2018-10-11

 

Science-fiction franco-ontarienne, inflation et anti-sémitisme

Dans un article de 2013, j'avais exploré l'histoire de la science-fiction et du fantastique d'expression française en Ontario.  J'y signalais entre autres une nouvelle de l'auteur franco-ontarien Sylva Clapin, « Le roi de l'or », parue en 1911.  Dans ce texte tout à fait singulier pour son époque au Canada, la fabrication alchimique de l'or est maîtrisée — au grand dam de la finance juive — par un inventeur canadien-français.  Si on envisage d'affecter cette richesse inopinée à l'endiguement du détroit de Belle Isle pour réchauffer le golfe du Saint-Laurent et transformer le climat, la surabondance d'or entraîne une inflation galopante qui ruine l'économie.

Clapin admettait fort honnêtement qu'il s'était inspirée d'une nouvelle parue en France, « Le déluge de l'or », dix ans plus tôt environ, mais il n'indiquait rien de plus.  De fait, il s'agit d'une nouvelle publiée en une dans Le Journal de Paris le 21 mars 1902.  Le nom du héros, Julius Leroy, a sans doute inspiré le titre de Clapin.  Leroy fabrique également de l'or, dont il fait bénéficier la France.  Toutefois, comme dans le texte de Clapin, l'inflation déchaînée entraîne la ruine économique du pays, malgré une tentative d'utiliser l'argent comme étalon métallique des valeurs.

Ce qui ne se trouve pas dans la nouvelle d'Edouard d'Houghe (ou d'Hovghe), de Douai, qui avait obtenu la sixième place du concours littéraire du Journal (et un prix de 200 francs annoncé dans le numéro du 21 février) : l'anti-sémitisme et le réchauffement climatique du golfe du Saint-Laurent.  Il faut donc déplorer que Clapin ait succombé à l'humeur anti-sémite de l'époque répandue dans certains cercles canadiens-français (plus ou moins inspirés par l'antidreyfusisme français).

Toutefois, Edouard d'Houghe semble avoir été moins honnête que Clapin en ce qui concerne ses propres sources.  Dans le supplément du 10 ou 18 février 1849 de la revue La Sylphide, fondée en 1840, un dénommé Courtois signe un article intitulé « Les mines d'or de la Californie ».  Il décrit les conséquences d'un afflux d'or californien, obtenu au moindre effort et en quantités illimitées : « L'effet désastreux de cette surabondance ne saurait se faire longtemps attendre.  Le blé, la propriété, les salaires, toutes les choses usuelles pourront décupler, centupler de valeur, sans rien ajouter à la fortune publique, et en jetant en Europe une perturbation, sans exemple encore dans l'histoire du monde. La surcharge de l'or fera ce qu'a fait la surcharge des assignats, qui, accueillis d'abord avec confiance, s'élevèrent promptement au taux de quarante milliards et devinrent pour le pays une effroyable Calamité.  La propriété était nulle, et les moindres choses avaient centuplé de prix.  Tout signe représentatif étant anéanti, la misère devint universelle.  Le même agiotage se reproduira, mais grandissant avec l'événement, il s'étendra au monde entier.  D'année en année, plus fréquemment encore, se produira l'échelle de dépréciation comme au temps des assignats, selon le plus ou le moins de métaux qui arriveront sur le marché. La crainte devancera l'événement, et de toutes parts on fera effort pour rejeter sur ses voisins le numéraire déprécié. »

Comme le phénomène de l'inflation par faute d'un excès de liquidités n'était pas inconnu, ce passage ne prouve rien.  Cependant, quelques lignes plus loin, les lecteurs tomberont sur ce paragraphe :

« Si, au milieu de ce déluge de l'or, la production de l'argent n'augmentait pas, le mal serait en partie conjuré, mais ce ne serait que pour bien peu de temps, car l'abondance de ce métal est de beaucoup supérieure à celle de l'or, et l'accroissement de valeur qu'il recevrait pousserait bientôt à une exploitation sans mesure. » 

C'est moi qui souligne l'expression qui fournit à Édouard d'Hovghe un titre.  De plus, ce paragraphe lui fournit aussi un rebondissement.  Dans la nouvelle, les gouvernements européens tentent bel et bien de faire de l'argent le nouvel étalon monétaire, mais Julius Leroy a plus d'un tour dans son sac : « Alors, implacablement, Julius Leroy révéla que la « pierre au blanc » transmuait les métaux en argent. »  Dans ce cas, les parallèles semblent révélateurs et emportent la conviction.

Ainsi, la nouvelle de proto-sf de Clapin s'inspirerait en définitive d'un texte sur des mines d'or nord-américaines...  La boucle est bouclée.

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