2019-07-14

 

L'inquiétante absence

Aujourd'hui, le documentaire L'inquiétante absence était projeté au festival Fantasia.  Réalisé par Amir Belkaim et Félix Brassard, produit par Mathieu R. Grenier, avec Mario Boivin comme conseiller, le film s'intéresse à la place des films de genre dans la cinématographie québécoise.

Malgré le titre, il s'agit moins d'une absence en tant que telle que d'un effacement par la culture officielle et, dans une certaine mesure, par les relais corporatifs et institutionnels.  Car, si on définit les films de genre de manière à inclure le policier en plus du fantastique, de l'horreur et de la science-fiction (il ne sera jamais question de la fantasy en tant que telle), la production québécoise en compte évidemment un certain nombre.  Au besoin, on peut remonter à un moyen métrage de 1918, une docu-fiction intitulée Le Feu qui brûle et tournée par Léo-Ernest Ouimet, qui met en scène le combat de pompiers de Montréal contre un incendie.  Le hic, c'est que l'histoire officielle du cinéma québécois ou canadien-français tend à occulter cette dimension de la cinématographie d'ici.

Les réalisateurs offrent un retour en arrière pour expliquer les origines d'une certaine répugnance québécoise à produire des films de genre.  Parmi les hypothèses envisagées, il y a l'importance de l'expérience du documentaire (parmi les anciens de l'ONF, etc.) au moment du passage au cinéma de fiction dans les années 1960 puisque plusieurs figures de la nouvelle industrie étaient issues de ce vivier.  Marcel Jean incrimine aussi l'importance du cinéma d'auteur (reflet de l'influence française au moment de la Nouvelle Vague) aux yeux des critiques et des producteurs des années 1970.  Or, par définition, ce cinéma d'auteur ne recourait pas à des scénaristes, mais à des réalisateurs-scénaristes, voire à des réalisateurs-scénaristes-opérateurs.  Un troisième facteur transparaît dans les commentaires de Jean-Claude Lord et Yves Simoneau, sans être épinglé nommément.  Le nationalisme québécois (largement mâtiné d'anti-américanisme) des années 1970 réagit négativement à des films montés selon les recettes hollywoodiennes.  Comme en littérature au début du vingtième siècle, la « déterritorialisation » passe rapidement pour une trahison...  (Plus récemment, la réaction fanique tombe parfois dans le travers contraire : critiquer les réalisations québécoises parce qu'elles conservent une touche québécoise sans singer à 100% les modèles hollywoodiens, comme Walking Dead dans le cas d'un film de zombies comme Les Affamés d'Aubert.)

Le documentaire m'a permis d'ajouter quelques titres à ma liste de films relevant potentiellement de la science-fiction canadienne-française.  J'ai ainsi noté les longs métrages Bingo (1974) et Panique (1977) de Lord, ainsi que L'Assassin jouait du trombone (1991) de Roger Cantin, celui-ci ayant auparavant réalisé le court-métrage L'Objet (1984) servant aux Terriens une fin de monde satirique (et bien crémeuse).  Sans oublier Saints-Martyrs-des-Damnés (2005) si on retient moins l'horreur que l'utilisation du clonage.

Les réalisateurs ont sollicité les avis de nombreux cinéastes (et non des moindres, puisque Cronenberg évoque les films qu'il a réalisés au Québec au début de sa carrière) et cinéphiles.  Quelques professeurs ou chercheurs ont aussi droit à la parole, comme Mario Boivin et Bernard Perron, mais Patrick Senécal est le seul écrivain de genre (outre Mario Boivin) à avoir été rencontré.  Il fournit au film certains de ses meilleurs moments, d'ailleurs, sous la forme d'anecdotes éclairantes.

L'absence (inquiétante ?) d'autres écrivains de genre du Québec correspond à une omission assez flagrante.  Parmi les raisons possibles pour la minoration des films de genre québécois, on aurait pu envisager que la qualité (des scénarios, sinon de la réalisation) n'était pas toujours au rendez-vous.  Après tout, si certains films québécois ont connu des carrières internationales parfois respectables, il est plus difficile de citer des films de genre à avoir récolté ne serait-ce qu'un succès d'estime au-delà du Québec, outre La Peau blanche et quelques autres productions.  Or, le documentaire s'acharne à réduire les films de genre à leurs effets spéciaux, leurs thématiques ou leurs codes, bref, au choix d'un genre et à la réalisation.  C'est peut-être plus applicable aux films d'horreur, mais les polars et les films de science-fiction n'ont pas toujours besoin de gros budgets s'ils ont des idées et un scénario.

Le débat sur le cinéma de genre en français existe aussi en France, où il suscite de plus en plus la discussion.  Durant la période de questions qui a suivi la projection, Mario Boivin a invoqué un blocage culturel qui affecterait tant la France que le Québec, en sus des problèmes financiers, des soutiens officiels, du défi représenté par Netflix, etc.  Les parallèles sont certes frappants, mais si c'est la culture officielle qui est en cause, il est frappant de constater que L'inquiétante absence ne convoque aucun de ses représentants possibles.

On ne croise aucun critique ou chroniqueur médiatique susceptible d'expliquer pourquoi les films de genre ne trouveraient pas grâce à leurs yeux.  Le documentaire ne donne à entendre que les partisans des genres au cinéma, jamais celles ou ceux qui pourraient les dénigrer.  Les réalisateurs n'ont pas rencontré non plus de fonctionnaires de la SODEC ou des autres instances subventionnaires, sous prétexte que la responsabilité première des refus frappant des films de genre reposerait sur les jurys ou comités de pairs.  Auquel cas il aurait été envisageable d'interviewer certains des cinéastes se retrouvant sur ces jurys (dont la composition est parfois publique).  Encore qu'il semble assez clair que tous les réalisateurs, et pas seulement ceux qui s'intéressent aux genres, souffrent des coupures budgétaires et de l'application de quotas tacites décourageant la construction suivie d'un corpus ou l'exploration de nouvelles directions.

A contrario, Mario Boivin suggère, si je l'ai bien compris, qu'il manque peut-être au Québec un champion en chair et en os au sein des institutions incriminées, un défenseur capable de donner de la voix pour donner le branle à l'essor des genres.  Il s'agirait donc de s'inquiéter moins de la présence d'ennemis des genres que de l'absence (justement) d'amis des genres dans ces milieux.

La période de questions a pris fin sur la question de la touche québécoise, outre la langue, dans le cinéma de genre.  Amir Belkaim a répondu en mentionnant La Peau blanche de Roby (d'après le roman de Joël Champetier) afin d'expliquer que l'utilisation de décors montréalais façonnait une expérience différente dans un tel cas.

La projection du documentaire a été précédée du visionnement d'un court métrage, Mindscreen, de Pierre-Luc Gosselin.  Si l'idée de base ne révolutionne rien, le traitement à la Black Mirror est très réussi, le tout dans un Québec absolument contemporain (quoique dessiné à gros traits).

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2019-07-05

 

La médecine du futur dans un texte de SFCF

(Dans le numéro du 21 octobre 1882 du Grognard, petit journal drolatique fondé et animé par Hector Berthelot, on retrouve une saynète d'anticipation qui sert à illustrer la modernité chirurgicale telle que vue par l'auteur de cette section du journal qui, fort probablement, n'est autre que Berthelot lui-même.  Celui-ci signera d'ailleurs, sous le pseudonyme de Salvio, un texte de politique-fiction comique dans les pages du Canard deux ans plus tard.  Voici le préambule et l'intégralité de cette vision inusitée de la médecine de l'avenir.)


Badinages

Dans une vieille chanson militaire, un troupier disait :

Avec mon briquet
Je vous découpe un homme
En quat’ comme un navet.

Les chirurgiens font mieux, écrit Pierre Véron.  Comme Bertheliey, ils vous coupent en six, ils vous coupent en huit, ils vous coupent en dix.  Le corps humain n'a plus d'organe sur lequel on puisse placer l’inscription : Le bistouri n'entre pas ici.

Il entre partout, le bistouri.  On vous met les boyaux des gens sur une assiette, on vous les gratte, on vous les astique comme un fourniment.  Quand [sic] à l'estomac, une petite promenade dans sa cavité devient l’abc du métier. Voyez plutôt l'homme à la fourchette.

Et dire qu’il y eut là-dessus des légendes qui se perpétuèrent pendant des siècles !  On vous affirmait qu'une piqûre d’épingle dans tel ou tel tissu suffisait à vous tuer.

Il y avait surtout un nommé péritoine pour qui l’on professait un respect terrorisé.  On n’osait pas même l'approcher avec les plus grands égards.

Maintenant, et je te le tutoie, et je [te] le bouscule, et je te l’incise !

Il manque complètement de prestige, le péritoine.

*** 

Encore ne sommes-nous qu’au début des expériences et des audaces de ce genre.  Ils en verront bien d'autres, nos arrière-neveux !

Je me figure assister à une consultation aux abords de l'an 2000.

— Docteur, je viens vous consulter pour un malaise.

— Quel genre de malaise ?

— Docteur, j'ai une douleur aiguë qui me prend là du côté droit.

— Ah !  Est-ce ici ?

— Ici et plus haut.  Plus bas aussi.

— Cela manque de précision.  Toussez-vous?

— Quelquefois.

— Digérez-vous bien ?

— Pas toujours.

— C'est peut-être le foie.  À moins que ce ne soit le poumon...  À moins que ce  ne soit...  Du reste, il [est] bien inutile de perdre notre temps à chercher; nous allons bien voir.  Couchez-vous là-dessus, que je vous ouvre.

— Que vous m'ouvriez!

— Naturellement.  Comment voulez-vous que je me renseigne sans cela ?  En auscultant ou en percutant, comme ces pauvres ânes du dernier siècle ?  Ah ! ils en ont entassé, des bévues, les unes sur les autres, alors qu’il est si simple de voir par ses yeux !  Allons, étendez-vous !  Nous allons commencer par le foie.

— Mais, docteur...

— Vous ne sentirez rien, et vous suivrez toutes les phases de l'opération, grâce à notre nouveau procédé d'insensibilisation locale.  Tenez, regardez.  Une, deux... le voilà, votre foie.  Vous voyez bien, il n'a rien du tout.  Nous allons le recaser.

— Mais comment tiendra-t-il ?

— Il nous suffit de rejoindre les deux côtés de l'incision avec cette nouvelle composition qu’on appelle le ciment humain.  C'est magnifique !  Ces Américains font tout de même des trouvailles étonnantes !  Je passe au poumon.  Vous n'avez pas envie de prendre quelque chose auparavant ?  Ne vous gênez pas, cela n’entrave en rien l'opération.  J'ai là des biscuits et du rhum.  Vous pouvez manger et boire, du moment où je ne touche pas à l'estomac pour l'instant.  Le voilà, votre poumon.  Il n’est pas vilain !  Attendez une minute, que j'aille chercher une loupe.  Allons, voyons, prenez-le dans votre main.  Seulement, ne le laissez pas tomber.  Je suis à vous.

— Mais, docteur...

— Pas d'enfantillage, n'est-ce pas ?  Ma loupe est dans cette armoire ; tenez, je l'ai.  Rendez-moi votre poumon.  C'est qu'il n'est pas vilain du tout !  Il n’a même rien absolument.  Ce n'est pas encore là la cause de votre douleur.  Nous allons le replacer.  Tiens ! une idée...  Si ça venait des reins ?  Ce n’est pas probable, mais enfin, pour ce que ça nous coûte pendant que nous y sommes.  Insensibilisons ces petits reins tout de suite.  Là...  Et quand on pense qu'autrefois chirurgie et médecine faisaient deux.  Ah ! quels crétins que nos prédécesseurs!...

Et la consultation continuera sur ce ton folâtre.  Et le malade, dépecé, désarticulé, finira par rentrer recollé de fond en comble en son domicile, où il dira à son épouse :

— Ah! ma chère, si tu avais vu quels jolis poumons j'ai !  C’est rose, c'est charmant, c'est...

— — —

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2019-07-03

 

Le Sentier couvert, voyage temporel et SFCF

La SFCF a-t-elle aussi eu son Pierre Benoit ?

Pierre Benoit (ou Benoît, les sources ne s'entendent pas) est né à Montréal en 1906 et mort à Ottawa en 1989.  Son roman Le Sentier couvert (Montréal, Éditions de l'Arbre, copyright en 1944, achevé d'imprimer en 1945), terminé à Ottawa le 19 février 1943, où l'auteur avait déménagé en 1940, peut figurer dans les titres de la littérature franco-ontarienne.

Jusqu'à preuve du contraire, c'est aussi le premier récit canadien-français d'un voyage temporel à rebours.  Il y avait déjà eu plusieurs nouvelles dont le protagoniste se projetait dans le futur de son présent.  Ainsi, en 1885, Léon Ledieu avait imaginé dans « Le songe du Roy Loys Neufvième » qu'un émissaire divin accordait au roi Louis IX une vision du Québec présent.  En 1899, Gaston Labat avait dépeint la réaction d'un soldat, d'un artisan et d'un cultivateur morts depuis cent ans et ramenés à la vie, plus ou moins, qui découvraient avec horreur le monde à la fin du XIXe siècle, dans « L’auberge de la mort. Légende fin de siècle ».  L'interprétation du cadre temporel de Similia Similibus (1916) d'Ulric Barthe reste délicate, mais il est possible de comprendre que le protagoniste vit les événements d'un futur uchronique prévisible si la Première Guerre mondiale n'avait pas éclaté en 1914...  Enfin, en 1929, Jean-Charles Harvey signe « Le revenant », un conte fantastique où le fantôme de Louis Hémon visite le pays de Maria Chapdelaine presque vingt ans après son séjour sur la ferme de Péribonka.  Quelques autres contes futuristes de la même époque jouent sur le registre de la vision d'un futur encore non avenu, mais le voyage à rebours est rare sinon entièrement absent avant Le Sentier couvert.

Dans tous ces cas, le saut dans l'avenir est en général inexpliqué, réductible à une hallucination ou attribuable à une intervention surnaturelle.  Même si Wells, en 1895, et Barjavel, en 1944, avaient déjà postulé des moyens rationnels de se déplacer dans le temps, le plongeon dans le passé du Sentier couvert fait appel à un mécanisme plutôt obscur.  Sans doute sciemment, Benoit évite de parler de machine alors même qu'il aurait pu lire « L'homme qui explora le temps » d'Octave Béliard dans La Presse en 1932 (réutilisation des Aventures d'un voyageur qui explora le temps publiées par l'auteur français en 1908).  D'autres auteurs français, avant Barjavel, comme Maurice Renard, Jacques Rigaut ou Régis Messac, avaient écrit sur des voyages temporels à rebours ou des machines à remonter le temps, mais nous sommes moins sûrs que leurs écrits se soient rendus au Canada avant 1940.

Dans Le Sentier couvert, le jeune protagoniste, Vincent Hertel, s'absente, en raison d'un coup à la tête, de la réalité de 1940 pour se retrouver en 1870.  En 1940, il a perdu connaissance et reste alité, dans un coma que les médecins ne s'expliquent pas, durant deux semaines tandis qu'il a l'impression de vivre un bon mois à Montréal en 1870, dans la maisonnée de ses jeunes grands-parents.  Transporté dans un monde plus serein et moins affairé que la métropole trépidante de 1940, Vincent s'éprend d'Émerance, la sœur adoptive de son grand-père, une jeune femme recueillie par charité.

Pour un homme de 1940, la ville de Montréal en 1870 n'est qu'une aimable bourgade, encore un peu champêtre.  Il n'y a pas de tramways électriques, d'automobiles, de lumière électrique, de téléphones ou d'avions.  Pas plus que de radio ou de cinémas.  À quelques occasions, Vincent se laisse emporter à parler du futur, mais il ne livre pas le secret de sa clairvoyance.  Il évoque le téléphone et le sérum anti-diphtérique, et il manque se trahir en prédisant à ses hôtes leur prospérité future.

Bref, avec une tonalité différente, on aurait presque l'intrigue de base de Back to the Future.  Sauf que le voyageur du temps ne tombe pas amoureux de sa mère, mais plutôt d'une jeune femme qui va mourir de chagrin après le départ d'un amoureux de passage, c,'est-à-dire lui-même.  Sauf que Vincent ne se risque pas à modifier la trame temporelle puisqu'il n'est pas un voyageur imprudent.

Au gré de ses conversations avec son aïeul, il laisse néanmoins filtrer quelques indications utiles sur les meilleures pratiques en épicerie, ce qui va sans doute fonder le succès à venir de l'entreprise familiale dont Vincent récoltera les fruits ultérieurs.  Benoit ne s'attarde pas sur le paradoxe d'une telle boucle temporelle fermée.

Si Hertel ne change pas l'histoire, il n'y a pas d'uchronie.  Benoit avait peut-être lu une nouvelle contemporaine, « Lepic et l'histoire hypothétique », signée par un autre Hertel, François.  Néanmoins, féru d'histoire, l'auteur se garde de modifier les événements connus, même à une échelle aussi humble.  La femme que Vincent aime, Émerance, va mourir de la tuberculose quand même.  Mais le retour en arrière de Vincent aura changé le sens de cette mort : il peut croire que son amour a consolé la condamnée jusqu'à la fin.

Ne s'agit-il que d'une hallucination, comme dans Similia Similibus, où le récit est réellement hypothétique ?  À la fin du roman, Vincent obtient un témoignage de son père sur la mort de sa tante que le fils entend pour la première fois — et qui correspond à ses propres souvenirs.

Dans le cadre du récit, la réalité du voyage à rebours est donc imposée par l'auteur.  En revanche, celui-ci ne fournit aucune explication, rationnelle ou non, de l'excursion dans le passé de Vincent.  Il conclut plutôt en invitant ses lecteurs à tenter une interprétation métaphorique des gens et des événements (« Toute mon étrange aventure au pays d'antan, d'ailleurs, est devenue pour moi une sorte de roman à clé. »), mais la proposition manque singulièrement de conviction.

Depuis la sortie de ce court roman, le voyage dans le temps a connu une certaine fortune dans les lettres québécoises, mais pas immédiatement.  En 1970, Henriette Major signait un livre pour enfants, À la conquête du temps, tandis que Reynard Lefebvre contribuait Les Voyageurs du temps au sous-genre en 1978.  Si ces deux ouvrages faisaient appel à des machines temporelles, la tendance récente invoque plutôt des artifices magiques ou des réalités virtuelles pour les retours dans le passé, sans parler des procédés entièrement mystérieux, comme les souterrains de la série de Pierrette Beauchamp ou le vieillissement ralenti du protagoniste de Daniel Grenier dans L'Année la plus longue (2015).

En s'abstenant de trancher, Benoit nous laisse assis entre deux chaises, mais cette incertitude n'empêche pas de goûter les péripéties sentimentales de ce voyage temporel dont le héros revient avec une maturité nouvelle.  Il ne semble pas que l'auteur se soit frotté de nouveau aux genres de l'imaginaire dans la suite de sa carrière littéraire.  On peut le regretter, car son coup d'essai démontrait une maîtrise réelle d'une thématique dont il était l'un des pionniers, à tout le moins au Canada francophone.  Jusqu'à preuve du contraire, il n'y a pas tant d'exemples antérieurs même ailleurs de voyages à rebours où le héros intervient dans sa propre histoire familiale.  Hormis Le Voyageur imprudent, qui est pratiquement contemporain, je ne vois guère que le conte « Un brillant sujet » (1922) de Jacques Rigaut et la nouvelle « By His Bootstraps » de Heinlein en 1941.  En tant que fiction, Le Sentier couvert se situe quelque part entre les deux, ce qui n'a rien de déshonorant et souligne la créativité des auteurs de cette période un peu négligée par les historiens de la littérature québécoise.

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2019-06-25

 

L'Atlantide et la SFCF

Le mythe de l'Atlantide raconté par Platon fait rêver depuis des siècles, si bien qu'il ne faut pas se surprendre que les genres de l'imaginaire se soient emparé d'une histoire aussi dramatique et mystérieuse.  Équivalent grec de la tour de Babel, parabole platonicienne inachevée ou vague réminiscence de l'éruption du volcan de Santorin, l'Atlantide n'est pas aisément circonscrite, reléguée au rang des légendes, comme celle de la ville d'Ys, ou adoptée comme le compte rendu d'une catastrophe ancienne.

Néanmoins, la présence de l'Atlantide dans les lettres canadiennes-françaises n'a pas encore été étudiée, il me semble.  Au XIXe siècle, Jules Verne mentionne l'Atlantide dans L'Île mystérieuse, ce qui n'est peut-être pas sans intention puisque les naufragés ont sous leurs pieds le capitaine Nemo qui a visité les ruines de l'Atlantide dans Vingt mille lieues sous les mers.  Ces deux romans sont bien connus au Canada français.

Le roman français L'Atlantide (1919) de Pierre Benoît connaît un grand succès à sa sortie et il n'est pas douteux qu'il soit lu en terre canadienne.

Au Québec, la plupart des références atlantes dans la fiction sont assez tardives.  Dans Rien que des hommes, la suite inédite (et sans date) de La Fin de la Terre (1931), Emmanuel Desrosiers imagine que les Martiens sont des humains originaires de la Terre.  Va-t-il jusqu'à en faire des réfugiés atlantes, comme Tolstoï dans Aelita en 1923 ?  Il faudrait que je relise l'ouvrage.

En 1935, dans le petit recueil de contes Au douze coups de minuit, Emma-Adèle Bourgeois signe « L'Atlantide », une version plus féerique de la disparition de l'Atlantide.  (C'est aussi à cette époque que Tolkien travaille sur l'histoire de la chute de Númenor, sa version de l'Atlantide, qui l'aidera à édifier la version finale de la Terre du Milieu et à fonder incidemment la fantasy moderne.)  Quant à Georges Bugnet, il signe « Une version de l'Atlantide » encore plus tardivement, dans un numéro de 1944 de la revue Gants du ciel.

Parmi les auteurs postérieurs, il faut citer Guy Bouchard pour son roman jeunesse Vénus via Atlantide (1961).  Selon mes notes de recherche, Azade Harvey signe également un conte de science-fiction, « Des traces de pas dans le sable », qui se sert de l'Atlantide dans le tome 4 des Contes et légendes des îles de la Madeleine (1983), de même que Yolande Villemaire dans sa nouvelle « L'unité rythmique » pour le numéro 55 des Écrits du Canada français en 1985.  Dans certains cas, l'Atlantide devient une référence utile pour imaginer le déclin de nos cités et civilisations, autant dans le poème « La Nouvelle Atlantide » (1983) de Dean Dussault (paru dans le numéro 1 de L'Apropos), où c'est Ottawa qui déguste, que dans la nouvelle « Le Paradis perdu » (2013) de Robin Gravel (paru dans C'est la fin du monde !), où c'est Montréal qui sombre...

Dans le genre ésotérique, Claude-Gérard Sarrazin a multiplié les publications, livrant Le Retour des Atlantes en trois tomes de 1984 à 1989, puis enchaînant avec deux autres romans aux éditions Atlantéennes en 1990.  À la même époque, je donnais mon avis sur le sujet en signant Le Ressuscité de l'Atlantide (1985-1987) sous la forme d'un feuilleton dans la revue imagine… où l'Atlantide était présentée comme une escroquerie cynique.  Depuis, l'Atlantide ressurgit à l'occasion dans la littérature jeunesse, par exemple dans la série « Les Enfants de Poséidon » de Sylvie-Catherine de Vailly, qui inclut un premier tome intitulé La Malédiction des Atlantes (2007) et un troisième intitulé Le Retour des Atlantes (2008).  Sinon, on retiendra, du côté de l'édition à compte d'auteur probable, le roman Magelle d'Agaria (2008) de Diane Bourdon aux éditions Incalia comme premier tome d'une série, « Les héritiers de l'Atlantide », qui n'en a pas enregistré d'autres.

La durabilité du mythe est impressionnante, mais la rareté de ses exploitations littéraires avant la Seconde Guerre mondiale est indéniable.  Il serait pourtant possible de citer des articles sur l'Atlantide dans les journaux canadiens-français dès le XIXe siècle.  Si les écrivains et les poètes ont dédaigné le thème à l'époque, c'est peut-être bien parce qu'il fallait que la Première Guerre mondiale ébranle les certitudes occidentales, ce dont témoignait Paul Valéry dans ces lignes célèbres de La Crise de l'esprit (1919) :

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.  

« Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. »

On sait à quel point Tolkien fut marqué par la Grande Guerre.  Même si Valéry ne mentionne pas l'Atlantide dans ce passage, on la devine en filigrane, décrite à demi-mot et s'imposant au souvenir du lecteur...  Et même si le Canada français était resté loin de ce conflit, ses auteurs ressentaient une émotion et un étonnement apparentés face au cataclysme et à la dévastation.

Ainsi, si je reproduis ci-dessous le grand poème de Jean Charbonneau (1875-1960), animateur et poète mystique de l'École littéraire de Montréal, c'est en tant que témoignage possible de la réaction littéraire à la guerre.  Publié en 1922 dans son recueil L'Âge de sang (Paris, Lemerre), c'est une épopée un peu obscure et brouillonne, mais qui a un souffle étonnant.  Elle fait écho à d'autres textes de sa plume où se manifeste une sensibilité cosmique (et en partie religieuse, évidemment), comme son poème « Aux étoiles », inclus dans son premier recueil en 1912, Les Blessures (Paris, Lemerre).  Compte tenu de la concordance de dates, son poème « L'Atlantide » pourrait également avoir été inspiré par le livre de Benoît, même si ce roman opte pour une version moins stéréotypée du mythe platonicien.


L'Atlantide

(poème)

I

VOIX DANS LE TEMPS

Ils avaient entendu dans l'espace une voix
Qui proclama : « Je suis un monde légendaire
Dont la science humaine ignore les exploits.
J'existe quelque part, entouré de mystère,
Et toujours insoumis à d'étrangères lois.

« Je porte dans mes flancs d'innombrables richesses
Dont je garde jalousement tous les secrets.
Je prodigue à longs flots le don de mes largesses ; 
J'élève fièrement mes augustes sommets
Qui procurent aux sens les plus pures ivresses.

« Le Rythme sur mes bords, largement inspiré,
Apporte des chansons aux feuilles de mes chênes
Que les échos du soir viennent me murmurer ; 
Une intense lumière illumine mes plaines,
Et d'un bonheur sans fin je me sens pénétré.

« Un parfum inconnu s'échappe de mes roses
Coutumières des plus chatoyantes couleurs
Qu'on ne voit nulle part, et des métamorphoses
Qu'on ne peut rencontrer parmi les autres fleurs
Sur les coteaux joyeux divinement écloses.

« Les plus rares oiseaux égayent mes vieux bois :
J'entends chanter en eux l'âme de l'Harmonie.
Mes jardins apaisés contiennent à la fois
Des effluves d'amour et la grâce infinie
De me remémorer les choses d'autrefois.

« Sans cesse,  mes printemps, depuis les origines,
Par un souffle divin se sont vivifiés.
Les branches de mes pins, des étoiles voisines,
Au cours des âges morts se sont multipliés,
Et des fleuves géants contournent mes collines.

« Je suis, ainsi qu'un temple aux péristyles d'or,
Ouvert sur l'infini des temps que j'émerveille :
Je rayonne au milieu d'un féerique décor;
Pour moi seule une paix perpétuelle veille,
Et je la garde en moi comme un pieux trésor.

« Je ne redoute pas la vie inexorable.
Les privilégiés qui fouleront mes bords
Ignoreront les coups de l'âge redoutable ;
J'éloigne les humains de l'empire des morts,
Car je demeure, en mon essence, impérissable. »

II

VER5 LA CONQUÊTE


Ses voiles maintenant par la brise gonflées,
Le navire, ébloui d'air pur et de soleil,
Vogue majestueux sur les mers ondulées.
Il s'en va libre et fier, de par le jour vermeil,
Vers des rives que nul n'a jamais contemplées.

Les vagues ont blanchi sa proue à qui les dieux
Prodiguent des rayons de fierté surhumaine.
Il porte des haubans et des mâts vigoureux ;
L'ivresse du désir le domine et l'entraîne :
Il répond aux appels d'un songe impérieux.

Assoiffés de bonheurs aussi grands qu'impossibles,
Les conquérants, les yeux vers les astres des nuits,
Entendent autour d'eux des voix irrésistibles,
Alors qu'en leur pensée étrangère aux vains bruits.
Ils entrevoient au loin des plaines invisibles.

Ô l'impuissant désir !  Ô sort des lendemains !
Depuis les temps passés qui les obsède encore,
Le mystère a toujours tourmenté les humains ;
Et sans cesse attiré par ce que l'on ignore,
On cherche à déchiffrer l'énigme des Destins.

On leur avait appris que tout projet s'achève
Souvent dans l'insuccès ; que la joie, ici-bas,
Se trouve dans le charme unique de la grève
Natale où nous laissons la trace de nos pas,
Et qu'on y peut enfin satisfaire son rêve.

Que leur importe !  Ils croient à la réalité
D'une terre inconnue, à leur désir ravie,
Où l'on doit découvrir une autre humanité ;
Et que dans le problème étrange de la vie
Se cache en sa splendeur l'ardente Vérité...

Librement, le voilier file, file, rapide
Sur la mer dont la vague est un grand reposoir.
Il méprise l'horreur et la crainte du vide ;
Et son orgueil l'emporte avec l'intime espoir
D'aborder aux pays lointains de l'Atlantide !

Il vogue.  Et lorsque enfin, par la lune éclairé,
L'éblouissant fantôme avec sa blanche voile
Laisse sur les flots bleus comme un sillon moiré,
On croit apercevoir une filante étoile
Emportée au hasard du grand soir inspiré ! 

III

LA DÉCOUVERTE


Au sein de l'Atlantide où les hommes n'ont pas
Souillé la terre vierge et transformé les grèves,
Où jamais la conquête et les sanglants combats
N'ont détourné les monts recueillis de leurs rêves,
Et terni la pudeur sauvage des lilas ;

Où jamais ne souffla le vent de la tempête,
Où s'élèvent ainsi que de blancs Parthénons
D'incomparables pics, cyclopes dont le faîte
Au ciel comme un flambeau fait rayonner les noms,
Et dont nul ne troubla l'imposante retraite ;

Loin du bruit insolite et des mornes rumeurs,
Debout dans une pose insigne et prophétique,
Offrant ses escaliers aux hardis voyageurs,
L'Atlantide apparaît avec son grand portique,
Dans la profusion des parfums et des fleurs.

« Je te salue, ô blonde Atlantide, parure
Incomparable, écrin perdu sur l'océan,
Déesse de beauté, joyau de la nature,
Terre promise issue un jour du noir néant,
Et que ne connut pas l'humaine créature !

« Déjà t'avait louée en chants harmonieux
Homère s'inspirant de la lyre d'Orphée ;
Les âges de vertus, où tous les demi-dieux,
De tes mortelles sœurs te proclamant la fée,
Te comblaient sans compter de dons miraculeux.

« Sans cesse éblouissant en des saisons plus belles,
Le Temps te prodiguait de joyeux renouveaux :
Aux hardis conquérants, Terre, tu te révèles!
Et dans les doux accords venus de tes ruisseaux
Ils apprendront un jour des hymnes immortelles !

« Tu vis de l'impassible et dédaigneux oubli,
Loin des mornes laideurs que les gouffres fécondent.
Le penchant de tes monts est de marbre poli ;
Et dans tes flancs où l'or et le porphyre abondent
Tu gardes en secret le chef-d'œuvre accompli.

« L'océan peut vouloir effriter pierre à pierre
Tes rivages nombreux qu'il attaque en passant;
Mais malgré la grandeur de son âpre colère,
A ta voix il devient l'esclave obéissant,
Et s'épuise à tes pieds en une humble prière ! »

IV

PAYS ENCHANTÉ


Ils vivaient dans la paix et la mansuétude.
Le cœur était plus pur que le lis, et l'amour
Comblait la vie entière ou, dans la quiétude,
S'écoulaient librement la nuit après le jour,
Ou le bonheur semblait une calme habitude.

Ô pays enchanté !  Voir s'écouler les ans
Sans vieillir.  Exister dans la splendeur première !
Ne pas se soucier des maux, ces noirs passants
Qui souillent sous nos pas la route coutumière ;
Passer sans redouter les coups mortels du Temps !

Respirer sous des cieux sans rides et sans voiles ;
Partager à la fois tous les enivrements ;
Devant les bois songeurs frissonner jusqu'aux moelles ;
Et dans les soirs nombreux remplis d'apaisements,
Participer au rêve éternel des étoiles !

Ô le charme imposant dont se parent les nuits,
Lorsqu'on entend la mer qui lentement déferle...
Tu rayonnes, ô mont, et tu nous éblouis !
Vous ressemblez, aurore, à la plus blanche perle !
Matins, vous réveillez en nous l'âme des bruits !

Ô pays enchantés où l'ombre est sans mystère,
Où le cœur tout vibrant s'est senti rajeunir !
Parfums dont les senteurs nous viennent de la terre,
Forêts qui conservez le plus doux souvenir,
Sentiers dont le beau nom demeure légendaire !

Ils vivaient au milieu d'un immortel décor
Où, dès la profondeur des siècles, une race,
Exempte des mauvais désirs et du remord [sic],
Proclamait son bonheur aux souffles de l'espace,
Et filait de longs jours sans redouter la mort !

La Beauté, rayonnant dans sa blancheur féconde,
Leur dévoilait sa grâce et ses plus chers secrets ;
Et, comme le soleil qui là-haut nous inonde,
Sans jamais les compter, d'éblouissants reflets,
Ils s'étaient déclarés les seuls maîtres du monde.

Ô pays enchanté !  Pays des fictions !
De quelque rare nom qu'ici-bas on vous nomme,
Vous remplissez l'esprit de nobles visions !
Par vous, on était fier de vivre et d'être un homme,
Sol des enchantements et des illusions!

V

LE CATACLYSME


Ambition humaine !  Ô désirs effrénés :
Tous les malheurs dont nous demeurons solidaires,
De notre seul orgueil sur la terre sont nés.
Nous portons en nos cœurs des tares séculaires,
Et dès notre berceau nous sommes condamnés.

Ils étaient revenus de la blonde Atlantide
Plongée un jour au sein des abimes [sic] pervers ;
Et tous ces conquérants à l'esprit intrépide,
Si longtemps attentifs aux sirènes des mers,
Devant l'œuvre du Temps qui s'en va si rapide,

Se disaient maintenant : « Ô rêves du passé !
Atlantide où germaient de fières harmonies,
Ô pays par la brise ardemment caressé,
Et qui nous révélas des beautés infinies,
Un cruel châtiment devant toi s'est dressé.

« L'océan dont le flot lamentablement gronde
T'environne à présent de son obscurité.
Ta peine grandira de plus en plus profonde ;
Tu porteras ton deuil pendant l'éternité,
Et tu n'entendras plus les vains appels du monde.

« Tout de tes projets morts, tout ce que l'on vécut,
Tout de ta majesté vibrante de lyrisme,
Les palais de tes bords et ton peuple vaincu,
Ont dû subir l'horreur d'un brusque cataclysme ;
Et de tous tes enfants, nul n'aura survécu !

« On ne pourra trouver, par le chemin des âges,
La place où ta splendeur éclipsait le soleil ;
Et les penchants joyeux qui bordaient tes rivages
Ne nous hanteront plus que dans notre sommeil,
Ne nous laissant que l'ombre inerte des mirages !

« Tu ne surgiras plus de ton gouffre infini
Pour proclamer ton nom aux souffles de l'espace,
Ayant été pourtant un pays rajeuni
Où vivait dans l'amour la plus antique race,
Et pour qui le malheur semblait être banni.

« Et comme les bonheurs, dont l'existence est brève,
Demeureront parmi les choses d'autrefois,
Tu resteras pour nous l'harmonieuse grève
D'où revient par hasard le bruit des grandes voix,
Comme un écho perdu dans l'océan d'un rêve. »

VI

VOIX DE L'ABIME


À ces mots, une voix, pleine encore d'orgueil,
Du fond de l'océan est tout à coup montée.
Elle disait : « Les dieux, me couvrant d'un linceul.
M'ont plongée au hasard de l'onde épouvantée
Où je dors, étendue ainsi qu'en un cercueil.

« Morte autant que la mort, désormais oubliée,
Plus profond m'apparaît l'impérieux chaos
Où la nuit sur mon front, toujours multipliée,
Sans cesse appesantit mon éternel repos,
Pour une faute ancienne et jamais expiée.

« Je ne reverrai plus maintenant de mes yeux
L'insigne majesté des flots et des tempêtes,
Les roses, le soleil et les firmaments bleus
Où, ceints de leur fierté, se dessinaient les faîtes
De mes palais de marbre aux galbes somptueux.

« Oh ! ne plus respirer les vastes étendues
Qui se parent pour nous de mirages divins ;
Se nourrir chaque jour d'illusions perdues,
De stériles désirs ; sentir ses rêves vains ;
Ne plus se réjouir de choses entendues.

« Ne plus revoir autour la blancheur des matins,
Les crépuscules roux et les blondes aurores,
Le paradis perdu des féeriques jardins ;
Ne plus entendre en moi les musiques sonores
Que me chantait le vent dans les beaux soirs sereins !...

« Ma torture pourtant, qui toujours se prolonge,
N'est pas d'avoir perdu les douces voluptés
Dont les instants si brefs s'effacent comme un songe ;
Ou de me savoir loin des bonheurs enchantés.
Mais l'obsédant regret qui sans cesse me ronge

« C'est de ne plus pouvoir, du sein des profondeurs,
Te soulever, ô flot qui sur moi t'amoncelles !
De me voir interdite au rayon des splendeurs
Portant avec fierté toute la vie en elles ;
C'est de subir le gouffre en ses noires laideurs.

« C'est que je fais entendre une vaine prière ;
C'est que, pour augmenter mon cruel châtiment,
L'ombre devient plus lourde à ma couche dernière ;
Et que je tente en vain, dans mon âpre tourment,
De relever mes yeux meurtris vers la lumière ! »

- - -

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2019-06-15

 

De la SFCF juridique (et sexiste) en 1917


(Au Québec, le Barreau a longtemps refusé d'intégrer les femmes.  Alors que l'Ontario avait donné l'exemple dès 1897, le Québec ne permettra pas aux femmes d'exercer comme avocates avant 1941.  Toutefois, en 1914, Annie Macdonald Langstaff, diplômée en droit de McGill, avait réclamé en vain l'autorisation de passer les examens du Barreau.  Les tribunaux confirmant que la loi qui régit le Barreau doit être changée d'abord pour le permettre, un premier projet de loi en ce sens est soumis dès 1916, qui échouera mais qui explique la création de ce texte futuriste sous pseudonyme dans un journal étudiant du Quartier Latin de Montréal, L'Escholier, le 2 mars 1917.  Et cette anticipation farouchement conservatrice, sans doute signée par un futur avocat, illustre bien les résistances profondément enracinées dans les mentalités de la profession.)


SIMPLE HISTOIRE DES TEMPS FUTURS 


Humblement dédié à Jean Rit



Louise était jolie..., les examinateurs, ignorants comme des... exa­minateurs.  Toutefois, pour faire oublier leur ignorance du Droit Civil et Romain, ces messieurs avaient tous appris le Code Galant par cœur.  Ceci explique que, s’autorisant de la nou­velle loi qui admettait les femmes au barreau, ils furent unanimes à recon­naître à la candidate...  beaucoup de charme, et le droit de chicaner tout comme un homme.  En vertu de quoi, ils lui donnèrent un grand papier couvert de signatures, quelques bons conseils, et la renvoyèrent toute heureuse à ses parents.

Mise en possession de son certificat, Louise aussitôt se commande une toge; non pas une de ces robes vulgaires, noires et tristes, qui donne aux avo­cats, un air de corbeau volé; mais une toge, très chic, une vraie “création”, tout soie et dentelle.  Un amour de toge, quoi !  Il va sans dire qu’une toque (russe), non moins “création”, paraissait, sur la facture qui fit grimacer le papa de Louise.

La modiste lui ayant rendu la liber­té, notre avocate ouvrit sa porte aux reporters.  Avec une grâce assez naturelle, elle se prêta à tous les ca­prices de ces messieurs, se laissa photographier dans toutes les poses, et consentit même à dire son âge, (pas le vrai, s’entend) à un petit journaliste de rien du tout, qui voulait écrire sa biographie.  Quand le défilé des calepins et crayons, fut terminé, la nouvelle disciple de Thémis, se prit à goûter  à la gloire.  Huit jours durant elle collectionna les découpures de journaux, des photographies d'elle-même, et reçut avec son air le plus modeste, les éloges envieux de ses amies.

Jeunes avocats qui me lisez, vous comprendrez facilement, qu'après une telle réclame, la clientèle ne se fit pas attendre, et vous serez encore moins surpris d’apprendre, que le premier client de Louise, fut du sexe féminin.   Les femmes ne sont-elles pas solidaires dans leur rancune?  Et il s’agissait de rancune.  Voici l’affaire.

La cliente, que nous appellerons Sophie, si vous le voulez bien, désirait tout simplement intenter une action en dommages, contre un certain jeune homme, qui, après lui avoir  juré une foi éternelle, promis deux prie-Dieu à l’église et un bonheur durable, l’avait lâchement abandonnée (c'est Sophie qui parle) sans dire pourquoi ni pour qui.

Premier grief.  Et conséquence de cet abandon, Sophie avait raté deux partis très riches.  Second grief, plus sérieux.  D’où poursuite. (1).

Louise, à qui pareille aventure était, paraît-il, déjà arrivée — ce qui aurait, (au dire de ses bonnes amies) motivé  le choix de sa nouvelle carrière — accepta avec enthousiasme cette cause qui permettait, selon elle, de s’étendre longuement sur l’injuste situation où se trouve la femme vis-à-vis de l’homme, et sur le martyre enduré par son sexe trop faible, trop con­fiant, toujours méconnu et abusé.

Les procédures allèrent grand train, et le jour fixé pour les débats, grâce aux journaux, qui, sous des manchettes énormes avaient commenté l’affaire, n’oubliant ni les noms, ni la situation très fashionable des intéressés ; une foule choisie, en presque totalité féminine, garnissait la salle.  (Non, mesdemoiselles, je ne décrirai point les toilettes, je ne les décris jamais et pour cause).

Une fois le juge installé en bonne position pour dormir et le jury attentif, on procéda à l’interrogatoire des  témoins.  Pendant que l’avocat de la partie adverse s’ingéniait à embêter ces braves gens, notre héroïne parcourait fièvreusement [sic] les notes qui  serviraient tantôt à sa plaidoirie.  Toutes les souffrances endurées par la femme, depuis l’enfance de la race Boréenne jusqu’aux Romains : escla­vage, sacrifices humains, humiliations (sans mettre le déluge, et la réclusion forcée de la femme de Noé), toutes ces misères, dis-je, y étaient mises à jour étalées complaisamment.  Par contre, soit oubli volontaire, soit ignorance, il n’était fait aucune mention de l’émancipation de la femme par le christianisme, du magnifique rôle que la religion l’avait appelée à jouer, et dans la famille et dans la société.  La roublarde comptait sur l’effet produit sur le juge et les jurés, par ce tableau touchant, sur l’immense pitié qu’ils ne pouvaient manquer de ressentir, et sur l’émotion qu’elle feindrait elle-même, pour conclure à l’égoïsme et à la tyrannie des hommes, réclamer la liberté totale pour la femme, et dé­montrer clairement le bon droit de sa clientèle.  (Si ce plaidoyer est un peu obscur et embrouillé, ne vous en prenez qu'à la conformation psycho­logique de la femme).

Enfin, on amène l’accusé ; un joli garçon, ma foi.  L’avocate se lève.  Un frisson saisit l’auditoire.  Elle n’y prend garde.  Son regard se promène fièrement sur ce public, et, dur, vient s’arrêter sur le coupable...

Mais qu’arrive-t-il ?  Pourquoi la physionomie de Louise, subit-elle, en quelques secondes, toutes ces trans­formations?  Sous la légère couche de poudre, on la voit, pâlir, rosir, se crisper, sourire...  Pourquoi ce cri de bonheur?  Cet élan en avant, les bras ouverts?...  Serait-ce que... ?  Mais oui,  c'est bien cela, Louise, vient de reconnaître dans l’accusé, son ancien amoureux (vous ai-je dit, que ce dernier s’était présenté à Sophie sous un faux nom?)

Vous devinez ce qui s’ensuit.  Ce fut un beau scandale.  L’huissier y ga­gna une extinction de voix, sans grand résultat d’ailleurs ; et le juge en resta estomaqué, cinq jours durant.

Et Sophie, dites-vous, que fit-elle ?  Ce qu’elle fit ?  Elle intenta une nouvelle action pour détournement, contre son avocate cette fois, et elle confia sa cause à Me X, jeune avocat de grand talent, qu’elle épousa, peu après, sans doute pour mieux suivre ses intérêts.

Jean PLUME

(1)  Vous objecterez peut-être, que le cas est rare : à ceci je crois devoir répondre qu’il peut exister et que par conséquent...  J. P.

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2019-05-22

 

Une fable de science-fiction en 1928


(C'est dans les pages du Progrès du Saguenay le 18 février 1928 que j'ai retrouvé cette petite fable de science-fiction anti-laïque apparemment composée par un politicien français de gauche modérée, Raoul Péret, pour un discours dans son fief poitevin, peut-être publié précédemment dans la Revue du Livre catholique.  Je reproduis l'entièreté du texte ci-après.)


À l'Académie des sciences d'Ichtyopolis


« Être laïque, c'est ne pas consentir l'abdication de l'esprit humain devant l'incompréhensible.

(Discours prononcé à Mirebeau le 6 novembre 1927, par M. Raoul Péret).

Chacun sait qu'Ichtyopolis est la capitale du Royaume des Poissons.  Le hasard m'a permis de découvrir dans les Archives Océanographiques le procès-verbal suivant que je suis heureux de mettre sous les yeux de nos lecteurs.  Le voici sans commentaires :

« Le quatrième jour du mois de la Baleine, l'Académie d'Ichtyopolis a été appelée à discuter une communication saugrenue émanée d'un soi-disant savant [qui] prétend que les parties solides qui émergent au-dessus de notre Océan sont habitées par des êtres vivants.  Notre illustre collègue Pansophos n'a pas eu de peine à réfuter cette ridicule hypothèse qui sous ses vigoureux coups de nageoires s'est écroulée comme un château de coquillages.

« La perfection de nos instruments, a-t-il fait ressortir, nous a permis d'établir que notre globe est entouré d'un fluide beaucoup plus subtil que l'eau ; il est sans consistance, continuellement agité, au point qu'il bouleverse sans cesse la surface de notre Océan.  Des êtres qui vivraient dans un pareil milieu seraient emportés comme de légères arêtes, à moins qu'ils ne fussent fixés au sol.  De plus nous savons pertinemment que ce fluide est aux quatre cinquièmes formé d'azote, gaz complètement impropre à la combustion et à la respiration.  Comment veut-on qu'on puisse vivre dans ces conditions ?  Et notre propre existence ne démontre-t-elle pas qu'il est impossible de vivre dans un milieu qui n'est pas saturé d'hydrogène ?

« Il y a mieux.  À part ce fluide extrêmement subtil, rien ne sépare la surface du globe des brûlants rayons du soleil ; il n'y a point là cette eau rafraîchissante qui en tempère les ardeurs.  Ou les êtres que l'on prétend vivre ainsi sont privés de la vue, ou ils deviennent aveugles dès les premiers jours de leur naissance, et de toutes façons ils ne peuvent qu'être rôtis.

« Impossibilité de se tenir en équilibre, impossibilité de respirer, impossibilité d'y voir, inéluctable nécessité de succomber rapidement à l'action d'une chaleur desséchante, c'est plus qu'il n'en faut pour démontrer l'absurdité d'une hypothèse qui prétend qu'on peut vivre hors de l'eau.  Et il y va de l'honneur de l'Académie d'Ichtyopolis de ne jamais consentir l'abdication de l'esprit piscinal devant l'incompréhensible.

« D'étourdissants battements de queues accueillirent cette éloquente réfutation et l'on en vota à nageoires levées l'insertion dans les Archives de l'Académie. »

Pour copie conforme :

G. Ramette

Le Secrétaire perpétuel.
Squale ichtyosaure.

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2019-05-15

 

De la SFCF en 1937

(Ce court texte de science-fiction fantaisiste paraît, sous le pseudonyme de Totau, le 16 septembre 1937 en une du premier numéro du journal Le Jour fondé par Jean-Charles Harvey.  De là à conclure que le texte est composé par Harvey, qui avait déjà rédigé plusieurs textes de science-fiction pareillement inspirés par des nouveautés techniques de son temps — il s'agit ici de la cellule photoélectrique appliquée sous ce nom à l'ouverture automatique de portes entre 1931 et 1934 [PDF] pour la première fois —, il n'y aurait qu'un pas...  On notera les allusions à maître Alcofribas Nasier, c'est-à-dire François Rabelais, qui avait taquiné les prétentions des clercs en son temps, et probablement aussi à Duplessis...)

L'Œil magique

Vers 1950, un électricien célèbre, nommé Electrofribas, après de multiples expériences sur l'« œil magique », découvrit le Rayon-Flic ou rayon-détective, qui avait la propriété de détecter les pensées les plus secrètes de l'homme.

Il y avait, à cette époque, au Canada français, un individu puissant, du nom de Micrococus, qui exerçait les pouvoirs dictatoriaux les plus impitoyables.

Après avoir ajusté le Rayon-Flic à la mesure exacte de son cerveau et de toutes les choses, petites et grandes, que contenait ce cerveau précieux, il fit poser des appareils dans toutes les villes, tous les villages, toutes les familles, afin de savoir si, dans le peuple qui, sous l’œil bienveillant de la mitrailleuse, se prosternait quotidiennement  devant lui en récitant: « Allah est Allah!... », quelqu'un pouvait commettre le crime de penser autrement que lui.

Comme ce crime était punissable de mort, on munit, chaque appareil d'un dispositif spécial qui provoquait I'électrocution à distance de quiconque ne s'ajustait pas à la pensée d'Electrofribas.

Trois jours plus tard, tous les citoyens, moins les pensionnaires d'asiles d'aliénés, les acéphales dépourvus de tout instrument de pensée, les gens ivres-morts au moment de l'expérience et Electrofribas lui-même, étaient partis pour un monde évidemment meilleur.

Le quatrième jour, Electrofribas mourait de son propre rayon: il ne pensait plus comme lui-même.

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