2014-08-24

 

Mars et Avril

Il n'y a pas tant de science-fiction québécoise au cinéma.  En fait, dans la catégorie des longs métrages, je ne pourrais citer à première vue que L'Effet (2013), Truffe (2008) et Dans le ventre du dragon (1989).  À la rigueur, Bunker (2014).  Et il y a Mars et Avril (2012) que j'ai enfin pu regarder hier soir.

Sans être aussi décourageant que Truffe — qui relevait du grand foutage de gueule au nom des mânes de la comédie psychotronique — et sans être aussi sympathique que L'Effet, Mars et Avril tient un peu des deux, mais il se rapproche sans doute le plus du film de Simoneau en 1989.  Comme Dans le ventre du dragon qui s'intéressait à l'immortalité, le film de Martin Villeneuve aborde de grands thèmes : la réalité et la virtualité, l'art et l'amour, l'infini et l'ennui.  Enfin, l'ennui infini, c'est peut-être celui du spectateur...

Si ennui il y a, on ne peut l'imputer au jeu d'acteur, car Villeneuve a recruté des vedettes du milieu québécois : Jacques Languirand, Caroline Dhavernas, Paul Ahmarani et Robert Lepage.  On ne peut l'imputer à la pauvreté des décors ou des effets visuels : ce Montréal futuriste (prévu pour 2022 — lorsque la reconstruction de l'échangeur Turcot sera terminée depuis deux ans ! — selon le photo-roman en deux volumes disponible chez la Pastèque) est somptueux grâce au calibre des artistes recrutés pour la production.  Non seulement Thierry Labrosse (Moréa) faisait partie des illustrateurs, mais François Schuiten (Les Cités obscures) a assuré la direction artistique.  Quant à la musique et à la trame sonore fournies par Benoît Charest (Les Triplettes de Belleville), la première s'écoute avec plaisir et la seconde n'est pas sans charme.

Qu'est-ce qui reste ?  L'histoire et les idées.  Le scénario aurait pu faire un bon épisode de vingt ou trente minutes à la télévision.  Jacob Obus est un musicien vieillissant dans un Montréal futuriste dont la population s'est entichée de ses performances toujours swinguantes, grâce à des instruments singuliers modelés sur des corps féminins, et qui passe pour un Don Juan alors qu'il n'a jamais fait l'amour de sa vie (sauf à ses instruments).  Une jeune et jolie photographe (et vidéaste) appelée Avril s'éprend de Jacob tandis qu'Arthur, le jeune concepteur des instruments de Jacob, s'éprend d'Avril.  Le père d'Arthur, qui fabrique les instruments conçus par son fils et qui est épris, lui, de théories fumeuses, intervient pour venir en aide aux deux amoureux lorsqu'Avril aboutit sur Mars en raison d'un accident de téléporteur.  Pour la récupérer, Jacob et Arthur plongent dans une réalité virtuelle onirique...  mais il faudrait que je regarde de nouveau la fin du film pour comprendre la justification précise de cette manœuvre.

Étirée sur 90 minutes, cette intrigue alourdie par des digressions métaphysiques et philosophico-cosmologiques révèle encore une fois le principal défaut des films québécois : l'incurie scénaristique.  En savons-nous assez sur Arthur pour comprendre pourquoi il tient à Avril ?  Sur Jacob pour savoir pourquoi il cède aux avances d'Avril ?  Sur Avril pour saisir ce qui la pousse vers Jacob ou Arthur ?  Quelles difficultés rencontrent-ils ?  Jacob avoue à Eugène qu'il manque d'expérience sexuelle, mais c'est un constat, pas une motivation : en est-il fier ?  honteux ?  est-il désintéressé ?  homosexuel ? curieux ?  fétichiste ?  Avril n'est semble-t-il qu'un joli visage, pas plus.  Si elle est en panne d'inspiration, c'est encore une fois un constat : pourquoi est-ce si important pour elle ?   Et Arthur n'est guère mieux défini.

L'action du film démarre vraiment quand Jacob n'arrive pas à jouer du nouvel instrument modelé sur Avril, dessiné par Arthur et fabriqué par Eugène.  (Parce qu'Eugène l'a saboté afin de pousser Jacob vers Avril pour éloigner son fils de la photographe ?  Sans doute que non.)  Ceci pousse finalement Jacob à se rapprocher d'Avril, qui est en quelque sorte instrumentalisée à double titre : transformée en instrument de musique dont Jacob veut jouer et en moyen charnel pour Jacob de retrouver le souffle voulu pour jouer de son nouvel instrument...  L'objectification féminine aura rarement été aussi flagrante, surtout que les courbes d'Avril se métamorphosent à l'écran en paysages martiens.

En fin de compte, le seul véritable rebondissement a lieu quand Avril disparaît d'une cabine de téléportation.  Or, une heure du film est déjà écoulée...  Bref, c'est à s'en arracher les cheveux. 

Quant aux idées, elles auraient paru originales à l'époque de Philip K. Dick et de Star Trek, il y a cinquante ans.  (On se demande au passage pourquoi il y a encore des trains ou métros dans un monde doté de cabines de téléportation...)  Le père d'Arthur, Eugène Spaak, a une tête holographique qui, dans le film, semble suggérer qu'il a téléchargé son esprit sur un support informatique, mais les explications de Villeneuve dans les médias sont moins claires.  La vieille idée de la musique des sphères semble être prise plus ou moins au pied de la lettre tandis que le film s'embourbe aussi dans le compte-rendu d'un voyage martien qui enchaîne les absurdités.

Lily a tout de suite relevé qu'on entendait la fusée martienne décoller de la surface de la Lune...  et il semble y avoir des entrevues en direct entre les marsonautes de la fusée et une personnalité de la 3D-vision sur Terre, malgré le décalage temporel qui devrait grandir entre Mars et la Terre (les ondes électromagnétiques ne pouvant assurer une liaison instantanée).  C'est peut-être un indice que l'expédition est une supercherie montée en studio (comme les marsonautes l'affirment dans une scène rêvée ou une réalité virtuelle de la dernière demi-heure) ou simplement une bévue de Villeneuve.

Néanmoins, les touches fantaisistes de la création de Villeneuve évoquent parfois les univers de Boris Vian d'une manière assez agréable et il est possible de beaucoup pardonner à ce film rien que pour la qualité de la construction visuelle et sonore.  Seulement, si on espérait tomber sur une histoire un tant soit peu dramatique dans un univers de science-fiction construit avec soin, il faudra attendre que les organismes subventionnaires québécois et les cliques culturelles du Québec se décident à soutenir de véritables créateurs de science-fiction — ou à se défaire de l'idée (trop influente dans la tradition française) que la science-fiction n'est bonne qu'à illustrer (lourdement) des allégories superficielles.

2014-08-23

 

Quelques capsules historiques de ma plume (2)

J'avais déjà signalé la parution de deux manuels de physique pour l'enseignement collégial québécois auxquels j'avais contribué des capsules historiques.  Le troisième volume sort en ce moment et il comporte des capsules de ma plume sur Thomas Young, Augustin Fresnel, James Clerk Maxwell et Ernest Rutherford.
 

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2014-08-10

 

Le futur des collèges et universités

En Ontario, le gouvernement et les universités viennent de signer une entente qui cherche à optimiser le fonctionnement des universités dans un contexte où les meilleures universités du pays sont aussi celles qui obtiennent le moins de fonds par étudiant de leur gouvernement provincial, en partie parce que les contribuables ontariens aident à financer les établissements de la plupart des autres provinces.  Il s'agit de s'assurer, sur une période de trois ans, que les universités ontariennes s'en tiendront à des priorités distinctes en évitant les dédoublements coûteux avec d'autres universités — ce que je dénonçais dans le cas des universités québécoises il n'y a pas si longtemps.  En même temps, selon le communiqué officiel, les universités et collèges ontariens pourront développer des secteurs où ils sont déjà en pointe.  A priori, c'est une solution relativement intelligente à un problème qui existe aussi ailleurs.  On aurait voulu voir le Québec commencer par là au lieu de songer tout de suite à hausser les frais étudiants, même si, tôt ou tard, un manque de ressources ne peut plus être résolu par le rationnement ou la ré-allocation, mais par un nouveau financement.

Dans le cas des cégeps, les déclins régionaux poussent enfin les acteurs à réfléchir.  Dans cet article de La Presse, la Fédération étudiante collégiale du Québec envisage de soutenir de nouvelles avenues, « notamment celles de mettre en place des incitatifs financiers pour encourager les étudiants à se rendre en régions, et de créer des créneaux d'étude exclusifs aux régions ».

En examinant l'entente de mandat stratégique (.PDF) signée par l'Université d'Ottawa, je constate que l'université s'engage à miser sur le bilinguisme, l'entrepreneuriat, l'apprentissage par l'expérience ou en ligne, les échanges et partenariats internationaux et la recherche en santé, gouvernance et sciences et génie.  Outre ces derniers, elle identifie comme forces les secteurs du droit (bijuridisme), des humanités et de l'éducation.  Toutefois, l'université souhaite favoriser la croissance dans cinq domaines plus particulièrement : (i) gestion et communication, (ii) sciences et génie, (iii) environnement, (iv) politiques publiques et (v) santé.  Là-dessus, la province la met en garde que plusieurs autres universités veulent développer leurs programmes de génie et que la province ne veut rien garantir en ce moment.  De par son rôle d'institution bilingue, l'Université d'Ottawa exprime aussi le souhait d'obtenir un soutien additionnel du gouvernement...

Au Canada, la question du financement de la recherche universitaire n'est pas qu'un sujet provincial.  Plusieurs autres acteurs participent à ce financement, dont le gouvernement fédéral, les gouvernements provinciaux, des compagnies privées ou sans but lucratif et des fonds étrangers.

Pour le Canada tout entier, l'évolution depuis 2007 — sous les Conservateurs de Harper — n'est pas encourageante.  Le gros du financement de la RD en sciences naturelles et génie dans les universités et les hôpitaux de recherche affiliés, les stations expérimentales et les cliniques provient en fait de ses établissements eux-mêmes.  Le financement fédéral, après un sursaut post-récession, a été sabré tandis que les provinces, elles, n'ont cessé d'augmenter leur financement.  L'apport des entreprises commerciales stagne tandis que celui des organismes sans but lucratif a un peu augmenté.  Bref, comme on le voit dans la figure ci-dessous, ni les Conservateurs fédéraux ni les compagnies privées ne font vraiment leur part.



Au niveau provincial, on ne peut que saluer l'effort des provinces, qui se confirme dans le cas de la recherche en sciences sociales et humaines.  La prépondérance de la contribution des établissements est encore plus marquée, le désengagement du fédéral est identifique et l'apport des entreprises commerciales est minime, comme on le voit dans la figure suivante.  (Quant aux fonds de source étrangère, ils sont inexistants dans ce créneau.)



Au Québec, la part provinciale dépasse depuis 2009 la barre des 50% de la part fédérale.  Évidemment, ceci ne veut pas dire que les administrations provinciales financent la moitié de la RD au Québec.  Pour les sciences naturelles et le génie, la part du total assumée par les administrations provinciales est passée de 9,76% en 2007-8 à 12,5% en 2012-13 et de 9,88% à 12,8% pour les sciences sociales et humaines.



Dans la figure ci-dessus, il est clair que l'Ontario, après avoir pris du retard, a commencé à rattraper le niveau du financement du Québec en 2012-13 (par rapport à la seule contribution fédérale).  La part provinciale du total reste toutefois plus faible en Ontario qu'au Québec.  Pour les sciences naturelles et le génie, cette part est passé de 8,09% en 2007-8 à 10,5% en 2012-13 et de 8,35% à 10,6% pour les sciences sociales et humaines.  La différence est compensée en partie par la générosité des compagnies privées, qui est plus grande en Ontario pour la RD en sciences naturelles et génie et plus grande au Québec pour la RD en sciences sociales et humaines.


Bref, en attendant un nouveau gouvernement au fédéral, l'avenir des collèges et universités sera de plus en plus déterminé par le palier provincial et par leurs propres décisions.

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2014-06-07

 

Le retour du Ressuscité de l'Atlantide

Le ressuscité de l'Atlantide ressuscite.  Mon premier roman connaît une troisième vie, cette fois en format numérique aux éditions Multivers.  Pour 1,50 euros, on peut avoir dans sa collection une des premières briques de mon histoire du futur qui inclut aussi le roman Pour des soleils froids, dix-huit romans pour jeunes et de nombreuses nouvelles.

Pour la petite histoire, je n'avais pas prévu d'écrire un feuilleton quand j'ai soumis à la revue imagine... ce qui était censé être une nouvelle, la troisième de ma jeune carrière littéraire.  Le directeur littéraire, Jean-Marc Gouanvic, s'est montré intéressé par cette soumission et il m'est revenu en suggérant que j'en fasse le premier épisode d'un feuilleton.  Nous sommes en 1984 ou 1985, la revue imagine... existe depuis 1979 et, dès le début, la rédaction a privilégié les expériences et expérimentations littéraires de tout acabit.  Un récit d'Esther Rochon, L'Épuisement du soleil, est déjà paru en quatre livraisons dans imagine... en 1979-1980, l'autrice en tirant un roman en 1985.  En 1982-1984, la revue a également publiée une bande dessinée de Raymond Dupuis, Zolt, sous une forme épisodique un peu irrégulière.  Néanmoins, il faut une certaine audace à Gouanvic pour donner carte blanche à un jeune auteur de dix-sept ans et lui garantir la publication des épisodes subséquents dont il n'existe à peu près rien.

Ainsi, ce qui est actuellement le prologue du roman est pour l'essentiel le texte d'origine de cette nouvelle.  En fin de compte, j'ai signé huit épisodes publiés d'août 1985 — alors que je venais d'avoir dix-huit ans — à août 1987.  Chaque épisode était illustré par un dessin d'Olivier Morissette, un jeune créateur aussi à cette époque.  Des traces du feuilleton subsistent dans le texte actuel puisque le début de plusieurs chapitres inclut un résumé de la situation ou un rappel des événements antérieurs.  Pourtant, j'ai révisé le texte d'origine quand je l'ai soumis au Fleuve Noir vers 1993, mais je ne crois pas qu'il s'agissait d'une réécriture complète.  (Je laisse aux exégètes le soin de comparer en détail le feuilleton d'origine et le texte de 1994.)  Du coup, quand ce roman est paru dans la collection Anticipation fin 1994, son inspiration première remontait dix ans plus tôt.  Même si j'étais à l'université quand j'ai signé les derniers épisodes en 1986-1987, je me souviens encore d'avoir rédigé certains passages des premiers épisodes en classe à l'école secondaire, pratiquement sous le nez de mes enseignants d'alors.  (À l'époque, l'école secondaire en Ontario allait jusqu'à la 13e année.)  Un des personnages, Julio Quarry, doit d'ailleurs son nom à un copain de classe, Jules Carrière, et une jeune fille qui faisait battre mon cœur un peu plus vite a donné son nom de famille, Coyles, à un autre personnage.

En 2014, par conséquent, l'inspiration première du roman remonte maintenant à trente ans dans le passé.  On notera au fil des pages des allusions à des dates — 1998, 2010 — qui étaient futuristes en 1985-1987, mais qui relèvent aujourd'hui de notre passé.  Toutefois, comme le roman se passe en 2215 et que je laisse planer un grand flou sur les événements du vingt-et-unième siècle d'avant la Troisième Guerre mondiale, ce ne sont pas les quelques contradictions qui risquent de déranger le plus les lecteurs modernes.

Par contre, il devrait être clair qu'il s'agit d'une œuvre de jeunesse, avec tous les défauts que cela peut entraîner quand l'auteur n'est pas un génie, décalque le style de la littérature d'aventures qu'il préfère et manque singulièrement d'expérience de la vie.  De plus, je n'étais pas non plus à la pointe de ce qui se faisait de plus révolutionnaire en science-fiction à l'époque.  Du côté français, je ne découvrirais le groupe Limite et les ouvrages de ses auteurs qu'à partir de 1989 environ.  Du côté anglophone, même si Jean-Marc Gouanvic avait trouvé dans ce feuilleton des éléments qui lui rappelaient le cyberpunk de Gibson, je n'allais lire les classiques du genre qu'à partir de 1987 environ.

L'influence initiale dont j'étais pleinement conscient est celle de Larry Niven, qui met en scène dans plusieurs textes des années 1970 des corpsicles, des personnes soumises à une congélation cryogénique pour être réveillées (parfois) dans un monde futuriste.  En particulier, dans A World Out of Time (1976), on a un personnage du vingtième siècle ressuscité au vingt-deuxième siècle dans un monde qui ne reconnaît pas ses droits.  Je suis parti de cette idée générale en rejetant d'abord la possibilité qu'on puisse ranimer des personnes congelées qui auraient conservé l'intégralité de leurs souvenirs et je me suis demandé ensuite ce qu'une société ferait de personnes ressuscitées qui seraient essentiellement amnésiques (atteintes d'amnésie rétrograde pour être précis).  Tout le reste a suivi, dans le contexte d'une histoire du futur que je développais depuis plusieurs années.

Longtemps après la parution initiale du Ressuscité de l'Atlantide, je me suis rendu compte que des influences inconscientes avaient également joué.  D'une part, il y a des réminiscences de plusieurs aventures de Ric Hochet.  Dans Piège pour Ric Hochet (1967) et dans La Piste rouge (1977), il y a un docteur Vogler.  Or, j'étais abonné au magazine Tintin et j'avais presque certainement lu dans ses pages la seconde aventure où ce médecin véreux fait croire qu'il est capable d'opérer des greffes de cerveau.  De la greffe de cerveau à l'implantation de faux souvenirs, il n'y a pas loin.  Enfin, dans Épitaphe pour Ric Hochet (1973), le héros a perdu la mémoire et on lui fait croire qu'il est quelqu'un d'autre.  Je me souviens d'avoir été marqué très jeune par cette aventure qui était parue dans un des tout premiers numéros du magazine Tintin que mon père m'achetait et que ma mère me lisait, du moins au début.

D'autre part, en relisant récemment Cette chère humanité (1976) de Philippe Curval, j'ai découvert plusieurs éléments (en particulier, la manie de la collection dans la société du Marcom) qui refont surface dans mon roman.  Dans ce cas comme dans celui des aventures de Ric Hochet, je crois bien qu'il faut parler de cryptomnésie, car je n'en avais aucun souvenir conscient, même si je sais que j'ai lu ce roman très tôt.  (J'étais un très gros lecteur dans ma jeunesse et j'avais sans doute lu plus d'un millier de livres, sans parler des numéros de Tintin ou Spirou, avant d'entamer l'écriture du Ressuscité de l'Atlantide.)  Néanmoins, l'avantage de la science-fiction, c'est que le travail de création de monde, s'il est réfléchi, empêche de réutiliser aveuglément les influences et implique plutôt un recyclage qui est, dans le pire des cas, une courtepointe ou un bricolage lévi-straussien, mais qui devient, dans le meilleur des cas, un amalgame suffisamment neuf pour être original en soi.

Même si le reste a vieilli, je reste justement assez fier du travail de création de monde et d'anticipation du roman.  Les personnages lisent les journaux sur un écran-éponge qui semble être une forme de papier électronique qu'on alimente par branchement dans une console — bref, une liseuse souple (très) grand format.  La plupart des transactions sont électroniques, mais les espèces sont encore utilisées, en particulier pour échapper à la surveillance des gouvernements....  Un gamin dans un avion suborbital fait ses devoirs avec un petit ordinateur sur ses genoux en lui branchant des unités de mémoire grosses comme le doigt — nos clés USB actuelles sont nettement plus petites, mais si la scène se trouvait dans le texte de 1987 (je n'ai pas vérifié), elle expliquerait pourquoi je me sens pas du tout dépaysé dans le monde d'aujourd'hui.


Cette nouvelle édition du Ressuscité de l'Atlantide incorpore quelques corrections mineures.  Même si j'ai été tenté de réviser le texte en profondeur, il aurait fallu une réécriture d'une telle ampleur que le roman n'aurait plus été le même.  Par conséquent, il s'agit à plus de 99% du même texte qu'en 1994.  Ce qui manque à la nouvelle édition, évidemment, c'est la très belle couverture de Gilles Francescano.


2014-06-01

 

Quelques capsules historiques de ma plume (1)

Dans une autre catégorie d'écriture, celle de la vulgarisation historique, j'ai récemment fait paraître des capsules portant sur de grandes figures de l'histoire des sciences dans le cadre de manuels de physique signés par René Lafrance et destinés au niveau collégial québécois (pré-universitaire, en fait).

Le premier volume, sur la mécanique, inclut des capsules consacrées à Galilée, Descartes, Newton et l'évolution des théories de la gravitation de Kepler à Einstein.  Le second volume, sur l'électricité et le magnétisme, inclut des capsules consacrées à Coulomb, Ørsted et Ampère, Gauss et Faraday.


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2014-05-30

 

La Saison des singes de Sylvie Denis

Le diptyque composé de La Saison des singes (2007) et de L'Empire du sommeil (2012) de Sylvie Denis exploite un grand nombre de thèmes (classiques et moins classiques) de la science-fiction.  Le début du premier volet se base sur une nouvelle retenue par Serge Lehman pour l'anthologie Escales sur l'horizon (1998), intitulée « Avant Champollion ».  J'ai relue celle-ci après coup, car, si je me souvenais assez clairement du début, le reste du récit s'était estompé au fil des ans.  Ce qui ressemble au thème relativement traditionnel de la colonie perdue qui a oublié le souvenir de ses origines et quelques autres détails du passé (voir Pern) — quoique le sujet soit traité avec une plume particulièrement sensible au caractère d'exception des personnages principaux — n'est qu'une mise en bouche dans le roman.  (Quelques éléments de la nouvelle « Dedans, dehors » parue dans Galaxies 12 en 1999 ont aussi alimenté le diptyque, et peut-être d'autres textes, mais je ne connais pas toute la production de Denis.)

Dès la deuxième partie de La Saison des singes, le lecteur aborde un univers plus vaste, peuplé d'humains et de vaisseaux intelligents qui dialoguent entre eux (comme dans les romans de Banks).  Un détective privée est sur les traces d'une criminelle sans scrupule qui se balade avec de la nanotechnologie de haute volée et qui est également recherchée par des agents de l'Office de l'application de la Charte qui garantit le fonctionnement de cette société futuriste.  Il y a affrontement, naufrage et dispersion des nouveaux personnages sur une planète inconnue, ou sur le chemin du retour, le tout se passant près d'un millénaire avant les événements de la première partie...  Cette partie du roman se lit d'une traite et sème quelques énigmes à éclaircir ultérieurement pour entretenir le suspense.  L'action ralentit dans la seconde moitié du roman puisqu'elle se partage désormais entre les personnages de la première et de la deuxième parties.  La collectivité humaine issue des naufragés entre en contact avec les autochtones de la planète perdue, mais aussi avec des survivants du naufrage qui ont bravé les siècles.  Le tout se termine sans conclure.

Le second volet du diptyque, L'Empire du sommeil, a fait attendre les lecteurs du premier pendant plusieurs années.  Même si Denis livre l'aboutissement attendu depuis le naufrage du vaisseau l'Abondant, il manque un fil conducteur susceptible d'imposer une véritable tension dramatique à ce livre.  Denis continue d'ajouter de nouveaux personnages à une fresque qui n'en manquait pas, mais cela ne fait que diluer l'intérêt de la narration, surtout quand elle choisit de se focaliser sur des personnages relativement secondaires.  La société de la Charte, qui fait cohabiter des humains ordinaires épris de liberté et des humains plus ou moins modifiés qui veillent sur les autres, est en difficulté en raison de l'épidémie de grand sommeil qui entraîne l'absence effective d'un nombre grandissant d'individus.  Son ennemie, le monde des Cartels, va tenter d'en profiter tandis que les secrets de la planète Ninhs se dissipent au fil des péripéties.  Si Denis a tenté d'assimiler certaines des recettes narratives de Banks, il lui manque sa capacité de rendre ses antagonistes complètement haïssables et de ménager le suspense avant l'affrontement en jouant avec les évaluations par le lecteur des forces en présence, au besoin en l'induisant en erreur...

La polarisation est un mal nécessaire de la fiction populaire, mais L'Empire du sommeil compte tellement d'acteurs fondamentalement bien-intentionnés qui se contrecarrent pour des raisons superficielles que les conflits correspondants n'ont ni le poids ni l'intensité nécessaires.  De plus, lorsqu'il y aurait des raisons de réagir, ses personnages en mesure de le faire s'abstiennent.  Cette belle illustration de la maxime citée par Kennedy en s'adressant au Parlement canadien durant la Guerre froide, « The only thing necessary for the triumph of evil is for good men to do nothing », distancie le lecteur qui souhaiterait prendre parti pour les uns ou les autres.  En définitive, le diptyque de Denis met en scène le triomphe d'un millénaire d'obscurantisme subi par les humains de Ninhs, d'un millénaire de despotisme vécu par les serviteurs de Kiris T. Kiris et d'un millénaire d'inégalités pour les exploités du monde des Cartels.  Quelque part, la moralité supérieure de la société de la Charte serait plus convaincante si quelques-uns des post-humains relatifs au cœur de l'intrigue (les Grands Modifiés qui animent les vaisseaux intelligents et disposent d'une nanotechnologie toute-puissante, ou même les initiés de Ninhs qui savent que les autorités de la collectivité humaine se trompent) manifestaient un minimum de culpabilité par rapport à ce qu'ils ont laissé faire pendant tout ce temps.

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2014-05-29

 

Le Melkine d'Olivier Paquet

Je n'avais rien lu de Paquet depuis Structura Maxima, même si un exemplaire des Loups de Prague (2011) se trouve dans ma pile de lectures en attente.  Le Melkine (2012) amorce une trilogie annoncée comme du space-opéra.  Ouvrage ambitieux, il relève d'un space-opéra un peu atypique même si l'action se passe presque entièrement dans l'espace.  Paquet imagine un futur où l'humanité a quitté la Terre (à bord de villes plus ou moins volantes) pour coloniser des planètes qui reconstituent différentes cultures du passé en soumettant les habitants à un conditionnement culturel plus ou moins contraignant.  Le Melkine est un vaisseau spatial qui sert de trait d'union entre ces mondes menacés de fragmentation culturelle par leur conception même, car il abrite une sorte d'université ambulante ouverte à tous et toutes pour enseigner à enseigner, ce qui exige de faire l'apprentissage d'une pensée autonome.  La fragmentation est aussi opposée par des empires médiatiques dont le plus puissant est celui de la Technoprophète, dénommée Azuréa, qui souhaite également sauver l'Expansion humaine de la dérive (identitaire?) qui la condamne.

L'intrigue se concentre sur le destin des principaux acteurs d'une classe à bord du Melkine, à l'aube de l'affrontement redouté entre le Melkine et la Technoprophète.  Une poignée d'étudiants en fin de parcours, dont Ismaël, Alexandre, Théo et Myriam, et une poignée de professeurs, dont Arthur et Indira.  L'action se noue durant l'escale du Melkine autour de la planète Babil-One, lorsque le jeune Ismaël s'éprend d'une clone de la Technoprophète qu'il convainc de tenter de le rejoindre à bord du Melkine comme étudiante.  Lorsque la clone d'Azuréa choisit de se sacrifier, la vengeance d'Ismaël oblige le Melkine à choisir ou non de se soumettre.

Paquet signe un roman redoutablement intelligent qui prépare, en principe, le déclenchement d'une guerre ouverte entre la Technoprophète, qui a maîtrisé la communication instantanée, et l'idéal d'indépendance du Melkine.  Le lecteur ne doute jamais de la valeur de l'éducation dispensée par les professeurs du Melkine, sauf une fois ou deux.  En outre, Paquet étale toutes les ressources de sa plume d'écrivain en signant plus d'un passage d'une grande force ou d'une grande beauté.

Toutefois, les scènes les plus réussies ne servent pas toujours le roman.  Le premier chapitre est une plongée haletante dans un monde exotique où les humains sont modifiés, la chair est une marchandise, la vie privée est une obscénité et une jeune femme s'amuse à chasser des êtres humains pour le plaisir de transformer son corps.  Comme le reste du roman est beaucoup plus conventionnel (discussions en classe, réunions de profs, exercices d'apprentissage, etc.), l'intérêt retombe un tantinet.  Il faut attendre le rendez-vous du Melkine avec la station spatiale de Babil-One et les festivités qui s'engagent pour que les enjeux se précisent. 

Le souci esthétique de Paquet fait danser la narration sur une corde raide.  Si le spectacle du cirque de Banquise offre un moment d'émotion sublime, porté par une prose inattaquable, la description de l'envol des villes et pays de la Terre, avec ses clins d'œil à Bester et Blish, frise le ridicule tellement il est peu convaincant du point de vue techno-scientifique.  Néanmoins, comme il y a trop de romans qui se moquent tant de l'esthétique que de l'émotion que peut procurer une écriture maîtrisée, on applaudira le funambule même lorsqu'il manque chuter. 

En fin de compte, le lecteur cherchera à savoir s'il doit adhérer à la cause du Melkine.  Paquet n'échappe pas à son propre conditionnement culturel : le roman se lit en partie comme la mise en scène d'une opposition entre Grande École à la française et empire médiatique anglo-américain.  L'ENA contre Rupert Murdoch, si on veut.  Certes, Paquet souhaite clairement opposer l'idéal de l'humanisme universitaire au formatage de la pensée par les conditionnements culturels ou par la vacuité de la communication pour la communication, mais ses personnages (tant les profs que les étudiants) ont si bien intégré leur mission de libération des esprits qu'ils transpirent la conviction d'appartenir à une élite qui ne s'identifie pas comme telle.  Tout comme l'univers de Harry Potter incarnait une certaine idée de l'éducation britannique (formation du caractère plutôt que de l'intellect, on l'aura remarqué, puisque le héros n'est pas Hermione mais Harry), le Melkine distille l'essence d'un système à l'origine d'une certaine arrogance française, pour ne pas parler de l'obsession hexagonale du diplôme et du classement hiérarchique (ah, la mention du « major de promo » au détour d'une réplique...), en prônant la maîtrise non pas nécessairement d'un sujet mais du discours sur celui-ci.

Un des points culminants du roman, la visite des extraterrestres sensualistes de Babil-One, exprime beaucoup de choses avec une subtilité hypercodée digne des circonlocutions d'une cour impériale et qu'on  pourrait traduire plus brutalement par la nécessité d'équilibrer la formation cérébrale des étudiants du Melkine et leur apprivoisement du charnel.  Ce qui laisse plus que songeur, c'est le recours à des extraterrestres métamorphes (qui rappellent les créatures de l'océan solarien dans Solaris).  Instrumentalisation de la sexualité, aliénation de l'alien, subordination de l'Autre aux désirs et besoins humains...  Le colonialisme (orientaliste à ses heures...  ou non?) a aussi fait partie de la « grandeur » française et une telle initiation à l'amour ou à la sexualité, c'est selon, en dit long sur la conception de l'une comme de l'autre.

Comme il s'agit du premier tome d'une trilogie, aucun jugement ne saurait être définitif.  Le plus ironique, c'est qu'alors qu'il est beaucoup question d'étoiles et d'espace, on ne comprend jamais tout à fait en quoi le Melkine incarne l'idéal du voyage spatial ou de la découverte de l'Univers.  C'est un sujet récurrent du space-opéra français que la soif des horizons galactiques — puissamment articulée en son temps par Aucune étoile aussi lointaine de Serge Lehman — et Paquet a sans doute un peu trop joué la difficulté en commençant dans ce volume par camper une série de mondes clos (planètes asservies à leur conditionnement culturel et locaux fermés du Melkine).  Les tomes suivants permettront-ils aux acteurs de la trilogie comme aux lecteurs de sortir de ces cadres trop bien définis?  C'est à voir.

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