2016-11-09

 

Les Clinton, fossoyeurs du New Deal

Le progressisme étatsunien — né à l'aube du XXe siècle, à l'époque des trusts, de l'urbanisation, de l'immigration massive et de la ségrégation — a vécu. 

Déterminer qui l'a tué ne sera pas facile.  De nombreux coups lui avaient été portés au fil des ans, mais leurs effets mortels ont mis du temps à se faire sentir.  Si on veut blâmer les médias pour la victoire de Trump, il faut alors se pencher sur le principe d'impartialité (Fairness Doctrine) qui avait été imposé aux médias étatsuniens en 1949 et qui avait été essentiellement abrogé par le gouvernement Reagan en 1987 — et finalement liquidé sous Obama.  Son abrogation avait permis aux médias de droite (Fox News) de défendre une vision du monde de plus en plus partiale, voire carrément divorcée de la réalité, qui semble bien avoir fait le lit de Trump.

Ce qui est certain, c'est que la victoire de Trump menace de renverser les acquis progressistes des quarante dernières années — voire depuis l'époque de la Reconstruction après la Guerre civile.  Ceci concernerait, pour les progrès les plus récents, le droit à l'avortement, les reculs de la peine capitale, l'assurance-santé (plus précisément l'Obamacare) et le mariage homosexuel.  Un gouvernement Trump cherchera sans doute à renverser aussi certains acquis remontant parfois jusqu'au New Deal de Roosevelt : salaire minimum, protection de la syndicalisation, réglementation des activités boursières (par la Securities and Exchange Commission) et protection de l'environnement.  Ajoutons que le cercle de Trump a même évoqué la révocation du 19e amendement de la constitution qui a donné le droit de vote aux femmes en 1920 et qui a représenté une des grandes percées progressistes de l'époque.  Quant au droit de vote des minorités non-blanches, en particulier les plus pauvres, il était déjà battu en brèche dans plusieurs États grâce à l'affaiblissement du Voting Rights Act de 1965 par les tribunaux et par des mesures législatives ces dernières années.

C'est une contre-révolution annoncée, mais devenue possible parce que les élites du parti Démocrate avaient depuis longtemps cessé de croire à ce progressisme.  Bill Clinton avait resserré l'accessibilité au système de sécurité sociale mis en place par le gouvernement de Franklin D. Roosevelt, puis renforcé sous Lyndon B. Johnson.  Le gouvernement de Bill Clinton avait également misé sur la loi et l'ordre, le libre-échange, la spéculation boursière et surtout la déréglementation banquière, abolissant un des ultimes garde-fou créés sous Roosevelt.  Obama, partisan acharné de la négociation et du compromis, a investi ses énergies dans un système d'assurance-santé bancal, a soutenu un encadrement des institutions financières plutôt qu'un retour aux règles de 1933 et a fini par soutenir, certes, les droits des homosexuels, essentiellement quand les tribunaux lui ont forcé la main.

Il faut rappeler que le New Deal de Roosevelt était l'aboutissement au niveau fédéral de l'activité militante des Progressistes étatsuniens depuis le tournant du siècle.  C'est donc plus d'un siècle de luttes progressistes que les succès électoraux des Républicains mettent en danger aux États-Unis. 

Le programme de Hillary Rodham Clinton incarnait ce long siècle de progressisme sur tous les points importants, y compris un resserrement des règles pour Wall Street — à l'exception de l'encadrement des médias.  Ce programme devait beaucoup aux pressions de Bernie Sanders et c'est peut-être pour cette raison, ou parce qu'elle était trop associée à des centristes plus ou moins progressistes, comme Bill Clinton et Barack Obama, ou parce qu'elle semblait incapable d'en parler avec passion et sincérité (et peut-être un peu de haine), que Hillary n'était pas une porte-parole entièrement crédible pour son propre programme.  Sans parler de son association aux élites gouvernementales et financières des États-Unis depuis vingt ans... 

Si elle a réellement été une progressiste obligée d'avancer masquée (presque) toute sa vie parce qu'elle était une femme, et surtout la femme de Bill Clinton, l'histoire de Hillary Rodham serait une des grandes tragédies politiques modernes.  Toutefois, la question de ses convictions réelles se pose en raison de son appui de jeunesse au candidat ultra-conservateur Barry Goldwater, de son appui apparemment sincère à certaines des mesures les moins progressistes de Bill Clinton et de sa politique comme Secrétaire d'État.  L'ensemble de l'œuvre la classe plutôt dans la catégorie des prétendus « modernisateurs » du progressisme, comme Tony Blair au Royaume-Uni ou Paul Martin au Canada.

Ce qu'il est maintenant possible de conclure, c'est que face aux ennemis du progressisme aux États-Unis, dans un contexte où le statu quo était discrédité à droite comme à gauche, la candidature de Hillary a représenté un geste empreint d'arrogance.  Les soi-disant « scandales » qu'on lui reprochait n'étaient pas graves en soi, mais, chaque fois qu'on les réveillait, ils la rattachaient au système dont elle était l'émanation et c'est peut-être bien ce qui lui a nui le plus jusqu'aux dernières heures de la campagne.  Une partie de la population des États-Unis a préféré voter pour l'homme qui achète les politiciens que pour la politicienne qui se vend à Wall Street.

L'échec de Hillary Rodham Clinton risque de sceller pour longtemps le sort du progressisme étatsunien.  Ce qui aura commencé avec la lutte pour le vote et l'émancipation des femmes se termine avec la défaite de la première candidate sérieuse à la présidence des États-Unis.  Pour des années à venir, la Cour suprême et de nombreuses autres institutions des États-Unis seront contrôlées par une minorité de l'électorat, mais une minorité qui, en raison de la couleur de sa peau, croit avoir le droit de tout faire pour les conserver à sa botte.  Si l'importance de cette minorité est condamnée à diminuer au fil des ans, cela ne signifie pas que ce sera automatique.  Si Trump met à exécution ses projets pour déporter les immigrants illégaux et réduire l'immigration, les tendances démographiques pourraient changer.  Si les États individuels mettent en place des mesures additionnelles pour décourager les votes des plus pauvres, le succès de Trump pourrait se prolonger sur de nombreuses années.  La victoire électorale du Parti national réuni en Afrique du Sud en 1948 a institué un système d'apartheid qui a préservé la suprématie blanche jusqu'en 1994.

Aujourd'hui, le progressisme étatsunien est appelé à renaître.  Des millions de citoyens des États-Unis en ont goûté les fruits et ils goûteront peut-être bientôt l'amertume de son élimination de la vie publique.  Ce sera la clé de sa renaissance, mais qui devra être porté par d'autres personnes que la génération responsable de son naufrage.

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