2011-10-07

 

L'ère du cyberpunk

La mort de Steve Jobs n'est pas la mort d'Apple, mais la compagnie d'aujourd'hui n'est plus nécessairement la compagnie qui, en 1984, s'opposait aux IBM de ce monde. Néanmoins, sa mort met en un sens un point final à l'ère du cyberpunk.

Souvenons-nous que c'est en 1984 que William Gibson faisait paraître Neuromancer, un roman qui allait accélérer la cristallisation d'une tendance en aidant à définir la sensibilité du cyberpunk. Et c'est la même année que cette pub célèbre d'Apple (qu'il me semble bien avoir vue, comme quoi un intérêt pour le football mène à tout...) annonçait la sortie du Macintosh. La coïncidence n'était pas fortuite. Les ordinateurs personnels allaient devenir des biens de consommation dont pourraient s'emparer des passionnés moins férus de langages informatiques (BASIC!) ou de microprocesseurs que des applications (déjà!) fournies par Apple. Tout en faisant écho aux visionnaires des années soixante-dix (Nelson, Rheingold), Gibson anticipait la création d'une culture rendue possible par des ordinateurs plus accessibles. Dans le cadre de cette culture cyberpunk, les ordis auraient le cachet des motos et des voitures bricolées par des fous de mécanique aux États-Unis depuis les années quarante ou avant — mis en scène par Heinlein, en son temps, dans Rocketship Galileo, il me semble, quand les fous de mécanique passaient allègrement des voitures reconstruites aux fusées... Les « cyberpunks » étaient donc bien les dignes descendants des fans de radio qui avaient été les premiers lecteurs de Hugo Gernsback, auquel Gibson avait rendu un hommage, euh, dévastateur dans « The Gernsback Continuum ». La personnalisation de la technologie — postes à galène et radios à ondes courtes des fans, autos et motos modifiées des hotrodders, fusées des scientifiques en herbe, ordinateurs personnels des Maqueux — a permis à des générations successives d'investir le futur et de s'y projeter de par leur maîtrise de la mécanique, de l'électronique ou de l'informatique. Si la science-fiction est en perte de vitesse, c'est peut-être bien parce que ni la biotechnologie ni la nanotechnologie ne sont encore manipulables dans un garage ou un sous-sol... En même temps, tant que ces technologies restaient un domaine réservé aux véritables passionnés, ces derniers pouvaient passer non seulement pour des marginaux mais aussi pour des rebelles. D'où la pub d'Apple. Et d'où les « console cowboys » de Gibson (qui exploitait ce faisant un mythe encore plus ancien).

Les ordinateurs d'Apple et les créations ultérieures de Steve Jobs ont longtemps conservé cette image de marque qui faisait de leurs possesseurs des êtres à part, cowboys solitaires ou rebelles réfractaires aux règles du Système. Mais, dans un monde où grand-mères et petits-fils sont tous sur Facebook, il est devenu de plus en plus difficile de se cacher que le piratage informatique n'est qu'une nouvelle forme de criminalité (ou d'espionnage) qui n'a rien de très glorieux, et que les ordinateurs d'aujourd'hui sont désormais aussi banalisés que les radios, motos et autos qui font encore partie de notre quotidien. Le décès de Steve Jobs n'annonce pas la mort du cyberpunk, il nous la rappelle.

Dans une de mes nouvelles inédites (et incomplètes) de l'ère cyberpunk, intitulée « Arctica ICE », un des personnages est un hacker qui a fait ses classes à l'Institut Wozniak. Les références sont claires. Mais je m'étais sans doute trompé, puisque Jobs passera peut-être à l'histoire comme celui qui aura non seulement façonné l'informatique personnelle des années quatre-vingt mais aussi accouché du mythe technologique le plus capable d'entrer en résonnance avec les archétypes (vaudous ou non) du cyberpunk...

Libellés : ,


2010-02-24

 

Un faux Jean-Louis Trudel sur Facebook

Face à la grande anarchie d'internet, on peut opter pour deux attitudes : une participation maximale et une participation minimale. J'ai depuis longtemps choisi la plus grande participation possible.

Un des inconvénients, c'est qu'il est relativement facile pour un mauvais plaisant de trouver sur internet des photos de moi et de mes livres, ainsi que des informations diverses, qui peuvent suffire à monter un profil Facebook qui prétend être le mien(http://www.facebook.com/profile.php?id=100000771464394). C'est ce qu'un de mes étudiants à l'Université d'Ottawa semble avoir fait en invitant ensuite, au moyen des outils propres à Facebook, de nombreuses connaissances à devenir des amis de ce faux profil.

Mon alter ego profère des insanités, me dit-on, mais ce n'est pas la seule différence entre les deux profils. Les deux photos sont identiques (je changerai peut-être la photo de mon profil, si je décide que cela n'augmentera pas la confusion), mais l'imposteur se dit basé à Ottawa dans ce faux profil Facebook, alors que le vrai profil (http://www.facebook.com/#!/profile.php?ref=profile&id=652150665) me dit basé à Montréal.

Tous les membres de Facebook peuvent tout à la fois rapporter ce mauvais plaisant aux gestionnaires de Facebook et le bloquer pour qu'il ne communique plus avec eux en utilisant le bouton en bas, à gauche, du FAUX profil (http://www.facebook.com/profile.php?id=100000771464394). Ne pas se tromper de profil, donc...

Ce que je teste, depuis hier, ce sont les avantages d'une participation maximale au réseau pour faire circuler les bonnes informations et discréditer le faux Jean-Louis Trudel. J'invite donc les lecteurs de ce blogue à la diffuser au besoin...

Libellés : ,


2010-01-22

 

La libération des données

Il existe désormais de plus en plus de sites mettant à la disposition du public de nombreuses données recueillies par les gouvernements de pays industrialisés. Ceux-ci sont en partie recensés par cette page du journal The Guardian.

Parmi les plus importantes, on note :

data.gov : le site du gouvernement des États-Unis

www.data.gov.uk : le site du gouvernement de Sa Majesté, Élisabeth II, en Grande-Bretagne

data.australia.gov.au : le site du gouvernement de l'Australie

data.govt.nz : le site du gouvernement de la Nouvelle-Zélande

www.ca.gov/data/default.html : le site de l'État de la Californie

nyc.gov/html/datamine/html/home/home.shtml : le site de la ville de New York, New York

data.london.gov.uk : le site de la ville de Londres

www.toronto.ca/open : le site de la ville de Toronto

data.vancouver.ca : le site de la ville de Vancouver

Pour l'instant, ni le Canada ni la France ne semblent se joindre au mouvement. De la part de gouvernements dirigés par Harper et Sarkozy, ce n'est sans doute pas surprenant...

Libellés :


2008-06-20

 

Une carte interactive du Paris économique

Un nouvel outil de cartographie parisienne, Econovista, permet de générer des cartes adaptées aux besoins de l'utiliseur, en partant de celle-ci (dont je n'ai pas réussi à sauvegarder une version modifiée). Néanmoins, la présentation de l'outil souligne sa souplesse et ses applications pour les personnes qui voudraient saisir d'un coup d'œil la géographie économique de la région francilienne. A priori, j'imagine que les politiciens, les fonctionnaires et les entrepreneurs pourraient en retirer des impressions utiles sur l'existence de pôles et de concentrations existantes d'établissements de recherche ou d'institutions du savoir.

Pour prospecter avant d'aller voir sur le terrain si on veut ou non louer des bureaux, cela peut servir, mais sur mon écran d'ordinateur, toute vue d'ensemble disparaît sous la profusion des icônes. Il y aurait peut-être moyen de travailler avec une plus grande image, mais, sinon, l'utilité de la chose me semble limitée, car il faudrait passer trop de temps à enchaîner les grossissements pour bien saisir l'architecture de toute la région. Néanmoins, l'idée reste intéressante et sans doute que Google cherchera un de ces jours à intégrer la chose à ses cartes...

Si ce n'est déjà fait dans ses officines secrètes, bien sûr!

Libellés : ,


2007-07-25

 

Le Canada et la haute vitesse

Dans le New York Times du 23 juillet, l'économiste Paul Krugman (qui est aussi un fan de la science-fiction d'Iain Banks) signait un article sur le récent classement des pays de l'OECD en fonction de l'accès Internet à large bande qui plaçait les États-Unis au 15e rang, derrière le Canada, le Royaume-Uni, la France et le Japon, parmi les pays du G7, mais avant l'Allemagne et l'Italie. Krugman faisait grand cas de l'avance prise par la France, tout comme Michael Moore vantait le système de santé français dans Sicko.

Pourtant, le Canada se classe encore mieux, occupant le neuvième rang et devançant tous les autres pays du G7. À l'intérieur du Canada, si on peut se fier encore aux statistiques de 2005, le Québec traînerait assez nettement la patte en matière de branchement à haut débit. Toutefois, les chiffres recueillis pour alimenter ce tableau statistique correspondent, en principe, à une définition de la haute vitesse qui est plus rigoureuse que celle de l'OECD (1,5 Mbit/s contre 256 kbit/s) et donnent pourtant des taux de pénétration de la haute vitesse qui étaient plus élevés en 2005 (presque 50%) que ceux que cite l'OECD en 2006 (environ 24%)... Que se passe-t-il?

Des critiques du classement de l'OECD, dont l'Information Technology and Innovation Foundation (ITIF), ont mis en doute sa méthodologie et ses résultats. Le tableau publié ici inclut un taux de pénétration de la haute vitesse en 2007 au Canada (62%) qui cadre mieux avec les chiffres de Statistique Canada. Toutefois, l'ITIF réarrange le classement en incluant la vitesse moyenne et le coût de l'accès à haut débit. Du coup, le Canada tombe au dixième rang et les États-Unis remontent au douzième rang, en grande partie parce que le coût du haut débit au Canada serait presque deux fois plus élevé qu'aux États-Unis. (Par contre, la vitesse moyenne du haut débit est 60% plus grande au Canada qu'aux États-Unis.) Si on s'en tenait à un classement des taux de pénétration utilisés par l'ITIF, le Canada serait maintenant septième, le Japon dixième, les États-Unis onzième, le Royaume-Uni douzième et la France... seizième, l'Allemagne et l'Italie restant en queue de peloton.

Une troisième source, sur la même page, brouille quelque peu les cartes en prétendant que la pénétration de l'accès Internet à haute vitesse au Canada et aux États-Unis est maintenant pratiquement équivalente, atteignant 80% environ des foyers branchés...

En fin de compte, la seule certitude, c'est qu'en chiffres absolus, les champions de la connectivité à large bande sont les États-Unis. Le deuxième plus gros bassin d'utilisateurs est japonais et, après, cela se disputerait entre la Corée du Sud, la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne. Bref, compte tenu des usagers anglophones aux États-Unis, au Canada et au Royaume-Uni, le règne de l'anglais n'est pas près d'être menacé, même dans l'Internet du (proche) futur.

Libellés : , ,


2007-01-06

 

Retour au test de Turing...

Je reviens sur le sujet de l'intelligence artificielle que j'avais abordé cet été...

En 1985, Daniel Dennett avait soutenu que le test de Turing était un test maximal. Si un ordinateur passait le test de Turing, on ne pourrait nier qu'il soit doté d'intelligence. On pouvait se disputer sur le sens de tests moins exigeants, mais il semblait évident qu'une machine capable de faire la conversation avec un humain serait au moins aussi intelligente que cet humain. Dennett citait d'ailleurs Descartes, qui affirmait dans le Discours de la méthode que jamais les machines «ne pourraient user de paroles, ni d'autres signes en les composant, comme nous faisons pour déclarer aux autres nos pensées» :

« Car on peut bien concevoir qu'une machine soit tellement faite qu'elle profère des paroles, et même qu'elle en profère quelques-unes à propos des actions corporelles qui causeront quelque changement en ses organes : comme, si on la touche en quelque endroit, qu'elle demande ce qu'on lui veut dire; si en un autre, qu'elle crie qu'on lui fait mal, et choses semblables; mais non pas qu'elle les arrange diversement, pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent faire. »

Ce que je trouve intéressant dans ce passage de Descartes, c'est qu'il n'envisage pas que l'on puisse traiter matériellement des informations au même titre que des impressions sensibles. Car le principe des ordinateurs actuels, c'est de réagir d'une manière mécanique à des données fournies par l'intermédiaire d'un clavier (ou autre interface). On pourrait dire que Descartes a été mauvais devin, et les partisans de l'intelligence artificielle espèrent forcément qu'il a eu tort. Mais l'erreur de Descartes pourrait être multiple. D'une part, il a pu se tromper en suggérant qu'une machine ne serait jamais intelligente. D'autre part, il a pu se tromper en affirmant qu'une machine ne serait jamais capable de produire mécaniquement des paroles apparemment sensées.

De nos jours, pourtant, avec le développement d'internet et des techniques de surveillance, on pourrait imaginer qu'un ordinateur (massivement parallèle? quantique?) aurait mémorisé un tel nombre de conversations réelles ou pourrait échantillonner en temps réel les conversations téléphoniques, les conversations captées dans la rue ou les conversations archivées sur internet de manière à fournir des réponses apparemment sensées. Ce serait la « stratégie Google » pour réussir le test de Turing. Des logiciels de traduction exploitent déjà cette possibilité entrevue depuis un moment, grâce à l'analyse statistique de textes, la constitution de bases d'exemples et à l'exploration de ressources comme internet, justement.

Mais à quoi bon réussir le test de Turing en trichant ?

Ce qui est authentiquement exigeant, du moins potentiellement, dans le test du Turing, c'est qu'il s'agit d'un test en miniature de la connaissance du monde. Nous représentons le monde par le verbe. Par conséquent, une conversation met à l'épreuve la maîtrise du monde par un locuteur. Non qu'on s'attende à ce que les gens intelligents connaissent tout du monde qui les entoure. Mais on s'attend à ce qu'ils aient des opinions sur un nombre monumental d'aspects du monde, opinions construites sur la base d'expériences personnelles ou fournies par d'autres (parents, amis, médias). C'est le fondement de ce qu'on appelle le sens commun et les informaticiens tentent justement de doter certains systèmes informatiques de cette faculté.

Sauter cette étape ne rapprocherait guère les ordinateurs de l'intelligence artificielle.

Mais cela permettrait de tester le test lui-même.

Le test sépare, d'un côté de l'écran, un joueur qui essaie d'abuser un juge et, de l'autre, un juge qui essaie de voir clair dans le jeu de son interlocuteur invisible. Nul ne met en doute l'intelligence requise pour tromper quelqu'un; on dit toujours que mentir est plus exigeant que dire la vérité, après tout...

Mais un doute persiste quant à la valeur du test en raison de la personne de l'autre côté de l'écran : le ou la juge.

Si c'était si facile de percer à jour les mensonges, il n'y aurait pas besoin de serments sur l'honneur, de polygraphes et autres détecteurs de mensonges, de sérums de vérité, etc.

Turing s'était inspiré d'un jeu d'imitation (imitation game) de son époque qui semblait prouver qu'un juge intelligent était capable de distinguer deux formes d'intelligence humaine, associées soit aux hommes soit aux femmes. A fortiori, un tel juge n'aurait aucun mal à distinguer une entité intelligente d'une autre qui le serait incomplètement ou pas du tout.

Mais la différenciation des rôles sexuels (ou sexuaux, comme dirait Guy Bouchard) était beaucoup plus marquée dans l'Angleterre d'il y a soixante ans. En 1985, Dennett trouvait encore évidente l'existence de différences facilement identifiées : « A little reflection will convince you, I am sure, that, aside from lucky breaks, it would take a clever man to convince the judge that he was a woman — assuming the judge is clever too, of course.» De nos jours, je ne crois pas que l'on puisse être si catégorique. Depuis l'avènement d'internet, des forums et du clavardage, etc., on a prouvé maintes fois qu'un homme peut se faire passer pour une femme, ou vice-versa, d'où l'observation bien connue : « On the Internet, nobody knows you're a dog. » Sans parler des prédateurs sexuels qui se font passer pour des fillettes ou des adolescentes — tout comme les policiers qui les traquent.

J'ai l'impression que, de nos jours, les deux moitiés de l'humanité se connaissent un peu mieux et ont de moins en moins de secrets (ou de domaines réservés), du moins dans certains cercles de certaines sociétés. Et comme la transgression des frontières d'antan suscite (légèrement?) moins de suspicion qu'avant, il est bien possible que le jeu d'imitation serait plus ardu maintenant.
(En passant, je me demande si Turing, qui était homosexuel, avait fréquenté des travestis, homosexuels ou non, qui auraient été en mesure de jouer l'imitation game avec plus de succès que d'autres. Turing en aurait-il conclu nécessairement qu'ils manifestaient une forme de super-intelligence ?)

Mais si ce n'est plus si simple de distinguer les hommes des femmes, faut-il conclure qu'il ne serait pas si facile de distinguer l'intelligence de sa contrefaçon?

Dans le test de Turing, il semble qu'il faille conclure que c'est le rôle du juge qui est le plus intéressant. Je ne crois pas qu'on ait proposé souvent d'en faire un critère d'intelligence : pourtant, ce serait le test ultime de l'intelligence d'une machine que de distinguer de manière fiable un humain d'une machine. (Le reverse Turing test désigne parfois les cas où un ordinateur est chargé de distinguer un humain d'une machine, grâce à l'utilisation de tests rapides dans le genre des CAPTCHA. Mais ces tests sont beaucoup plus limités que le test de Turing originel.)

Et ceci permettrait d'induire une hiérarchie des intelligences. Une intelligence artificielle de premier niveau serait capable de distinguer, en tant que juge d'un test de Turing, un humain d'une machine contrefaisant l'intelligence. Mais une IA de deuxième niveau serait capable de différencier un humain d'une IA de premier niveau. Et ainsi de suite...

Libellés : , , , ,


2006-12-06

 

Pour vaincre les pourriels

Sur internet, je suis un vieux de la vieille. Pas un Grand Ancien, non, pas un de ceux qui étaient déjà en-ligne durant les années 1970, mais je me suis branché au grand réseau en 1989 environ. (J'ai encore l'imprimé d'un appel à l'aide lancé les étudiants chinois de la place Tiananmen en 1989 et relayé autour du monde par internet.)

Et, de temps en temps, je regrette l'ancien temps.

Autrefois, il n'y avait pas de pourriels. Ils sont apparus d'abord dans les forums, mais il était facile alors de les ignorer. Puis, ils sont apparus dans les boîtes à lettres, mais il était encore possible de bombarder les adresses d'origine pour les décourager. Puis, les expéditeurs ont appris à déguiser leur identité, à créer de nouvelles adresses, à en créer de fausses... C'était le début de la fin.

Mais les pourriels sont toujours faciles à reconnaître. Aujourd'hui encore, deux de mes boîtes à lettres sont opérées en mode texte et je n'ai aucun mal à déceler d'un coup d'œil les messages frauduleux, et ceci sans avoir à gaspiller de la bande passante en ouvrant des images qui sont parfois des liens vers des sites suspects. En fait, dans la plupart des cas, je peux effacer 90% des pourriels parce que les intitulés sont en anglais, sont grevés de fautes ou correspondent aux mêmes grandes catégories d'escroqueries.

Du coup, on voit toute la différence qu'il y a encore entre l'intelligence humaine et l'intelligence artificielle. Je peux éliminer de nombreux pourriels sur la base d'une poignée de mots (entre autres, parce que je connais mes correspondants et parce que je sais que la plupart s'expriment dans une langue correcte), mais les logiciels de filtrage actuels doivent passer tout le message au crible, et sans obtenir un résultat équivalent.

La solution passera sans doute un jour soit par une attaque du mal à la racine (en poursuivant les criminels) soit par une identification de plus en plus serrée des logiciels et de leurs propriétaires. Quand les logiciels sauront tout ce que je sais, ils seront beaucoup plus performants. Mais j'aurai renoncé à une partie de ma vie privée...

Il paraît que les nouveaux pourriels convainquent un certain nombre de pigeons d'acheter les actions des compagnies vantées par les destinataires, ce qui profite aux détenteurs d'actions dont la valeur monte ou aux propriétaires qui peuvent revendre au prix fort. Il me semble qu'il devrait y avoir là un moyen de retracer les coupables, en y mettant le temps. Ce qui est clair, en revanche, c'est qu'il ne faut pas compter sur les pigeons. D'eux, on ne se débarrassera jamais. Barnum (ou un certain Hannum) avait raison.

L'autre jour, un expert fixait à 5% des destinataires le taux de naïfs. Cela me semble élevé, mais, en fin de semaine, un journaliste suisse expliquait à la radio que son enquête sur les cas rapportés de signalements d'OVNI montrait que 10% des cas étaient inexplicables. Les témoins semblaient de bonne foi et rien ne permettait de croire à une méprise avec un phénomène connu. Il fallait donc croire à la véracité des témoignages, ou croire qu'il s'agissait d'affabulations... de bonne foi, peut-être.

En tout cas, le taux de réponses aux pourriels me semble être une aussi bonne mesure de la crédulité aveugle que le pourcentage de cas inexpliqués d'OVNIs. Après tout, selon Stewart Guthrie, la suggestibilité est une qualité sans doute sélectionnée par l'évolution. Il est préférable de voir des choses qui n'existent pas que de ne pas voir des choses qui existent. Le seuil de discrimination est donc très bas chez l'humain, d'où l'existence des pourriels, malheureusement.

Libellés : , ,


2006-09-05

 

La pensée et l'intelligence

Qu'est-ce que l'intelligence?

Les racines latines, et donc indo-européennes, du mot semblent renvoyer à une capacité de discernement et de sélectivité. (Le mot latin « legere » signifie : choisir, cueillir, rassembler, lier... Il a aussi donné notre verbe lire, ce qui n'est pas innocent.) Il serait tentant d'interpréter ces racines dans le sens d'une capacité d'interconnexion, l'intelligence désignant l'aptitude à relier les faits et les notions de manière à en tirer un sens, voire quelque chose de neuf. Toutefois, les linguistes semblent privilégier une étymologie première qui décrit le geste du glaneur ou du cueilleur en train de choisir le meilleur épi dans le champ moissonné ou le plus beau fruit niché dans les branches, pour l'ajouter aux autres. Comme le latin a aussi les mots eligire (ex+legere : choisir d'entre tous), qui donne « élire » en français, et colligere (con+legere : choisir avec), qui donne « cueillir », cette interprétation ne me semble pas entièrement convaincante.

Toutefois, dans The Feeling of What Happens, Damasio suggère que la sélection est l'essence de la conscience. Des innombrables objets — objets appréhendés par les sens, objets qui existent sous forme de connaissances ou de souvenirs, idées — que le cerveau peut traiter, la conscience en retient quelques-uns qui sont amplifiés et déplacent alors les autres, les repoussant aux confins de notre spectacle intérieur. Nos ancêtres étaient-ils plus conscients de la sélection et de l'amplification d'objets dans un environnement qui changeait à un rythme plus lent? (Je ne dis pas que leur environnement comptait moins d'objets distincts; un chasseur-cueilleur est conscient de nombreux objets différents que le citadin moderne classera de manière indifférenciée comme des arbres, des buissons, de l'herbe, des insectes...) L'intelligence aurait alors été comprise non comme l'attention en soi mais comme la capacité de choisir l'objet sur lequel on fixe notre attention. Ses racines révéleraient donc cette activité centrale de l'esprit — la sélection d'un objet, la concentration de l'attention sur lui, l'examen de ses aspects, l'exploration des liens qu'il entretient avec d'autres objets, les possibilités d'en faire quelque chose : ramasser l'épi, cueillir la framboise mûre et pas trop abîmée...

Quoi qu'il en soit des origines du mot et de ce qu'elles peuvent nous dire sur ce qui était valorisé il y a des millénaires (l'habileté du cueilleur, l'habileté de la glaneuse?), l'intelligence désigne maintenant une faculté générale qui englobe le discernement, la combinaison, la perspicacité, l'habileté sociale, etc.

La meilleure façon de comprendre quelque chose, c'est souvent d'essayer de la reproduire. Le traducteur acquiert une connaissance du texte qu'il traduit qui est parfois supérieure à celle du critique et même de l'auteur, car il doit tout saisir, et de manière consciente, s'il veut recréer l'œuvre originale dans une autre langue. Ainsi, on serait porté à croire que ceux qui en savent le plus sur l'intelligence, ce sont sûrement ceux qui travaillent dans le domaine de l'intelligence artificielle.

En pratique, le terme d'intelligence artificielle (IA) recouvre un ensemble de recherches qui vont des investigations fondamentales proches des sciences cognitives jusqu'aux efforts d'amélioration des logiciels informatiques (certains proposant de faire de l'IA une simple forme d'informatique avancée). Sociologiquement, il est également patent que les applications qui réussissent (la traduction automatisée des langues naturelles, par exemple) tendent à quitter le nid de l'IA dès qu'elles volent de leurs propres ailes...

Néanmoins, les chercheurs en intelligence artificielle émettent parfois des idées remarquables et, ce qui est plus remarquable encore, leur donnent un début de réalité. Le concept de la pensée comme réalité sociale a mené les chercheurs à réaliser l'IA distribuée ou répartie sous la forme, par exemple, de systèmes multi-agents. L'intelligence est alors une propriété émergente.

Au fil des ans, cependant, l'intelligence artificielle nous en a sans doute plus appris sur notre incapacité à reconnaître l'intelligence. Turing a-t-il lancé tout le monde sur une fausse piste en mettant au point le test de Turing? Le célèbre programme ELIZA (faites-vous analyser par elle ou par une autre IA, ce sera moins cher qu'une cure psychanalytique) était troublant quand il est sorti, mais il fonctionne parce que nous fournissons l'illusion de cohérence qui insère un fantôme dans la machine... La reconnaissance des formes et l'identification des schémas semblent avoir entraîné le cerveau hominien à modéliser ses semblables sur la base d'indices fragmentaires, mais l'induction montre ses limites.

Actuellement, l'intelligence artificielle se débat avec une série de problèmes fondamentaux. La réalisation de telle ou telle visée de l'entreprise, comme dans le cas des systèmes experts dont la faisabilité démontrée dès 1973 avec SHRDLU a prouvé ipso facto qu'ils restaient loin de prétendre au rang d'IA, repousse toujours plus loin les bornes qu'il faut atteindre. Les efforts actuels restent un peu dans les mêmes voies. La constitution d'une base de données assimilables aux faits péniblement appris par chaque individu et relevant de ce que l'on appelle le sens commun est une entreprise (qui réinvente l'Encyclopédie de Diderot, dans un sens) conduite par Cycorp et son fondateur depuis plus de vingt ans. Des tentatives d'arriver au même but en faisant appel aux usagers de la Toile ont été lancées plus récemment (Mindpixel, Open Mind).

La théorie de la conscience de chercheurs comme Damasio pourrait-elle fournir de nouvelles pistes? L'enracinement du soi, de la conscience et des sentiments qui gouvernent notre raison dans un corps ouvert sur le monde extérieur permet de se demander si l'accumulation d'énoncés résumant le sens commun ne court-circuiterait pas ce qui donne justement naissance à l'intelligence... Peut-on être intelligent sans jamais avoir appris? La réponse est peut-être donnée par l'efficacité du langage comme moyen d'intégrer les savoirs appris par d'autres...

Ou faut-il croire, à l'instar des tenants de la Singularité, qu'il suffit d'attendre que la puissance de traitement des ordinateurs les hisse au niveau des capacités de notre cerveau?

Les autres billets de cette série incluent (1) « La pensée, souveraine dans l'abdication »; (2) « Penser la génétique »; (3) « La pensée a besoin de cartes »; (4) « Dans un cerveau bleu »; (5) « La main et le cerveau »; (6) « Le symbolique usurpateur » ; et (7) « Superman et le cerveau inaperçu ».

Libellés : , , ,


2006-09-03

 

Superman et le cerveau inaperçu

Dans un article (.PDF) paru en avril 2004 dans le Scientific American, le rôle des cellules gliales prenait une importance nouvelle, reflétée depuis par d'autres comptes rendus ou exposés. Au-delà des détails techniques, il est certainement frappant d'observer que la proportion des cellules gliales dans le cerveau s'élève au fur et à mesure que l'on examine des cerveaux appartenant à des espèces de plus en plus intellectuelles (pour ne pas dire évoluées, ce qui serait blasphématoire). L'activité de ces cellules, qui libèrent de l'ATP ou du glutamate pour communiquer entre elles ou avec les neurones avoisinants, pourrait influer sur la formation des synapses, l'activation des neurones sur des distances relativement grandes et donc sur la mémorisation et l'apprentissage.

Selon certains, le fait que ces cellules soient environ neuf fois plus nombreuses que les neurones serait responsable de la légende urbaine selon laquelle nous n'utilisons qu'un dixième de notre cerveau. À l'époque, l'utilité de ces cellules était passée inaperçue... Que ce soit l'origine ou non de cette légende, celle-ci n'a jamais été aussi fausse, car les cellules gliales semblent bel et bien jouer un rôle capital dans l'acquisition de nouveaux souvenirs ou de nouvelles habiletés. S'il est possible de dissocier la pensée de l'apprentissage, toutefois, les neurones conserveraient leur importance ancienne pour tout ce qui concerne la pensée tandis que l'apprentissage ferait intervenir les cellules gliales pour que de nouveaux synapses se forment...

Coïncidence curieuse, les cellules gliales du système nerveux périphérique sont appelées des cellules de Schwann quand elles forment la gaine de myéline qui protège les axones. Celles-ci sont donc essentielles pour la transmission des influx nerveux. Certaines maladies (la sclérose en plaques) et paralysies sont associées à un défaut de la myélinisation des axones, ou à une lésion de la gaine de myéline. Or, Christopher Reeves, qui avait incarné Superman au grand écran avant d'être immobilisé dans un fauteuil roulant par une chute de cheval, porte le nom de Virgil Swann dans la série Smallville. Simple hasard?

En revanche, le choix du projet Blue Brain de se concentrer sur la simulation de neurones reste justifié. Il ne s'agit pas encore la pensée, mais le fonctionnement d'une partie du cerveau. Cela, les neurones demeurent capables de l'éclairer. Faut-il supposer toutefois qu'en l'absence de cellules gliales, de telles simulations du cerveau n'arriveraient qu'à engendrer des formes de conscience condamnées à vivre dans l'instant, incapable d'apprendre ou de se souvenir? Il y aurait là matière à une nouvelle de science-fiction...

Libellés : , ,


2006-08-16

 

Dans un cerveau bleu

L'étrange est bleu, les oranges sont bleues, la Terre est bleue comme une orange. Et quand on pèle une orange bleue, on a quelque chose qui ressemble fort à un cerveau bleu. De la matière grise et bleue...

Un cerveau bleu? Mais oui. Après Deep Blue, qui avait réalisé l'ambition de von Kempelen, c'est au tour du cerveau de devenir bleu comme IBM.

En effet, « Big Blue » a lancé l'an dernier la modélisation d'une partie du cortex humain dans le cadre du projet Blue Brain en partenariat avec le Brain-Mind Institute de l'École polytechnique fédérale de Lausanne

Il s'agit d'une autre voie pour se rapprocher de l'appréhension de la pensée, une méthode bottom-up pourrait-on dire, à opposer sans doute à la méthode top-down des chercheurs en intelligence artificielle d'hier. Pendant longtemps, il a été plus facile d'avancer avec des formalisations du raisonnement, comme dans le cas du Logic Theorist de 1956, dans la lignée des efforts de George Boole et Gottlob Frege. (Pour un survol de la question de l'intelligence artificielle, voir cette transposition PDF d'une présentation Powerpoint.)

En quelque sorte, on revient même à l'approche de Warren Sturgis McCulloch et Walter Pitts en 1943 quand ils publiaient dans le Bulletin of Mathematical Biophysics et collaient de très près à ce que l'on croyait savoir de l'activité des neurones.

Le premier pas, ce sera Blue Column, une modélisation d'un module cortical (aussi appelé hyper-colonne ou hypercolonne par certains), capable de simuler dix mille neurones et leurs interconnexions, au nombre de cent millions environ. (L'ampleur du défi de la simulation de tout le cerveau se laisse deviner des statistiques cérébrales.) Ce chiffre est typique d'un module cortical dans le cerveau du rat, car les modules corticaux du cerveau humain comptent plutôt soixante mille neurones environ. Il faut bien commencer quelque part... Cela devrait prendre deux ans — juste à temps pour l'Année du Rat en 2008.

Les responsables envisagent de reprendre plus tard la simulation en modélisant le fonctionnement des neurones au niveau moléculaire. L'étape suivante, ce serait évidemment de reproduire et réunir plusieurs modules corticaux (simplifiés, au besoin) afin de commencer à reproduire le néocortex, composé de centaines de milliers de modules (un million environ dans le cas du cerveau humain). De fait, à terme, les participants comptent s'attaquer à l'étude du cerveau humain.

Les avantages seraient nombreux. Le décodage du langage neural ne serait pas le moindre. Les auteurs de science-fiction pourraient envisager des formes de télépathie technologique. Et il deviendrait possible de songer à simuler tout le cerveau. Il deviendrait possible d'étudier la pensée de l'extérieur pour la première fois.

Du coup, l'investigation des mécanismes employés par la seule forme d'intelligence qui soit connue pour donner des résultats éclairerait les bases de leur fonctionnement, dans le but de les reproduire dans le cadre de l'intelligence artificielle. Entre autres, il deviendrait possible de maîtriser les bases de ce qu'on appelle un « ordinateur liquide » (Liquid Computer), mais aussi de mieux comprendre la vue humaine, le traitement du son et l'intégration de la motricité et des sens.

Malgré son nom, le projet reste loin de la reproduction d'un cerveau entier, mais, pour employer une métaphore informatique, ce sera l'ouverture d'une fenêtre donnant sur l'intérieur du crâne. Il existe au moins une entreprise concurrente, CCortex, dont l'ambition est plus grande mais dont le sérieux est difficile évaluer. D'autres groupes de neuroanatomie computationnelle, dont celui-ci en Pologne ou l'Équipe 3 de l'Unité 371 de l'INSERM en France, énoncent les mêmes visées. L'entreprise jouit d'une reconnaissance institutionnelle depuis au moins le lancement du Human Brain Project en 1993, aux États-Unis.

Le plus ironique, c'est sûrement que ces initiatives promettent de nous rapprocher de la pensée et des phénomènes conscients en général, mais que les responsables seraient sans doute les plus catastrophés si ces simulations manifestaient quelque chose de l'ordre de la conscience...

Libellés : , , ,


2006-05-30

 

La Toile littéraire du Canada francophone

Lentement, l'araignée tisse sa toile...

La littérature canadienne d'expression française jouit d'une présence grandissante en-ligne.

Un des meilleurs sites est sans conteste la Bibliothèque électronique du Québec de Jean-Yves Dupuis, qui compte actuellement 214 volumes de la littérature canadienne-française, ce qui inclut tant des romans que des recueils de textes courts numérisés. Ce n'est pas un site pour bibliographes, puisque les sources sont rarement indiquées, mais l'amateur de littérature ancienne y trouvera son profit. (Il y a aussi de nombreux volumes de l'œuvre de Jules Verne.)

Mais il ne faut pas négliger non plus les bibliothèques bien réelles, en particulier la Bibliothèque nationale du Québec, dont la collection numérique ne cesse de s'enrichir, et la Bibliothèque nationale du Canada, dont les archives numériques sont également très riches. Les imprimés canadiens du dix-neuvième siècle sont en cours de numérisation et une partie reste accessible à tous sur le site de Notre mémoire en ligne.

En ce qui concerne les auteurs plus actuels, le lecteur peut se tourner vers le site de L'Île, alimenté et financé par l'UNEQ qui fait donc la part belle aux membres de l'UNEQ et ignore volontiers les autres. Ce sont 450 auteurs qui sont à l'honneur.

Le carrefour du Centre québécois de recherche sur l'archive littéraire est un site universitaire qui regroupe trois projets différents. Cela va donc de l'extrêmement spécialisé au très exhaustif, ce qui n'exige souvent pas beaucoup de discrimination, dans l'un et l'autre cas. Je retiens quand même le projet de l'Archéologie du littéraire au Québec (1760-1840), entreprise placée sous la direction de Bernard Andrès.

Bernard Andrès a aussi signé un autre site, qui prétend résumer la littérature québécoise en 600 titres. Les choix sont très convenus.

Également dans la veine universitaire, il y a le laboratoire des imaginaires du Nord de Daniel Chartier (le Laboratoire international d'étude multidisciplinaire comparée des représentations du Nord, pour être précis). J'y ai déjà fait allusion pour sa liste de publications qui comprend une réédition de L'Impératrice de l'Ungava.

Toujours dans le domaine universitaire, on peut mentionner le CRILCQ (Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoise), même si les ressources en-ligne semblent très maigres.

Un autre genre de ressource est le site des Services Documentaires Multimédia Inc., qui offre de l'information (essentiellement bibliographique, mais on peut aussi trouver des résumés et des évaluations sommaires) sur de nombreux livres québécois. À l'intention des bibliothécaires principalement.

Autre site professionnel, le carrefour du journal Le Libraire n'est pas accessible pour moi aujourd'hui, mais je n'ai aucune raison de croire qu'il a cessé d'exister.

Il existe aussi des sites plus personnels. C'est une collectivité qui anime celui du « Club des rats de biblio-net ». Au fil des ans, ce sont maintenant 2229 livres de 1081 auteurs qui ont reçu 6541 critiques. Les auteurs québécois ne sont pas seuls, mais ils sont bien présents.

Il y a le site de Paul-André Proulx, auquel j'ai jeté un coup d'œil; on y trouve un survol de la « littérature québécoise » depuis 1998. Pour l'instant, 332 œuvres ont été commentées.

Déjà plus ancien mais un peu figé dans le passé, il y a le site de CyberScol et compagnie, Littérature québécoise, qui offre de l'information sur 260 auteurs.

Évidemment, on peut toujours jeter un coup d'œil à la page de Wikipédia consacrée à la littérature québécoise.

Et pour connaître ce qui se fait en français à l'extérieur du Québec, il y a le répertoire des membres de l'Association des auteures et auteurs de l'Ontario français.

Lentement, l'araignée tisse sa toile...

Libellés : , , ,


2006-03-22

 

Syntonicité et virtualité

En 1982, dans The Second Self, Sherry Turkle s'était intéressée aux rapports que les premiers propriétaires d'ordinateurs personnels entretenaient avec leurs machines. Tout en s'avérant une observatrice avisée, sincèrement à l'écoute des personnes qu'elle avait interrogées et capable d'analyser leurs mobiles avec une grande finesse psychologique, elle avait aussi avancé quelques hypothèses peut-être un peu moins fondées.

Ainsi, sans doute dans la foulée de Seymour Papert, elle invoquait la syntonicité pour illuminer le penchant de ces hobbyistes à concevoir le fonctionnement de leurs machines et de leurs logiciels en termes du fonctionnement de leur corps ou de leur esprit — ou plutôt de leur représentation de ceux-ci — au point de s'identifier à ces opérations, voire de les assimiler à des prolongements de leur propre personne (corporelle ou psychologique). Turkle proposait donc : « The CPU of the hobbyist computer lends itself to personal identification with its primary action: moving something that is conceptually almost a physical object (a byte of information) in and out of some thing (a register) that is almost a physical place. The metaphor is concrete and spatial. one can imagine finding the bytes, feeling them, doing something very simple to them, and passing them on. For many of the people that I met in the hobbyist culture, getting into this kind of identification feels safe. It makes the machine feel real. »

Passons sur la métaphore sexuelle, et passons aussi sur le fait que ceci ressemble beaucoup plus au fonctionnement d'un programme écrit en langage machine ou en assembleur qu'au fonctionnement d'un logiciel moderne. Même dans ce contexte très particulier de la préhistoire de l'informatique personnelle, il était aussi possible, à mon avis, d'interpréter autrement le sentiment de réalité dont parle Turkle.

Ainsi, en revenant aux essais philosophiques de Suzanne K. Langer réunis en 1957, Problems of Art, je crois qu'il ne serait pas impropre de faire de ces octets en mouvement des objets virtuels. Tant leur représentation symbolique que la représentation qu'on s'en fait divergent de manière marquée de la réalité physique sous-jacente. Langer désignait comme virtuelles les entités sans réalité physique propre mais qui peuvent donner lieu à une perception réelle. L'objet représenté par un reflet dans un miroir ou quelques centimètres carrés de peinture dans un tableau est un objet sans réalité physique propre même s'il est parfaitement appréhendé par les sens humains, le fait de cette appréhension étant parfaitement objectif.

Cette conception de ce qui est virtuel, et donc de la virtualité, semble bien avoir inspiré l'informaticien Ivan Sutherland qui s'en empare, quelques années plus tard, pour imaginer que l'ordinateur puisse fabriquer des fenêtres par lesquelles percevoir les mondes créés par ses propres processus. Une fois admise la possibilité (au moins théorique) d'une variété de mécanismes capables de susciter l'illusion d'une interaction avec le monde réel, il propose comme but la création d'un monde virtuel contrôlé de telle sorte par l'ordinateur qu'il deviendrait possible de faire l'essai total de réalités qui seraient aussi étrangères que désiré à notre monde familier : « The ultimate display would, of course, be a room within which the computer can control the existence of matter. A chair displayed in such a room would be good enough to sit in. Handcuffs displayed in such a room would be confining, and a bullet displayed in such a room would be fatal. With appropriate programming such a display could literally be the Wonderland into which Alice walked. » Autrement dit, la fenêtre devient si parfaite qu'elle s'abolit elle-même.

La question que j'ai envie de poser est la suivante. Certains hobbyistes étaient sans doute suffisamment proches de leurs ordinateurs pour qu'on parle de syntonicité. Dans la plupart des cas, cependant, le sentiment de réalité dont parle Turkle ne serait-il pas tout simplement la reconnaissance par ces premiers usagers de la réalité virtuelle ébauchée par les codes des langages informatiques et par leurs propres représentations du fonctionnement de ces micro-ordinateurs... À ce niveau, on rejoint de nombreux auteurs qui ont plaidé la cause de la virtualité, comme David H. Gelernter.

Osons cependant une synthèse — ou peut-être un pas en arrière. Depuis l'avènement de la Toile, la chimère d'un lieu de rencontre dans le cyberespace qui serait véritablement perçu comme un espace virtuel en a fait galoper plus d'un. Dans la pratique, les interfaces les plus courantes se présentent comme des entités réelles (le bouton de la souris transfère, en apparence, le mouvement du doigt vers un onglet de l'écran, par exemple), mais elles ne sont ni des lieux à part entière ni des prolongements du corps. De l'esprit, peut-être, mais pas tellement plus que les technologies cognitives, comme le papier et le crayon...

La tendance, depuis l'invention du visiocasque par Sutherland il y a une trentaine d'années, est restée au perfectionnement des moyens techniques d'une meilleure interface. Mais néglige-t-on les possibilités de favoriser une identité mentale entre l'usager et les processus informatiques? Papert avait recherché cette identification, mais dans le contexte de l'apprentissage d'abord. Les métaphores proposées par les ordinateurs sont-elles trop peu organiques pour favoriser la syntonicité? Dans ce sens, la popularité même de l'image du cyborg — du Six Million Dollar Man et Darth Vader à Locutus dans Star Trek, voire à Neo dans la trilogie Matrix — pourrait être un avertissement que nous sommes sur la mauvaise voie. Malgré l'imbrication de la chair et de la machine, qui est censée estomper la frontière entre les deux, les deux composantes restent visibles. En partie, c'est sans doute impossible d'y échapper dans les représentations visuelles de nos médias. En partie, toutefois, c'est aussi une limite implicite que l'on fixe à la fusion...

Mais à quoi ressemblerait des ordinateurs plus facilement annexés à nos identités?

Libellés : , , ,


This page is powered by Blogger. Isn't yours?