungle mais un verger. Certaines des espèces ont été apportées par les colonisateurs polynésiens et toutes sont sciemment cultivées, ou entretenues.

Les premiers explorateurs et botanistes des îles polynésiennes ont-ils rapporté de leurs voyages des comptes rendus trompeurs? Ont-ils pris des vergers (nettement plus complexes et variés que les vergers européens) pour des forêts vierges? Ou, s'ils connaissaient la nature de ces bosquets, ont-ils induit en erreur leurs lecteurs? Et, dernière question désormais évidente, Jules Verne a-t-il propagé leur erreur ou sa méprise dans ses romans?

Voilà la question.

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2006-01-20

 

Le temps qu'il ne fait pas

Le mois de janvier au Canada, du moins à Ottawa ou à Montréal, devrait ressembler au temps qu'il fait actuellement à Moscou, selon les bulletins télévisés. De la neige, du vent, de la glace, des températures qui avoisinent les vingt ou trente degrés sous zéro... Nous n'y sommes pas. Aujourd'hui, à Ottawa, la température a dépassé le point de congélation et j'ai pu consacrer quelques minutes à déblayer l'allée de garage chez ma mère. La glace accumulée ces derniers jours par la neige, la fonte de la même neige, le grésil et la pluie verglaçante, eh bien, elle fondait. En utilisant une pelle pour casser et râcler ce qui restait, j'ai presque tout enlevé. Commode, mais anormal.

L'année de l'éruption du volcan Tambora en Indonésie, en 1816, est parfois immortalisée comme l'année sans un été, les poussières injectées dans l'atmosphère terrestre ayant refroidi les températures estivales au point de réduire radicalement les récoltes dans plusieurs parties de l'hémisphère nord. Mais on dirait que nous nous acheminons maintenant vers des années sans un hiver. Est-ce le réchauffement global qui se manifeste ainsi? Ce n'est pas impossible... Toutes proportions gardées, j'ai l'impression d'être en France plutôt qu'au Canada. La fin de l'hiver ressemblera-t-elle à ce que j'avais observé à Paris lors d'un voyage en mars 1986? Même s'il restait de la verdure dans les squares et les parcs de la ville, il restait aussi de la neige. Et un grand morceau de glace dans l'étang des Buttes-Chaumont, sous le pont cher aux suicidaires, comme on peut le voir dans la photo ci-contre, prise le 11 mars.

En feuilletant mes photos de ce voyage, j'ai aussi retrouvé la photo ci-dessous, prise place de la Contrescarpe à Paris, parce que j'espérais retrouver l'hôtel où Hemingway avait logé un temps, durant les années folles. Je n'ai jamais approfondi ma recherche pour connaître l'adresse et l'emplacement exact de cet hôtel, mais un élément d'une photo m'a tiré l'œil. Voyez ci-dessous. Alors que le règne chaotique de Chirac Président se termine dans la confusion, les velléités, les déclarations tous azimuts et les mesures contradictoires, on peut se replonger dans le temps en cliquant sur cette photo qui montre quelques affiches électorales de l'équipe Chirac à la veille des élections qui feraient de lui le premier ministre sous Mitterrand. Petit effet de perspective : un clochard semble communier au pied de ces icônes... On notera à gauche l'étudiant (?) coiffé d'un authentique béret parisien...

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2006-01-19

 

Les soucoupes de l'après-guerre

Comme on le sait, les petits hommes verts sont devenus des extraterrestres après la Seconde Guerre mondiale. Les histoires d'objets volants non identifiés sont fort anciennes, mais les dires d'un pilote de l'aviation des États-Unis ont relancé l'intérêt du public, dans le contexte fort troublé de l'après-guerre qui engendrait en même temps la Guerre froide et aussi les prémices de la décolonisation.
Est-ce un hasard qu'il ait fallu à des sociétés industrielles déboussolées une nouvelle figure de l'Autre? Dans la bande dessinée ci-dessous, on voit ces nouveaux visiteurs de Sirius faire figure de touristes américains et de naïfs. Je l'ai récupérée dans un dossier acheté aux enchères à la Convention nationale française de Tilff; elle semble dater de la fin de l'année 1954, à en juger par les nouvelles au revers, quelque part entre les accords de Genève (après Diên Biên Phu) et la Toussaint Rouge qui allait lancer la guerre d'Algérie...

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2006-01-18

 

Iconographie de la SFCF (2)

Comme dans le cas de la science-fiction pour jeunes au Québec, c'est aussi le fantastique pour jeunes qui fournit les couvertures anciennes les plus intéressantes. J'ai souvent soutenu que, contrairement à la science-fiction, le fantastique a non seulement droit de cité au Québec, mais aussi une longue tradition. On peut remonter aux contes oraux qui circulaient sans doute dans les campagnes, lors des veillées, dès le dix-septième siècle. En littérature, ces contes relevant soit d'un très ancien folklore soit de la fiction moraliste (pour ne pas dire édifiante) sont édités au dix-neuvième siècle et ils inspirent à leur tour de nouveaux conteurs, comme Honoré Beaugrand.

Le grand Louis Fréchette est parmi les plus connus de cette génération. Ses histoires de Jos Violon sont particulièrement intéressantes dans la mesure où le fantastique y repose sur des méprises. Sous le ton badin, on trouve donc une critique de la crédulité populaire et un plaidoyer en faveur du progrès qui — il faut l'espérer, c'est sous-entendu — mettra à mal la superstition et la naïveté du peuple. Mais la plume de Louis Fréchette s'impose aussi par son art du portrait et du dialogue; c'est ce qui vaut à une histoire de chantier de Jos Violon, «Les Lutins», de donner son titre à un recueil beaucoup plus varié en 1919. On y retrouve aussi des légende et des essais à saveur historique, entre autres sur un homme fort (Grenon) et sur les coutumes électorales (pittoresques) du Canada français au dix-neuvième siècle. Même si le fantastique de Fréchette n'est parfois qu'illusoire, les illustrations d'Henri Julien contribuent à imposer le corpus du fantastique traditionnel québécois d'expression française qui, dès le tournant du vingtième siècle, fait bel et bien partie des meubles. Il s'agit clairement d'une acclimatation en terre canadienne des contes de fée et légendes du terroir français, mais le transfert a réussi.

Au vingtième siècle, les adaptations et croisements se poursuivent. Emma Adèle Lacerte (1870-1935), née Bourgeois, fait partie des pionnières de la littérature jeunesse et, malgré ses affinités pour la science-fiction de Jules Verne (aisément constatées dans son roman Némoville en 1917), elle opte d'emblée pour le fantastique dans son recueil Aux Douze Coups de Minuit. Même le mythe de l'Atlantide, qui s'apprête à bien des sauces, devient sous sa plume un autre cénacle de lutins, de fées et de génies... Comme elle s'adresse aux jeunes, elle amorce aussi de cette manière la tendance à réserver le fantastique pour les jeunes.

Le titre ramène d'abord les jeunes lecteurs au passé, puisque Lacerte commence par leur exposer la tradition de la bénédiction paternelle, donnée aux douze coups de minuit le jour de l'an. Mais les textes suivants versent plutôt dans le conte édifiant (une variante sur le thème du fils prodigue, une histoire de malédiction d'un avare) ou dans la fable qui fait parler les animaux.

En ce qui concerne l'iconographie, elle intéresse si peu la maison d'édition qu'il est assez difficile de trouver le nom de l'illustrateur qui signe cette couverture ou les illustrations intérieures. En fait, je le cherche encore...

À la rigueur, on assiste à une régression à cette époque. Louis Fréchette avait montré la voie d'un fantastique plus moderne, plus sceptique des ficelles traditionnelles, mais les auteurs de la première moitié du vingtième siècle sont des néo-trads avant la lettre. Dans plus d'un texte, Lacerte fait le lien entre une coutume de l'ancien temps ou un mythe connu (l'Atlantide) et l'histoire qu'elle va raconter. La démarche de l'adaptation est avouée, certes, tout comme les hommages des chansonniers néo-trads actuels au Québec, mais le résultat en bout de ligne n'est pas si novateur. Ce qu'il y a encore de plus nouveau chez ces auteurs du vingtième siècle, c'est la diversité de leurs inspirations. Alors que les conteurs d'avant 1900 s'en tenaient au folklore du terroir et à l'Histoire sainte, les auteurs du vingtième siècle vont chercher leur inspiration plus loin. Lacerte se sert donc de l'Atlantide. Quant à Marie-Claire Daveluy, qui fait aussi partie des pionnières de la littérature jeunesse au Canada français, elle retourne au dix-septième siècle pour retrouver le conte de «L'oiseau bleu» de Marie Catherine d'Aulnoy (1650-1705). Dans la revue L'Oiseau bleu de la Société Saint-Jean-Baptiste, elle publie en 1929 une première version d'une histoire qui utilise l'oiseau bleu pour faire visiter à des jeunes le «pays des belles histoires». Dans l'édition de 1935 (réimprimée en 1946, comme on le voit à droite), cela inclut des visites au royaume de Madame d'Aulnoy, au royaume de Madame de Ségur, au royaume du Chanoine Schmid et au royaume des Mille et Une Nuits. Chemin faisant, les jeunes personnages croisent les héros de ces contes et légendes tout en connaissant diverses aventures. (On n'est franchement pas très loin de la démarche de Bryan Perro dans certains volumes de la saga d'Amos Daragon.)

Comme il manque la page titre de mon exemplaire, je ne sais pas si l'illustrateur de Sur les ailes de l'Oiseau bleu est cité, mais sa signature est lisible : J. McIsaac. Son travail, quoique conventionnel, fournit le livre en illustrations abondantes et de niveau professionnel. (À en juger par l'habillement des personnages modernes, les illustrations pourraient avoir été réalisées dèes 1935. Ce serait à vérifier dans un exemplaire de cette édition.) La durabilité de cette tradition littéraire est confirmée par de nombreux autres livres pour jeunes publiés au Québec après la Seconde Guerre mondiale. On a ainsi Une histoire fantastique de Marie-Antoinette Grégoire-Coupal (1905-1984) qui nous offre les aventures d'un Petit Jean tout ce qu'il y a de plus classique. L'histoire se déroule dans un pays merveilleux, lui aussi droit sorti de la tradition des contes de fées (château, princesse, dragon, etc.). Mais le conte est présenté comme un conte, car l'écrivaine commence par nous présenter la maison familiale de son enfance à Napierville, où des enfants réclament de l'oncle Séraphin l'histoire du dragon à sept têtes. Bien entendu, l'oncle cèdera...

L'illustrateur, Georges Lauda, est cité en page titre, même si, outre la couverture, il ne semble avoir exécuté qu'une seul illustration reproduite dans les pages intérieures. Il convient de noter que la couverture illustre non pas un épisode des aventures de Petit Jean, mais le moment du conte, quand l'oncle s'apprête à livrer la marchandise. Ainsi, des quatre couvertures reproduites ici, la seule à représenter franchement des créatures fantastiques est celle de 1919, pas nécessairement destinée aux enfants. (L'oiseau bleu de McIsaac n'est pas ouvertement surnaturel, même s'il peut sembler un peu inusité.)

Ce qui se retrouve souvent dans ce fantastique traditionnel, pour enfants ou non, c'est justement la présence d'un cadre ou d'une voix extérieure faisant du conte un conte et rien de plus. Il est donc inutile de prendre le fantastique au pied de la lettre ou de croire qu'il pourrait évoquer une autre réalité, susceptible d'être visitée autrement qu'en imagination. Il s'agit de quelque chose de raconté, ce qui repousse d'un cran toute la question de la vraisemblance.

La fantasy n'émerge au Québec qu'en s'affranchissant de cette contrainte. On entre de plain-pied dans la fantasy, sans se poser de questions. Il s'agit d'un monde, inaccessible peut-être, mais d'un monde à part entière. Outre Ludovic (1983) de Daniel Sernine, un des premiers textes à s'inspirer des classiques anglo-américains (The Lord of the Rings, etc.), c'est Kadel (1986) de Luc Ainsley. La couverture d'Yves Labonté n'est pas particulièrement attirante, mais elle reflète peut-être l'incertitude quant aux sujets à illustrer. Les personnages évoquent surtout les héros classiques du conte : un roi, un chevalier en armure, un beau jeune homme, une demoiselle blonde, un guerrier cuirassé... Il reste le conseiller félon, en bas à gauche, qui doit peut-être son aspect à l'empereur illégitime de Star Wars, à la même époque.

Kadel signalait l'arrivée d'une nouvelle génération. L'ouvrage avait remporté le prix Paul-Aimé Martin en 1985, à l'issue d'un concours pour jeunes auteurs commandité par les Éditions Fides et le Salon international du Livre de Québec, dans la catégorie Littérature de jeunesse. Luc Ainsley, né en 1965 et étudiant en lettres à l'Université du Québec à Chicoutimi, avait donc vingt ans ou moins lorsqu'il a rédigé ce roman. (Quelques années plus tard, je l'ai croisé à l'Université d'Ottawa, où il poursuivait ses études.) D'autres auteurs québécois l'ont suivi dans la voie de la fantasy, dont Philippe Gauthier, Joël Champetier, Yves Meynard, Laurent McAllister...

2006-01-17

 

De vraies réformes électorales, sans hâte

De plus en plus, je crains que la représentation proportionnelle soit devenue la nouvelle panacée à tous les problèmes électoraux. Tous les tiers partis l'invoquent et certains la proposent comme remède à la participation en baisse aux grands rendez-vous électoraux.

J'ai déjà dit qu'il y aurait des moyens moins radicaux d'améliorer la représentativité des élus, ne serait-ce qu'en réduisant les écarts de taille entre les circonscriptions, en particulier parce que ces écarts avantagent systématiquement les circonscriptions rurales et les orientations idéologiques qu'elles représentent.

En ce qui concerne la participation, y compris celle des jeunes, il y aurait sans doute d'autres voies pour l'améliorer, que des mesures récentes permettent de pressentir.

Par exemple, on pourrait remettre en question le principe même d'une campagne électorale. Quand on y pense, c'est un processus qui date sinon de l'âge de pierre du moins de l'ère pré-industrielle. Le concept de base, c'est de faire se rencontrer les électeurs et les gens qui sollicitent leur appui pour les représenter. À l'époque pré-industrielle, avant les médias de masse et les moyens de communication modernes, il fallait permettre aux candidats de circuler pour rencontrer en personne leurs électeurs ou du moins pour se montrer en public. Mais est-ce bien nécessaire aujourd'hui?

Au risque de caricaturer, imaginons que la campagne électorale puisse être réduite à quelques jours, le temps pour les partis de nommer leurs candidats dans chaque circonscription. Dès que ce serait fait, les électeurs consulteraient la page internet qui présenterait le candidat, ses qualités et les positions de son parti. Le vote aurait lieu le lendemain. Après tout, dans un pays moderne, la politique bénéficie d'une couverture médiatique au jour le jour. Pourquoi faudrait-il cinq semaines aux électeurs pour se décider? Dans la mesure où ceci concentrerait toute l'attention du pays sur quelques journées cruciales, il pourrait se créer un effet d'entraînement qui favoriserait la participation.

Si ceci semble improbable, imaginons autre chose. Par exemple, s'il est possible de plaider pour une campagne de plusieurs semaines afin de laisser du temps aux partis et candidats pour s'organiser tout en faisant l'éducation des électeurs distraits, ou trop occupés pour s'intéresser à la politique en temps ordinaire, est-il vraiment nécessaire de tenir le vote le dernier jour de la campagne? Logistiquement, c'était sans doute plus facile autrefois, mais le Canada est maintenant un pays riche. Il permet le vote par anticipation et le vote par courrier.

Alors, pourquoi ne pas permettre le vote à tout moment durant la campagne, entre la fin de la période de nomination des candidats et la clôture de la campagne? La dernière journée resterait l'occasion d'un vote massif, mais il deviendrait possible de se présenter dans une poignée de bureaux de scrutin durant toute cette période. Il serait aussi possible de voter par la poste avant l'échéance (les bulletins de vote reçus après la fin de la campagne seraient comptabilisés en temps et lieu; ils ne changeraient sans doute pas les résultats de manière significative dans la plupart des cas).

La vie des uns et des autres est de plus en plus occupée. Permettre le vote à tout moment ferait justice d'au moins un prétexte invoqué par les jeunes et moins jeunes pour ne pas voter, celui du manque de temps le jour du scrutin. Cela ne résoudrait pas tous les problèmes, mais cela pourrait aussi donner plus d'intensité et d'intérêt à la campagne, puisque chaque rebondissement entraînerait la possibilité d'une sanction immédiate dans les urnes. Les électeurs détiendraient un pouvoir supplémentaire... En même temps, ce serait une réforme gradualiste, qui s'inscrirait dans le prolongement des institutions existantes sans bouleverser le mode même de représentation.

Bonne ou mauvaise idée? Qui sait? Mais je note que l'émission Désautels de Radio-Canada organise un débat aujourd'hui (à la radio de la Première Chaîne) sur un sujet que j'avais relevé il y a plus d'un mois, soit la sur-représentation de circonscriptions électorales québécoises (dont cinq montréalaises) parmi les circonscriptions les plus pauvres du Canada. Des circonscriptions urbaines, et donc électoralement défavorisées...

Je ne suis peut-être qu'un peu en avance sur mon temps...

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2006-01-16

 

La cybernétique environnementale

Dans un article publié par le quotidien britannique The Independent, James Lovelock baisse les bras : la catastrophe environnementale est inéluctable et on ne peut plus se préparer qu'à gérer les séquelles du désastre annoncé.

Vous vous dites que ce n'est qu'un autre prophète de malheur? Sans doute, mais il faut quand même savoir que Lovelock est, avec Lynn Margulis, le concepteur de la théorie d'une biosphère terrestre active — qu'on appelle parfois Gaia. Son approche holistique de l'environnement terrestre lui a permis d'avancer que la biosphère terrestre était un système homéostatique dont les processus conspiraient en quelque sorte pour stabiliser un état des choses propice à la vie.

Maintenant, Lovelock prétend appliquer la même approche à la compréhension de la crise environnementale actuelle. Son analyse holistique, qui porte sur les mécanismes de régulation de l'écosphère, l'incline au pessimisme. Alors que ces mécanismes tendent d'habitude à stabiliser les paramètres vitaux de Gaia, le réchauffement global risque plutôt d'être amplifié par ces mécanismes dont l'opération est transformée par les prémices du réchauffement. (Lovelock cite l'exemple des glaces de l'Arctique. En fondant par la faute de l'effet de serre, elles vont exposer les eaux de l'océan Arctique, nettement plus sombres que ces glaces disparues et donc plus portées à absorber le rayonnement solaire incident qu'à le réfléchir. Le réchauffement ajoute ainsi une source de chaleur de plus à l'environnement terrestre, comme s'il en avait besoin.)

Après avoir parlé en faveur des centrales nucléaires en raison de l'urgence de contrecarrer l'effet de serre, Lovelock commence à désespérer. Il souligne au passage que certains facteurs, qui jouent encore en notre faveur, comme l'injection massive dans l'atmosphère d'aérosols d'origine industrielle, ce qui bloque une partie du rayonnement solaire, sont fragiles. Une récession économique ou une transformation des processus en cause pourrait nettoyer l'atmosphère et accroître le rayonnement solaire incident... De fait, il me semble que ceci a été plus ou moins observé après le 11 septembre 2001. Suite à l'interruption du trafic aérien, il ne se formait plus de traînées de condensation dans le sillage des réactés volant à haute altitude. Les scientifiques ont observé un effet perceptible sur la variation quotidienne des températures, mais sans pouvoir se prononcer sur la direction de l'effet. Quand on songe que les avions ne représentent qu'un élément parmi d'autres, on n'ose penser à ce qui arriverait si les activités humaines cessaient plus largement d'empoussiérer l'atmosphère.

L'assombrissement global (global dimming) fait partie des dimensions du problème du réchauffement global. Certaines données suggèrent que les mesures anti-pollution prises en Europe durant les années 1970 et 1980 (ainsi que la chute du communisme en Europe qui a entraîné la fermeture de nombreux établissements polluants) auraient ralenti ou même inversé cet assombrissement, permettant au réchauffement global de devenir plus évident (ce dont témoigne la série d'années «plus chaudes que jamais auparavant» depuis 1990).

En revanche, ce mécanisme d'assombrissement pourrait être la clé de l'optimisme qui fait cruellement défaut à Lovelock. En effet, il semble résulter de la création de nuages par les particules injectées dans l'atmosphère (qui servent de noyaux de condensation), car les nuages ont un albédo élevé. Or, une lettre parue dans le numéro du 25 août de la revue Nature indique que la désintégration d'une météorite de dix mètres dans l'atmosphère terrestre le 3 septembre 2004 aurait donné naissance à une explosion de 13 à 30 kilotonnes (très semblable dans l'hypothèse minimale à l'explosion de la bombe nucléaire qui dévasta Hiroshima) et à un vaste nuage de poussières de l'ordre du micron, repéré au-dessus de l'Antarctique.

Or, jusqu'à maintenant, les spécialistes croyaient que les météorites se dissipaient sous la forme d'une poussière beaucoup plus fine, qui ne risquait pas de contribuer de manière significative à la formation des nuages. Les auteurs soutiennent que les poussières aérosolisées de cette taille (entre 0,05 et 1 micron) peuvent demeurer dans l'atmosphère pendant des semaines ou des mois et avoir un effet majeur sur le climat. Elles dispersent un maximum de lumière incidente et favorisent la condensation — beaucoup plus que les poussières de la taille du nanomètre que les météorites étaient censées engendrer. Du coup, il va falloir refaire tous les calculs.

Mais aussi, ceci suggère un moyen de refroidir l'atmosphère terrestre. Déplacer un astéroïde, c'est une tâche difficile (et si on se trompe, toute la planète en pâtirait). Mais il serait plus facile, dans un avenir envisageable, pour une entreprise spatiale de bombarder la Terre avec des roches de 10 mètres de diamètre afin d'injecter suffisamment de micro-poussières pour à la fois assombrir et refroidir la planète... En fait, en reprenant et modifiant une idée d'Heinlein, on imaginera facilement des rampes de lancement lunaires qui largueraient sur la Terre de simples conteneurs de poussière lunaire (dont on aurait une provision quasi inépuisable), dont l'enveloppe serait aussi fragile que possible. Aucun risque pour la Terre, sauf ceux qu'entraînerait cette nouvelle pollution atmosphérique. Histoire de doubler les bénéfices, on peut imaginer que la poussière proviendrait d'une entreprise d'extraction de l'hélium-3...

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2006-01-15

 

Tristesse française

La France est-elle triste? Malgré le succès inattendu de l'exposition sur la mélancolie à Paris, qui donc s'aventurerait à soutenir que la seule humeur à circuler dans le système français est la bile noire des Anciens? La France compte sans doute sa part de bilieux, mais aussi de sanguins et de flegmatiques, sans parler de tous les tempéraments que les Anciens auraient eu du mal à faire tenir dans leur classification humorale...

Cela dit, des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour dire que la France va mal. Banlieues coupées du reste du territoire. Chômage persistant malgré des améliorations marginales (et illusoires, selon certains). Déficits incontrôlés, dette incontrôlable. Classe politique vieillissante (et de moins en moins représentative). Position internationale en recul tant sur le front du commerce et de l'innovation que sur celui de l'influence, en Europe comme en Afrique. Niveau de vie moyen en perte de vitesse par rapport à des pays comme le Royaume-Uni.

Simple discours de circonstance, entonné par des chantres du déclin qui se vautrent avec complaisance dans les délices de l'hypercritique?

Les faits sont têtus, même s'ils ne sont souvent que passagers. Pour l'instant, il semble difficile, dans le sillage de la canicule de 2003 ou des violences urbaines de 2005 (sans parler d'incidents de parcours politiques comme l'irruption de Le Pen dans la présidentielle ou le rejet de la constitution européenne), de trop noircir le portrait. La conjoncture est ce qu'elle est. Elle peut changer, mais elle n'incline pas au jovialisme.

Mais ce qui me rend triste, c'est à quel point c'était prévisible. Depuis vingt ans, ils n'était pas si difficile d'identifier l'exclusion française des minorités visibles — de remarquer que les visages «basanés» n'étaient pas souvent visibles à la télé ou dans les arènes politiques alors qu'il était plus fréquent de les rencontrer dans les emplois les plus ordinaires de Paris — et de se dire que la France se préparait quelque chose comme les émeutes vécues aux États-Unis des décennies plus tôt. La France, souvent disposée à prendre les États-Unis comme exemple ou comme repoussoir, n'avait clairement rien appris de l'histoire récente des États-Unis en matière de lutte pour les droits des minorités et de mesures prises pour remédier aux erreurs du passé.

Même chose pour le déficit et la dette publique. Comme Canadien, et plus particulièrement comme résidant de la capitale, j'avais vécu en direct la dérive des finances publiques qui avait abouti aux années sales et brutales du milieu des années 90, quand l'administration fédérale et les gouvernements provinciaux sabraient dans les dépenses sans faire dans la dentelle. Il me suffisait de regarder la France aligner les déficits durant les années 90, y compris durant les années de vaches grasses, pour voir venir ce que le Canada avait connu vingt ans plus tôt. Les déficits étaient certes modestes et pas très élevés, mais ils se succédaient sans interruption. L'atteinte d'un point de non-retour était une certitude mathématique si la tendance se maintenait. Elle s'est maintenue.

Le plus déconcertant, c'est la timidité des réactions, comme si l'ampleur et le nombre des défis à relever étouffaient les velléités. Pourtant, il faudra bien tirer un jour la corde du parachute.

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2006-01-14

 

Soleil couchant au soleil levant

Première visite au cinéma Ex-Centris pour voir un film... Pourtant, cela faisait longtemps que je remarquais à l'occasion des films au programme susceptibles de m'intéresser. Mais le Paramount en plein centre-ville est plus commode d'accès par les transports en commun et il offre l'essentiel des grandes nouveautés hollywoodiennes. Les autres sont au nouveau complexe AMC de l'ancien Forum, à moins d'une demi-heure de l'appartement. Quant aux films indépendants ou étrangers, j'ai tendance à les rechercher d'abord au Cinéma du Parc, qui est légèrement plus proche de chez moi. Compte tenu de mon horaire surchargé, ces trois cinémas ont longtemps suffi à me fournir en films.

Mais je me doutais bien que je ne trouverais nulle part ailleurs Le Soleil d'Alexandre Sokourov. Je n'ai pas vu les deux films réalisés par lui auparavant dans la même série, soit Moloch consacré à Hitler et Taurus à Lénine, mais les comptes rendus de son nouveau film consacré à l'empereur Hirohito m'ont appâté.

La narration n'est pas menée tambour battant comme dans les films hollywoodiens. Sokourov privilégie un texte ponctué non d'explosions et d'effets spéciaux mais de petites surprises. Les premières séquences nous font assister au réveil de l'Empereur; ses appartements semblent curieusement exigus et dépourvus de pompe, mais on finit par deviner qu'il est réduit à une vie souterraine dans un abri. Quand il sort de son logement lambrissé, cossu sans être luxueux, il se retrouve dans des corridors bétonnés, nus et sales. La défaite japonaise n'a pas besoin d'autre illustration.

En apparence, nous assistons à une seule journée durant la première heure, l'horaire de l'Empereur ayant été annoncé durant les premières minutes. En apparence toujours, Hirohito s'y conforme, passant d'une réunion du cabinet à une séance de travail dans un laboratoire de biologie marine. Mais la situation militaire évoquée dans une conversation avec les serviteurs, puis par les ministres, ne peut être réconciliée avec la proximité dans le temps d'un bombardement de Tokyo et de l'arrivée au cœur de l'enclave impériale de militaires américains venus chercher l'Empereur pour l'amener auprès du général MacArthur. Mais s'il y a télescopage, il fonctionne et il permet à Sokourov de placer au centre du film la question de la divinité de Hirohito et de ce qu'il peut faire pour son peuple — ou pour lui-même. En renonçant à sa divinité tout en conservant le trône, Hirohito sert-il le Japon ou ses propres intérêts?

L'absurdité du respect cérémonial et de la croyance à une essence exceptionnelle, qui ont piégé l'Empereur dans un statut à part qui l'empêche de trouver des interlocuteurs qu'il n'intimide pas, est parfaitement illustrée par de petites touches, y compris par la déconvenue des journalistes étatsuniens qui découvrent que l'Empereur nippon est un homme ordinaire.

En revanche, le symbolisme de Sokourov est parfois un peu trop appuyé. Quand Hirohito émerge de son refuge pour la première fois du film, il surprend des soldats américains qui se disputent au sujet d'une grue apprivoisée du parc impérial et qui échangent des commentaires au sujet de son plumage blanc, si doux, à l'instar de l'existence confortable de l'Empereur sain et sauf dans son abri, loin de la ville détruite par les bombardements et de son peuple réduit à la misère. Un peu évident.

Mais l'économie de moyens de Sokourov impressionne. Tout est dans le jeu de l'acteur Issei Ogata, qui semble répéter muettement ses répliques avant de les prononcer. Comme le remarquent des G.I. en voix off, cela le fait aussi ressembler à un poisson — hors de son milieu naturel? Les autres acteurs japonais sont également efficaces, mais le personnage du général MacArthur ainsi que son interprète sont moins convaincants. Ces derniers jouent trop clairement les utilités pour se détacher de la même façon. Du coup, tout nous ramène à l'Empereur, le descendant d'une déesse solaire qui va accepter de se montrer à son peuple au moment où le soleil levant du Japon menace de se coucher...

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2006-01-13

 

Le déséquilibre électoral

On parle beaucoup du déséquilibre fiscal au Québec, mais je maintiens qu'on occulte un autre déséquilibre, dont les conséquences sont bien réelles. Le déséquilibre électoral se traduit par une sur-représentation des régions éloignées et des campagnes. Le vote d'un Gaspésien vaut presque moitié plus que le vote d'un Gatinois, par exemple.

Quant aux conséquences, on peut inclure parmi celles-ci la sur-représentation de certaines tendances plus conservatrices aux dépens des orientations idéologiques plus présentes en ville. L'autre jour, Mario Dumont a incité les Québécois à cesser de voter pour le Bloc. Sans se commettre en faveur des Conservateurs, il a certainement indiqué qu'il s'agissait à son avis de la meilleure solution de rechange.

L'influence de Mario Dumont est sans doute limitée, mais son avis a bénéficié d'un grand retentissement pour quelqu'un qui représente une circonscription dont la population électorale en 2000 ne dépassait pas 33 000 personnes... alors que la moyenne québécoise est de plus de 40 000. Son parti est surtout implanté dans le monde rural. Or, ceteris paribus, il est plus facile pour un parti de prendre son essor en conquérant des circonscriptions sous-peuplées. D'abord, les comtés disponibles seront plus nombreux. La population électorale qui justifiera trois circonscriptions dans une région rurale n'en justifiera que deux dans une région urbaine. Ensuite, il sera plus facile de convaincre un plus petit nombre de personnes de changer d'allégeance.

Ainsi, un parti conservateur comme l'ADQ peut naître et accéder à une certaine reconnaissance nationale, tandis qu'un parti plus progressiste — dont l'habitat naturel est plus urbain — doit s'attaquer à des circonscriptions moins nombreuses et plus populeuses. Dans l'élection canadienne actuelle, on constate le résultat. Mario Dumont peut tenter de faire pencher la balance en faveur des conservateurs, mais aucun personnage équivalent issu des mouvements progressistes ou libertaires n'aura les mêmes moyens de faire pencher la balance de l'autre côté.

Déséquilibre électoral, donc...

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2006-01-12

 

Voyage au Chili (3)

Après la science, l'histoire et la littérature.

À mon retour de Cerro Tololo, j'ai entrepris de visiter un peu la région de La Serena. La ville de La Serena a une longue histoire. Fondée par les Conquistadores espagnols en 1544, elle a été rasée par une révolte indigène avant d'être relevée de ses cendres par Francisco de Aguirre en 1549. Également attaquée par le corsaire anglais Francis Drake, la ville a tout naturellement conservé de cette jeunesse mouvementée une place d'armes (lieu où se rassemblaient les soldats ou miliciens en cas d'alerte) comme en Nouvelle-France à Québec ou Montréal. Il s'agit de la Plaza de Armas dominée par une cathédrale construite sur les fondations du premier sanctuaire. L'édifice visible aujourd'hui (à gauche) remonte au dix-neuvième siècle, l'architecte français Jean Herbage s'étant chargé du projet. Le quartier autour de l'église est resté bourgeois, sans doute assez chic, mais il était assez peu animé quand j'y suis passé.

Le soir, cette partie de la ville qui concentre les bâtiments officiels et les vieilles maisons de style colonial espagnol était plutôt tranquille. Le quartier des restaurants se trouvait un peu plus à l'est et j'ai profité de mon séjour pour tâter de plus d'un établissement, et de plus d'un style de cuisine. Du restaurant opéré comme une cafétéria au temple gastronomique servant des poissons et fruits de mer tirés du Pacifique tout proche, en passant par le petit établissement sympathique avec ses tables sur une terrasse surplombant le barrio... Mais il était plus sage d'éviter les fruits de mer proprement dits cette année-là en raison d'une alerte au choléra. Le Chili s'en tirait assez bien, relativement à d'autres pays sud-américains, mais des affiches étaient placardées dans certains lieux publics (comme la station des autobus) pour donner les consignes de sécurité minimales.

Le jour suivant, j'ai loué une voiture pour partir à la découverte de la vallée de l'Elqui, connue pour ses vignobles et pour une poète nationale, prix Nobel de littérature en 1945.

Non, je ne confonds pas avec Pablo Neruda, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 1971. Contrairement au Canada dont pas un auteur (j'écarte Saul Bellow) n'a été honoré par un Nobel, le Chili peut s'enorgueillir de plus d'un auteur ainsi reconnu. Avant Neruda, il y a eu Gabriela Mistral, née Lucila Godoy Alcayaga, dans la bourgade de Vicuña au cœur de la vallée de l'Elqui. Le 7 avril 1992, j'ai atteint en voiture cette petite ville et j'ai visité une des principales attractions touristiques du lieu, la petite maison où vivait la famille de la future Gabriela Mistral. Son père était maître d'école pour le niveau primaire. La maisonnette était très simple. Plancher de terre battue, quelques meubles... Je ne sais plus si je connaissais ou non l'existence de Gabriela Mistral (qui doit son nom de plume au grand félibrige provençal) avant cette visite, mais c'est sûrement cette visite qui m'a révélé que la poète était inhumée dans un petit village de la montagne. J'ai repris la voiture et quitté la route principale pour une route secondaire s'enfonçant entre les pics des Andes. La photo ci-dessous montre l'entrée de la vallée au fond de laquelle je trouverais le village de Montegrande. Sur cette route de terre, uniquement bétonnée sur quelques longueurs où elle croisait des lits de torrents printaniers, j'ai failli avoir un accident de voiture causé par des ânes de bât, pour la première et seule fois de ma vie... Mais j'ai fini par rallier Montegrande. Je crois me souvenir que Gabriela Mistral y avait enseigné durant ses jeunes années, alors qu'elle signait ses premières œuvres poétiques, et qu'elle avait fort goûté son retour dans le pays qui l'avait vue naître — mais je pourrais me tromper. Dans la photo ci-contre, on aperçoit la petite église du village et on distingue entre les branches le toit d'une maison. À l'avant-plan, je crois qu'il s'agit d'un terrain de soccer. Je me souviens comment j'avais été frappé d'observer des enfants chiliens pousser une balle de soccer sur de semblables étendues poussiéreuses, si différentes des terrains herbus retrouvés sous des latitudes moins arides.

Le plus impressionnant, c'est sans doute le flanc de la montagne qui se dresse tout près du village. La rocaille d'un rose délicat semble menacer les habitations d'un éboulement imminent et dévastateur. Toutefois, le cadrage est sans doute un peu trompeur, car il suffit de se détourner pour constater que la vallée n'est pas un simple ravin et qu'en fin de compte, Montegrande n'en occupe pas l'extrémité. Dans la photo ci-dessous, on ne peut qu'admirer la persévérance des paysans qui entretiennent des vignes et des cultures en terrasse ou à flanc de montagne, dans un cadre aussi désolé...
La tombe de Gabriela Mistral? Je l'ai trouvée tout près de la route. La stèle de pierre blanche cite un mot de la poète que je traduis ainsi : «Ce que l'âme fait pour son corps est ce que l'artiste fait pour son peuple.» Les dates de sa vie bien remplie (7-IV-1889, 10-I-1957) sont données sur les deux inscriptions commémoratives. Durant ces sept décennies, elle a été enseignante, puis invitée au Mexique révolutionnaire de l'entre-deux-guerres (au temps de Diego Rivera et Frida Kahlo). Poète, elle a connu la grâce et la disgrâce au gré des régimes se succédant à la tête du Chili. Elle a servi son pays comme consul et comme représentante en Europe auprès de la Société des Nations. Durant les années de la Seconde Guerre mondiale, elle a vécu au Brésil avec son fils adoptif, y faisant la connaissance de Stefan Zweig et se nouant d'amitié avec lui et sa femme. Mais le suicide de Zweig et la mort violente de son fils en 1945 — l'année même de l'attribution du prix Nobel — la découragent de rester plus longtemps en terre brésilienne et elle reprend son bâton de pélerin. En 1956, elle vit un retour triomphal au Chili avant de mourir le 10 janvier 1957 dans un hôpital de New York. Le Chili décrète un deuil officiel de trois jours et transporte ses restes à Montegrande. La plaque du bas dans la photo à droite cite la défunte en ces termes : «C'est ma volonté que mon corps soit enterré dans mon village bien-aimé de Montegrande.»

À Santiago, quelques jours plus tard, j'ai vu la médaille de son prix Nobel dans un musée.

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2006-01-11

 

Voyage au Chili (2)

Comme je le racontais le 6 décembre dernier, j'ai profité de mon voyage au Chili en mars-avril 1992 pour visiter un peu. Après avoir passé deux semaines au sommet de Cerro Las Campanas en essayant d'observer les étoiles les plus chaudes de l'Univers dans les amas stellaires les plus jeunes de la Galaxie, il m'a bien fallu remettre les clés de l'observatoire — et de la voiture qui allait avec — au prochain astronome. Mais je n'étais pas obligé de m'en retourner sur-le-champ au Canada, car le billet d'avion que j'avais pris me permettait de rester une semaine de plus en terre chilienne (à mes frais, bien sûr).

Je me suis donc trouvé un petit hôtel pas trop cher à La Serena, petite ville au bord d'une baie du Pacifique où un Conquistador espagnol rapporte avoir vu une sirène, il y a longtemps.

Je ne sais plus comment, mais j'ai obtenu de visiter le grand observatoire chilien d'un consortium d'universités des États-Unis, celui de Cerro Tololo. Deux employés se rendaient sur place pour la journée et m'ont permis de les accompagner le 6 avril 1992. En plein jour, le dôme du télescope de 4 mètres se dresse sur une esplanade dont le marquage et les pistes bétonnées composent un dessin abstrait presque artistique. On peut en juger dans la photo ci-contre, prise en plein jour, quand les astronomes dorment... En fait, je plaisante, car des gens étaient à l'œuvre à l'intérieur, que ce soit pour bichonner les instruments ou pour réduire les données recueillies précédemment.

Depuis 2000, le télescope de 4 mètres n'est plus le roi des instruments dans cette région, the king of the hill... Il a été supplanté par le miroir géant de 8,1 mètres de l'observatoire construit sur Cerro Pachón, à une dizaine de kilomètres (à vol d'oiseau) de Cerro Tololo. (Voir les photos dans ma contribution du 6 décembre dernier.) En 1992, la construction n'était pas même commencée, mais un site avait été retenu et les spécialistes procédaient à des relevés pour mieux cerner la qualité du lieu.

Ainsi, tout ce qu'il était possible de voir du pic de Cerro Tololo, c'était la muraille rocheuse d'El Pachón sur laquelle se dresserait un jour le nouvel observatoire baptisé Gemini (parce qu'il abriterait un télescope qui serait le jumeau d'un télescope érigé sur le volcan géant de Mauna Kea). La photo ci-dessous montre bien le paysage sévère de la cordillère andine à plus de 2 000 mètres d'altitude. Elle a aussi le mérite d'immortaliser un élément de ces grands observatoires qui n'apparaît pas toujours dans les photos : la base arrière, en quelque sorte.

En effet, on aperçoit à l'avant-plan les hangars et stationnements qui accueillent les camions et l'équipement de construction qui servent à l'entretien du site. En effet, un observatoire situé en pleine montagne, à des kilomètres de la ville la plus proche, a intérêt à pouvoir compter sur lui-même pour les réparations urgentes ou spécialisées, ainsi que les travaux de réfection lourds. (Dans certains cas, je crois aussi qu'on abrite ainsi ce qui peut rester de l'équipement qui a servi à la construction originale du site, en sachant parfois qu'il ne s'écoulera que quelques années avant la prochaine entreprise de construction sur les lieux.)

En 1992, la construction de Gemini n'était pas encore pour tout de suite. (Les travaux de terrassement ont commencé en 1994.) Cependant, si on fait un zoom sur une partie de la photo de la crête d'El Pachón, le cliché révèle, à l'extrême limite de la résolution disponible, un point blanc un peu plus gros que les reflets visibles sur la droite de la crête. (Il faut cliquer sur l'image à droite pour mieux voir.) Comme il se dresse sur la seconde éminence en partant de la gauche, éminence qui correspond essentiellement à l'altitude maximale de cette crête, je crois qu'il s'agit d'une tourelle d'observation dressée pour tester les conditions d'observation. Si jamais je retourne au Chili, je pourrai vérifier si l'observatoire Gemini a bel et bien été construit sur ce pic...

Une dernière photo permet de conclure cette visite. C'est celle d'un télescope qui pourrait être un petit télescope de 24 pouces (60 centimètres) que j'ai eu l'occasion de visiter sur le site de Cerro Tololo, qui a déjà compté un petit télescope de 16 pouces (aujourd'hui abandonné). L'équipement annexe permettrait peut-être à un connaisseur d'estimer la taille du miroir, mais cela fait trop longtemps que je ne suis plus dans la course...

Si c'est bien le télescope de 24 pouces, je me souviens qu'il ne servait plus beaucoup. En 1992, je crois qu'il restait tout au plus un ou deux astronomes pour l'exploiter. À une telle altitude, il faut reconnaître qu'un télescope aussi petit pouvait quand même accomplir de grandes choses. Et même au niveau de la mer, comparativement parlant... À Richmond Hill (Ontario), à l'observatoire David Dunlap de l'Université de Toronto, mon directeur de thèse utilisait à l'époque une paire de télescopes couplés, le plus grand doté d'un miroir de 24 pouces et le plus petit d'un miroir de 19 pouces, pour examiner des étoiles variables. J'ai passé de nombreuses nuits, hiver comme été, à tenter de m'en servir également. Que reste-t-il de toutes ces observations? Des souvenirs. Et peut-être quelques données conservées dans un tiroir du département d'astronomie de l'Université de Toronto, sur une vieille mini-cassette numérique...

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Voyage au Chili (1)

En mars 1992, je me suis rendu au Chili dans le cadre du doctorat en astronomie que j'avais entamé l'année précédente. J'avais obtenu deux semaines de temps d'observation sur le télescope Helen Sawyer Hogg (du nom d'une célèbre astronome canadienne) de l'UTSO — le University of Toronto Southern Observatory.

Dans la photo ci-dessus, on aperçoit les observatoires de l'époque disposés sur la crête de la montagne de Las Campanas qui surplombe, à 2400 mètres d'altitude, le sud du désert de l'Atacama au Chili. (En espagnol, «campanas» veut dire «cloches» et la montagne a sans doute reçu ce nom en raison de l'aspect campaniforme de ses deux principaux sommets, soit celui à droite sur la photo... et celui sur lequel je me tenais pour prendre la photo!) Les deux principaux observatoires datent de 1969 et appartiennent à l'Institution Carnegie. Le dôme tout à gauche abrite le télescope Swope de 40 pouces (1 mètre) et le dôme tout à droite abrite le télescope du Pont de 100 pouces (2,5 mètre). Entre les deux, on peut distinguer le toit rouge de la résidence des astronomes de l'UTSO (la Casa Canadiense), le dôme qui abrite le télescope Helen Sawyer Hogg (miroir de 24 pouces de diamètre) et la maison qui abrite ou abritait un petit télescope de 10 pouces. C'est ce petit télescope qui a servi à Ian Shelton pour prendre les photos de la supernova 1987A dans le Grand Nuage de Magellan. Ces photos ont établi sa priorité comme découvreur de la première supernova visible à l'œil nu depuis celle de Kepler.
Dans la photo ci-dessus, prise du pied du grand télescope de 2,5 mètres (grand pour l'époque, car c'était avant la construction d'un télescope pourvu d'un miroir de 6,5 mètres), on voit mieux la Casa Canadiense, même si son toit et ses murs se confondent avec le flanc de la colline. De l'autre côté de la route de gauche, le dôme de l'UTSO et la maison du télescope de 10 pouces apparaissent sous un autre angle. Derrière, le dôme du télescope Swope a l'air tout proche, mais la perspective est trompeuse...

On pourrait comparer Las Campanas à une petite île coupée du monde. Les astronomes, les techniciens et le cuisinier de la résidence principale de l'Institution Carnegie formaient une petite communauté isolée, à plus d'une heure de route de la ville de La Serena au bord du Pacifique. Du sommet, on pouvait regarder vers l'ouest en tâchant d'apercevoir le Pacifique à l'horizon. Ce qu'on voyait surtout, c'était un paysage désolé de pentes dénudées qui aboutissaient au désert de l'Atacama. La nuit, par temps clair, il était à la rigueur possible de distinger les phares des voitures et des camions empruntant l'autoroute panaméricaine qui traverse le désert. Mais le jour, comme le montre la photo à gauche, il n'y avait pas la moindre trace de civilisation. Pas un village, pas un champ, rien que la sierra. Et si on se tournait vers l'est, c'était la cordillère des Andes qui barrait l'horizon.

Sur la montagne, on pouvait regarder la télévision (je crois). Parfois, le journal Le Mercurio de Santiago se rendait jusqu'à nous. Mais il y avait une rotation du personnel. Durant la première semaine de mon séjour, tous les techniciens (chiliens, en général) étaient sur place. Durant la seconde semaine, il ne restait plus que les astronomes de l'Institution Carnegie, les opérateurs des deux grands télescopes, le cuisinier, moi-même... et je ne sais franchement plus s'il y avait quelqu'un d'autre. Donc, sept ou huit personnes en tout, dont la plupart vivaient surtout la nuit. Le soir, en revenant à la Casa Canadiense, je croisais parfois un renard qui traversait la route sans se presser. Il semblait convaincu que la montagne lui appartenait et il avait sans doute raison...

Un astronome observe le ciel. Pas seulement les étoiles, mais aussi le ciel de la Terre parce que les conditions climatiques sont cruciales. Elles déterminent ce qu'il peut accomplir. S'il y a des nuages, l'astronome ne pourra pas observer les étoiles. Mon séjour, dont les dates avaient pourtant été choisies avec soin, eut le malheur de coïncider avec du mauvais temps comme les vétérans des observatoires Carnegie n'en avaient pas vu depuis des années. Brouillard et pluie... Dans la photo à droite, toute la montagne est dans les nuages et le dôme du télescope Helen Sawyer Hogg est pratiquement invisible à quelques pas de distance, disparaissant dans la brume... Le lendemain, quelle ne fut pas ma surprise en sortant de la maison! Vers l'ouest, c'est-à-dire dans la direction du Pacifique, tout avait disparu. La montagne surplombait les nuages et s'était transformée pour de bon en île. (La photo ci-dessous a dû être prise fort tôt le matin, car on voit l'ombre de Las Campanas se dessiner à la surface des nuées.) Cette mer de nuages, qui ressemblait plutôt à ce qu'on contemple d'habitude d'un avion, avait quelque chose d'extraterrestre. J'aurais pu songer à la planète Solaris...

Les jours suivants, quand le temps s'est enfin dégagé, j'ai découvert en regardant vers l'est que les pics de la cordillère des Andes étaient blancs (comme on le voit dans la photo ci-dessous). Le mauvais temps, qui avait laissé quelques flaques sur le sommet de Las Campanas, avait accumulé de la neige sur les sommets andins, nettement plus élevés que Cerro Las Campanas.


Faut-il préciser qu'en fin de compte, j'ai réalisé moitié moins de travail que j'aurais pu l'espérer? Mais j'ai rapporté beaucoup de souvenirs...

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2006-01-10

 

À quand un attentat terroriste au Canada?

Il y a déjà eu des attentats terroristes canadiens, mais relativement peu en sol canadien qui ait fait des victimes. Depuis le 11 septembre 2001, plusieurs pays ont été frappés, directement ou non, par des attentats terroristes liés aux idéologies islamistes. Plusieurs Canadiens sont morts, à New York ou ailleurs — le fanatisme islamiste ayant fait (pour l'instant) moins de victimes canadiennes que le fanatisme sikh (Air India), mais plus de victimes que le fanatisme irlandais (les raids fenians) ou le fanatisme québécois (FLQ) — mais pas encore au Canada même.

On ne peut qu'accumuler les conjectures sur les facteurs déterminants. Il existe de nombreux musulmans au Canada. Les cas de la famille Khadr et d'Ahmed Ressam suffisent à démontrer que des citoyens ou résidents permanents canadiens peuvent adhérer à la cause du terrorisme islamiste. Mais comme dans le cas des indépendantistes tamouls du Sri Lanka (Tigres tamouls), ils peuvent aussi choisir de faire du Canada une simple base arrière, soit pour des actions outre-mer soit pour des actions aux États-Unis, et non une cible. Pour des terroristes d'origine étrangère, il serait imbécile de frapper le Canada sans raison si cela devait les priver d'un refuge ou d'une source de financement.

Le Canada a été envisagé comme cible (par des apprentis terroristes qui ont fait des repérages) et il a été cité comme cible par Osama ben Laden. Cependant, jusqu'à maintenant, les pays frappés depuis le 11 décembre ont été nettement plus actifs que le Canada dans la guerre déclarée par George W. Bush contre le «terrorisme», ou bien ils accueillaient déjà des cellules de l'organisation originelle de ben Laden (ou, à défaut, des mouvements islamistes locaux). Dans le premier cas, on retrouve l'Espagne, l'Irak et l'Angleterre. Dans le second cas, on a l'Indonésie, l'Arabie saoudite et l'Égypte. Les cas de la Tunisie et de la Turquie sont moins clairs. Quant à la Jordanie, elle relève clairement d'une extension du conflit irakien.

Si les forces de l'ordre canadiennes ont raison de croire que le réseau originel de ben Laden au Canada (deux ou trois cellules tout au plus?) a été liquidé, le Canada ne serait alors qu'une cible de second rang pour les terroristes étrangers motivés par les conflits afghan et irakien, puisque absent de l'Irak même s'il est de plus en plus présent en Afghanistan.

À la rigueur, il leur offrirait une voie de passage commode pour frapper les États-Unis, mais je n'ai jamais compris cette logique. Même si les contrôles canadiens aux frontières laissent à désirer, pourquoi un terroriste voudrait-il doubler ses chances d'être refoulé ou appréhendé en bravant deux fois les contrôles aux frontières?

Il reste alors la possibilité d'un terrorisme islamiste d'origine canadienne. Ce qu'on rapporte des prêches dans certaines mosquées de Montréal n'est guère rassurant. De toutes façons, les informations véhiculées par internet suffisent sans doute amplement à nourrir des pensées haineuses.

L'intégration à la société canadienne est-elle un critère? En France, les militants islamistes s'en vont combattre en Irak. En Angleterre, ils ont fait sauter des bombes à Londres. On peut imaginer sans trop de mal que l'identification à la société d'accueil peut aussi bien décourager les idées meurtrières qu'attiser un sentiment de trahison. Les actions d'un pays étranger suscitent parfois moins la colère que les actes d'un pays dont on se sent ou on s'est senti solidaire.

Si le Canada a louvoyé entre l'interventionnisme à tous crins de George W. Bush et une espèce de neutralité, il en a fait assez pour s'attirer l'hostilité des islamistes les plus extrêmes, mais il est sans doute supplanté comme cible par les États-Unis pour le plus grand nombre. C'est peut-être ce qui nous a sauvés jusqu'à maintenant. Si on suppose que les opinions et les velléités de militantisme de nature terroriste sont réparties selon une distribution normale, de la modération relative à l'extrémisme, les islamistes canadiens désireux de s'en prendre aux intérêts étatsuniens seraient plus nombreux que ceux qui voudraient plutôt s'en prendre aux intérêts canadiens. Dès lors, il serait plus probable d'assister à une autre tentative dans la direction des États-Unis (des islamistes canadiens n'ayant qu'à traverser une frontière) avant une tentative au Canada. Ou de voir des terroristes canadiens se faire arrêter en route pour les États-Unis avant d'en repérer qui ciblent le Canada.

Mais il faut tenir compte de la logistique. Sur tel ou tel nombre de militants islamistes, un certain pourcentage n'aura pas les moyens d'organiser un attentat. Du coup, si on exige que des terroristes voulant s'en prendre au Canada soient (i) d'origine canadienne ou établis de très longue date, (ii) plus extrêmes que les autres, et (iii) suffisamment nantis pour organiser un attentat, il ne devrait rester qu'un très petit nombre de candidats.

Toutefois, un article de Loretta Napoleoni rappelle que le coût d'un attentat terroriste est à la baisse. Les connaissances requises pour fabriquer des explosifs circulent de plus en plus facilement. Pour des militants déjà sur place et qui choisissent l'option kamikaze, le coût devient minime. Et ceux qui visent des cibles canadiennes auront des coûts plus bas que ceux qui veulent s'en prendre à des cibles étatsuniennes. L'inquiétude va demeurer encore un moment.

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2006-01-09

 

Les classiques de la SF (1)

J'aurais pu commencer en disant que Brave New World d'Aldous Huxley est resté un classique. En fait, j'aurais plutôt tendance à dire que le roman est redevenu un classique.

Cela fait un moment que j'observe que la pertinence de la science-fiction fluctue dans le temps. On fait souvent remarquer qu'un ouvrage de science-fiction s'enracine dans son présent, voire le reflète, même quand il évoque le futur. C'est une vérité banale.

Ce qui l'est moins, c'est que sans même invoquer les théories de l'éternel retour, il peut arriver que les années qui se succèdent après la composition d'une œuvre rendent complètement périmé le futur envisagé — ou lui rendent une partie au moins de son actualité. Ainsi, on pouvait trouver après 1970 que les histoires de robots d'Asimov devenaient sérieusement ringardes à l'époque de l'apparition et de la montée en puissance des ordinateurs personnels, et des ordinateurs en général. Surtout que l'ensemble des performances des robots d'Asimov, de la «simple» reproduction de la motricité humaine à la mise en œuvre de l'intelligence artificielle, apparaissaient toujours comme hors d'atteinte des chercheurs, jusqu'au milieu des années 90.

Mais les démonstrations de Deep Blue et des nouveaux robots japonais ont changé la donne. Si les textes d'Asimov nous semblent désormais vieillots, ce ne sera plus parce que l'auteur semble s'être fourvoyé, au contraire. Il faudra leur reprocher des carences purement littéraires ou technico-scientifiques; l'anticipation redevient intéressante.

Brave New World (1932) me semble un peu dans le même cas. Dans sa préface de 1946, Huxley confesse qu'il a manqué de clairvoyance en ne faisant aucun cas de l'énergie nucléaire au moment de rédiger son roman. L'exploration spatiale et la révolution informatique en sont également absentes. Or, depuis les années 1940, presque toute la science-fiction a fondé ses futuribles sur ces trois axes : la possibilité d'un conflit nucléaire, l'exploration spatiale tant dans l'avenir immédiat que dans les siècles à venir et les paradis virtuels de l'informatique.

Par contre, la Singularité vingienne à part, les rêves (et les cauchemars) associés à ces technologies ont beaucoup perdu de leur attrait et de leur vigueur depuis quelques années. La science-fiction se cherche et, pendant qu'elle cherche, la fantasy grignote son lectorat.

Toutefois, si l'exploration spatiale et le nucléaire ne captivent plus, le thème central de Brave New World redevient de plus en plus d'actualité. Il faut se rappeler que, malgré sa parution en 1932, l'ouvrage reflète les circonstances de sa rédaction quelques années plus tôt, alors que la prospérité des années 1920 permettait d'entrevoir un monde futur dominé par le culte du confort, de la facilitée et de l'insertion de l'individu dans un système productiviste aussi soigneusement étudié que les usines de Ford.

Or, la fin de la Guerre froide et la déliquescence du programme spatial permettent d'écarter de la table les technologies connexes qui avaient dominé les esprits. Ce qui s'inscrit à l'ordre du jour, c'est la question de la pérennité d'une société consumériste et utilitariste. Dans des pays comme les États-Unis et le Royaume-Uni, les populations semblent de plus en plus enclines à troquer une partie de leurs libertés pour l'illusion de la sécurité (le PATRIOT Act, l'omniprésence des caméras en Angleterre qui peuvent maintenant traquer les plaques d'immatriculation des voitures et identifier instantanément les voitures suspectes).

Le droit au bonheur est d'ailleurs une de nos principales valeurs. Dans les sociétés industrialisées, il est revendiqué à tout bout de champ, mais les habitants de ces sociétés ne se rendent pas compte qu'ils ont déjà éliminé de nombreuses sources de souci, d'angoisse et de chagrin.

Dans Brave New World, un Sauvage autodidacte, à l'esprit formé par sa lecture des pièces de Shakespeare, finit par en débattre avec un des responsables planétaires. Il défend entre autres l'intérêt d'Othello, mais son interlocuteur répond que plus personne, dans cette société du bonheur, ne peut s'intéresser à Othello : «Because our world is not the same as Othello's world. You can't make flivvers without steel—and you can't make tragedies without social instability. The world's stable now. People are happy; they get what they want, and they never want what they can't get. They're well off; they're safe; they're never ill; they're not afraid of death; they're blissfully ignorant of passion and old age; they're plagued with no mothers or fathers; they've got no wives, or children, or lovers to feel strongly about; they're so conditioned that they practically can't help behaving as they ought to behave.»

Le Contrôleur Mustapha Mond insiste pour dire que l'art et que la stabilité nécessaire à une société heureuse s'excluent. Non qu'il ait une opinion très haute des vertus du bonheur. «Actual happiness always looks pretty squalid in comparison with the over-compensations for misery. And, of course, stability isn't nearly so spectacular as instability. And being contented has none of the glamour of a good fight against misfortune, none of the picturesqueness of a struggle with temptation, or a fatal overthrow by passion or doubt. Happiness is never grand.»

Si la science-fiction actuelle a du mal à imaginer l'avenir à moyen terme, est-ce à cause de la Singularité, ou est-ce parce qu'une société vouée au bien-être de tous risquerait d'être monumentalement ennuyeuse, ou du moins monumentalement banale? Si cette question vous paraît mériter d'être posée, c'est sans doute que Brave New World est redevenu un classique.

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2006-01-08

 

La bibliothèque comme forteresse

Entre 1995 et 1998, j'ai eu l'occasion de comparer l'ancienne Bibliothèque nationale de France, celle dont les collections principales étaient hébergées rue Richelieu à Paris, et la nouvelle, sur le site de Tolbiac. À mon retour d'une première visite, j'ai consigné mes impressions dans un court billet qui a maintenant valeur de document historique, car certaines choses ont changé depuis. Ainsi, il est maintenant possible d'accéder à l'esplanade de plain-pied (mais il faut toujours emprunter des rampes pour descendre au niveau de l'entrée). Et le pan de mur qui fermait partiellement le comptoir des vestiaires a été enlevé de sorte qu'on ne risque plus de se fracasser le crâne en laissant son sac et son manteau. Le traitement des demandes de livres et les délais de livraison ont aussi été améliorés. Mais le reste, à en juger par ma visite en août dernier, est sensiblement pareil.


La Bibliothèque nationale de France est devenue la référence obligée des partisans et détracteurs d'une grande bibliothèque québécoise. Pourtant, elle est une succession de symboles plus rébarbatifs et inquiétants les uns que les autres.

Une visite à la Bibliothèque François Mitterrand commence par la découverte d'un château fort médiéval planté sur les bords de la Seine comme l'ancien Louvre ou la Bastille d'avant 1789, à cette différence près que la ville ayant grandi, il monte la garde plus loin en amont... Les quatre tours d'angle, censées figurer des livres ouverts, n'apparaissent ainsi que de l'intérieur de l'enceinte. Du dehors, on est surtout frappé par leurs faces aveugles et leurs angles saillants.

Pénétrer dans cette forteresse exige en premier lieu de gravir des marches relativement escarpées — et, paraît-il, excessivement glissantes lorsqu'elles sont détrempées. Après avoir monté, il faut ensuite descendre — c'est logique, à défaut d'être raisonnable... — à condition toutefois d'avoir réussi à traverser l'esplanade balayée par les vents. On m'a dit que les chercheurs d'un certain âge, découragés par cette course à obstacles, ont carrément renoncé à fréquenter la forteresse du livre français.

Deux longues rampes (munies de tapis roulants) donnent accès à la bibliothèque. Mais, avant même d'avoir pu mettre le pied à l'intérieur, le visiteur se fera interpeller par des gardiens désirant inspecter le contenu de son sac ou de sa mallette, nonobstant le fait que celle-ci sera obligatoirement laissée au vestiaire... Un autre jour, pour varier, ces sentinelles monteront la garde au pied de la rampe pour défendre l'entrée même du fort.

Le chercheur désirant consulter les collections devra ensuite montrer patte blanche en se soumettant à l'inquisition des fonctionnaires : comme ça se trouve souvent en France, il y aura un préposé pour l'accueillir, une personne pour l'interroger sur les motifs de sa visite, une autre pour lui confectionner une carte à puce et une dernière pour encaisser le tribut versé à l'État français — tribut vite absorbé sans doute par l'entretien d'une telle pléthore de défenseurs du patrimoine national. Car la consultation de la mémoire du pays ne saurait être gratuite, n'est-ce pas?

Le chercheur muni de la précieuse carte devra ensuite se présenter au vestiaire. Là, s'il ne fait pas attention et s'il est à peine plus grand que la moyenne, il se heurtera sûrement le front à la portion inférieure du mur qui surplombe le comptoir. Cette portion de mur semble avoir pour but de clore à demi l'ouverture sur le vestiaire, protégeant ainsi les préposés contre les assauts de doctorants et professeurs enragés : pourtant, l'utilité de ce supplément de barricade (comme si le comptoir massif ne suffisait pas!) est plus psychologique qu'autre chose. C'est un nouvel indice de la mentalité d'assiégé qui transparaît dans la conception de la bibliothèque. Les maîtres de la Bibliothèque Nationale, de toute évidence, ne sauraient interposer assez de barrières entre leurs livres et les humbles membres du public qui aimeraient retirer de ceux-ci un peu de connaissance.

Si une partie de la Bibliothèque François Mitterrand est effectivement ouverte à tous (moyennant paiement), le chercheur, lui, n'est pas au bout de ses peines. Muni de sa carte à puce, il doit entamer une nouvelle descente. Un tourniquet avec lecteur de carte, un agent de
sécurité et une double porte de taille à stopper un obus d'uranium appauvri, et le voilà parvenu... au sommet d'une série d'escaliers, dans un vertigineux espace intercalaire qui lui rappellera peut-être le hall de la Grande Pyramide qui s'enfonce au coeur du mausolée des pharaons.

Suivent deux autres tourniquets, un surveillant ou deux, un autre lecteur de cartes et une double porte supplémentaire. Les caves des banques suisses sont-elles aussi bien protégées?

Le visiteur découvre alors les salles de lecture de ce qu'on appelle poétiquement le Rez-de-Jardin. Le jardin en question est un immense quadrilatère planté de résineux qui occupe l'enclos de la forteresse, comme la cour intérieure des monastères d'autrefois.

Le chercheur, tapi dans les salles au pied de ces hautes courtines de verre, a dès lors perdu de vue la ville extérieure. Il ne voit plus que le ciel et à l'occasion, un soleil qui, faute de stores convenables, ne facilitera pas l'emploi des ordinateurs portables. Si le vent se lève, vite amplifié par l'effet de soufflerie d'une architecture parfaitement adaptée, le lecteur de passage s'apercevra que les arbres sont maintenus par des haubans. Mal enracinés, les arbres ne sauraient résister à des vents démultipliés par la conformation de l'édifice... De toutes façons, le chercheur ne peut faire autre chose que les regarder: interdit de se promener dans le jardin!

Le clos (monastique) a certes été de tout temps un lieu propice au recueillement et à l'étude, mais le monastère médiéval est aussi le symbole de l'isolement du monde, du repli sur soi et de la préservation stérile d'une culture évanouie. Quel est donc le message de cette bibliothèque gigantesque si bien refermée sur elle-même?


Une bibliothèque patrimoniale doit assurer la protection d'un héritage commun, c'est entendu, mais elle ne doit pas non plus l'enterrer si loin sous terre que la culture d'hier ne puisse plus vivifier le présent. Et faire de la culture la prisonnière d'une nouvelle Bastille, l'associer à l'image d'une forteresse coupée du peuple qui l'a enfantée, ce n'est pas lui rendre service. Quand on revient au Québec d'une visite de la Bibliothèque François Mitterrand, on ne peut qu'espérer que la Grande Bibliothèque de Lise Bissonnette et Lucien Bouchard s'inspirera du modèle français afin surtout d'en éviter les excès. Des mois après son inauguration, la splendide coquille architecturale cachait encore de nombreuses déficiences de détail (système informatique surchargé et sous-performant, distances immenses à faire parcourir aux livres, chaises qui ne sont ni robustes ni ergonomiques). Non seulement on a investi dans le béton, mais le résultat est plus grandiose qu'efficace.

Espérons qu'il n'en sera pas de même au Québec et que la Grande Bibliothèque des deux LB sera le vaisseau amiral d'une nouvelle flotte de bibliothèques scolaires et municipales. Et non la sépulture d'une culture si soigneusement entassée et emmurée qu'elle ne pourra pas en sortir vivante.

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2006-01-06

 

Préparer le futur

Hier, j'ai remis les exemplaires imprimés de ma dissertation de doctorat (765 pages..) à l'UQÀM en espérant bien que les hautes sphères n'y trouveront rien à redire, de sorte qu'il ne restera plus qu'à les relier et à les distribuer à qui de droit. Dans cette thèse, je m'intéresse à l'histoire des démarches qui préparent les techniques du futur. La transformation des pratiques dans l'industrie, qui a fait une place croissante aux études et au design anticipatoire d'objets à construire ou à fabriquer, fait partie d'un mouvement plus vaste. Depuis un bon siècle, la gestion est indissociable de la planification. Timide au début, la projection dans l'avenir est devenue de plus en plus hardie et touche depuis une cinquantaine d'années à de nombreux domaines.

La préparation du futur ne se retrouve pas uniquement dans les rêves et les cauchemars des auteurs de science-fiction. Administrateurs, gestionnaires et scientifiques s'adonnent aussi à ce délicat exercice. Parfois, une étude qui est l'aboutissement d'une somme suffisante de réflexion peut devenir un programme — un fil d'Ariane qui permet de se risquer dans le dédale des possibilités de l'avenir. En 1958, le President's Science Advisory Committee, un regroupement de savants et de spécialistes chargés de conseiller le président Eisenhower, s'était livré à un tel travail pour énoncer à quoi pourrait ressembler le programme spatial des États-Unis après le choc créé par Spoutnik. En quelques pages, Introduction to Outer Space, le document pondu par ce groupe, balisait un parcours dont nous n'avons pas encore touché le bout. (Dwayne A. Day croit que la prose des auteurs de cette brochure a inspiré en partie le célèbre prologue de la série Star Trek, quelques années plus tard.)

En fait, je suis porté à penser que la science-fiction, comme dans ce cas, bénéficie plus souvent des conjectures rationnelles de professionnels (scientifiques, ingénieurs, gestionnaires) que l'inverse. Il y a quelques années, la NASA a financé (jusqu'en 2002) un programme de recherches auquel on avait fixé comme but la découverte de «percées» susceptibles de révolutionner la science de la propulsion spatiale. Le Breakthrough Propulsion Physics Project a exploré plusieurs pistes. Si les expériences financées dans le cadre du projet n'ont pas accouché de miracles techniques, elles ont au moins contribué à débroussailler, voire défricher, un terrain encombré par de nombreuses revendications d'effets merveilleux. À tout le moins, il faut saluer l'audace de la NASA, qui a encouragé des recherches que les auteurs de science-fiction les plus rigoureux auraient rejetées au nom de la vraisemblance. Mais les autorités de la NASA savaient sans doute que la réalité n'est pas obligée d'être vraisemblable...

En Europe, l'ESA a opté pour la démarche inverse : fouiller la science-fiction pour y trouver des idées à creuser pour l'amélioration des vols spatiaux. Il en est résulté une brochure assez bien documentée et réalisée avec la collaboration de la Maison d'Ailleurs. Aux États-Unis, Paul Allen a utilisé les millions acquis au service de Microsoft pour fonder à Seattle un musée de la science-fiction qui rend effectivement hommage à la capacité d'inspiration de la science-fiction. Ce respect pour la science-fiction et la culture de la conjecture rationnelle qu'elle entretient a été démontré après le 11 septembre, lorsque des responsables de la sécurité aux États-Unis ont consulté des créateurs hollywoodiens pour se faire une idée des possibilités qu'ils n'avaient peut-être pas envisagées...

En fin de compte, l'imbrication des rêves de la science-fiction et des réalisations de la technique est sans doute inextricable. L'ensemble forme un tout qui est d'abord et avant tout une culture du futur.

La science-fiction n'est sans doute pas le futur de la culture. Alors que nos sociétés n'ont cessé de devenir de plus en plus technologiques, en Europe comme en Amérique du Nord, en Chine comme au Japon, la culture populaire fait plutôt un sort aux divertissements les plus fantaisistes. Mais la science-fiction est clairement une partie intégrante de la culture du futur.

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2006-01-05

 

Dernier départ pour Montréal

Ma journée a commencé par un départ.

À minuit une, le dernier autobus de la nuit est parti d'Ottawa pour Montréal. Par une nuit de neige et de pluie verglaçante (appréhendée), l'autobus ne baladait guère plus que six ou sept personnes qui s'étaient empressées de s'installer pour dormir.

Contrairement à la plupart des autres autobus qui partent à l'heure pile sur ce trajet, celui-ci a pris les petites routes, car il desservait Hawkesbury, entre autres. Je me suis réveillé lors de la traversée silencieuse de la petite ville d'Alfred, éclatante de blancheur grâce à la neige fraîche illuminée par les phares et les lampadaires. Mais il me semble que, comme dans un rêve, nous étions les seuls à bouger. Pas une voiture en mouvement pas un piéton n'étaient visibles dans la rue principale. Puis, en quittant la ville et ses lumières, l'autobus a retrouvé la route obscure, longeant des champs et des bois enténébrés. Je me suis rendormi jusqu'à la halte de Hawkesbury. Saut rapide au Tim Horton's pour un bagel qui ne valait pas ceux de Queen Mary.

Malgré l'heure nocturne, la ville n'était pas entièrement assoupie. Des clients quittaient le Tim Horton's et d'autres arrivaient. Dans la rue passaient des pick-ups, trois voitures, un chasse-neige... et la neige tombait toujours. L'autobus a repris la route de Montréal. Quelques maisons éparses brillaient, leurs lumières semblables aux feux de position de navires perçant la nuit.

Jusqu'à la frontière du Québec, où l'autobus a rejoint l'autoroute. Finie la balade hivernale; retour à la civilisation et à la sloche.

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2006-01-03

 

Iconographie de la SFCF (1)

Qu'est-ce que la SFCF? Quand je l'emploie, c'est pour désigner la science-fiction canadienne d'expression française. Pourquoi ne pas parler de SFQ, comme tout le monde? Parce que, d'abord, je n'ai jamais eu l'impression, comme écrivain franco-ontarien, d'être inclus par ce terme consacré de «science-fiction québécoise». Même si je suis maintenant établi à Montréal, je trouve que le terme est limitatif et fait mine d'ignorer les contributions d'une grande variété d'auteurs du Canada qui n'étaient ou ne sont pas spécialement québécois, ni par la naissance, ni par le lieu de résidence, ni par la culture. Je songe ici à des auteurs d'origine acadienne, à des Franco-Ontariens d'adoption, à des écrivains venus de France pour s'établir qui dans l'Ouest qui dans les Maritimes...

Comme je m'intéresse à l'histoire de la SFCF, disons que je crois avoir le droit de fixer les bornes de mon étude et que l'existence du Canada comme pays rend plus facile l'identification des auteurs canadiens (le statut de citoyen est suffisant) que celle des auteurs québécois.

Dois-je vraiment faire observer une fois de plus que la regrettée Année de la Science-Fiction et du Fantastique québécois ne recensait pas les textes signés par des auteurs québécois dans une autre langue, tout en incluant des auteurs francophones n'ayant jamais vécu au Québec, nés de parents et de grands-parents sans racines québécoises particulières (comme moi-même à une certaine époque)? La contradiction m'a toujours semblé aussi flagrante qu'absurde.

Quant à l'histoire de la SFCF, elle passe aussi par le Québec, bien entendu. Depuis que je m'intéresse à l'historique de ce recoin dédaigné de la littérature dite québécoise, je découvre souvent des livres intéressants en soi. C'est-à-dire que la maquette et l'iconographie sont presque aussi riches d'indices que le texte lui-même. Prenons cette couverture de ce que je crois être la première édition d'un classique de la science-fiction pour jeunes dans ce pays, Surréal 3000 de Suzanne Martel, aux Éditions du Jour. Tout d'abord, on constate évidemment que le titre d'origine était différent. Au lieu de s'exposer à l'incompréhension des lecteurs, le titre parle de Montréalais et précise bien que le chiffre 3000 indique une date.

Si l'intitulé renvoie à l'avenir, il semble qu'il faudrait s'étonner des personnages illustrés sur la couverture. Quand on a lu le roman, on peut à la rigueur les interpréter comme les personnages du livre engoncés dans leurs combinaisons protectrices. Mais le lecteur qui n'a pas eu le bénéfice de cette information cruciale sera plutôt porté à voir dans ces personnages des astronautes ou des cosmonautes comme ceux qui prenaient part à la conquête de l'espace (cette dernière battait alors son plein)... Le choix d'un fond noir comme les profondeurs de l'espace interplanétaire peut confirmer cette interprétation, ainsi que la disposition des personnages, qui semblent bel et bien flotter en apesanteur.

Il s'agissait sans doute d'appâter le chaland en rattachant le livre aux grandes heures de l'exploration spatiale, mais le choix de l'illustrateur n'était pas entièrement infidèle au livre qu'il décorait ainsi. Pour le grand public, les astronautes et les cosmonautes sont des personnages du futur. Par conséquent, s'en servir pour une couverture de roman jeunesse indique très clairement le genre du livre : de l'anticipation pour tous. Ainsi, l'illustration confirmait le sens de l'étiquette «science-fiction» qui apparaît sur la couverture sous le nom de l'autrice.

La couverture de l'édition de 1971 chez les Éditions Jeunesse fait des choix différents. Le titre est devenu nettement moins explicite. En revanche, l'illustration est légèrement plus parlante. Si les personnages sont toujours aussi stylisés, ils ont un visage, et il est possible de pressentir qu'il s'agit de jeunes en train de faire de l'exploration souterraine.

Il n'est plus question de préciser et de dire qu'il s'agit de «science-fiction». Le roman ne s'adresse pas aux fans. La preuve indubitable, c'est qu'il est édité par les Éditions Jeunesse. Il s'adresse donc aux jeunes eux-mêmes, voire aux prescripteurs (parents, enseignants, etc.) susceptibles de se procurer le livre comme cadeau. La science-fiction a-t-elle déjà si mauvaise presse qu'il est préférable de faire disparaître le mot et de faire confiance plutôt à l'illustration?

Les recherches se poursuivent...

2006-01-02

 

Verne, d'une génération à l'autre...

Comme on le sait, 2005 aura été l'année de la physique, l'année d'Einstein (cinquante ans après sa mort et cent ans après «année miraculeuse») et aussi l'année de Jules Verne (cent ans après sa mort). C'est quand même la pérennité de Verne qui doit étonner.

Alors qu'il reste des contemporains d'Einstein pour témoigner de l'homme qu'ils ont connu et que ses théories demeurent fondamentales, Jules Verne est l'homme d'un autre siècle. Ses romans sont de moins en moins lus et, pour le grand public, son œuvre se réduit à quelques titres dont les éléments appartiennent presque à la culture générale. Quand on en tire des films ou des séries télévisées, c'est en faisant preuve d'une fidélité fort limitée. Pour invoquer L'Île mystérieuse ou Vingt mille lieues sous les mers, il suffit d'avoir des naufragés sur une île ou un quelconque capitaine affublé d'un pseudonyme aux commandes d'un sous-marin plus perfectionné que la moyenne. (Et je n'ose parler de la récente version du Tour du monde en 80 jours avec Jackie Chan...)

Alors, comment expliquer l'immortalité de Verne, du moins dans le monde francophone? Il faut sans doute l'imputer à l'identification de plus en plus étroite entre Jules Verne et le dix-neuvième siècle qu'il incarne. Le siècle de la première mondialisation, de la première littérature de masse, des inventions, des expéditions téméraires, de la conquête résolue de la planète par l'Occident — et de l'Occident par la technique. De plus, ce siècle est longtemps resté associé à l'avenir et à la littérature d'anticipation, dans toutes ses déclinaisons postérieures. À droite, on voit ici une photo datée du 17 ou 18 juin 1954, dans un journal paru tout près de 49 ans après la mort de Jules Verne. Lorsque le journaliste parisien doit présenter ce bal costumé martien qui rappelle les films étatsuniens de «science fiction» (entre guillemets dans le texte...), il explique qu'il s'agissait de rendre hommage aux personnages de Jules Verne! Même en l'absence de tout extraterrestre dans l'œuvre de Verne, la référence à l'auteur français fait tout passer et justifie tout.

Pour les Français, notons que ce bal correspond avec l'entrée en fonction de Pierre Mendès-France en juin 1954, qui intervient après la défaite de la France au Viêt-Nam et le début de la guerre d'Algérie. Si l'actualité remue encore les événements de ce passé trop proche, on pourrait soutenir que le souvenir de Verne reste plus frais que celui de la IVe République...

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Fragments d'histoire familiale (1)

Aucune famille n'est plus vieille qu'une autre. Nous avons tous le même nombre d'ancêtres, mais nous avons parfois la chance d'hériter de trésors familiaux irremplaçables. Ils sont peut-être un peu plus rares au Canada, où une descendance nombreuse doit se partager les legs d'un nombre réduit d'aïeux. Mais mon père, avant sa mort, était devenu le dépositaire d'un certain nombre de photos, de documents et de livres remontant parfois jusqu'à la génération de mes arrière-arrière-grands-parents. Parfois, ce sont des restes fragmentaires mais non moins impressionnants.

Une photo de mon arrière-arrière-grand-mère, Delphine Trudel née Lafleur (alias Biroleau), existe uniquement sous la forme d'une image très détériorée apparaissant à la surface d'une plaque de verre dont il ne reste qu'un éclat. Il s'agit probablement du reste d'un ambrotype (image négative au collodion sur verre; l'image devient positive lorsque la plaque de verre est posée sur fond noir); cette technique inventée en 1854 et de moins en moins utilisée après 1865 correspond parfaitement aux dates de Delphine, née vers 1836-1840 et morte en 1869. Elle était aussi moins coûteuse que le daguerréotype et le mari de Delphine, Alfred Trudel, n'était pas un grand bourgeois en mesure de jeter l'argent par la fenêtre. (D'abord forgeron, il était devenu le premier agent de la station de train de Sainte-Scholastique.)

Une partie du fond noir a disparu, faisant disparaître en apparence une partie de l'image, mais je me suis assuré que l'image existe encore. Il faudrait que je trouve un moyen de lui redonner un fond suffisamment sombre pour faire apparaître les jupes et le giron de Delphine, la mère de mon arrière-grand-père Edmond Trudel. Néanmoins, telle qu'elle est, cette plaque vieille de plus de 130 ans demeure extrêmement émouvante.

Certains autres restes fournissent aussi des indications intéressantes sur l'intérêt porté à la littérature dans la famille antérieurement.

Après la mort de Delphine, Alfred Trudel va s'établir au Manitoba et son fils Edmond, né à Sainte-Scholastique, va grandir à Saint-Boniface. Edmond reviendra plus tard dans l'est du pays pour travailler au ministère de l'Intérieur à Ottawa. Mais il était le rédacteur en chef du journal francophone Le Manitoba (rebaptisé en 1881 après avoir été appelé Le Métis depuis son lancement en 1871) à Saint-Boniface en 1884 lorsque Georges Lemay, ancien du collège de Saint-Boniface, fait paraître Petites fantaisies littéraires. Ce recueil compte au moins une nouvelle d'un fantastique de bonne tenue, «Minuit moins Trois». (Selon Lemay, elle avait eu droit à une lecture publique lors de la séance solennelle de 1884 de la section des Lettres Françaises de l'Académie Royale du Canada.) On peut voir ici à gauche la couverture d'une réédition à l'identique en 1986 de ce livre par les Éditions du Blé, à Saint-Boniface.

Si je me souviens bien, Edmond Trudel était également un ancien du collège de Saint-Boniface. Né le 2 novembre 1860, Edmond a trois ans et dix mois de moins que Georges Lemay, né le 1er janvier 1857, à Saint-Paul, dans ce qui allait devenir l'État du Minnesota l'année suivante. (Nous célébrons donc aujourd'hui le 149e anniversaire de naissance de Georges Lemay!) Il est donc possible qu'ils se soient croisés très brièvement au collège; il est assez probable qu'ils se soient connus, Saint-Boniface n'était pas si grand. Cela pourrait expliquer l'exemplaire dédicacé de ce livre qui se trouve dans la bibliothèque familiale...

L'ambiguïté qui peut subsister à ce sujet provient de la formule employée par Georges Lemay lui-même. Sur l'exemplaire visible à droite, Lemay adresse un exemplaire du livre à «M. le Rédacteur en Chef du Manitoba». À première vue, cela ne permet pas de croire à l'existence d'un lien quelconque entre les deux hommes, bien au contraire; au lieu de dédicacer l'ouvrage à la personne, l'auteur le dédicace à la fonction. Cependant, il pourrait aussi s'agir d'une marque de respect pour le poste occupé par Edmond Trudel et il convient de remarquer que ce dernier a dû être sensible à l'hommage. En effet, il ajoute son nom à la main ainsi que la date (qui fournit une indication utile sur la date exacte de parution du livre).

Néanmoins, le doute demeure. Comme cet exemplaire est maintenant excessivement fragilisé (le papier est friable et il ne reste pas grand-chose de la reliure d'origine), je ne l'ai pas trop feuilleté, mais, à première vue, je n'ai repéré aucune annotation par l'aïeul Edmond. Je ne peux donc affirmer qu'il a lu le livre au complet au lieu de simplement le classer pour la postérité. Comme le morceau de l'ambrotype de Delphine Trudel, il s'agit donc d'un vestige qui ne livre pas tous ses secrets, mais qui rappelle que la vie littéraire, au Canada français, ne date pas d'hier.

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