2018-10-11

 

Science-fiction franco-ontarienne, inflation et anti-sémitisme

Dans un article de 2013, j'avais exploré l'histoire de la science-fiction et du fantastique d'expression française en Ontario.  J'y signalais entre autres une nouvelle de l'auteur franco-ontarien Sylva Clapin, « Le roi de l'or », parue en 1911.  Dans ce texte tout à fait singulier pour son époque au Canada, la fabrication alchimique de l'or est maîtrisée — au grand dam de la finance juive — par un inventeur canadien-français.  Si on envisage d'affecter cette richesse inopinée à l'endiguement du détroit de Belle Isle pour réchauffer le golfe du Saint-Laurent et transformer le climat, la surabondance d'or entraîne une inflation galopante qui ruine l'économie.

Clapin admettait fort honnêtement qu'il s'était inspirée d'une nouvelle parue en France, « Le déluge de l'or », dix ans plus tôt environ, mais il n'indiquait rien de plus.  De fait, il s'agit d'une nouvelle publiée en une dans Le Journal de Paris le 21 mars 1902.  Le nom du héros, Julius Leroy, a sans doute inspiré le titre de Clapin.  Leroy fabrique également de l'or, dont il fait bénéficier la France.  Toutefois, comme dans le texte de Clapin, l'inflation déchaînée entraîne la ruine économique du pays, malgré une tentative d'utiliser l'argent comme étalon métallique des valeurs.

Ce qui ne se trouve pas dans la nouvelle d'Edouard d'Houghe (ou d'Hovghe), de Douai, qui avait obtenu la sixième place du concours littéraire du Journal (et un prix de 200 francs annoncé dans le numéro du 21 février) : l'anti-sémitisme et le réchauffement climatique du golfe du Saint-Laurent.  Il faut donc déplorer que Clapin ait succombé à l'humeur anti-sémite de l'époque répandue dans certains cercles canadiens-français (plus ou moins inspirés par l'antidreyfusisme français).

Toutefois, Edouard d'Houghe semble avoir été moins honnête que Clapin en ce qui concerne ses propres sources.  Dans le supplément du 10 ou 18 février 1849 de la revue La Sylphide, fondée en 1840, un dénommé Courtois signe un article intitulé « Les mines d'or de la Californie ».  Il décrit les conséquences d'un afflux d'or californien, obtenu au moindre effort et en quantités illimitées : « L'effet désastreux de cette surabondance ne saurait se faire longtemps attendre.  Le blé, la propriété, les salaires, toutes les choses usuelles pourront décupler, centupler de valeur, sans rien ajouter à la fortune publique, et en jetant en Europe une perturbation, sans exemple encore dans l'histoire du monde. La surcharge de l'or fera ce qu'a fait la surcharge des assignats, qui, accueillis d'abord avec confiance, s'élevèrent promptement au taux de quarante milliards et devinrent pour le pays une effroyable Calamité.  La propriété était nulle, et les moindres choses avaient centuplé de prix.  Tout signe représentatif étant anéanti, la misère devint universelle.  Le même agiotage se reproduira, mais grandissant avec l'événement, il s'étendra au monde entier.  D'année en année, plus fréquemment encore, se produira l'échelle de dépréciation comme au temps des assignats, selon le plus ou le moins de métaux qui arriveront sur le marché. La crainte devancera l'événement, et de toutes parts on fera effort pour rejeter sur ses voisins le numéraire déprécié. »

Comme le phénomène de l'inflation par faute d'un excès de liquidités n'était pas inconnu, ce passage ne prouve rien.  Cependant, quelques lignes plus loin, les lecteurs tomberont sur ce paragraphe :

« Si, au milieu de ce déluge de l'or, la production de l'argent n'augmentait pas, le mal serait en partie conjuré, mais ce ne serait que pour bien peu de temps, car l'abondance de ce métal est de beaucoup supérieure à celle de l'or, et l'accroissement de valeur qu'il recevrait pousserait bientôt à une exploitation sans mesure. » 

C'est moi qui souligne l'expression qui fournit à Édouard d'Hovghe un titre.  De plus, ce paragraphe lui fournit aussi un rebondissement.  Dans la nouvelle, les gouvernements européens tentent bel et bien de faire de l'argent le nouvel étalon monétaire, mais Julius Leroy a plus d'un tour dans son sac : « Alors, implacablement, Julius Leroy révéla que la « pierre au blanc » transmuait les métaux en argent. »  Dans ce cas, les parallèles semblent révélateurs et emportent la conviction.

Ainsi, la nouvelle de proto-sf de Clapin s'inspirerait en définitive d'un texte sur des mines d'or nord-américaines...  La boucle est bouclée.

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2018-03-15

 

La fin de Liaison

Un communiqué de presse annonce aujourd'hui la disparition de la revue Liaison :

La revue Liaison cesse ses activités 
après 40 ans d'existence


Ottawa, le 15 mars 2018 – C’est avec une immense tristesse que les Éditions L’Interligne annoncent la fin des activités de la revue Liaison. Le dernier numéro, le 179, paraîtra le 21 mars 2018.

Créée en 1978 en tant que bulletin de liaison de l’organisme Théâtre Action, la revue a volé de ses propres ailes à partir de 1981, date où les Éditions L’Interligne ont vu le jour pour prendre en charge sa production et sa diffusion. Quarante ans plus tard, Liaison couvrait un vaste territoire, de l’Acadie jusqu’à l’Ouest en passant par l’Ontario, et était devenue la référence en actualité artistique franco-canadienne.

Depuis huit ans, la revue luttait pour sa survie. Une baisse des revenus publicitaires conjuguée à des coupes budgétaires, à un déclin persistant du nombre d’abonnés et à une faible présence en librairie, ont finalement eu raison des efforts des Éditions L’Interligne en vue de maintenir Liaison à flot.

Les Éditions L'Interligne souhaitent désormais axer leurs ressources sur les activités d’édition littéraire et miser sur la richesse et la diversité de leur catalogue pour faire rayonner leurs publications au-delà des frontières.

Un immense merci à tous ceux qui ont pris part à la belle aventure de Liaison au fil du temps : les fondateurs, fondatrices ; les rédacteurs, rédactrices en chef ; les nombreux collaborateurs, collaboratrices ; les talentueux artistes de la francophonie canadienne ; et les lecteurs et lectrices de partout au Canada.

Nous gardons de très beaux souvenirs de la revue et regardons vers l’avenir avec confiance et espoir. Les Éditions L’Interligne continueront d’appuyer et de nourrir l’art franco-canadien en poursuivant leur mission : publier la quintessence de la littérature franco-ontarienne.

Je partage cette tristesse, car la revue Liaison a fait partie de mon parcours littéraire.  Selon Erudit, ma première collaboration remonterait au numéro de mars 1990, quand j'avais chroniqué une BD historique de Gilles Drolet et Paul Roux.  Par la suite, j'avais réuni un dossier spécial sur la science-fiction et du fantastique franco-ontariens pour le numéro de septembre 1993, où il était question de Victor Frigério, Guy Sirois (qui avait un pied à Ottawa à cette époque), Jean-François Somcynsky et Nancy Vickers, entre autres.  Les années suivantes, c'était à mon tour d'être chroniqué dans les pages de Liaison puisque ses collaborateurs recensaient Pour des soleils froids en novembre 1994, Le Ressuscité de l'Atlantide en mars 1995, les deux premiers volumes des Mystères de Serendib en mars 1996 et le recueil Jonctions impossibles à l'hiver 2003.

Au siècle présent, j'ai rendu la politesse à mes collègues en signant des recensions de Terre des Autres de Sylvie Bérard en 2006 et de quelques romans jeunesse par la suite.  En 2010, je tâtais de l'essai avec « Transcender l'avis trop personnel » sur le sujet de la critique littéraire, justement, avant de revenir sur un sujet connexe avec « La responsibilité du poisson dans l'étang » en 2013.  Toutefois, Liaison restera aussi pour moi le lieu de la première parution de ma nouvelle la plus publiée, « Des anges sont tombés », dans le numéro 89 en novembre 1996.

Abonné depuis les années 1980, sauf erreur, j'ai une très belle collection de numéros.  Le format de la revue n'a cessé de s'améliorer, ce qui devait représenter des coûts supplémenaires mais incontournables puisque la revue s'était donnée pour mission d'assurer la couverture de tous les arts du Canada francophone hors-Québec.  Théâtre, musique, arts visuels et littérature, c'était beaucoup.  Et faire état de la production des arts visuels s'imagine difficilement sans images ou photographies de qualité.

Le communiqué de presse ci-dessus accuse la baisse des revenus publicitaires, des subventions et du nombre d'abonnés.  Ceci reflète une situation généralement difficile pour les arts dans le Canada actuel (quoiqu'on se demandera à quoi servent les fonds supplémentaires versés au Conseil des arts du Canada si ce n'est pas au soutien d'une publication unique en son genre !).  Même si on pourrait noter que la revue n'avait pas renouvelé sa formule depuis des décennies et qu'elle n'avait pas non plus rajeuni son équipe éditoriale, il est possible de croire que la situation aurait été pareillement périlleuse pour une revue plus jeune et plus dynamique.  Les départements d'arts ou de lettres sont pris à la gorge un peu partout.  Les autres institutions artistiques crient souvent famine et pouvaient difficilement dégager des fonds pour de la publicité dans une revue  trimestrielle dont les articles risquaient généralement de paraître après la tenue d'une exposition ou la présentation d'une pièce.  La formule se justifiait plus dans le cas de la littérature et des enregistrements musicaux, mais cela ne suffisait pas.

Et pourtant.  L'élection de Trump et l'ascension de nombreux autres populistes sont à mes yeux une reconnaissance de la faillite des discours purement économiques qui orientent la gouvernance occidentale depuis un quart de siècle et qui, en prime, tendent à n'accepter que les analyses économiques qui vont dans le sens de la déréglementation et des allègements fiscaux.   En même temps, la performance de ces populistes au pouvoir est souvent désastreuse, caractérisée par l'opportunisme à courte vue, les solutions simplistes et une tendance à gober tout rond le premier argument à obtenir un certain retentissement médiatique.

Or, les arts et les lettres méprisés par ces mêmes populistes ont des vertus ignorées.  Les arts favorisent les perspectives plus larges en faisant la démonstration concrète de la diversité historique des manières d'interpréter et de refléter la réalité.  Ils procurent ainsi un sens de la relativité des valeurs et alimentent un sens critique qui manque clairement aux populistes et fanatiques trop imbus de leurs propres convictions — ou préjugés.  Les lettres ont les mêmes qualités, mais elles invitent aussi les lecteurs à apprécier des discours différents et des visions du monde distinctes encore plus clairement énoncées.  À son meilleur, la littérature offre des points de vue inédits et révèle des pans de la société que nos dirigeants ont souvent beau jeu d'ignorer ou de caricaturer.  C'est mauvais signe quand des politiciens refusent de s'intéresser à la littérature.  Le dédain des Conservateurs de Harper pour les arts et les lettres d'ici (même si Harper lui-même appréciait la musique — étrangère — des Beatles) était bien connu.  De même, Doug Ford a suggéré qu'il aurait été incapable de reconnaître Margaret Atwood à l'époque où il voulait sabrer les fonds pour les bibliothèques de Toronto.

Et pourtant.  Alors qu'il serait rédhibitoire pour un politicien d'être pauvre, il ne l'est pas pour un politicien d'étaler sa pauvreté culturelle et intellectuelle.  Tous les jours, Trump fait pourtant la démonstration des insuffisances d'un homme matériellement riche dont l'intellect biberonne à la télévision la plus racoleuse, tout comme Berlusconi en son temps.  Un certain bagage littéraire et culturel n'est pas un sceau de vertu : ni Obama hier ni Macron aujourd'hui ne sont des anges en politique, mais le respect de la vérité des faits semble passer par la capacité de reconnaître l'excellence des créations artistiques : dans les deux cas, il faut un minimum d'humilité pour admettre que son ressenti personnel n'est pas seul juge.

Et pourtant.  Depuis Auschwitz, il semble difficile d'accorder ces vertus aux arts.  Les Nazis n'ont-ils pas tué et massacré au son des plus belles musiques de l'Europe du dix-neuvième siècle ?  Peut-être, mais il faudra en revenir un jour, car les Nazis ont justement privilégié les arts aryens, rejeté les arts dégénérés et brûlé des livres avant de brûler des gens.  Si les prisonniers de Terezin n'ont pas cru bon de jeter aux orties leur héritage musical, nous ne devrions pas accorder cette satisfaction aux descendants actuels des Nazis.  Quand on finira par reconnaître que sa propre opinion n'est pas souveraine et que l'honnêteté intellectuelle qui permet de l'avouer est le signe d'un caractère supérieur, nous aurons peut-être de meilleurs politiciens et gouvernants.

Mais il faudra commencer par réhabiliter les arts et les lettres pour exiger ce respect.

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2013-09-21

 

Pierre Léon (1926-2013)

Le 11 septembre dernier, l'auteur, linguiste et professeur franco-ontarien Pierre Léon, est mort à l'hôpital Mount Sinai de Toronto.  Je garde un excellent souvenir de toutes nos rencontres, malheureusement trop brèves, le plus souvent dans le cadre du Salon du livre de Toronto.  Souvent souriant et enthousiaste, il appréciait presque toutes les formes de la littérature.  Sa bibliographie — qui inclut des essais, des chroniques, des romans, des nouvelles, des contes et des écrits pour les jeunes — le confirme et son livre pour jeunes Les Voleurs d'étoiles de Saint-Arbroussepoil (1982) comportait quelques éléments de science-fiction.  Si je me souviens bien, je lui avais vendu et dédicacé un exemplaire de mon premier roman, Pour des soleils froids, en 1994.

Né en 1926 à Ligré en Touraine, deux semaines après mon père, il a enseigné à la Sorbonne, à Besançon, à Pau et à Columbus (Ohio) avant d'aboutir à Toronto, où il a fait sa marque comme linguiste.  Son avis de décès paru aujourd'hui dans le Globe and Mail fait également état des occasions où il a pu enseigner à l'étranger, à Jérusalem, Tokyo, Rio de Janeiro, etc. 

Ses amis et admirateurs auront l'occasion de célébrer sa vie à l'Alliance française de Toronto le mercredi 25 septembre (24 chemin Spadina) à partir de 17 h 30.

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2013-03-25

 

L'histoire franco-ontarienne en capsules

L'histoire franco-ontarienne est maintenant disponible pour la génération YouTube grâce à la réalisation par le Réseau du patrimoine franco-ontarien (RFPA), en collaboration avec l'ACFO d'Ottawa ou la revue Le Chaînon, selon les cas, d'une trentaine de capsules vidéo.   D'une durée d'une minute environ, en général, ces capsules rappellent, à l'instar des minutes du Patrimoine, des moments forts de l'histoire de l'Ontario français, des hauts lieux de la culture franco-ontarienne (au sens large, puisque cela inclut la fromagerie Saint-Albert, par exemple) et des institutions importantes pour la survie de l'Ontario francophone — sans oublier l'Ordre de Jacques-Cartier.

Il ne faut pas s'attendre à une mise en scène aussi dramatique que dans ces fameuses minutes du Patrimoine.  Il s'agit plutôt d'une présentation des faits essentiels qui, dans la mesure où elle demeure aussi consensuelle que possible, évite les sujets controversés.  Comme pédagogue, je trouve toutefois que c'est une faiblesse.  Ces capsules sont trop courtes pour véhiculer beaucoup d'information et elles ne sont pas toujours assez dramatiques pour piquer l'intérêt.  Par conséquent, je vois mal un enseignant les utiliser en salle de classe, même comme amorce.  En revanche, les enseignants pourront les consulter pour comparer leur propre compréhension d'un sujet à une synthèse offerte par des experts du domaine.

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2012-01-20

 

De Groulx à Simard

François-Xavier Simard a fait le choix d'une langue simple et claire pour signer Papa, parle-moi anglais comme maman! (Vents d'Ouest, 2011), un roman qui raconte l'histoire d'un homme, un Québécois de Charlevoix, Paul Lavoie, devenu fonctionnaire à Ottawa. L'analyse psychologique donne au portrait de celui-ci une profondeur et des nuances souvent absentes du reste du roman. Les autres personnages sont nettement plus superficiels.

Paul a épousé une pianiste virtuose, Carla, la fille d'un couple autrichien établi à Vancouver, Karl et Maria Stirner, pour qui Carla est la prunelle de leurs yeux. Paul et Carla ont un fils, Franz, mais Paul s'est avisé un peu tard de la puissance des préjugés francophobes et antisémites de sa belle-famille — et de Carla elle-même. Accaparé par son emploi dans la fonction publique, Paul se montre conciliant, voire coulant, même quand sa femme et sa belle-mère se liguent pour trouver le moyen d'élever Franz dans l'ignorance et même la détestation du français.

Un certain nombre de rebondissements et de coïncidences plus ou moins nécessaires seront nécessaires pour que Paul trouve l'énergie de s'affirmer comme père face à son fils et de faire comprendre à Franz qu'il ne peut nier ou rejeter la nature composite de son identité à la fois canadienne et européenne, francophone et anglophone.

Ainsi, on découvre que Karl Stirner est un ancien SS qui a tué durant la Seconde Guerre mondiale le père de David Zimmerman, qui n'est autre qu'un collègue de Paul à Ottawa! Le hasard fait bien les choses, quand un auteur est déterminé à l'aider... Carla est victime d'un accident cérébro-vasculaire durant une querelle avec Paul et elle ne s'en remettra jamais tout à fait, sombrant dans la dépression et renonçant à sa carrière de pianiste. Quand Zimmerman retrace Stirner, le vieux couple s'enfuit en Autriche avec Franz. Tandis que Paul se consacre à une carrière littéraire en marge de son travail de fonctionnaire, son fils grandit dans le giron d'une autre culture. Il faudra que Paul retrouve confiance en lui grâce à ses premiers succès littéraires pour qu'il ait enfin la force d'aller à la rencontre de Franz et de lui offrir autre chose que des lamentations ou des objurgations.

La transformation de Paul est juste assez progressive pour être convaincante. Tout le reste l'est nettement moins, car la combinaison d'aveuglement et de pleutrerie chez Paul tranche si nettement sur le complexe de supériorité de Carla que le mariage même semble improbable.

En quelque sorte, Simard a réécrit L'Appel de la race de Lionel Groulx, mais c'est un Franco-Ontarien qui met en scène un Québécois tiraillé entre la Petite-Rivière-Saint-François du Charlevoix, la carrière à Ottawa et la fidélité à la culture française. Toutefois, Simard ne conclut pas à l'inviolabilité des races, mais bien à la valeur des métissages. Le résultat est curieux, un roman à thèse qui appartient à un genre un peu suranné, mais qui finit par émouvoir parce que Paul (Lavoie) a bel et bien trouvé sa « voie », et non parce que ses démêlés familiaux étaient particulièrement susceptibles de nous toucher : quand tous les acteurs d'un drame sont plus ou moins antipathiques, c'est rare que le spectateur soit réellement ému. Le lecteur doit donc s'armer de patience pour cheminer en compagnie de Paul, mais la conclusion du roman est un aboutissement qui valait la peine d'entamer le voyage.

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2012-01-14

 

Un retour aux sources franco-ontariennes

Le roman L'ineffable Père Rosario : Vocation ou conspiration ? (Baico, 2010) de Jacques S. Gibeault livre un récit poignant saboté par les faiblesses de son écriture. Il prend pour sujet la vie d'un prêtre franco-ontarien qui traînera toute sa vie sa condition de bâtard, qui ne lui sera pas pardonnée par ses propres concitoyens de Valley-Creek, ceux-là mêmes qui l'ont vu grandir.

Rosario est un enfant du malheur. Alors qu'il aspire au bonheur, à l'acceptation sociale et à la miséricorde divine, il ne se débarrasse jamais d'une certaine candeur qui, jointe à une forme de spontanéité proche de l'impulsivité, le précipite dans des vicissitudes de plus en plus cruelles. Pour se protéger, ou pour se rassurer, il se met à boire à l'excès. Ceci achèvera de ruiner une vie mal engagée. Malgré quelques instants de bonheur, il sera rattrapé par les conséquences de deux rencontres amoureuses.

C'est un écorché vif qui passe en fin de compte à côté du bonheur. Conspiration ou vocation ? La question est bien posée, car le clergé pousse à la roue dès que Rosario démontre des aptitudes pour l'étude. Était-il fait pour être prêtre ? Peut-être que non. Du coup, on se demande combien de jeunes hommes ont vu leur vie brimée par une institution imposant des règles contraires à la nature humaine.

Les mœurs de la société rurale canadienne-française ont été décrites dans plus d'un roman, mais l'évolution de ce qu'il est possible de dire permet de dévoiler encore aujourd'hui des pans inédits du quotidien d'autrefois. L'auteur est du nombre des ultimes survivants et témoins de cette existence tranquille, déjà désuète souvent et cruelle parfois, telle qu'elle se déroulait dans la première moitié du siècle dernier. Gibeault a mis beaucoup de vérité humaine dans son portrait d'un jeune homme qui a été poussé dans la voie de la prêtrise pour des raisons qu'il ne saisira qu'au moment où il a déjà perdu sa jeunesse. Son roman condamne, sans insister, toute une société capable de sacrifier les plus faibles — et d'en tirer vertu.

L'écriture n'est toutefois pas à la hauteur de l'histoire. Elle s'ingénie parfois à éviter le mot juste et recourt à des clichés qui affaiblissent les descriptions. De plus, l'intrigue est cousue de fil blanc. L'auteur intervient de manière transparente pour ménager le drame central de la vie de Rosario. Comment fait celui-ci pour prendre le train, alors qu'il est sans le sou, et se présenter dans son village natal le jour même où son amie d'enfance cédait aux avances de son ennemi juré au village pour emporter Marie-Ève loin du bal et lui faire l'amour ? Et par quel miracle cette unique nuit d'amour (tout comme la brève liaison du curé du village et de la mère de Rosario) suffit à donner naissance à un enfant qui sera rejeté par le mari éventuel de Marie-Ève ? D'ailleurs, par quel hasard Marie-Ève a-t-elle choisi de s'amouracher de celui qui avait fait de Rosario son souffre-douleur autrefois ? Bref, il subsiste trop de points d'interrogation pour que le lecteur embarque au point de se laisser émouvoir par une histoire qui aurait mérité un meilleur traitement.

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2012-01-12

 

Un roman généalogique

Le roman Un souffle venu de loin (Prise de parole, 2010) d'Estelle Beauchamp est un livre dont les intentions ne se précisent que fort lentement. En fin de compte, il s'agit de résoudre ce qu'on pourrait appeler le mystère Mirka. Qui est Mirka? Une jeune fille belge hébergée par une famille canadienne-française durant la Seconde Guerre mondiale. La narratrice des premiers chapitres est la jeune Marion, la fille unique du ménage Dumouchel, qui découvre que la vie avec cette jeune réfugiée n'est pas toujours facile.

Il faut plusieurs générations pour que l'explication des silences et des sautes d'humeur de la jeune Mirka soit livrée. Il y a donc le temps des secrets, puis le temps des révélations. Mirka est l'héritière d'une famille compliquée, dont les tensions seront aggravées jusqu'à la déchirure par la guerre et l'occupation allemande. Le problème, c'est que la généalogie finit par prendre le pas sur le roman. L'autrice évite des questions de fond : les origines familiales de Mirka suffisent-elles à constituer toute la personnalité de Mirka ? Il faut le supposer, sinon tout le roman ne serait qu'une sorte de jeu de piste dont le dénouement adventice se bornerait à éclairer successivement tous les points d'ombre des premières années de vie au Canada de Mirka.

Le cadre des premières pages reste flou. On n'apprend qu'en page 46 que l'action se déroule à Montréal, et non à Ottawa ou Québec. Les détails de la vie quotidienne durant la guerre sont vagues, de sorte que l'époque (du rationnement, de l'économie de guerre, etc.) n'acquiert pas beaucoup de consistance. Les années cinquante passent encore plus vite, même si Mirka fait scandale, d'abord en se faisant tatouer, puis en quittant son foyer adoptif pour une grande virée aux États-Unis en compagnie d'un Franco-Américain à moto, Craig Poulin, qui est en quelque sorte un avatar de Jack Kerouac. Les états d'âme des personnages, qui ont sept et huit ans au début de l'histoire, sont décrits par des adultes avec des décennies de recul. Ce que le procédé gagne en pénétration des sentiments enfantins, il perd en intensité narrative.

Beauchamp amorce une chronique familiale qui change de direction quand elle abandonne petit à petit le point de vue de Marion. Comme elle n'adopte pas tout de suite le point de vue de Mirka, le lecteur a du mal à saisir le centre d'intérêt du roman. Les scènes se succèdent, sans arriver à bien ancrer la narration (au point où, en page 137, on ne sait plus si c'est Mirka ou Clara qui assume le point de vue narratif). À mi-chemin de la fin, c'est Clara, la fille de Mirka, qui semble s'imposer et le roman redevient prenant quand Clara décide de renouer avec son passé familial et d'assumer une responsabilité qui n'est pas sans rappeler celle de la famille d'accueil des Dumouchel durant la Seconde Guerre mondiale.

La vérité émerge peu à peu, à la faveur des confidences et confessions de dernière minute, puis de la découverte longtemps retardée d'un manuscrit qui retrace les aïeux gitans de Mirka. Les origines familiales de Mirka sont dramatiques et la relie au génocide gitan voulu par les Nazis. Ces révélations progressives, des années plus tard, sont vraisemblables, mais le souci du réalisme semble l'avoir emporté sur la séduction du lecteur. En définitive, le roman émeut, mais il emprunte le gros de sa force aux événements tragiques du vingtième siècle en Europe, laissant quelque peu dans l'ombre les personnages que le roman nous avait présentés d'emblée, en commençant par Mirka elle-même.

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2012-01-07

 

Moi et l'autre / L'autre est moi

Le nouveau roman de Sylvie Bérard, La Saga d'Illyge, n'est en rien une suite de son premier, Terre des Autres. Pourtant, l'histoire du personnage principal, Illyge, prolonge en quelque sorte Terre des Autres et plus particulièrement la mise en scène dans ce dernier roman de Bérard de la souffrance, de la cruauté, de la torture et de la mutilation. L'art d'Illyge consiste justement à en faire autant, d'abord sous la forme de simples graffitis qui représentent des personnes en fâcheuse posture, voire au supplice, puis sous la forme de créations où l'artiste s'intègre à l'œuvre de manière toujours plus concrète afin d'incarner en personne la suppliciée qui, en s'offrant, oblige son public à entrer dans le rôle complémentaire du voyeur ou du tortionnaire. Cette forme de contrainte et de pouvoir sur l'autre obtenue en acceptant l'humiliation et l'impuissance suffit-elle à justifier l'étalage de la souffrance et du sadisme? La question est posée de manière particulièrement acérée par le parallèle que l'on peut dresser avec la démarche littéraire antérieure de Bérard. D'ailleurs, tout comme dans le cas de Terre des Autres, Bérard incorpore à son roman des textes déjà parus, et parfois abondamment retravaillés.

En revanche, le cadre reste flou, moins travaillé peut-être. Illyge habite en un temps et en un lieu qui avancent masqués.

Car, que découvre-t-on en amorçant le roman ? Un futur indéterminé. Des villes qui ont changé de nom. De nouveaux régimes sociaux et politiques, plus ou moins post-démocratiques. Il y a relativement peu d'éléments futuristes. Des « communateurs » font office de téléphones intelligents. Il y a des hologrammes, parfois de grande dimension, et de nouvelles drogues, comme l'élyx.

On songe ici à certaines des nouvelles d'Élisabeth Vonarburg des années quatre-vingt, comme « Dans la fosse », qui restaient délibérément un peu floues pour que le lecteur perde pied et se retrouve au diapason d'un monde sans repères. Ainsi, la Cité, ou tout au moins son Arrondissement rouge, est présentée comme une zone de non-droit, en pleine déliquescence malgré l'existence de services municipaux. L'anarchie est plus fantasmée que réelle, mais c'est quand même le quartier de tous les possibles parce que les interdits absolus sont plus rares. (Ce genre de contradiction n'est pas rare dans certaines fictions récentes, laissant croire que cette dimension gothique de la ville est quelque peu fantasmée.)

Le cadre est suffisamment imprécis pour faire office de tabula rasa à la fois familière et décalée. Ainsi, les personnages habitent une Cité, Saga, en pleine déliquescence dont l'Arrondissement rouge attire les banlieusards qui arrivent des Périphes, en quête de sensations fortes, curieux d'expériences artistiques inédites ou avides de débauches plus ou moins illicites. C'est dans ce
milieu interlope qu'évolue Illyge, une artiste obsédée par son art qui succombera à l'attrait d'une drogue nouvelle, l'élyx, et sera victime d'une mutation inédite qui lui permettra de faire plus ample connaissance avec elle-même.

Tout naturellement, le roman se termine sur une performance où Illyge est en mesure de torturer son double, chair littérale de sa chair, et vice-versa. Les mises en abyme sont vertigineuses et ce jeu de miroirs constitue la part la plus intéressante de l'œuvre, mais aussi celle qui se dérobe le plus à la compréhension du lecteur. La recherche d'Illyge s'explique soit de manière évidente (désir de contrôle suite à une enfance délaissée) soit de manière si hypothétique que le lecteur ne peut être sûr de rien.

De fait, Bérard signe un roman que l'on pourrait qualifier de fuyant. Les personnages aussi avancent masqués, changent de cap, jouent un double jeu... En partie, c'est le résultat des contraintes qu'ils subissent et qui les forcent à louvoyer. Néanmoins, le personnage d'Idrisse, qui partage la vedette avec Illyge, semble mal cerné. D'une part, il est réfléchi et prêche la voie de l'accommodement à sa petite soeur. D'autre part, quand il le faut pour l'histoire, il se montre impulsif, rebelle et entêté sans bon sens. Ainsi, on comprend mal qu'il s'acharne à enquêter sur le cas d'Illyge alors qu'il ne dispose d'aucun élément positif. Il n'est pas en mesure d'échafauder une théorie cohérente et sa motivation personnelle semble se diviser entre l'obsession pour un mystère qui l'a touché de près, un bref instant, et l'envie de s'occuper d'un sujet susceptible de le sortir de son quotidien de misère. Bref, l'explosion de révolte d'Idrisse Sainmarc n'est pas tout à fait crédible, même si on peut s'attendre à tout d'un jeune homme qui fait une thèse de philosophie.

Le flou du cadre et des personnages s'oppose à la volonté d'établir une base crédible, sinon rigoureuse, pour expliquer la mutation d'Illyge. C'est ce caractère contradictoire de la création de monde de Bérard qui en fait un ouvrage insatisfaisant du point de vue de la science-fiction. Surtout que le récit entasse les points d'interrogation et les éléments plus ou moins vraisemblables : de la télépathie entre clones au processus de bouturage qui semble violer la conservation de la masse-énergie ou la thermodynamique.

Même l'aspect génétique, qui a clairement été fouillé, prête le flanc à la critique. Les victimes de l'élyx engendrent un rejeton de sexe différent, de sorte qu'une femme donne naissance à un homme. Or, il est tout au plus question de mutation affectant un gène, pas de synthèse d'un chromosome entier. De fait, le récit explique qu'il n'apparaît pas un chromosome Y venu de nulle part, mais que le nouvel individu d'apparence masculine conserve deux chromosomes X auxquels s'annexe un gène SRY, qui détermine la différenciation sexuelle masculine. Il s'agit du très réel syndrome de la Chapelle, mais le hic, c'est que ce gène lui aussi ne peut venir que d'un individu masculin. A priori, c'est loin d'être clair qu'une porteuse de ce gène pourrait être une femme d'apparence féminine.

Passons sur la rapidité du bouturage. Il faut neuf mois pour faire un bébé et le récit nous demande de croire qu'on peut produire un adulte plus ou moins sous-développé en quelques jours à partir de cellules-souches... En revanche, le roman se termine sur une révélation fulgurante du potentiel de cette mutation, qui explique son intérêt pour les acteurs de l'ombre qui ont tenté d'exploiter Illyge et les autres victimes de l'élyx. On ne peut que regretter que Bérard retarde autant l'intervention de cette idée qui aurait pu animer l'essentiel de l'intrigue alors que l'explication des phénomènes provoqués par l'élyx s'éternise.

Plusieurs narrations se succèdent dans La Saga d'Illyge, de sorte que le lecteur est rapidement dérouté. S'agit-il de l'histoire d'Illyge, d'Idrisse, de la sœur d'Idrisse ou du clone d'Illyge ? Si le roman est insatisfaisant du point de vue de la science-fiction, il me semble également un peu essoufflant pour le lecteur à la recherche d'une histoire qui se tient. Néanmoins, on ne peut contester qu'il s'agit de l'ouvrage d'une véritable écrivaine. Le destin d'Illyge fascine de par sa douloureuse complexité tandis que la conversion de Bérénice, la sœur d'Idrisse, à la morale des Périphes est racontée sans concession. Ainsi, à plus d'une reprise, l'écriture de Bérard fait preuve d'un souffle qui marquera les mémoires.

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2011-12-26

 

Quand l'amour ne sauve pas du vide

L'Université d'Ottawa mène à tout, même au roman. Je suis bien placé pour le savoir, puisque j'ai complété en 1987 mon premier roman, Le Ressuscité de l'Atlantide, durant mon séjour à l'Université d'Ottawa, sous la forme d'un feuilleton dans la revue imagine... C'est en 2008 que David Ménard a déposé une thèse de maîtrise en lettres françaises à l'Université d'Ottawa dont il a tiré un roman, Nous aurons vécu nous non plus (L'Interligne, 2010).

Il s'agit à première vue d'un roman épistolaire composé de missives échangées entre trois personnes : Ovide-Lyre, un amoureux transi, d'humeur plutôt sombre, qui a recherché l'amour pour transcender le vide de son existence, Honey-Comble, l'homme dont s'est épris Ovide-Lyre mais qui s'est vite rassasié de son amour, et Vava-Cuitée, la fille de party qui est l'amie des deux. Le reste du monde n'existe pratiquement pas, hors de ce triangle qui se réduit en fait à un duo douloureux. Aucun autre personnage n'apparaîtra, hormis Bébé-Molle qui n'a pas droit à la parole. Certes, une litanie de mises en situation fait intervenir des identités masquées par des pseudonymes, mais celles-ci ne font que passer.

L'histoire, en deux mots : Ovide-Lyre a quitté la ville pour s'enterrer à la campagne, fuyant Vava-Cuitée et ses autres amis de rencontre afin de mieux pleurer la fin de son malentendu amoureux avec Honey-Comble. C'est l'occasion de ressasser le passé et de préparer la révélation finale, dont la cruauté insane fait mesurer toute l'ampleur de la désespérance d'Ovide-Lyre.

Néanmoins, ce qui retient l'attention ici, c'est le style qui brille et c'est la langue, longuement travaillée par un écrivain qui est plus poète que romancier et qui cite à l'occasion des extraits de chansons françaises. Le texte abonde en trouvailles d'une justesse poétique incontestable et en phrases bien frappées, même si elles se réduisent parfois à des circonlocutions lyriques plaquées sur une réalité qu'il faut deviner, de manière à éloigner (bien involontairement, je suppose) le lecteur de la vérité des personnages. Dans la poésie, l'ellipse est une orbite qui ramène toujours à l'apogée, mais les paraboles en prose sont des trajectoires qui emportent le voyageur de plus en plus loin du foyer ardent. Les recherches linguistiques de Ménard ne sont pas toujours heureuses : parfois, le détournement de clichés ne ressuscite qu'encore plus puissamment le cliché d'origine. Ce n'est qu'à mi-chemin ou presque du récit que l'on passe de l'abstrait au concret, mais le soulagement du lecteur se dissipe vite. De nouvelles digressions, quoique d'une verve indéniable, s'écartent du fil de l'intrigue pour mieux se pencher sur les bars, leur vie nocturne et les vicissitudes sentimentales de leur faune. Bref, il faut grappiller de loin en loin ce qu'il importe de connaître des personnages.

Il va de soi pour Ménard que ses personnages sont tourmentés par la solitude qui se nourrit de la conviction qu'un être seul devrait être double. Quels autres tourments pourraient-ils éprouver ? Nous ne sommes plus au XIXe siècle : les contingences matérielles et les contraintes sociales n'interviennent plus pour empêcher l'amour ou gêner les liaisons. L'amant qui s'oriente au moyen de la nouvelle Carte du Tendre doit surtout redouter les méprises et les silences qui alimentent les malentendus et les échecs. Tant que les personnages de Ménard dissertent sur l'amour ou sur l'autre, ils restent dans la justification, Ovide-Lyre se posant en dépendant affectif et Honey-Comble en égocentrique fini.

Ovide-Lyre est souvent grandiloquent et parfois grandiose de désespoir. D'ailleurs, les trois personnages semblent éprouver la même affection pour les métaphores filées et les figures de style poétiques, ce qui rend la lecture usante. Mais le texte devient authentiquement émouvant quand Honey-Comble avoue sa lassitude ou quand Ovide-Lyre crie sa peine. Cette peine explique le coup de théâtre final, qu'on ne voit franchement pas venir. Du coup, on passe de l'anomie (ce mal du siècle récurrent des ados qui ressentent trop) à une forme de nihilisme qui relève d'un romantisme exacerbé quelque peu improbable.

En fin de compte, Nous aurons vécu nous non plus fait surtout figure de démonstration de la thèse de Ménard sur le « vide postmoderne ». Les personnages sont trop lourdement codés pour permettre au lecteur de les rencontre. Bref, malgré toutes les qualités d'écrivain de Ménard, on attendra de lui un autre roman pour se faire une idée de ses talents de romancier.

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2010-12-26

 

Fantastique franco-ontarien

Les annales du fantastique franco-ontarien comptent désormais un ouvrage de plus. Il s'agit du recueil Soudain l'étrangeté (David, 2010) de Françoise Lepage. Le dernier livre d'un auteur prend nécessairement un relief particulier, par accident ou non. Françoise Lepage avait perdu son mari, Yvan Lepage, en 2008 et elle a succombé à un mal foudroyant cette année (il existe désormais une bourse Françoise-et-Yvan-Lepage pour les étudiants de l'Université d'Ottawa), de sorte que l'ombre de la mort planait déjà sur l'ouvrage lors de son écriture et qu'elle s'appesantit tout à fait sur la lecture que nous en faisons désormais.Lepage avait été bibliothécaire et traductrice. Elle avait aussi enseigné la littérature pour la jeunesse à l'Université d'Ottawa en plus de signer une Histoire de la littérature pour la jeunesse (Québec et francophonies du Canada) en 2000. Elle était aussi directrice de la collection qui a publié Jean-Louis Trudel.

Le recueil compte dix-neuf nouvelles, pour la plupart concises et directes, qui s'inscrivent de toute évidence dans la lignée des courtes nouvelles de Maupassant. Le ton rappelle souvent celui des auteurs classiques, comme Mérimée, Maupassant, Chamisso ou, plus récemment, MacOrlan. Toutefois, la tonalité varie d'un texte à l'autre. Certaines nouvelles relèvent franchement du fantastique, mais d'autres se contentent de mettre en place une atmosphère fantastique, d'entretenir le doute todorovien ou de créer une ambiance marquée par l'ouverture aux potentialités du surnaturel. Quelques-uns relèvent plutôt de l'insolite (« Le tour de clé », « Méprise »), ou de l'exercice de style. Ainsi, la première nouvelle du recueil, « L'enfant de Figueras », plonge le protagoniste dans les décors de certaines toiles de Dali en jouant sur la traversée du cadre. Une nouvelle ultérieure, « La fresque », reprend l'idée en sens inverse puisque c'est un personnage qui sort du cadre — d'une fresque, en fait — pour tenter de happer une voyageuse de passage. Comme dans les autres textes sur le fil, on hésite entre l'explication fantastique et l'explication par l'erreur humaine — hallucination, inattention, onirisme, défaillances de la mémoire...

Plusieurs nouvelles misent sur le dérapage fantastique pour faire effet. « Le cheval de course » relate la déstabilisation du protagoniste, un poète qui s'est lié avec le propriétaire d'un cheval de course jusqu'aux dernières lignes, quand l'animal dénommé Pégase s'envole. Dans certains cas, la chute est inattendue, mais pas fantastique. Dans « L'intrus », l'occupante d'une maison isolée est terrifiée par les tentatives d'effraction d'un inconnu un peu balourd mais obstiné, jusqu'à l'arrivée de son mari qui fait fuir ce qui était sans doute un ours. La peur de l'ours refait surface dans « Des ombres dans la montagne », où deux voyageuses sont isolées en pleine nature par un séisme, l'une d'elles succombant à la peur de l'invasion du monde par des ours vengeurs — une peur si puissante qu'elle fait basculer le personnage dans le vide, transformant la chute en une chute littérale.

Des peintres sont convoqués au fil des pages : outre Dali, Gustave Moreau et Paul Delvaux inspirent des textes. Ce ne sont pas les nouvelles les plus réussies, même si « Léa » suscite le frisson avec une rare efficacité — peut-être parce que la trahison d'un être aimé est plus terrifiante en définitive que les manifestations surnaturelles les plus horribles.

De fait, l'amour est un sujet occasionnel. Outre « Léa », Lepage met aussi en scène des rencontres sans lendemain dans « Marine », par exemple, où une femme fait l'amour avec une créature amphibie. Ou dans « Fleur vénéneuse », qui évoque les retrouvailles d'une femme au soir de sa vie avec l'homme — ou le spectre ? — dont elle s'était éprise à la faveur d'une rencontre passagère.

La mort est un sujet nettement plus présent. L'intrusion de l'inexpliqué dans la nouvelle « Le visiteur » rappelle le décès d'un enfant qui a péri dans un incendie. Dans « Alexandre Printemps », le personnage principal, un jardinier hors pair, quitte ce bas monde, mais non sans avoir fait comprendre aux jeunes de son village le tragique de la guerre, de ses ravages et de la destruction gratuite. Dans « Le guibou », un homme superstitieux se laisse acculer au suicide par la peur d'avoir été victime du maléfice d'un jeteur de sorts. Les ultimes nouvelles du recueil abandonnent la plupart des conventions narratives pour livrer, sous la forme plus brute de blocs de poésie et d'émotion, des récits se réduisant à la description d'une situation et de son aboutissement. La protagoniste de « Transparence » s'appelle Cristale : de plus en plus transparente au fil des ans, elle passe de plus en plus inaperçue et succombe finalement à l'invisibilité en quittant le monde des vivants pour se muer en un amas de glace translucide, devenu roche par la faute des « oiseaux de l'oubli » et condamné à l'oubli éternel. La nouvelle « Le dernier pont » raconte la traversée d'un pont à sens unique qui mène la protagoniste dans une terre dont on ne revient pas, mais qui recèle une parcelle de réconfort. Enfin, « Le rendez-vous manqué » est sans doute la plus impénétrable des nouvelles du recueil — et peut-être bien la plus poignante. Un petit chef-d'œuvre de l'inexplicable.

Cela dit, il est tentant de voir dans ces dernières nouvelles une exploration de destins pires que l'anéantissement de la mort. Dans « Transparence », le personnage principal a vécu sans être remarquée des autres et a disparu sans qu'on se souvienne d'elle. Dans « Le rendez-vous manqué », les personnages vivent et meurent avec la conviction d'avoir raté quelque chose de crucial à leur existence. En quelque sorte, ce sont des nouvelles consolantes. Mais si le recueil est peut-être un peu inégal, dans l'ensemble, la qualité des meilleures nouvelles ne nous consolera de la perte de Françoise Lepage pour les lettres franco-ontariennes.

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2010-01-25

 

Suite de la chronique nécrologique

Deux décès viennent d'être annoncés. Et ce n'est pas le plus proche géographiquement qui me touche le plus.

D'une part, c'est Françoise Lepage qui est décédée samedi soir à Ottawa. Épouse d'Yvan Lepage, ancien professeur de Lettres françaises à l'Université d'Ottawa, c'était également une autrice respectée, qui avait signé des romans pour jeunes et une Histoire de la littérature pour la jeunesse (Québec et francophonies du Canada). Depuis 2000, elle dirigeait aussi la collection « Voix didactiques — Auteurs » aux Éditions David, qui avait lancé l'ouvrage de Sophie Beaulé intitulé Jean-Louis Trudel. Éditions David dont les bureaux se trouvent d'ailleurs à quelques rues de mon bureau à l'Université d'Ottawa... Et pourtant, malgré tout ce que je lui dois, malgré toute la place qu'elle occupait dans le petit monde de la littérature franco-ontarienne et de la littérature pour jeunes au Canada francophone, je ne peux pas dire que je la connaissais.

D'autre part, c'est Roger Gaillard qui est mort vendredi dernier en Suisse, à son domicile. Or, même si je ne l'ai croisé qu'une fois (peut-être deux?), en 1995, pendant la Convention nationale française qu'il avait attiré à Yverdon-les-Bains en tant que directeur de la Maison d'Ailleurs, je suis beaucoup plus attristé par sa disparition. Je garde le souvenir d'une personnalité forte, authentiquement attachée aux littératures de l'imaginaire et à leurs rapports avec le réel, et qui se moquait des frontières. Il avait aussi su faire les choses en grand pour cette Convention nationale française de la science-fiction et ce n'est pas si fréquent qu'on rende à la science-fiction, à ses amateurs et à ses créateurs les hommages qu'ils méritent. Il me semble qu'il voyait aussi grand pour la Maison d'Ailleurs dont il dirigeait les destinées, même s'il n'a pas nécessairement pu aller jusqu'au bout de ses ambitions avant de céder sa place.Mais l'existence de la Maison d'Ailleurs est en soi rassurante pour un créateur francophone : qu'il existe quelque part (forcément pas en France, voyons!) une collection vouée à la préservation de l'histoire des genres de l'imaginaire, d'envergure mondiale, c'est un signe qu'il y a peut-être là quelque chose à sauver, oui... et c'est cette brèche ouverte dans le passé de la Maison d'Ailleurs qui me rend triste aujourd'hui au même titre que la disparition prématurée d'un homme de valeur.

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2009-08-28

 

Retour en ville

Mauvaise surprise à mon retour en ville : mon réfrigérateur est tombé en panne durant mon absence. Heureusement, je n'y avais pas laissé grand-chose de périssable.

Mais la journée m'aura laissé des souvenirs qui font passer en second ces désagréments domestiques. Départ matinal et traversée de Val d'Or, puis de la réserve faunique de La Vérendrye. Belles perspectives sur des lacs, mais quand on a vu le lac Supérieur et le lac Nipigon en cours de route... La circulation augmente de plus en plus à partir de Mont-Laurier, mais, avant d'embarquer sur l'Autoroute des Laurentides, un dernier arrêt touristique s'impose, à Labelle. L'agglomération souffre clairement d'être traversée par une route aussi fréquentée et on s'interroge sur l'absence de déviation. Faut-il s'étonner ensuite si certaines agglomérations périclitent en tant que petites villes, quand on ne peut même plus se déplacer à pied en leur centre? Mais il faut avouer que les petites villes canadiennes, au Québec comme ailleurs, ont depuis longtemps sacrifié leur rue principale aux besoins de l'automobile... À Labelle, village fondé autrefois sous le nom de la Chute aux Iroquois, il reste quelques belles maisons d'autrefois, comme la demeure du docteur Bigonesse...Mais l'hommage au curé Antoine Labelle (sous la forme d'une statue qui représente assez fidèlement l'homme et son bedon de chanoine) ne permet pas d'oublier que le rêve de la colonisation du nord a fait un peu long feu. L'agriculture a cédé le pas à l'exploitation forestière et au tourisme. Les hôtels du village sont décrépits, des terrains vagues s'étalent entre les maisons, le restaurant de l'autre côté de la rivière se cherche une nouvelle vocation et il n'y a que la gare qui semble attirer les visiteurs de passage. Pourtant, le chemin de fer construit de 1891 à 1909 a été remplacé par un parc linéaire (« Le P'tit Train du Nord ») inauguré en 1996. Il est réservé l'été aux randonneurs, cyclistes et patineurs à roues alignées, et l'hiver aux randonneurs, skieurs et motoneigistes (sur une partie du parcours seulement). Mais c'est ce sentier qui amène au village nombre de promeneurs et de visiteurs du petit musée de la gare, qui rappelle les grandes heures de l'ancien chemin de fer ainsi que la vie d'un héros régional, Herman « Jackrabbit » Smith-Johannsen. L'ancienne gare abrite un petit restaurant et offrirait même quelques chambres. Le terre-plein conserve quelques tronçons de rails, dont une section occupée par une ancienne caboose (ou wagon de queue). J'avais déjà envie de parcourir ce sentier et, par une aussi belle journée, les lieux m'encouragent décidément à l'inscrire sur ma liste d'équipées à venir...En fin de journée, pause repas à Saint-Eustache avant de replonger dans le maelström urbain montréalais.

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2009-08-27

 

L'homme qui a vu l'ours

(Photo par H. Matheson, en 1914, d'un ours près d'un lac sur le chemin du ravin Maligne en Alberta — Dép. des Mines et Relevés techniques / Bibliothèque et Archives Canada / PA-023060)

Le nord de l'Ontario est le pays de l'ours noir, à en croire les avis, avertissements et autres annonces dans les dépliants et publications des parcs de la région. Les recommandations abondent et la plupart sont fort raisonnables : se promener en groupe si possible, se déplacer le jour, ne pas quitter les sentiers, rester prudent si on marche à proximité d'une chute d'eau ou contre le vent puisque l'ours sera peut-être incapable de sentir une présence humaine...

En cas de rencontre, les choses se compliquent... si ce n'est parce qu'il faut rester calme et reculer sans céder à la tentation de tourner les talons et de déguerpir — en particulier si l'ours se dresse sur ses pattes arrière. Or, ce n'est souvent qu'un signe de curiosité. Et il ne faut pas non plus s'effrayer d'un comportement plus menaçant. Quand l'ours balance la tête en soufflant, grognant, criant ou gémissant, montrant ses dents ou ses griffes, claquant des mâchoires, haletant, frappant le sol de ses pattes ou repliant les oreilles vers l'arrière, il est rarement sur le point d'attaquer. Il tente de communiquer avec les intrus humains afin de les convaincre d'évacuer le territoire de l'ours. Mais s'il faut ensuite gérer une attaque par un ours, les choses se compliquent encore plus, car il faut distinguer une attaque défensive d'une attaque offensive.

Dans le cas d'une attaque défensive par un ours, on recommande de faire le mort, par exemple. Si l'ours attaque uniquement parce qu'il a été surpris et qu'il protège ses oursons ou une source de nourriture, il n'insistera pas une fois qu'il sera rassuré que l'intrus humain n'est pas une menace.
(Photo par R. H. Trueman vers 1902 d'un homme luttant avec un ours dressé — Bibliothèque et Archives Canada/C-014070)

Dans le cas d'une attaque offensive, en revanche, il faut se défendre par tous les moyens possibles. Si l'ours a suivi le promeneur sur le sentier ou s'il attaque de nuit, c'est beaucoup plus grave. Il faut crier, appeler au secours, s'enfuir, se réfugier dans un véhicule, s'enfermer dans un abri... ou encore se défendre avec les moyens du bord, à défaut d'une arme à feu : bâton, vaporisateur chasse-ours (poivre de cayenne), couteau, etc.

Idéalement, si on sait garder son sang-froid, on saura distinguer les deux types d'attaques par des ours. Mais c'est beaucoup demander... Mieux vaut tout simplement s'arranger pour ne pas rencontrer d'ours.

Heureusement, ce n'est pas si facile d'en croiser. Après avoir passé une semaine dans le nord de l'Ontario, je n'avais aperçu des ours que de loin, au Centre des visiteurs du parc Algonquin, sous la forme de trois taches noires perdues dans les broussailles. Mais, aujourd'hui, je peux au moins affirmer en avoir vu un de la voiture, sur la 11, non loin d'Iroquois Falls. L'ours, encore jeune, s'était aventuré jusqu'aux abords de la route, sans doute pour se repaître de petits fruits. Le passage de la voiture l'a effrayé et l'animal s'est carapaté pour regagner le couvert. Et vite, comme de juste... Comme il était inutile de s'arrêter, j'ai poursuivi mon chemin. Destination ce soir : Malartic ou Val d'Or.

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2009-08-26

 

Du pays du roc au pays du bois

En repartant de Thunder Bay vers le nord, le tourisme se fait minéralogique ou géologique. Du chemin de la plus grande mine d'améthyste du Canada, on embrasse un paysage immense.À une heure de route plus au nord environ, le canyon Ouimet est un majestueux et concret rappel des ères glaciaires. En raison de sa formation qui remonte à la fonte des glaciers et grâce à sa grande profondeur, il a pu conserver des spécimens d'une flore subarctique que l'on ne retrouve plus aujourd'hui qu'à mille kilomètres plus au nord. D'un premier belvédère, en regardant vers l'intérieur des terres, il présente l'aspect suivant.En se tournant vers les rives du lac Supérieur, on découvre le débouché du canyon... Les géologues ne s'entendent pas sur les origines de cette formation. L'un des scénarios proposés suppose le creusement par les eaux de fonte des glaciers des strates rocheuses sous-jacentes, jusqu'à ce que la pierre plus dure des couches superficielles s'effondre. Le canyon serait donc un fossé à moitié comblé par l'effondrement de la surface. À moins qu'il n'ait été enfoncé sous le poids des glaciers... Sinon, je crois qu'on suppose que le creusement a eu lieu en surface, les eaux de fonte formant des chutes qui ont peu à peu reculé en grugeant le roc plus tendre à la base avant de faire basculer le roc plus dur, comme aux chutes Kakabeka ou Niagara, en laissant cette vaste gorge en guise de sillon. Enfin, si je me souviens bien... Cela ne se compare pas aux grands canyons des États-Unis, mais les falaises abruptes et rainurées s'élevant sur près de 100 mètres valent le coup d'œil. Et des formations accidentelles, comme cette « tête d'Indien » en équilibre précaire (photo ci-contre) qui coiffe un pilier, suscite l'étonnement. Difficile de croire que pas une tempête de neige ou un orage, voire un séisme mineur, n'ait jeté à terre cet ornement qui me rappelle (en plus effilé ou plus sculptural) les « pots de fleurs » de la baie Géorgienne ou de la baie de Fundy. La profondeur du canyon fait toutefois sa valeur, préservant un micro-climat froid propice à l'arénaire, la pyrole à grandes fleurs, la renouée vivipare et aux hépatiques. C'est un peu la toundra qu'on aperçoit en regardant vers le bas, des arbres rabougris s'enracinant vaille que vaille dans la rocaille...Mais on peut aussi jeter un coup d'œil en biais, en espérant que le canyon prenne un autre aspect. Je ne me prononcerai pas...Quand j'ai repris la route, c'était celle du retour (en roue libre pendant une partie de la descente depuis les hauteurs du canyon, si ce n'est que pour économiser l'essence). Pour raccourcir (et toujours économiser un peu d'essence), le retour à Montréal passera d'ailleurs par la route du nord, par le lac Nipigon, Geraldton, Hearst et Kapuskasing...

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2009-08-24

 

Pukaskwa

Faire le tour de l'extrémité nord du lac Supérieur... mais commencer par visiter le parc national Pukaskwa. Pas grand-chose à dire. Les promenades aménagées autour de la pointe nord du parc offrent de splendides coups d'œil sur le lac Supérieur et ses rives rocheuses, mais aussi un grand tour à pied d'un petit lac appelé au temps des Voyageurs le lac À-Mi-Chemin. Il n'y avait qu'à profiter du soleil, regarder et prendre des photos, dont les suivantes sont parmi les meilleures.Ci-dessus, le débouché de l'anse Hattie et, au fond à droite, l'entrée du havre Pulpwood, le tout pris du sentier de la Pointe-Sud. Ci-dessous, du sommet de la Pointe-Sud, on aperçoit l'embouchure de la rivière Pic, dont la charge d'alluvions change la couleur du lac Supérieur sur une distance impressionnante.La photo suivante rappelle que le lac Supérieur est aussi bordé de plages, comme on pouvait s'y attendre dans un paysage façonné il n'y a pas si longtemps par le rabotement puis la fonte des glaciers, la formation de lacs gigantesques (Agassiz, Algonquin/Houghton, etc.) et l'érosion progressive des moraines ou des fonds depuis émergés. Ainsi, on voit ci-dessous la plage du Fer à Cheval (au fond de la baie Horseshoe).De belles formations rocheuses terminent la Pointe-Sud, comme cette jetée naturelle (d'origine volcanique?). En descendant au niveau des vagues, on a du coup un autre point de vue sur la plage. Ou sur le promontoire en face, qui est celui de la Pointe-Nord et qui est parcouru par le sentier de l'esprit, le « Manito Mikana» dans le dialecte local.La roche grise et ravinée du Bouclier Canadien à l'état pur... Le promontoire se voit mieux de la plage du Fer à Cheval, comme dans la photo ci-dessous. En s'enfonçant dans les bois, on peut alors découvrir le lac À-Mi-Chemin, cerné par le sentier qui portera le nom de « Bimose Kinoomagewnan » (la randonnée des leçons). En l'approchant par le sud, on le surplombe, comme dans la photo suivante où on distingue une hutte à castors abandonnée. Des mêmes hauteurs, le point de vue sur la rive opposée embrasse un décor agrémenté d'une végétation éparse qui ne cache pas l'ossature rocheuse du Bouclier Canadien.En descendant au niveau de l'eau, cette pointe rocheuse qui s'avance dans le lac acquiert une symétrie presque surnaturelle... Une fois juché sur cette pointe, j'ai pu admirer de plus près l'autre moitié du lac, envahie en partie par la végétation, dont le découpage a quelque chose de curieusement géométrique, non?Un dernier coup d'œil sur le fond du lac, où les eaux sont les plus profondes, à l'ombre des falaises. Puis, il est temps de prendre le chemin du départ, la route étant encore longue jusqu'à Thunder Bay... Plus tard, un dernier arrêt au bord du lac Supérieur dans le parc provincial Neys, avant de reprendre la route pour Thunder Bay. Il ne faisait plus aussi beau, malgré des éclaircies passagères. Le parc Neys a accueilli (si l'on peut dire) un camp de prisonniers de guerre durant la Seconde Guerre mondiale, mais la région a longtemps servi à la coupe du bois après avoir servi d'escale aux Voyageurs qui se rendaient au Fort William, ou en revenaient, et qui s'arrêtaient volontiers dans la baie Ashburton. Et les peintres du Groupe des Sept (encore eux!) ont également trouvé dans les environs des paysages dignes de leur pinceau. Qu'on en juge d'après cette photo prise du sentier du Belvédère, qui montrent bien les hauteurs embrumées qui dominaient le lac Supérieur en cette fin de journée...À l'arrivée à Thunder Bay, du belvédère qui veille sur la route où la course de Terry Fox a pris fin, le lac au crépuscule était d'un bleu inexpugnable sous un ciel d'orage (et l'orage n'a pas tardé à éclater).Et un salut à Terry Fox, sous le même ciel...

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2009-08-23

 

Les pierres de la mémoire

Le lac Supérieur est une mer intérieure, mais une mer d'eau douce. En superficie, c'est le plus grand lac du monde (en volume, le lac Baïkal l'emporterait) : ses 82 413 km carrés représentent un sixième environ de la France. Ses tempêtes sont terribles : en 1975, le SS Edmund Fitzgerald, un cargo mesurant plus de 220 mètres de la poupe à la proue, a coulé en moins de dix minutes avec tout son équipage de 29 personnes. Avant la création de la Transcanadienne, de véritables paquebots sillonnaient les Grands Lacs, offrant une solution de rechange à ceux qui préféraient ne pas prendre le train. Le Noronic, dont j'ai déjà parlé, avait été emprunté par mes grands-parents pour leur voyage de noces au début des années 1920...

Bref, le lac Supérieur porte bien son nom, qui n'est peut-être qu'une traduction de son nom anishinaabé : le Grand Lac.

Sault Sainte-Marie est depuis longtemps la porte d'entrée du lac Supérieur. Pour les Voyageurs qui arrivaient de Montréal, c'était un portage de plus. Mais sa position stratégique en a fait le site d'établissements en pleine expansion dès le début du XIXe siècle. On peut visiter encore aujourd'hui la maison Ermatinger, construite en 1814 par un négociant d'ascendance suisse. La plus ancienne maison en pierres au nord-ouest de Toronto, érigée sur un terrain qui, en définitive, n'appartenait même pas au constructeur...Bref, au début du XIXe s., c'était la dernière maison en pierre sur le chemin de l'ouest. (Une désignation qui rappelle un peu certains équivalents dans Tolkien...) Dans la photo ci-dessus, la façade de la maison restaurée apparaît telle qu'on aurait pu la voir en montant depuis la berge de la rivière Sainte-Marie. Dans la photo ci-dessous, c'est l'arrière de la maison, avec sa cuisine d'été où on se réfugiait durant les grosses chaleurs pour faire la cuisine sans suffoquer.Au nord de Sault Sainte-Marie, on découvre de la route l'immensité du lac et un paysage de baies majestueusement découpées dans un écrin de collines boisées, face aux flots semés de quelques îles. Il m'est déjà arrivé de comparer ces panoramas aux plus beaux paysages du monde, même s'ils ont en fait leur beauté propre, qui combine des flots luisants semblables à un pan métallique incisé par la lumière du soleil déclinant vers l'ouest, des roches usées et érodées par les glaciers et leur fonte, des épinettes et sapins qui s'accrochent tenacement au dos de ces îles arrondies, du vent qui souffle avec une âpreté aussi pure que rafraîchissante... Le granit est souvent teinté de rose, le feldspath et le hornblende contribuant des couleurs plus franches. La route s'approche du littoral et s'en éloigne, offrant quelques belvédères et vues d'ensemble, mais d'autres haltes s'offrent aux voyageurs à l'intérieur des terres. Le petit parc des chutes Chippewa (photo ci-contre) commémore l'achèvement du dernier tronçon de la TransCanadienne qui longe le lac Supérieur. Leur nom confirme qu'on pénètre pour de bon en territoire anishinaabé en abordant ainsi la rive nord du lac Supérieur. Comme ailleurs, à Bruges, Nice ou au bord du Pacifique, j'en ai profité pour prendre en photo ce sac bleu qui m'accompagne depuis vingt ans dans de nombreux déplacements.Le parc provincial du Lac Supérieur protège une partie de ce paysage magnifique, qui avait inspiré (encore une fois) le Groupe des Sept en son temps. Avec ses 1556 km carrés, il correspond à un vingtième de la Belgique; il est nettement plus petit que le parc Algonquin, mais il abrite un site majeur, la falaise des pictogrammes d'Agawa, non loin de la baie qu'on aperçoit ci-dessous. Le sentier qui descend au pied de la falaise est relativement escarpé, mais point trop périlleux, même s'il offre au passage des aperçus sur de spectaculaires formations rocheuses, comme cette étroite gorge qui fend le granit. Débouchant en plein ciel, la gorge est à moitié inondée de lumière et à moitié plongée dans le noir. Au fond, une roche descellée s'appuie sur la paroi opposée et menace de tomber à tout moment...Au bord de l'eau, la falaise dresse des parois lisses qui ont dû attirer l'attention des voyageurs anishinaabé qui passaient par là. Quand donc un chaman ou sorcier a-t-il décidé pour la première fois de se servir de ces surfaces propices? Je trouve révélateur que le premier pictogramme à l'extrémité nord de la falaise corresponde à un épisode historique, du moins selon l'informateur du chroniqueur Henry Schoolcraft vers 1851, le chef anishinaabé Zhingwaak ou Zhingwaakoons (Petit Pin blanc). Les canots dessinés sur la roche, associés à des symboles claniques (un héron étêté tout en haut, puis l'aigle/oiseau-tonnerre, puis un castor ou une tortue en bas, presque effacée) rappelleraient la traversée du lac Supérieur par une flottille menée par le chef et sorcier Mayiingan (Loup) pour venir en aide aux Anishinaabeg d'Agawa (et à leurs alliés) dans une grande bataille des tribus algonquines contre les Iroquois. Mayiingan aurait illustré ces canots promis à la victoire après la bataille. Selon une source postérieure, Zhingwauk lui-même aurait dessiné le cheval utilisé comme monture par Mayiingan à cette occasion. Comme la bataille daterait de 1662 et aurait repoussé les Iroquois, il est tentant de penser que tous les pictogrammes à droite du premier sont postérieurs, comme le confirmerait l'emplacement à droite du cheval dessiné par Zhingwaak...Un autre canot apparaît à droite de la flottille initiale. S'il m'a été possible de faire ressortir informatiquement les contours des premiers pictogrammes, la tâche s'est avérée nettement plus difficile ensuite. Dans la photo ci-dessous, on distingue à peine le tracé d'un canot et de deux (?) pagayeurs...C'est ensuite qu'on découvre Mishipeshu (ou Mishibizhiw), le Grand Lynx du fond des eaux, qu'il fallait remercier pour avoir permis la traversée sans encombre (et sans tempête) du lac Supérieur. La tête ornée de cornes, le dos hérissé d'écailles ou de saillants destinés à souligner son échine à l'instar de la fourrure du félin, Mishibizhiw représentait l'esprit de l'eau qui décidait de la condition des flots. S'il était bien disposé, le lac était calme, mais s'il ne l'était pas, il pouvait déchaîner les vagues en brassant l'eau de sa queue. Si les premiers pictogrammes datent de la fin du XVIIe siècle, le dessin d'un cavalier et de quatre sphères contenues par un arc double (ce qui pourrait représenter quatre parcours du Soleil dans le ciel et donc quatre journées, soit la durée de la traversée du lac soit celle de la bataille avec les Iroquois) daterait du vivant de Zhingwaak et d'avant 1851.Par conséquent, il serait tentant de conclure que les pictogrammes encore plus à droite, encore plus au sud, seraient encore plus récents, témoignant de l'activité des détenteurs d'un savoir sacré jusqu'à la fin du XIXe siècle, qui sait... De fait, le dessin ci-dessous d'un pagayeur solitaire sur la piste d'un caribou est particulièrement net.Il est des lieux où souffle l'esprit. Selon les sources locales, c'est ce qui expliquerait le choix de certaines roches et certaines falaises comme supports de pictogrammes, tandis que d'autres surfaces rocheuses au bord du lac Supérieur sont restées parfaitement vierges. La falaise d'Agawa n'est pas facile d'accès. Au pied de l'&agrave-pic, la surface de la roche est en pente et il suffit qu'il vente pour que des vagues assaillent le rebord rocheux. Au point où on se demande si les peintres ont attendu l'hiver pour exécuter ces fresques ocrées, afin d'avoir pied sur la glace... si glace il y a au bord du lac Supérieur, l'hiver!Plus tard, en ces lieux où souffle l'esprit, les peintres du Groupe des Sept sont venus entamer un autre genre de dialogue entre les lieux et les humains. Au lieu de prier et supplier les esprits chez eux, en leurs demeures sauvages, ils sont revenus de leurs explorations du nord de l'Ontario et du lac Supérieur avec des croquis et des toiles pour que les esprits des lieux parlent à tous les humains...

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2009-08-22

 

Les cheminées de la lune

Sur la route de Sudbury, il y avait un powwow, à Torrance près du lac Muskoka. Le détour s'imposait. D'ailleurs, des Métis étaient présents, avec leur drapeau. Comme j'étais en bonne compagnie, je suis resté pour l'entrée sacramentelle des chefs, matriarches, porte-étendards et danseurs. Les costumes (voir ci-dessous) valaient bien ceux d'Anticipation — mais que l'on ne se mette pas à débattre pour savoir lesquels ont le plus de sens ou de valeur... Et j'ai noté quelques sources supplémentaires pour un roman jeunesse sur lequel je travaille.Sur la route de Sudbury, les talus rocheux et les escarpements taillés à la dynamite sont souvent surmontés d'un inukshuk improvisé par un voyageur de passage. Depuis qu'un inukshuk est devenu le symbole des Jeux olympiques d'hiver (sans parler de ceux qu'on trouve dans les endroits publics ailleurs), une hybridation culturelle canadienne de plus est en marche. Dans un sens, ces inukshuks sont parfaitement à leur place le long d'une route. C'est aussi une forme de Land Art populaire. Pourtant, cela me dérange un peu qu'on s'accapare une tradition d'autrui, vulgarisant ce qui était singulièrement inuit autrefois. Néanmoins, j'ai fini par craquer et photographier l'inukshuk ci-dessous, au parc de la rivière des Français. Il a un petit air espiègle qui m'a plu... Sur la route de Sudbury, de nombreux panneaux publicitaires attirent l'attention avec l'aide non d'un inukshuk mais d'un extraterrestre vert (genre « petit gris ») qui se penche par-dessus le panneau pour indiquer un mystérieux hyperlien FrozenBeneath.ca. Surprise, c'est de l'auto-promotion pour un auteur!

À Sudbury, on s'y connaît en auto-promotion. En 1964, un promoteur dynamique inaugurait la reproduction géante (en acier inoxydable, ce qui pourrait inclure une certaine teneur en nickel, selon le choix d'alliage) d'une pièce de cinq cents de 1951. C'est le « Big Nickel » dont on voit le côté pile ci-dessous.À Sudbury, enfin, le décor a quelque chose d'extraterrestre. Peut-être à cause des restes d'un astéroïde impacteur, à des kilomètres sous nos pieds, celui-là même qui a créé un bassin d'impact de 250 km de diamètre il y a 1,8 milliards d'années, bassin aujourd'hui réduit à 62 km seulement dans sa plus grande largeur... Peut-être à cause du paysage rocheux autrefois décapé par la pollution, aujourd'hui caché par des boisés de repousse... Peut-être parce que les astronautes de la NASA avaient profité des formations rocheuses dénudées pour s'exercer à la prospection géologique dans les années 1960 avant de se rendre sur la Lune... Peut-être aussi à cause des vertigineuses cheminées qui surplombent la ville et rejettent la pollution plus loin...

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2009-08-21

 

Les images qui parlent, ou non

Le paradoxe du parc des Pétroglyphes au nord de Peterborough, c'est qu'il offre à la vue des visiteurs des images qui sont censées avoir servi aux enseignements des anciens du rameau local des Anishinaabek, mais qui ne se livrent pas facilement au visiteur de passage, et que ces images parlantes ne peuvent être photographiées ou reproduites. Le respect dû aux traditions locales l'exige, en principe, et ce respect a une importance d'autant plus grande que toutes les cultures autochtones ont été abondamment analysées et fouillées par des observateurs extérieurs (les missionnaires d'abord, les anthropologues et ethnologues ensuite) qui ont établi d'emblée une distance entre eux et leurs sujets qui décrédibilisait ces derniers. Du coup, tout ce que j'ai ramené de ma promenade dans le parc provincial des Pétroglyphes, c'est la photo ci-dessus d'un arbre mort qui se dresse à quelques pas de la piste dite de Nanabush, c'est-à-dire l'esprit-lapin, le Grand Lapin qui est à la fois un protecteur et un espiègle dont les tours sont riches d'enseignement. Arbre mort symbolique d'une culture morte et qu'on essaie de ressusciter? Peut-être.

Sur le chemin de la sortie, c'est un cerf de Virginie qui hantait le sous-bois à côté de la route et qui mettait un peu de vie dans la forêt qui environne le site des Pétroglyphes. Cette conservationde la vie sauvage est aussi un monument à l'égal des pétroglyphes eux-mêmes. Devant, sur le chemin de la sortie, un véhicule arrêté signalait qu'il y avait quelque chose à voir de la route... ou sinon qu'il avait un problème mécanique. En fait, j'ai cru d'abord que je m'étais trompé, car l'animal était discret. Immobile, il n'attirait pas l'attention sur lui, mais il n'était pas non plus très farouche. Il s'est prêté avec complaisance au jeu des photos, en ne s'éloignant que de quelques pas. Soit il est jeune, soit il a déjà l'habitude des visiteurs. Malgré la proximité de Peterborough et de la campagne bien balisée, l'environnement reste assez sauvage au nord du lac. Plus tôt, une petite troupe de dindons sauvages avait croisé la route avant l'arrivée au parc. La nature, en fin de compte, nous rappelle presque autant l'état de l'Amérique précolombienne que les pétroglyphes.

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