2009-12-07

 

Jours d'équilibre

En quittant Montréal un peu après minuit, je me disais justement que les choses allaient trop bien depuis quelques temps et que la loi des moyennes (bien comprise) me condamnait à une déconvenue prochaine ou tuile quelconque, non pas pour atteindre à une hypothétique parité des événements heureux ou malheureux, mais parce qu'il est quasi impossible (même sur une planète comptant plus de six milliards d'habitants) de prolonger indéfiniment une série de bonnes fortunes.

Comme le savaient les Anciens, la roue de Dame Fortune (rota Fortunae) tourne tôt ou tard. De fait, l'autobus que j'avais emprunté pour gagner Ottawa s'est fait percuter par une voiture qui n'avait pas réussi à freiner à temps sur une bretelle de l'autoroute 20 en essayant de se glisser entre l'autobus et deux autres voitures déjà immobilisées par un accident. Le choc a fait trembler l'autobus, tout au plus, et je n'ai vu à notre arrivée à Ottawa aucune trace de l'impact sur la carrosserie de l'autobus. Mais le mal avait été fait. Il a fallu attendre près d'une heure pour que les constats soient complétés et que nous puissions reprendre notre route, ce qui a entraîné un retard correspondant à l'arrivée...

Mais si la loi de moyennes est parfois comminatoire, elle peut aussi être rassurante pour ceux qui veulent espérer qu'une série de mauvaises fortunes ne se prolongera pas indéfiniment et que les pires années peuvent bien se terminer...

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2009-11-27

 

La science ludique

La compagnie montréalaise CREO (du latin creare, créer) multiplie les réalisations depuis quelques temps dans le domaine du matériel pédagogique (souvent pour jeunes) destiné à la vulgarisation des sciences. Sa création maîtresse semble être le monde virtuel de Science en jeu, que je n'ai pas exploré mais qui semble fort alléchant. (Plusieurs annonces comme celle-ci laissent entrevoir ce qu'on peut trouver en entrant dans la danse.) Mais de nombreux autres jeux et simulations sont offerts par CREO, dont une création originale qui permet de relancer un village désastré, Sayansi, en misant sur le développement durable.

La compagnie s'est aussi associée à la revue Les Débrouillards pour concevoir et réaliser des jeux offerts sous la forme d'aventures scientifiques. Tout comme elle semble collaborer souvent avec le Centre des sciences de Montréal, pour lequel elle a réalisé le jeu 2K40 pour les amateurs de futur... D'autres produits sont à saveur historique, par contre, en collaboration avec le musée de Pointe-à-Callière, par exemple.

Plus au goût de jour, la compagnie a enrichi la trousse éducative « L'Affaire Climat », en fournissant entre autres une production animée disponible sur cette page du site. Mais la compagnie produit aussi de belles images et des sites internet. Bref, c'est une ressource à ne pas perdre de vue.

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2009-11-26

 

Défavorisation et diversité au Québec

On m'a signalé récemment un atlas inusité du Québec produit par l'Institut national de santé publique, l'Atlas de la Santé et des Services sociaux du Québec. Il permet d'observer les variations de la prospérité, du niveau d'éducation et des liens familiaux dans les régions desservies par les CLSC. Il s'agit d'un outil interactif qui matérialise l'approche décrite dans l'ouvrage Développement d'un système d'évaluation de la défavorisation des communautés locales et des clientèles de CLSC (.PDF), où la défavorisation matérielle est une fonction de trois indicateurs (la proportion de gens sans diplôme d'études secondaires, le revenu personnel moyen et le rapport emploi/population) et la défavorisation sociale de trois autres indicateurs (la proportion de gens séparés/divorcés/veufs, la proportion de familles monoparentales, la proportion de personnes vivant seules). Dans cet atlas, la population québécoise a été divisée en fractions caractérisées par un indice de défavorisation sociale qui varie horizontalement du plus fort au plus faible et par un indice de défavorisation matérielle qui varie verticalement du plus fort au plus faible. Chaque fraction de la population est signalée par une couleur que l'on retrouve dans la grille ci-contre, la couleur verte correspondant à une population locale appartenant (en moyenne) à la fraction de la population du Québec qui est à la fois la moins défavorisée socialement et la moins défavorisée matériellement. (Bref, il faut vivre au vert...) Inversement, les teintes mauves et violettes signalent une population locale appartenant à la fraction la plus défavorisée. Quant au jaune, il est dans la moyenne.

Cela étant posé, on peut passer aux travaux pratiques. Prenons, par exemple, la région de Zéroville : où on distingue plusieurs villages de cette partie de la Mauricie. Dans cette carte, les teintes bleues correspondent aux teintes violettes de la grille précédente, mais on voit qu'Hérouxville se situe à la limite d'un district dans la moyenne provinciale et d'un district dans la moyenne matérielle, mais à forte défavorisation sociale. Tandis que Saint-Séverin, pour prendre une localité voisine au hasard, se situe à la limite d'un district « vert », donc enviable, et d'un district dans la moyenne sociale mais marqué par une forte défavorisation matérielle.

En quoi Zéroville se distingue des parties du Québec où on retrouve le plus de diversité? L'atlas fournit la carte suivante pour le quartier de la Côte-des-Neiges à Montréal :où le chemin de la Côte-des-Neiges longe d'abord un quartier dans la moyenne provinciale (jaune) et un quartier dans la moyenne matérielle mais à forte défavorisation sociale (bleu) avant de côtoyer un district marqué par une forte défavorisation matérielle (orange). Sans surprise, on notera en vert clair et foncé les quartiers de Westmount, sur la droite...

Bref, rien ne ressemble plus au contexte au social de Zéroville que celui de la Côte-des-Neiges, ce refuge d'immigrants qui inspirent une telle crainte aux bons citoyens mauriciens. Pendant ce temps, si on cherche un quartier urbain diamétralement opposé à la diversité de la Côte-des-Neiges, on peut retenir les quartiers de Saint-Roch et Saint-Sauveur dans la basse ville de Québec, tel qu'on les retrouve sur cette carte :où on retrouve une forte défavorisation matérielle et moyenne défavorisation sociale (orange), quelques pâtés de maisons dans la moyenne (jaune) et de grandes poches de défavorisation extrême (violet). Or, la ville de Québec en général est de loin la région urbaine (de plus de 300 000 habitants) qui compte la plus petite proportion d'immigrants (4,5%) au Canada; même dans la catégorie des régions urbaines de plus de 150 000 habitants, elle ne devance que Saint-Jean à Terre-Neuve et Saguenay. À Québec, comme ailleurs dans la province, le chômage est plus élevé chez les immigrants (9,7% en 2006, contre 5% pour l'ensemble des habitants de la ville) , un écart qui fait du Québec une société distincte par rapport au reste du Canada où la différence est nettement moins marquée.

Quant aux quartiers Saint-Roch et Saint-Sauveur, ils accueillent de fortes proportions d'immigrés (respectivement 15,4% et 18,3%) selon cette étude (.PDF). Du coup, il y a sûrement matière à méditation dans le fait que la politique du ressentiment au Québec a trouvé sa source non pas dans les quartiers pauvres de l'une des villes les plus homogènes de l'Amérique du Nord, en présence d'une population immigrée encore plus pauvre, mais dans un patelin de campagne relativement à l'aise et loin de toute diversité...

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2009-11-24

 

La pensée, monopole de l'humain

L'inauguration de la nouvelle exposition « Copyright Humain » au Musée de la Civilisation de Québec avait lieu ce soir et je suis passé voir le résultat. Après tout, j'ai eu ma part à la conception de l'exposition, comme on peut le voir dans cette liste (.PDF) des personnes créditées (où on retrouve aussi le nom de François Escalmel, illustrateur de Solaris à l'occasion). La photo ci-contre (prise malgré les objurgations d'une gardienne de sécurité, pour qui cette liste devait rester confidentielle, je suppose) montre un coin du panneau correspondant sur les lieux mêmes de l'exposition. Il s'agissait d'un travail essentiellement exploratoire à l'origine, mais qui s'est transformé ensuite dans un approfondissement des sujets privilégiés par les coordonnateurs de l'exposition. D'ailleurs, les lecteurs de ce blogue ont bénéficié de mes recherches préalables sur le sujet de la pensée et de l'intelligence humaine... en 2006. Comme on peut le voir, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis cette période. Si on m'a contacté deux ou trois depuis 2007, il a fallu que je m'arme de patience en attendant l'ouverture de cette exposition qui est longteps restée sans véritable désignation. Je n'ai aucune part dans le choix du nom, mais je trouve que
« Copyright Humain » est inspiré. L'association de la pensée et de l'humanité est claire — et puis, le copyright a une date d'expiration...

La foule des grands soirs était au rendez-vous, même si elle n'a eu droit qu'à la sous-ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, non à la ministre Christine Saint-Pierre, et à des « élus municipaux » plutôt qu'au maire Régis Labeaume, cloué au lit par la grippe porcine. On a aussi confirmé à cette occasion le départ de Claire Simard, que l'on peut voir dans la photo ci-contre. Des commanditaires de l'exposition sont venus dire leur plaisir de l'appuyer et un magicien est passé pour... pour démontrer je-ne-sais-quoi exactement. La capacité de la pensée humaine à ne pas voir ce qu'il y a en face d'elle, apparemment. Ensuite, nous avons pu visiter l'exposition, qui offre un bon survol du développement des hominidés jusqu'à l'apparition d'Homo sapiens sapiens : crânes, squelettes partiels (dont celui de Lucy), empreintes de Laetoli, pierres taillées et même un épieu préhistorique. Certains des textes de cette section n'avaient pas été révisés avec toute la rigueur possible — un remplacement informatique à l'informatique a fait que des objets trouvés à Pierrefitte selon le texte français ont été trouvés à Stonefitte (!) selon le texte anglais. La traduction est décidément un art périlleux.

J'ai un parti pris, mais j'ai trouvé l'exposition plutôt réussie. Le volet final, consacré au post-humain après le pré-humain et l'humain, m'a semblé assez maigre, mais le reste est aussi instructif que stimulant. Alors, en attendant d'avoir l'avis d'autrui...

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2009-11-22

 

La fin du chaos

Voilà, un autre salon du livre de bouclé... L'édition 2009 du Salon du Livre de Montréal m'a un peu rappelé les salons des grands jours au début de ma carrière d'auteur, quand je signais chez plusieurs éditeurs différents et que je pouvais offrir une gamme de livres pour tous les publics friands de science-fiction et des genres apparentés. Cette fois, il manquait à l'appel la catégorie du roman, malgré la sortie cette année de Suprématie, puisque le rendez-vous avait été raté en fait de séances de dédicaces pour ce gros space-opéra de Laurent McAllister. Par contre, de nombreux romans pour jeunes et deux nouveaux recueils, dont Les Marées à venir au Vermillon, étaient disponibles sur place.

L'affluence au stand d'Alire (de plus en plus beau), qui était aussi le point de chute des lecteurs de Solaris, aura été particulièrement impressionnante — surtout que Jean-Jacques Pelletier et Patrick Senécal ont fait paraître des nouveautés attendues... Je n'ai pas non plus regretté mes passages au stand, qui ressortaient d'un horaire un peu chaotique. Le recueil de nouvelles de McAllister, Les Leçons de la cruauté, a trouvé sa part d'acheteurs. Des fans fidèles (bonjour, Alice!) sont passés et, comme d'habitude, il y a eu des rencontres intéressantes avec d'autres auteurs, parfois nouveaux parfois non. Quant au Salon lui-même, il m'a semblé également fidèle à lui-même. La foule était dense, en particulier en fin de semaine, avec son lot de jeunes lecteurs friands de marque-pages et ses visiteurs adultes pas toujours curieux des livres offerts.

Le prochain rendez-vous avec les lecteurs? Sans doute au Salon du Livre de l'Outaouais, fin février...

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2009-11-20

 

Survivre au chaos

2012 est un film difficile à prendre au sérieux, mais il faut avouer que, malgré une durée de plus de deux heures trente minutes, on ne voit pas le temps passer. Il serait trop long de comptabiliser les erreurs scientifiques et les incohérences qui commencent dès les premières minutes du film. D'ailleurs, certaines sont si criantes — la production de neutrinos par les éruptions solaires? — qu'elles semblent délibérées et paraissent confirmer ce que j'ai entendu prétendre, que les cinéastes hollywoodiens feraient carrément exprès d'en inclure, que ce soit pour s'assurer qu'un film sera condamné par la critique (la popularité d'un film étant en fonction inverse des éloges de la critique?) ou, version plus optimiste, qu'il ne sera pas réaliste au point d'effrayer... En tout cas, il est clair que Roland Emmerich, responsable du film, a disposé d'excellents conseillers scientifiques à plusieurs endroits (citant les écrits de Hapgood ou évoquant le supervolcan de Yellowstone).

Mais s'il ne s'agit pas d'un film d'anticipation le moindrement plausible, de quoi s'agit-il?

Au premier degré, qu'il ne faut pas négliger, c'est l'histoire non seulement de la fin du monde mais de familles qui essaient de survivre quand tout s'effondre (littéralement). Et même si ce n'était peut-être pas délibéré, le rapprochement avec la crise économique des derniers mois, particulièrement aux États-Unis, s'impose de lui-même.

Les catastrophes d'envergure planétaire sont un des thèmes récurrents de la science-fiction, depuis au moins Cousin de Grainville, et le scénario retenu pour 2012 n'est pas sans rappeler deux récits de Jules ou Michel Verne : Sans dessus dessous et « L'éternel Adam » (peut-être inspirés par les idées de Charles-Étienne Brasseur de Bourbourg sur des changements de position de l'axe de rotation de la Terre, publiées en 1872). D'ailleurs, on pourrait dire que la science du XIXe siècle est à l'honneur dans ce film puisque l'idée d'un lien possible entre les configurations planétaires et les éruptions solaires remontent aux travaux de Warren de la Rue et ses collègues sur les rapports entre la position des planètes et les taches solaires, vers 1865...

Toutefois, contrairement aux ouvrages verniens et à d'autres dans la même veine (comme Le Nouveau Déluge), le recommencement (ou non) de la civilisation n'est pas le sujet du film : 2012 se termine avant que les arches n'accostent (comme dans District 9, ces vaisseaux chargés de survivants et de réfugiés aboutiront en Afrique du Sud...).

Par contre, un autre sujet crève les yeux et inspire des interrogations sur les motivations d'Emmerich. C'est celui de l'inégalité. Si le personnage d'Anheuser prêche la loi d'airain des
« lifeboat ethics », d'autres personnages s'insurgent contre l'injustice qui permet de sauver uniquement une poignée de privilégiés, pour la plupart occidentaux, arabes ou chinois si j'ai bien suivi. Cette disproportion indigne, au point où on se demande si c'est intentionnel de la part d'Emmerich et s'il ne condamne pas implicitement tant l'ordre actuel du monde que l'idéologie du tout-aux-gagnants qui a sous-tendu les excès du néo-capitalisme récent.

Quant au film, il fait figure d'anthologie. Si Emmerich nous épargne une énième dévastation de New York, il offre de nombreuses scènes susceptibles de rappeler des souvenirs aux fans des films de catastrophe. Les effets spéciaux ne sont pas toujours convaincants, mais le résultat demeure un spectacle à grand déploiement comme on en voit peu.

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2009-11-19

 

Avant le chaos

Avant le déluge aurait été le titre médité à l'origine pour ce court recueil de nouvelles, ou du moins pour sa première version parue en 1945, plus légère de quatre nouvelles ajoutées dans la seconde édition en 1964. L'auteur natif du Québec, Alain Grandbois, avait hérité jeune d'une fortune considérable qui lui avait permis de voyager ensuite à sa guise autour du monde durant l'entre-deux-guerres. Le monde avait rétréci (ce dont témoignaient Albert Londres, Life et Tintin) et le narrateur de certaines nouvelles doit se défendre d'avoir la même conception du voyage que les clients d'American Express ou de l'agence Thomas Cook... Ce snobisme plus ou moins assumé précipitera d'ailleurs Grandbois dans des voyages un brin périlleux, mais qui le marqueront durablement et les nouvelles d'Avant le chaos témoignent de ses expériences d'un monde qu'un Québécois pouvait arpenter.

Une courte préface de l'auteur est bien tournée, mais peu convaincante. Elle trahit la conviction de Grandbois d'avoir connu une époque privilégiée, avant le déluge qui devait emporter tant d'institutions séculaires et de valeurs autrefois acquises. Un âge d'or défunt : « Ce monde d'hier est fini. » Comme préfacier, il succombe à une double illusion. L'époque des voyages n'était aucunement révolue, même si les décennies suivantes allaient voir les barrières, les rideaux de fer, les murs et les barbelés se multiplier. Mais si les formalités allaient rendre les périples plus compliqués, les progrès technologiques allaient les faciliter. L'ère du jet set ferait définitivement oublier les ors passés du temps des palaces, des sleepings, des paquebots transatlantiques et des clubs coloniaux. Même au Québec, un certain Pierre Elliott Trudeau s'apprêtait en 1945 à se lancer dans sa propre course autour du monde, qui serait plus courte, mais pas nécessairement moins riche.

La sortie en 1944 du recueil de poésie de Grandbois, Les Îles de la nuit, avait révélé une création libre et ardue, qui tranchait sur l'essentiel de la production contemporaine au Québec, à quelques exceptions près. La lecture de son recueil confirme qu'une nouvelle époque s'annonçait : plus cosmopolite, plus subtile, curieuse de transcendance sans être enchaînée par les dogmes religieux.

Trois des nouvelles ajoutées en 1964 dataient des années quarante et elles auraient pu être intégrées au recueil de 1945. La quatrième nouvelle, « Julius », publiée en 1959, s'est sans doute greffée aux autres textes parce qu'elle avait pour cadre la Côte d'Azur que l'on retrouvait dans plusieurs de ces réminiscences de l'entre-deux-guerres plus ou moins romancées par l'écrivain.

Si la mémoire de Grandbois embellit ces années grevées par la crise économique, la montée des totalitarismes, les derniers grands crimes de l'impérialisme et les expérimentations militaires, ce n'est pas seulement parce que Grandbois a vécu dans une bulle luxueuse. Même aujourd'hui, il reste malaisé de voir l'entre-deux-guerres autrement. L'époque contenait en germe la guerre, le feu atomique, la décolonisation et la division du monde en camps surarmés, mais elle s'accordait encore un droit à la candeur, voire à l'espérance. Un citoyen occidental jouissait encore d'une liberté de mouvement presque sans limite, des portes de la Somalie aux contreforts du Tibet. Et si les certitudes d'alors semblent naïves, c'est que nous savons dans quelle machine broyeuse toute une civilisation était sur le point de s'engouffrer. L'époque y gagne a posteriori un charme fragile et poignant.

D'ailleurs, si Grandbois s'attendrit sur sa jeunesse, il n'est pas entièrement dupe. Ses propres nouvelles rappellent les cruautés de cette époque. La violence et le chaos des révolutions. Le triste sort des réfugiés, des apatrides déracinés et des exilés déchus. Les maladies incurables, que l'on parle de la tuberculose ou de la dépendance à telle ou telle drogue. Les attentats meurtriers pour telle ou telle cause politique. Et la tentative désespérée de la jeune Chinoise Fleur-de-Mai pour échapper à son destin est trop grave pour alimenter un romantisme facile ou souligner le pittoresque du voyage.

Bref, c'est non seulement le livre à découvrir d'un véritable écrivain, mais d'un véritable humain.

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