2011-05-11
Rome à Québec
(Piazza Navona, Roma — Detroit Publishing Company, c. 1900 ; Library of Congress, LOT 13434, no. 162)Mon dernier vernissage au Musée de la Civilisation de Québec remontait à novembre 2009 quand nous avions assisté à l'inauguration de l'exposition sur la pensée, « Copyright Humain ». Cette fois, je n'avais joué aucun rôle dans l'organisation de l'exposition, mais Jean Charest et pratiquement tout l'aréopage politique local s'étaient déplacés, de Bachand et Blaney à Labeaume et Saint-Pierre, sans oublier Mgr Lacroix, l'archevêque de Québec et primat du Canada. J'en ai croisé quelques-uns, y compris Bachand (que je n'ai pas hélé pour lui rappeler qu'il m'avait serré la main dans une boutique de photocopies) et Blaney (moins cadavérique qu'à la télévision). Les discours d'usage ont été relativement courts. Charest a comparé les histoires du Canada et de l'Italie moderne, tous les deux fondés il y a près de cent cinquante ans — mais il n'a pas rappelé le rôle des zouaves québécois qui avaient combattu pour défendre ce qui restait des États pontificaux contre les troupes italiens désirant faire de Rome la capitale d'une Italie unifiée... D'ailleurs, le panégyrique des routes romaines entendu un peu plus tôt n'avait pas mentionné qu'en plus de faciliter le transport de l'annone et du commerce, elles servaient aussi aux mouvements des légions romaines lancées à la conquête de leurs voisins, puis vouées à la défense de ces acquis... Mais laissons les morts enterrer les morts.
La file d'attente était longue, mais il y avait du vin pour nous faire patienter. L'exposition elle-même n'est pas immense, mais elle comporte d'excellentes pièces. L'une d'elle est d'origine québécoise : un plan-relief de la Rome de Constantin (qui se base sur des travaux du début du XXe s., entre autres par l'École française de Rome, mais qui a été réalisé dans ce cas-ci par un Québécois, si j'ai bien compris). J'y ai retrouvé avec plaisir des monuments que j'avais admirés durant ma visite de
Rome en 1990, le nom de la Piazza Navona (construite sur les ruines du cirque de Domitien) me revenant spontanément. (Voir ci-dessus pour une photo du début du siècle dernier.) Parmi les reliques les plus impressionnantes, il y a la boule de bronze doré qui surmontait autrefois l'obélisque dit de Néron (déplacé d'Alexandrie à Rome par Caligula, puis dressé au centre du parvis de Saint-Pierre de Rome en 1586 par l'ingénieur Domenico Fontana); au Moyen Âge, les guides racontaient aux visiteurs venus en pélerinage que cette boule contenait les cendres de Jules César, mais rien n'a été trouvé à l'intérieur quand Fontana l'a faite ouvrir. En revanche, la boule porte bel et bien les marques des balles tirées par la soldatesque de Charles Quint en 1527, lors du sac de Rome. (À droite, une gravure représentant le déménagement de l'obélisque en 1586, tirée de l'ouvrage Della trasportatione dell'obelisco vaticano et delle fabriche di Nostro Signore papa Sisto v fatte dal cavallier Domenico Fontana, publié à Rome en 1590 et qui porte la cote DT62.O2 F6 à la Library of Congress.) J'ai aussi retenu une belle madone du Pinturicchio, alias Bernardino di Betto Betti (1452-1513), appelée la
« Madonna del davanzale », que l'on peut voir ci-contre. Du point de vue historique, toutes les époques étaient représentées depuis le premier millénaire avant notre ère, ainsi que de nombreux aspects de la vie quotidienne, en particulier dans la Rome antique. Outre les pièces de monnaie, les bijoux et les urnes cinéraires, il y avait des amphores, des mosaïques (dont un plan numéroté de thermes romains), des plats pour le service du vin dans l'Antiquité, une tablette pour l'écriture, des morceaux d'une pompe de Ctésibios (qui auraient franchement nécessité une plus longue explication) et des fragments de fresques. La statuaire romaine antique était illustrée par une belle sculpture en marbre noir d'un marcassin et plusieurs reliefs pris à des sarcophages, mais surtout par un certain nombre de miniatures (du groupe du Laocoon, par exemple, ou d'une statue équestre de Marc-Aurèle). En fait, je dirais que la Rome antique occupait au moins le tiers de l'exposition, les autres époques (le Moyen Âge, la Renaissance, la Rome baroque, la Rome moderne) se divisant le reste de l'espace. Les pièces plus tardives sont parfois très belles (Raphaël, Bernini), mais elles sont moins rares, dans un sens, puisqu'elles représentent un art qui ne trouvait pas nécessairement sa source à Rome et qui a été pratiqué ailleurs en Europe avec un égal succès.Néanmoins, pour qui ne peut pas se payer un voyage à Rome, il s'agit clairement d'une exposition qui vaut le déplacement. A priori, je n'en vois pas l'équivalent au Canada.
Libellés : Italie, Musées, Québec
2009-12-21
Épuration ethnique à l'italienne?
La petite ville de Coccaglio (pop. d'environ 7 000 habitants) en Italie cherche-t-elle à s'assurer un Noël « blanc », oui ou non?
Depuis le mois dernier, plusieurs reportages ont fait état d'une opération de police municipale en cours pour contrôler les papiers de tous les étrangers et immigrants de Coccaglio d'ici le 25 décembre, et pour organiser l'expulsion subséquente de ceux en situation irrégulière. Quelqu'un a trouvé plaisant d'appeler l'opération « White Christmas » (en Bing Crosby dans le texte), mais le sous-entendu n'est guère difficile à déceler si on soupçonne le but d'être une ville débarrassée de ses éléments indésirables afin qu'il devienne possible de célébrer Noël entre « Blancs ».
Toutefois, un article paru hier dans The Guardian rapporte beaucoup de dénégations sur place, le maire imputant à un journaliste l'invention du nom de l'opération aux relents racistes et justifiant les propos d'un édile en expliquant qu'il avait été mal cité. Certes, je suis tout disposé à croire qu'un journaliste a eu tout faux (c'est déjà arrivé dans mon cas), mais il reste la réalité de l'opération elle-même, qui ne témoigne pas d'un grand sens de l'hospitalité. En particulier à la veille de Noêl.
À moins évidemment que les descendants actuels des Romains en Palestine au temps d'Auguste aient voulu rendre hommage aux évangiles en ordonnant un grand recensement qui pourrait mener au déplacement de familles entières, voire de femmes enceintes destinées à donner naissance dans quelque habitation de fortune loin de leurs foyers...
Depuis le mois dernier, plusieurs reportages ont fait état d'une opération de police municipale en cours pour contrôler les papiers de tous les étrangers et immigrants de Coccaglio d'ici le 25 décembre, et pour organiser l'expulsion subséquente de ceux en situation irrégulière. Quelqu'un a trouvé plaisant d'appeler l'opération « White Christmas » (en Bing Crosby dans le texte), mais le sous-entendu n'est guère difficile à déceler si on soupçonne le but d'être une ville débarrassée de ses éléments indésirables afin qu'il devienne possible de célébrer Noël entre « Blancs ».
Toutefois, un article paru hier dans The Guardian rapporte beaucoup de dénégations sur place, le maire imputant à un journaliste l'invention du nom de l'opération aux relents racistes et justifiant les propos d'un édile en expliquant qu'il avait été mal cité. Certes, je suis tout disposé à croire qu'un journaliste a eu tout faux (c'est déjà arrivé dans mon cas), mais il reste la réalité de l'opération elle-même, qui ne témoigne pas d'un grand sens de l'hospitalité. En particulier à la veille de Noêl.
À moins évidemment que les descendants actuels des Romains en Palestine au temps d'Auguste aient voulu rendre hommage aux évangiles en ordonnant un grand recensement qui pourrait mener au déplacement de familles entières, voire de femmes enceintes destinées à donner naissance dans quelque habitation de fortune loin de leurs foyers...
Libellés : Italie, Politique, Société
2009-05-30
Promenade à Gênes
Après la nature, la culture.
Après la visite-éclair hier des Cinque Terre, j'ai consacré ma journée à la visite des attraits culturels et historiques de Gênes. Le but, c'étai
t de se reposer et de s'instruire. Cette fois, je ne me suis pas pressé pour descendre en ville par le chemin habituel qui commence par le raidillon du Castellaccio. D'ailleurs, je ne me suis pas gêné pour m'arrêter et prendre cette photo d'un chat noir surpris dans un coin de la montée San Barnaba où quelqu'un en accueille plusieurs. Histoire de faire plaisir à la Môme Tournevis, disons... (La photo, je veux dire, pas la personne qui accueille les chats errants.) Le chat avait l'air quelque peu effarouché, mais je ne suis pas superstitieux. D'ailleurs, dans la cour de la demeure aux chats, comme on pourrait l'appeler, il y avait de nombreux autres chats qui se prélaissaient dans l'herbe folle ou semblaient avoir pris en affection une vieille Fiat typiquement italienne. Ce qui a donné la photo ci-dessous, que je trouve assez pittoresque.
Le passage aux choses sérieuses a commencé avec la visite d'un monument à la culture des voyages, des découvertes et de l'exotisme du XIXe siècle : le musée des cultures du monde sis
dans un château presque entièrement reconstruit à cette époque sur les ruines d'un bastion du temps de Charles Quint. C'est le Castello d'Albertis, édifié par un ancien capitaine et explorateur originaire de la ville. À l'intérieur de ce curieux édifice, le capitaine au long cours a rassemblé des souvenirs d'un peu partout, collectionnés durant ses voyages ou obtenus de missionnaires, par exemple. Il y a aussi une splendide salle colombienne ainsi nommée en hommage à Christophe Colomb, prolongée par un balcon qui sert d'écrin à une statue en marbre blanc du jeune Cristoforo Colombo, assis sur un quai de Gênes, le visage pensif et furibond comme s'il rongeait son frein. Mais il y a aussi une salle à la turque, tendue de tapisseries comme si on se trouvait à l'intérieur d'une tente de Bédouin. Un totem de la Colombie-Britannique, ainsi que d'autres objets autochtones des Amériques. Et une reconstitution de la cabine utilisée par le capitaine Albertis pendant certains de ses voyages... Le musée a l'honnêteté de confesser que son fondateur ne s'est pas toujours distingué comme explorateur, revenant d'un voyage en Nouvelle-Guinée avec une réputation de chef tyrannique pour ses subalternes mais sans grands résultats concrets.
Après un bref passage par la « Chiesa di Santissima Annunziata del Vastato », dont l'ouverture était apparemment le résultat d'une erreur de sorte qu'un prêtre escorte les quelques personnes
à l'intérieur jusqu'à la sortie, en passant par le monastère attenant, je descends dans le port. Surprise! Je retrouve à quai un splendide galion que j'avais vu pour la dernière fois dans la rade de Cannes, il y a près de vingt ans. Il s'agit du navire en vedette dans le film Pirates (1986) de Roman Polanski. Si le film n'a pas eu le succès commercial espéré, il a au moins eu le mérite de nous laisser ce splendide souvenir de l'architecture navale d'antan. Un de ces jours, il faudra bien que je trouve l'occasion de regarder ce film, si ce n'est que pour le comparer à la trilogie de Johnny Depp en pirate... Néanmoins, le galion rappelle, au même titre que la statue de Christophe Colomb qui surplombe le port depuis sa situation sur le balcon du Castello d'Albertis, que Gênes a joué un rôle commercial capital dans l'économie européenne, même après la découverte des Amériques et l'arrivée massif de l'or arraché à ses habitants. Le Palazzo San Giorgio, autrefois à deux pas de la rade, héberge aujourd'hui les autorités portuaires, à l'entrée de la vieille ville de Gênes, mais il avait d'abord été l'hôtel de ville, puis le siège de la banque di San Giorgio. Il aurait même servi de prison à Marco Polo, qui aurait profité de son séjour pour dicter une première version de ses récits de voyage en Extrême-Orient.
La vieille ville compte de nombreux édifices qui valent le détour. Plusieurs sont construits dans un style médiéval distinctif, qui alterne en façade les parements de pierres blanches et grises.
L'effet est particulièrement frappant dans le cas de la cathédrale San Lorenzo et fait presque oublier sa conception essentiellement gothique par ailleurs. Face à ce monument érigé à la mémoire d'un simple mortel divinisé après sa mort (ne parle-t-on pas aussi de « divo » pour désigner un saint?), on se dit qu'une force du christianisme aura été d'offrir à de simples croyants la divinisation posthume qui était auparavant réservée aux seuls empereurs romains — une forme de démocratisation religieuse... Plus tôt, je m'étais attardé dans la piazza San Matteo, où le même style a été appliqué à l'église San Matteo et aux palais environnants, pour la plupart associés aux seigneurs de la famille Doria. Le palazzo donné à Andrea Doria pour services rendus à la république de Gênes n'est pas le moins agréable au regard, même s'il est difficile à prendre en photo, coincé comme il l'est entre les édifices avoisinants, dont il n'est séparé que par d'étroites ruelles. Avant de prendre la direction du palais ducal, dont l'avènement a signalé une nouvelle ère dans l'histoire de Gênes, j'ai pu me glisser dans le cloître qui jouxte l'église San Matteo (à défaut de pouvoir pénétrer dans l'ancienne église et d'admirer dans la crypte les ultimes vestiges de la vie haute en couleurs d'Andrea Doria) et prendre la photo que je reproduis ci-dessous, qui évoque bien le calme et la perfection classique de cette arcade à l'écart des bruits de la ville.
J'ai terminé ma journée dans les musées de la Strada Nuova (aujourd'hui Via Garibaldi), ce projet immobilier voulu par les familles les plus riches de Gênes. Bordant chaque côté de cette
rue classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, un palazzo succède à un autre palazzo, chacun se distinguant par le style ou la couleur de sa façade. Certains de ces palais appartiennent aujourd'hui à des banques ou autres institutions. Le Palazzo Tursi accueille à la fois l'hôtel de ville et un musée. Dans sa cour entourée de colonnades sur deux niveaux (voir la photo ci-contre), j'ai trouvé un groupe de musiciens de chambre en train de jouer un air classique. J'ai consacré le reste de l'après-midi à la visite des musées abrités par trois palais voisins, les Palazzo Rosso, Palazzo Bianco et Palazzo Tursi. Les tableaux religieux ont rarement retenu mon attention, mais je demeure fasciné par tout ce qu'on peut retirer de la peinture ancienne en général. J'ai donc visité en cherchant à repérer, par exemple, ce que les peintres plaçaient entre les mains des femmes : des livres dans le cas des plus saintes femmes, mais aussi des bébés et des enfants. Mais quand ce n'est pas le cas et que ce sont pas des servantes qui s'acquittent de tâches ménagères, on trouve rarement des femmes aux mains libres et oisives, ou au repos. Soit elles expriment avec leurs mains une réaction « parlante », soit elles tiennent une arme, une tête tranchée (Judith) ou un aspic (Cléopâtre) : on comprend donc que les peintres préféraient ne pas laisser craindre aux spectateurs d'un tableau ce que les mains des femmes allaient faire... tandis que les mains des hommes m'ont semblé apparaître beaucoup plus souvent au repos. Une observation à confirmer, un de ces jours...
Bref, ce fut une visite que je ne regrette pas, et dont je ramène beaucoup.
Après la visite-éclair hier des Cinque Terre, j'ai consacré ma journée à la visite des attraits culturels et historiques de Gênes. Le but, c'étai
Après un bref passage par la « Chiesa di Santissima Annunziata del Vastato », dont l'ouverture était apparemment le résultat d'une erreur de sorte qu'un prêtre escorte les quelques personnes
La vieille ville compte de nombreux édifices qui valent le détour. Plusieurs sont construits dans un style médiéval distinctif, qui alterne en façade les parements de pierres blanches et grises.
Bref, ce fut une visite que je ne regrette pas, et dont je ramène beaucoup.
2009-05-29
Cinque Terre
Dans un café internet (hors de prix!) de Monterosso, je me repose un peu d'une bonne journée de marche sur les sentiers des Cinque Terre, ces cinq villages de ce qu'on appelle la Riviera du Levant, au sud de Gênes. J'avais pris le train depuis la gare Brignole de Gênes jusqu'à Riomaggiore et, en principe, ma mission était simple. Dans la photo ci-dessous, prise vers 12h30 au ras des vagues à quelques pas de l'amorce de la Via dell'Amore qui part de Riomaggiore, on aperçoit tout au fond la station balnéaire de Monterosso (oui, sauf erreur, c'est le petit liséré blanc à droite du pic le plus élevé du promontoire en surplomb). Objectif : l'atteindre avant 19h afin de prendre un train pour rentrer à Gênes pas trop tard...
Après Riomaggiore, on atteint Manarola, mais c'est surtout en quittant le village par le sentier côtier qu'on bénéficie de jolis points de vue, comme dans la photo ci-dessous...
Les choses se corsent sur le chemin de Corniglia, car le village est construit non pas au ras de la mer, mais au sommet d'un cap, de sorte qu'il faut s'infliger une montée de 600 marches et quelques sous un soleil de plomb pour avoir le plaisir de se payer une bouteille d'eau fraîche et pétillante. Et de très belles vues sur la côte, je l'avoue.
Après, pour atteindre Vernazza, la distance est plus grande et il faut grimper dans la montagne. Ce sont des sentiers d'origine, conçus pour servir de chemins vicinaux avant le temps du chemin de fer et des routes asphaltées. Je me demande même si on pouvait y faire passer des ânes ou des mulets autrefois. Ce sont les heures chaudes, et je n'ai jamais aimé grimper. Je suis à la peine, mais c'est l'occasion de reprendre son souffle en prenant une photo de Corniglia...
Ou deux...
Ou trois... mais je ne vais pas toutes les mettre en-ligne, quand même. Enfin, Vernazza apparaît en contrebas, avec son castello plus que millénaire, qui date de l'époque où il fallait se défendre des pirates sarrasins, mais qui a connu de nombreux remaniements et ajouts au fil des siècles.
Cette fois, l'étape est moins longue. Je fais la pause, je descends une ration d'eau, je fais la conversation avec des touristes étatsuniens et français, qui visitent les Cinque Terre, mais qui ne suivent pas le sentier côtier, si j'ai bien compris... La dernière étape, jusqu'à Monterosso, commence par une montée pénible, qui serpente entre les jardinets, les vergers et les oliveraies des habitants, mais le reste du chemin se contente de suivre les contours de plusieurs baies découpées dans le littoral. Je réfléchis que chaque sentier est sans doute un compromis entre la hauteur maximale qu'il faut atteindre pour passer par-dessus un cap en trouvant l'endroit où la pente devient suffisamment douce pour permettre le tracé d'un chemin et la hauteur minimale qu'il faut respecter pour qu'en suivant le contour d'une baie, on n'allonge pas le tracé indûment en montant trop haut.
Comme il se doit, l'arrivée à proximité de Monterosso est signalée par la guérite d'un cultivateur de citrons qui vend des jus de citrons pressés sous nos yeux ou du limoncello (alcool à base de citron). Après avoir déjà goûté à la lemonita (une forme de sloche au citron) et au gelato artisanal au citron (à Vernazza), je complète la série avec un jus.
Je crois qu'on peut aussi visiter les Cinque Terre en auto, ou simplement en prenant le train d'un village à l'autre... mais, franchement, je n'en vois pas l'intérêt.
Comme il se doit, l'arrivée à proximité de Monterosso est signalée par la guérite d'un cultivateur de citrons qui vend des jus de citrons pressés sous nos yeux ou du limoncello (alcool à base de citron). Après avoir déjà goûté à la lemonita (une forme de sloche au citron) et au gelato artisanal au citron (à Vernazza), je complète la série avec un jus.
Je crois qu'on peut aussi visiter les Cinque Terre en auto, ou simplement en prenant le train d'un village à l'autre... mais, franchement, je n'en vois pas l'intérêt.
2009-05-28
De la montagne à la mer à la...
Il y a quelques jours, en allant voir ce qu'il y avait de l'autre côté du plateau auquel est adossé Peyresq, nous avions vu ceci à 2000 mètres d'altitude...
Et nous avions pataugé dans la neige sur un bon kilomètre ou deux. Aujourd'hui, je me la suis coulé douce dans un restau du bord de mer à Vintimille, où il devait bien faire trente degrés à l'ombre et la grève ressemblait à ceci...
Tout à l'heure, après avoir grimpé (à pied, je vous prie, pas en bus) jusqu'à l'auberge de jeunesse qui surplombe Gênes en Italie, j'ai pris cette photo où on aperçoit le port historique et les quartiers à flanc de colline... 
Bref, ce fut une journée de hauts et de bas, et il est l'heure d'aller manger.
Bref, ce fut une journée de hauts et de bas, et il est l'heure d'aller manger.
2007-07-30
Il y a dix-sept ans
Il y a dix-sept ans, c'était aussi un dimanche 29 juillet à Brindisi. Selon mon journal de voyage, il faisait soleil — le contraire aurait été surprenant. (Si j'ai retenu quelque chose de mon passage sur la Côte d'Azur, c'est bien l'impression que le nord de la Méditerranée s'africanise sur le plan climatique. Les canicules de cet été ne peuvent que confirmer la chose, ainsi que les témoignages sur les températures à la hausse en Grèce, en Italie, en Espagne, etc.)
Il y a dix-sept ans, un quartier de lune brillait dans le ciel, illuminant la côte italienne qui s'éloignait lentement. Ce soir, la lune est pleine.
Il y a dix-sept ans, presque chaque journée de l'été avait été remplie du matin au soir. Il n'y avait pas un moment à perdre. Tout était neuf et il fallait que j'en profite. Je pressentais sans doute que je n'aurais pas de sitôt l'occasion de revenir... De fait, je ne suis jamais retourné à Brindisi, ou en Grèce.
Il y a dix-sept ans, pourtant, la journée du 29 juillet avait été une des plus tranquilles de mon périple européen. Arrivé en début de journée par le train de nuit en provenance de Naples, j'avais attendu deux bonnes heures pour obtenir ma carte d'embarquement à bord du Poséidon en partance pour Patras. Puis, j'avais attendu de nouveau, car le départ n'était pas immédiat. Une pizza à midi, puis de la lecture au soleil ou à l'ombre... Il n'y avait sans doute rien à visiter à Brindisi, où il ne me restait plus assez de lires.
Il y a dix-sept ans, un quartier de lune brillait dans le ciel, illuminant la côte italienne qui s'éloignait lentement. Ce soir, la lune est pleine.
Il y a dix-sept ans, presque chaque journée de l'été avait été remplie du matin au soir. Il n'y avait pas un moment à perdre. Tout était neuf et il fallait que j'en profite. Je pressentais sans doute que je n'aurais pas de sitôt l'occasion de revenir... De fait, je ne suis jamais retourné à Brindisi, ou en Grèce.
Il y a dix-sept ans, pourtant, la journée du 29 juillet avait été une des plus tranquilles de mon périple européen. Arrivé en début de journée par le train de nuit en provenance de Naples, j'avais attendu deux bonnes heures pour obtenir ma carte d'embarquement à bord du Poséidon en partance pour Patras. Puis, j'avais attendu de nouveau, car le départ n'était pas immédiat. Une pizza à midi, puis de la lecture au soleil ou à l'ombre... Il n'y avait sans doute rien à visiter à Brindisi, où il ne me restait plus assez de lires.
2006-05-19
J'ai vu le Graal
Il paraît qu'un certain film sort aujourd'hui... The Da Vinci Code. Je n'ai pas lu le livre et je ne verrai sans doute pas le film, sauf à la télévision. Encore que le film a au moins le mérite de coûter moins cher que l'édition cartonnée du roman.
Passons sur l'inculture historique de Brown, que le titre même du livre (et du film) suffit à établir. Comme Léonard de Vinci n'était pas noble, l'indication qu'il vient de la bourgade de Vinci (même s'il serait né au hameau voisin d'Anchiano selon la tradition) n'est pas un nom de famille, et ne s'en rapproche pas plus que n'importe quelle indication d'origine géographique de circonstance. Par conséquent, pour parler d'un code relié à Léonard, il faudrait parler du
Leonardo Code...
Quant au Graal, il est — contrairement à ce qu'affirmerait Brown — bien visible dans la Cène que Léonard a peinte sur le mur du réfectoire de Santa Maria delle Grazie (à droite). Non que j'aie eu l'occasion d'admirer la fresque de Léonard lorsque j'avais visité Milan en 2004, l'abondance de visiteurs venus la voir après avoir lu le roman de Brown était telle que les visites nécessairement contingentées (pour protéger la fresque) étaient complètes plus d'une semaine à l'avance!
En ce qui concerne le Graal légendaire, c'est-à-dire la coupe qui aurait servi pendant la Cène (selon certaines versions), il est inutile de le chercher; je sais où il se trouve... Eh oui! en juillet 1984, il y a plus de vingt ans, j'ai vu le Graal dans la cathédrale de Valence en Espagne, où le Santo Cáliz est conservé depuis des siècles.
Brown aurait aussi exploité le grand fatras des hypothèses ésotériques propagées avec passion depuis près d'un siècle : le trésor de Rennes-le-Château, le Prieuré de Sion, les Templiers...
Dans Un hiver à Nigelle (1997), je m'étais amusé avec les mêmes ingrédients. Des Prieurs ne se réunissent-ils pas dans la cave des Templiers, dont la porte est coiffée de la devise « Terribilis est iste locus » ? (La légère modification par rapport à l'inscription de l'église de Rennes-le-Château est délibérée.) Dans Un été à Nigelle (1997), j'ajoutais quelques éclaircissements, puisque les personnages découvraient le trésor des Templiers caché à Nigelle... La principale différence, c'est qu'en dépit d'une documentation à mon avis bien meilleure (réunie avec l'aide de Philippe Ward, entre autres) que celle de Brown, je n'ai pas prétendu que je détenais la vérité!
Passons sur l'inculture historique de Brown, que le titre même du livre (et du film) suffit à établir. Comme Léonard de Vinci n'était pas noble, l'indication qu'il vient de la bourgade de Vinci (même s'il serait né au hameau voisin d'Anchiano selon la tradition) n'est pas un nom de famille, et ne s'en rapproche pas plus que n'importe quelle indication d'origine géographique de circonstance. Par conséquent, pour parler d'un code relié à Léonard, il faudrait parler du
Leonardo Code...Quant au Graal, il est — contrairement à ce qu'affirmerait Brown — bien visible dans la Cène que Léonard a peinte sur le mur du réfectoire de Santa Maria delle Grazie (à droite). Non que j'aie eu l'occasion d'admirer la fresque de Léonard lorsque j'avais visité Milan en 2004, l'abondance de visiteurs venus la voir après avoir lu le roman de Brown était telle que les visites nécessairement contingentées (pour protéger la fresque) étaient complètes plus d'une semaine à l'avance!
En ce qui concerne le Graal légendaire, c'est-à-dire la coupe qui aurait servi pendant la Cène (selon certaines versions), il est inutile de le chercher; je sais où il se trouve... Eh oui! en juillet 1984, il y a plus de vingt ans, j'ai vu le Graal dans la cathédrale de Valence en Espagne, où le Santo Cáliz est conservé depuis des siècles.
Brown aurait aussi exploité le grand fatras des hypothèses ésotériques propagées avec passion depuis près d'un siècle : le trésor de Rennes-le-Château, le Prieuré de Sion, les Templiers...
Dans Un hiver à Nigelle (1997), je m'étais amusé avec les mêmes ingrédients. Des Prieurs ne se réunissent-ils pas dans la cave des Templiers, dont la porte est coiffée de la devise « Terribilis est iste locus » ? (La légère modification par rapport à l'inscription de l'église de Rennes-le-Château est délibérée.) Dans Un été à Nigelle (1997), j'ajoutais quelques éclaircissements, puisque les personnages découvraient le trésor des Templiers caché à Nigelle... La principale différence, c'est qu'en dépit d'une documentation à mon avis bien meilleure (réunie avec l'aide de Philippe Ward, entre autres) que celle de Brown, je n'ai pas prétendu que je détenais la vérité!
Libellés : Fantastique, Italie, Livres
2006-03-21
Souvenirs de Milan
Alors que Silvio Berlusconi achève de sombrer dans le ridicule en promettant tout et n'importe quoi, s'acheminant en apparence vers une défaite inéluctable, on se demande si « Il Cavaliere » laissera à sa ville de prédilection, Milan, au moins autant que la famille Sforza qui avait eu l'intelligence d'embaucher Léonard de Vinci... D'une fresque expérimentale qui a presque tout de
suite commencé à tomber en miettes (La Cène) aux manuscrits conservés à la Biblioteca Ambrosiana, les fruits du séjour milanais de Léonard suscitent encore aujourd'hui l'intérêt et font courir les foules (avec l'aide de Dan Brown, il est vrai, dans le cas de La Cène). J'inclus à droite ma carte d'usager (éphémère) de la Biblioteca Ambrosiana qui m'a permis de consulter non pas le Codex Atlanticus de Léonard mais des livres qu'il a fort bien pu consulter lui-même, en particulier deux incunables latins — une édition romaine de Vitruve parue en 1486 et une édition florentine de Vitruve parue en 1496. Des livres qui existaient du vivant de Léonard, qui traitaient d'architecture et qui auraient certainement pu l'intéresser à l'époque où il essayait d'apprendre le latin.
Ce séjour de Léonard à Milan a été si fructueux que même les simples projets, ébauches ou idées du Florentin ont parfois été honorés en connaissant une réalisation a posteriori. Ainsi, la statue équestre conçue par Léonard a été en partie recréée dans un petit parc à l'extérieur du centre-ville, mais tout proche du stade de foot San Siro. En juin 2004, j'avais fait un grand tour de cette banlieue milanaise, tombant enfin sur le cheval inspiré par le projet mort-né de Léonard. À l'origine, il s'agissait de représenter Francesco Sforza trônant sur sa monture caparaçonnée tandis qu'un ennemi vaincu serait étendu sur le sol. Mais cette version du cavallo de Léonard n'a pas de cavalier. Comme s'il s'agissait avec de nombreuses années d'avance d'un funeste augure pour Berlusconi, cavaliere sur le point de vider les étriers, lui aussi...
Léonard l'inventeur inspire depuis longtemps des reconstructions de ses inventions sur papier. Les premières que j'ai eu l'occasion de voir étaient exposées à... Chicoutimi! (Sans doute dans la foulée de la grande exposition léonardienne au Musée des Beaux-Arts à Montréal en 1987, car elles faisaient partie d'une exposition à l'ancien Séminaire en 1988, au moment de Boréal 10.) J'en avais découvert d'autres au Clos-Lucé d'Amboise en 1990. Sans surprise, le musée des sciences et des techniques de Milan offre aux visiteurs d'autres machines construites d'après les dessins de Léonard. En juin 2004, je me souviens d'avoir été impressionné par la reconstitution d'un métier à tisser, mais, pour les besoins de ma thèse, j'ai photographié la maquette du mécanisme imaginé par Léonard pour la propulsion de bateaux. Imaginé, mais pas tout à fait inventé, car il n'était pas le premier à plancher sur la navigation mécanique; la combinaison des roues et de l'engrenage, toutefois, est relativement originale. 
suite commencé à tomber en miettes (La Cène) aux manuscrits conservés à la Biblioteca Ambrosiana, les fruits du séjour milanais de Léonard suscitent encore aujourd'hui l'intérêt et font courir les foules (avec l'aide de Dan Brown, il est vrai, dans le cas de La Cène). J'inclus à droite ma carte d'usager (éphémère) de la Biblioteca Ambrosiana qui m'a permis de consulter non pas le Codex Atlanticus de Léonard mais des livres qu'il a fort bien pu consulter lui-même, en particulier deux incunables latins — une édition romaine de Vitruve parue en 1486 et une édition florentine de Vitruve parue en 1496. Des livres qui existaient du vivant de Léonard, qui traitaient d'architecture et qui auraient certainement pu l'intéresser à l'époque où il essayait d'apprendre le latin.Ce séjour de Léonard à Milan a été si fructueux que même les simples projets, ébauches ou idées du Florentin ont parfois été honorés en connaissant une réalisation a posteriori. Ainsi, la statue équestre conçue par Léonard a été en partie recréée dans un petit parc à l'extérieur du centre-ville, mais tout proche du stade de foot San Siro. En juin 2004, j'avais fait un grand tour de cette banlieue milanaise, tombant enfin sur le cheval inspiré par le projet mort-né de Léonard. À l'origine, il s'agissait de représenter Francesco Sforza trônant sur sa monture caparaçonnée tandis qu'un ennemi vaincu serait étendu sur le sol. Mais cette version du cavallo de Léonard n'a pas de cavalier. Comme s'il s'agissait avec de nombreuses années d'avance d'un funeste augure pour Berlusconi, cavaliere sur le point de vider les étriers, lui aussi...
Léonard l'inventeur inspire depuis longtemps des reconstructions de ses inventions sur papier. Les premières que j'ai eu l'occasion de voir étaient exposées à... Chicoutimi! (Sans doute dans la foulée de la grande exposition léonardienne au Musée des Beaux-Arts à Montréal en 1987, car elles faisaient partie d'une exposition à l'ancien Séminaire en 1988, au moment de Boréal 10.) J'en avais découvert d'autres au Clos-Lucé d'Amboise en 1990. Sans surprise, le musée des sciences et des techniques de Milan offre aux visiteurs d'autres machines construites d'après les dessins de Léonard. En juin 2004, je me souviens d'avoir été impressionné par la reconstitution d'un métier à tisser, mais, pour les besoins de ma thèse, j'ai photographié la maquette du mécanisme imaginé par Léonard pour la propulsion de bateaux. Imaginé, mais pas tout à fait inventé, car il n'était pas le premier à plancher sur la navigation mécanique; la combinaison des roues et de l'engrenage, toutefois, est relativement originale. 
Libellés : Histoire, Italie, Technologie, Voyages
2005-12-15
Retour à Valperga
Je n'ai pas tout à fait fini de lire le Valperga de Mary Shelley, mais je commence à saisir certaines choses — enfin, je crois. Depuis que je lis Shelley, je suis toujours enclin à la rapprocher de ses personnages. Grâce à ses écrits et à sa correspondance, et aux gens célèbres qu'elle a côtoyés (ou dont elle était la fille), nous en savons beaucoup sur Mary Shelley.
Trop? En lisant La possibilité d'une île de Michel Houellebecq, je me disais qu'il était dangereux pour un auteur de devenir célèbre, du moins de son vivant. Il devient difficile de dissocier le personnage d'un livre de l'auteur qui lui insuffle une certaine vie. La vie de jetsetter controversé que décrit Houellebecq correspond-elle, oui ou non, à ses propres expériences depuis le succès de ces livres? Est-ce que cela n'affaiblit pas la lecture pour le lecteur trop bien informé? Dans le cas de Mary Shelley, qui est morte depuis longtemps, je dirais que c'est plutôt le contraire, sans doute parce que le personnage est plus sympathique que celui de Houellebecq. Quand l'auteur efface son personnage, il ou elle a intérêt à offrir quelque chose de mieux.
Or, Mary Shelley est un personnage essentiel du Romantisme — en particulier pour ceux d'entre nous qui écrivons de la science-fiction et qui nous soucions de ses racines les plus profondément enterrées. On ne souhaiterait à personne la vie de Shelley (les erreurs conjugales, les décès de ses proches, puis la pauvreté, puis une vieillesse solitaire, vécue aux crochets de son fils...), même s'il y a aussi eu les voyages en Europe dès la fin des guerres napoléoniennes, les séjours en Suisse et en Italie, l'amitié de Lord Byron... et l'écriture, toujours l'écriture. Elle a eu une chienne de vie, mais une telle vie fait regretter des espérances déçues quand on vieillit, et non de n'avoir jamais choisi de tenter le sort.
Autour du personnage central de Castruccio le condottieri triomphant qui a reconquis la ville de son enfance (Lucca), Valperga oppose deux personnages féminins. Il y a, d'une part, la noble Euthanasia, châtelaine du castel de Valperga qui se dresse aux portes mêmes de Lucca. D'autre part, il y a la jeune fille sans père, Beatrice de Ferrara. (Il serait intéressant d'explorer les rapports de cette Beatrice avec la Béatrice de Dante, morte à peine une trentaine d'années avant les événéments décrits dans ce livre. Beatrice de Ferrara apparaît d'abord à Castruccio comme une incarnation de la vertu et de la dévotion, qu'elle pousse au point de se croire inspirée par Dieu. Mais elle s'illusionne elle-même, et les autres. Dans quelle mesure Mary Shelley invitait-elle ses lecteurs à faire le rapprochement avec la Béatrice de Dante, "bénie" et "bénite" au sens propre de son nom, que le poète n'avait connue que de loin?)
Euthanasia a été élevée dans la vénération des grands classiques et en particulier dans l'admiration des vertus romaines. Elle est républicaine dans l'âme (ce qui, à l'époque de Mary Shelley, n'était pas entièrement innocent) et le nom que lui a donné Shelley traduit sans doute ces convictions. Euthanasia, "la bonne mort", n'est donnée qu'à ceux qui ont bien vécu et l'héroïne de Valperga, même quand elle est désespérée, refuse de désespérer de la vie. « Life is all our knowledge, and our highest praise is to have lived well. If we had never lived, we should know nothing of earth, or sky, or God, or man, or delight, or sorrow. » L'existence vaut plus que la souffrance et mourir pour faire cesser la souffrance ne serait pas une bonne mort. Il faut vivre jusqu'à la fin, malgré les peines et les chagrins, sans rechercher de consolation dans l'au-delà. N'est-ce pas là l'expression de la voix de ce que Mary Shelley aurait appelé sa raison?
En revanche, Beatrice croit au mal. Après avoir plus ou moins renoncé à se croire inspirée par Dieu, elle est devenue une prophétesse de la souffrance, une Cassandre désabusée. Dans un passage frappant, elle énumère les plaies qui affligent l'humanité. « Are you blind, that you see it not? Are you deaf, that you hear no groans? Are you insensible, that you feel no misery? Open your eyes, and you will behold all of which I speak, standing in hideous array before you. Look around. Is there not war, violation of treaties, and hard-hearted cruelty? Look at the societies of men; are not our fellow creatures tormented one by the other in an endless circle of pain? » Elle poursuit dans cette veine et sur cette lancée sur près de quatre pages complètes.
Née de père inconnu et d'une hérétique féministe qui voulait féminiser le Catholicisme et la papauté, Beatrice apparaît comme un autre masque de l'écrivaine. Même si elle ignore ses origines, Beatrice nous rappelle bien entendu la bonne âme de l'époque moderne, sensible à tous les malheurs de la Terre et portée à toutes les extrémités lorsqu'elle est trop sensible aux malheurs des autres. Cette compassion, qui cache sans doute une part de culpabilité refoulée, est sans doute singulièrement européenne, et il est fascinant de la voir surgir dans l'œuvre de Shelley au moment même où la Révolution industrielle établit le triomphe absolu de la civilisation européenne sur toutes ses rivales.
Mary Shelley ramenait sans doute ce débat entre une conception stoïque du monde et une conception... catastrophée de l'existence à des dimensions personnelles de sa propre vie. Vivre jusqu'au bout, ce qui sous-entend au moins l'espoir de découvrir des joies humbles dans le fait même d'exister, ou abandonner ogni speranza comme disait Dante, que cite justement Beatrice dans le passage en question? Mary elle-même, héritière d'une pionnière du féminisme et d'un père souvent décrit comme irresponsable, était sensible aux souffrances des autres parce qu'elle était ouverte à toutes les émotions que le Rousseauisme avait permis d'éprouver, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Mais si cette ouverture, si cette sensibilité était aussi la brèche qui laissait entrer le désespoir, l'amertume et le chagrin, le prix n'était-il pas trop élevé?
Je suis curieux de voir comment Mary Shelley va clore le débat dans Valperga...
Trop? En lisant La possibilité d'une île de Michel Houellebecq, je me disais qu'il était dangereux pour un auteur de devenir célèbre, du moins de son vivant. Il devient difficile de dissocier le personnage d'un livre de l'auteur qui lui insuffle une certaine vie. La vie de jetsetter controversé que décrit Houellebecq correspond-elle, oui ou non, à ses propres expériences depuis le succès de ces livres? Est-ce que cela n'affaiblit pas la lecture pour le lecteur trop bien informé? Dans le cas de Mary Shelley, qui est morte depuis longtemps, je dirais que c'est plutôt le contraire, sans doute parce que le personnage est plus sympathique que celui de Houellebecq. Quand l'auteur efface son personnage, il ou elle a intérêt à offrir quelque chose de mieux.
Or, Mary Shelley est un personnage essentiel du Romantisme — en particulier pour ceux d'entre nous qui écrivons de la science-fiction et qui nous soucions de ses racines les plus profondément enterrées. On ne souhaiterait à personne la vie de Shelley (les erreurs conjugales, les décès de ses proches, puis la pauvreté, puis une vieillesse solitaire, vécue aux crochets de son fils...), même s'il y a aussi eu les voyages en Europe dès la fin des guerres napoléoniennes, les séjours en Suisse et en Italie, l'amitié de Lord Byron... et l'écriture, toujours l'écriture. Elle a eu une chienne de vie, mais une telle vie fait regretter des espérances déçues quand on vieillit, et non de n'avoir jamais choisi de tenter le sort.
Autour du personnage central de Castruccio le condottieri triomphant qui a reconquis la ville de son enfance (Lucca), Valperga oppose deux personnages féminins. Il y a, d'une part, la noble Euthanasia, châtelaine du castel de Valperga qui se dresse aux portes mêmes de Lucca. D'autre part, il y a la jeune fille sans père, Beatrice de Ferrara. (Il serait intéressant d'explorer les rapports de cette Beatrice avec la Béatrice de Dante, morte à peine une trentaine d'années avant les événéments décrits dans ce livre. Beatrice de Ferrara apparaît d'abord à Castruccio comme une incarnation de la vertu et de la dévotion, qu'elle pousse au point de se croire inspirée par Dieu. Mais elle s'illusionne elle-même, et les autres. Dans quelle mesure Mary Shelley invitait-elle ses lecteurs à faire le rapprochement avec la Béatrice de Dante, "bénie" et "bénite" au sens propre de son nom, que le poète n'avait connue que de loin?)
Euthanasia a été élevée dans la vénération des grands classiques et en particulier dans l'admiration des vertus romaines. Elle est républicaine dans l'âme (ce qui, à l'époque de Mary Shelley, n'était pas entièrement innocent) et le nom que lui a donné Shelley traduit sans doute ces convictions. Euthanasia, "la bonne mort", n'est donnée qu'à ceux qui ont bien vécu et l'héroïne de Valperga, même quand elle est désespérée, refuse de désespérer de la vie. « Life is all our knowledge, and our highest praise is to have lived well. If we had never lived, we should know nothing of earth, or sky, or God, or man, or delight, or sorrow. » L'existence vaut plus que la souffrance et mourir pour faire cesser la souffrance ne serait pas une bonne mort. Il faut vivre jusqu'à la fin, malgré les peines et les chagrins, sans rechercher de consolation dans l'au-delà. N'est-ce pas là l'expression de la voix de ce que Mary Shelley aurait appelé sa raison?
En revanche, Beatrice croit au mal. Après avoir plus ou moins renoncé à se croire inspirée par Dieu, elle est devenue une prophétesse de la souffrance, une Cassandre désabusée. Dans un passage frappant, elle énumère les plaies qui affligent l'humanité. « Are you blind, that you see it not? Are you deaf, that you hear no groans? Are you insensible, that you feel no misery? Open your eyes, and you will behold all of which I speak, standing in hideous array before you. Look around. Is there not war, violation of treaties, and hard-hearted cruelty? Look at the societies of men; are not our fellow creatures tormented one by the other in an endless circle of pain? » Elle poursuit dans cette veine et sur cette lancée sur près de quatre pages complètes.
Née de père inconnu et d'une hérétique féministe qui voulait féminiser le Catholicisme et la papauté, Beatrice apparaît comme un autre masque de l'écrivaine. Même si elle ignore ses origines, Beatrice nous rappelle bien entendu la bonne âme de l'époque moderne, sensible à tous les malheurs de la Terre et portée à toutes les extrémités lorsqu'elle est trop sensible aux malheurs des autres. Cette compassion, qui cache sans doute une part de culpabilité refoulée, est sans doute singulièrement européenne, et il est fascinant de la voir surgir dans l'œuvre de Shelley au moment même où la Révolution industrielle établit le triomphe absolu de la civilisation européenne sur toutes ses rivales.
Mary Shelley ramenait sans doute ce débat entre une conception stoïque du monde et une conception... catastrophée de l'existence à des dimensions personnelles de sa propre vie. Vivre jusqu'au bout, ce qui sous-entend au moins l'espoir de découvrir des joies humbles dans le fait même d'exister, ou abandonner ogni speranza comme disait Dante, que cite justement Beatrice dans le passage en question? Mary elle-même, héritière d'une pionnière du féminisme et d'un père souvent décrit comme irresponsable, était sensible aux souffrances des autres parce qu'elle était ouverte à toutes les émotions que le Rousseauisme avait permis d'éprouver, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Mais si cette ouverture, si cette sensibilité était aussi la brèche qui laissait entrer le désespoir, l'amertume et le chagrin, le prix n'était-il pas trop élevé?
Je suis curieux de voir comment Mary Shelley va clore le débat dans Valperga...
Libellés : Histoire, Italie, Livres
2005-11-27
En littérature, érudition n'est pas toujours culture...
Ces jours-ci, je suis en train de lire Valperga, de Mary Shelley. Même s'il s'intéresse au destin du condottiere Castruccio de Lucca (début XIVe siècle), le roman pourrait être dit florentin tout comme le roman précédent de Mary, Frankenstein, avait été suisse, voire genevois. Tout comme Shelley se trouvait en Suisse quand elle a eu l'idée de Frankenstein, elle s'est renseignée en Toscane même sur les lieux de Valperga. Aucun fantastique dans ce roman historique, sauf dans la mesure où Shelley fonde un genre, celui de la saga médiévalisante qui fait une belle place aux femmes. De nos jours, les femmes qui écrivent de la fantasy ne dédaignent pas de faire la part belle à des personnages féminins où certaines semblent se projeter, à un point qui dépasse parfois les bornes de la vraisemblance historique. Mais Shelley l'a fait avant elles.
Shelley est passée par Florence; dans le premier tiers de Valperga que j'ai fini de lire, ce n'est pas entièrement évident, car les personnages du roman ne s'y rencontrent que brièvement. Comme je suis également passé par Florence, je suis curieux de voir si trois expériences différentes de la ville toscane pourront se toucher. Même si j'ai mangé avec Serena Gentilhomme dans un restaurant florentin, Paoli, qui existait déjà du temps de Mary Shelley, la ville moderne est bien différente de la ville visitée par Shelley ou de l'agglomération médiévale...
L'édition de Valperga chez Oxford University Press que j'ai entre les mains est l'œuvre de Michael Rossington, professeur à l'université de Newcastle upon Tyne.
La lecture d'un ouvrage annoté est toujours un peu frustrante. Quand un astérisque signale l'existence d'une note, il est difficile de résister à l'envie d'aller voir. Malheureusement, de nos jours (o tempora o mores), on estime à si peu la culture des lecteurs que, de plus en plus souvent, je remarque que les compilateurs jugent bon de se fendre d'une note pour expliquer, par exemple, qui était Charlemagne, ce qu'était un sénéchal ou ce qu'est du blé d'Inde. Si je donne des exemples tirés du travail de Rossington, puisque je l'ai sous la main, j'en ai constaté l'équivalent dans d'autres ouvrages annotés. Du coup, le lecteur le moindrement cultivé a l'impression d'avoir perdu son temps en interrompant sa lecture pour se faire dire qui était Charlemagne (en deux lignes). Ce qui gâche sa lecture...
Mais le comble, c'est quand Rossington signe une note qui, au lieu de jeter un peu de clarté, nous plonge dans la confusion. Au début du Chapitre XI, Castruccio, qui est du parti des gibelins, quitte Euthanasia, qui est du parti des guelfes, afin d'aller faire la guerre. Ils s'aiment, mais Euthanasia ne peut pas lui souhaiter de réussir dans ses combats! Donc: «He took leave of his lady; yet she neither tied the scarf around him, nor bade him go and prosper.» Rossington explique la mention d'une écharpe en expliquant qu'il s'agit d'un sash, c'est-à-dire une ceinture dans le genre de l'ancienne ceinture fléchée canadienne-française. Mais si ce n'est pas nécessairement erroné, tout le contexte suggère que la référence à une écharpe s'explique plutôt par la coutume médiévale de la «faveur», objet personnel reçu par le chevalier de sa dame avant de combattre dans un tournoi ou de partir guerroyer. Il s'agissait souvent d'une écharpe, souvent nouée autour du bras. Quand Shelley parle de nouer l'écharpe autour de Castruccio, il n'est pas dit que ce serait autour de sa taille et non de son bras. La construction même de la phrase suggère que si Euthanasia s'abstient de nouer l'écharpe en question, c'est l'équivalent d'un refus de souhaiter à Castrucci de réussir. S'abstenir de nouer une écharpe appartenant à Castruccio aurait certes été une marque de distance, mais cette marque de défaveur aurait été bien plus forte si Euthanasia avait refusé d'attacher sa propre écharpe autour de Castruccio, en se réclamant implicitement de la tradition des romans de chevalerie... Si Rossington ne connaissait pas cette coutume des temps chevaleresques, ce serait la preuve qu'il ne faut pas confondre l'extrême érudition qu'il démontre pour tout ce qui concerne l'ouvrage de Shelley avec une véritable culture générale. Mais il la connaît certainement et peut-être fait-il confiance à ses lecteurs pour la reconnaître (alors qu'ils ignorent, selon lui, tant d'autres choses), mais le moins qu'on puisse dire, c'est que sa note lance plutôt le lecteur sur une fausse piste...
Shelley est passée par Florence; dans le premier tiers de Valperga que j'ai fini de lire, ce n'est pas entièrement évident, car les personnages du roman ne s'y rencontrent que brièvement. Comme je suis également passé par Florence, je suis curieux de voir si trois expériences différentes de la ville toscane pourront se toucher. Même si j'ai mangé avec Serena Gentilhomme dans un restaurant florentin, Paoli, qui existait déjà du temps de Mary Shelley, la ville moderne est bien différente de la ville visitée par Shelley ou de l'agglomération médiévale...
L'édition de Valperga chez Oxford University Press que j'ai entre les mains est l'œuvre de Michael Rossington, professeur à l'université de Newcastle upon Tyne.
La lecture d'un ouvrage annoté est toujours un peu frustrante. Quand un astérisque signale l'existence d'une note, il est difficile de résister à l'envie d'aller voir. Malheureusement, de nos jours (o tempora o mores), on estime à si peu la culture des lecteurs que, de plus en plus souvent, je remarque que les compilateurs jugent bon de se fendre d'une note pour expliquer, par exemple, qui était Charlemagne, ce qu'était un sénéchal ou ce qu'est du blé d'Inde. Si je donne des exemples tirés du travail de Rossington, puisque je l'ai sous la main, j'en ai constaté l'équivalent dans d'autres ouvrages annotés. Du coup, le lecteur le moindrement cultivé a l'impression d'avoir perdu son temps en interrompant sa lecture pour se faire dire qui était Charlemagne (en deux lignes). Ce qui gâche sa lecture...
Mais le comble, c'est quand Rossington signe une note qui, au lieu de jeter un peu de clarté, nous plonge dans la confusion. Au début du Chapitre XI, Castruccio, qui est du parti des gibelins, quitte Euthanasia, qui est du parti des guelfes, afin d'aller faire la guerre. Ils s'aiment, mais Euthanasia ne peut pas lui souhaiter de réussir dans ses combats! Donc: «He took leave of his lady; yet she neither tied the scarf around him, nor bade him go and prosper.» Rossington explique la mention d'une écharpe en expliquant qu'il s'agit d'un sash, c'est-à-dire une ceinture dans le genre de l'ancienne ceinture fléchée canadienne-française. Mais si ce n'est pas nécessairement erroné, tout le contexte suggère que la référence à une écharpe s'explique plutôt par la coutume médiévale de la «faveur», objet personnel reçu par le chevalier de sa dame avant de combattre dans un tournoi ou de partir guerroyer. Il s'agissait souvent d'une écharpe, souvent nouée autour du bras. Quand Shelley parle de nouer l'écharpe autour de Castruccio, il n'est pas dit que ce serait autour de sa taille et non de son bras. La construction même de la phrase suggère que si Euthanasia s'abstient de nouer l'écharpe en question, c'est l'équivalent d'un refus de souhaiter à Castrucci de réussir. S'abstenir de nouer une écharpe appartenant à Castruccio aurait certes été une marque de distance, mais cette marque de défaveur aurait été bien plus forte si Euthanasia avait refusé d'attacher sa propre écharpe autour de Castruccio, en se réclamant implicitement de la tradition des romans de chevalerie... Si Rossington ne connaissait pas cette coutume des temps chevaleresques, ce serait la preuve qu'il ne faut pas confondre l'extrême érudition qu'il démontre pour tout ce qui concerne l'ouvrage de Shelley avec une véritable culture générale. Mais il la connaît certainement et peut-être fait-il confiance à ses lecteurs pour la reconnaître (alors qu'ils ignorent, selon lui, tant d'autres choses), mais le moins qu'on puisse dire, c'est que sa note lance plutôt le lecteur sur une fausse piste...
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