2017-03-02

 

Les grands-pères

Oublions les enfants qu'ils n'ont pas vus grandir
car le temps trépassé a fait d'eux des parents
qui préparent leurs propres recommencements
Avalés par les ans, ils se pleurent sans dire

Détournons le regard des bûches qu'ils fendirent
remboursons les prêts dont ils furent les garants
et cédons leurs maisons grises au bout du rang
Avalés par les ans, ils se pleurent sans dire

Négligeons les rappels de chaque anniversaire
sans tendresse ou émoi, triste jour qui lacère
Nous préférons l'amer souvenir à l'absence

De tous les autres jours, reste un peu de douceur
qui monte et noie le deuil dans la paix du silence
pour que nous retrouvions les morts dans nos cœurs

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2017-02-12

 

Le Cyclotron

Rares sont les longs métrages conventionnels à relever au Québec d'une science-fiction franche et assumée.  Si on excepte en fonction de ce dernier critère ce qui sera bientôt une trilogie de sf parodique, Dans une galaxie près de chez vous (2004, 2008, 2018) ou un hommage proche du pastiche comme Turbo Kid, il ne reste guère que Mars et Avril, Truffe et Dans le ventre du dragon dans cette catégorie.  En incluant les films pour enfants, on pourrait citer un film d'animation en anglais, Minushi (Tyler Gibb, 2007), ou carrément exhumer Le Martien de Noël (1970).  Enfin, dans la veine des films indépendants et/ou à petit budget, on aurait en plus L'Effet, Québec : Opération Lambda (Marc Degryse, 1985), Les Siamoises (Isabelle Hayeur, 1999), Heads of Control:  The Gorul Baheu Brain Expedition (Pat Tremblay, 2006) et peut-être Bunker.

J'exclurais ici les coproductions ou productions québécoises réalisées grâce à un financement extérieur au Québec.  Sinon, il faudrait citer Les mille merveilles de l'Univers (Canada/France, Jean-Michel Roux, 1997) que j'avais vu en avant-première aux Galaxiales de Nancy sans être impressionné en dépit d'un casting qui incluait Tchéky Karyo, Pascale Bussières, Julie Delpy, Maria de Medeiros et James Hyndman.  Ou encore les thrillers de langue anglaise Xchange (Allan Moyle, 2000), avec Pascale Bussières et Kyle MacLachlan, et Screamers (Christian Duguay, 1995), qui a quand même profité d'un scénario à moitié imaginé par Dan O'Bannon.  Ou le dessin animé Pinocchio 3000 (Canada/France/Espagne, 2004).  Ou l'adaptation par Robert Lepage en 2000 de la pièce Possible Worlds du dramaturge canadien-anglais John Mighton, que j'ai pu voir au théâtre à Montréal.

Sans oublier évidemment Arrival de Denis Villeneuve...

Avec Le Cyclotron (2016) d'Olivier Asselin, on n'est loin ni du scénario de fin du monde de Bunker ni des mondes multiples de Possible Worlds.  L'intrigue du film débute en Belgique au congrès de Solvay de 1927 pour se terminer à Bruxelles en 1948.  Entre ces deux dates butoirs, une histoire d'amour naît (ou non) entre une scientifique française, Simone (qui doit peut-être quelque chose à Irène Joliot-Curie), et un physicien suisse, Emil Scherrer.  L'arrivée au pouvoir des Nazis oblige Hermann Weyl à abandonner l'institut de recherche qui emploie Simone et Emil, mais Emil décide de rester.  En 1944-1945, les Alliés soupçonnent qu'Emil aurait pu découvrir le secret de la bombe atomique et ils chargent Simone de retourner en Allemagne pour intercepter Emil à bord du train qu'il a pris.  Elle découvre que celui-ci est en fuite, mais qu'il est recherché par un détachement de SS au service d'un scientifique allemand, König.

La science-fiction surgit d'abord quand Emil affirme avoir inséré un petit cyclotron dans sa montre.  Il fait allusion au premier cyclotron de Lawrence qui tenait dans la main — mais ce prototype mesurait quand même dix centimètres de diamètre et les cyclotrons suivants ont été plus gros.  Mieux encore, ce cyclotron est présenté comme la bougie d'allumage d'une petite bombe atomique, ou comme son équivalent.

Le jeu avec la réalité devient intéressant, car Scherrer aligne des contre-vérités techniques et scientifiques pour justifier l'insertion d'une bombe nucléaire dans une montre.  La masse critique d'uranium requise est présentée comme 23 grammes (et non presque trois mille fois plus).  Les protons accélérés par le cyclotron sont censés déclencher, semble-t-il, une réaction en chaîne et la montre de Scherrer contiendrait des électro-aimants alors qu'il n'y avait pas de piles suffisamment petites à l'époque pour les alimenter, a priori.

Du coup, les personnages s'agitent désespérément pour éviter le déclenchement de la bombe.  En fin de compte, König ordonne le départ du train pour Paris, avec sa bombe réglée pour exploser, afin de changer le cours de la guerre en frappant de stupeur les Alliés.  Toutefois, Scherrer a saboté un aiguillage de manière aléatoire, si bien que le train aura peut-être pris le chemin de Berlin.  König, Scherrer et des SS aboutissent dans un abri souterrain où ils s'enferment de peur d'être contaminés par les retombées radioactives, voire de succomber si la détonation entraîne une réaction en chaîne mondiale.  (En fait, il semblerait que les chercheurs de Los Alamos ainsi que l'équipe de Heisenberg en Allemagne nazie avaient tous envisagé qu'une explosion nucléaire puisse déclencher la fusion de l'azote de l'atmosphère, entraînant la dévastation de la biosphère.)

L'incertitude quantique demeure tant que König et compagnie ne sortent pas de leur abri — le monde extérieur est devenu un peu l'équivalent du chat de Schrödinger à leurs yeux.  En fin de compte, Scherrer se suicide et les trois Nazis survivants émergent de l'abri pour découvrir que ni Paris ni Berlin n'ont été détruites par une explosion atomique.  Les calculs de Scherrer étaient bel et bien erronés.  Quand Simone et König se retrouvent à Bruxelles, trois ans plus tard, la scientifique est accompagnée d'une fillette qui semble trop vieille pour être née de la liaison entre Simone et Emil dans le train, mais trop jeune pour avoir été conçue en 1933 quand Simone et Emil s'étaient séparés précédemment...  Dans quelle version de l'histoire Simone a-t-elle eu une fille, sans doute d'Emil ?

De tous les films cités ci-dessus que j'ai eu l'occasion de voir, c'est peut-être bien le plus satisfaisant. Il reste toutefois un film de science-fiction marginal, puisqu'il n'y a pas de novum technique ou historique.  Il n'est pas uchronique, mais il pourrait relever de l'histoire secrète.  Néanmoins, les jeux avec les réalités parallèles, divergentes ou convergentes, tiennent un peu de la science-fiction, même si on reste en-deçà de Possible Worlds sur ce plan.

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2016-12-29

 

L'escalade des intransigeances

Un essai de Paul Krugman qui attribue le déclin des républiques au mépris que les puissants démontrent pour les normes démocratiques (que Krugman oppose aux formes démocratiques) circule beaucoup en ce moment.  Dans le contexte des États-Unis, où les Républicains ont relancé depuis plusieurs années le gerrymandering quelque peu découragé après le Voting Rights Act de 1965, la bipolarisation partisane et la représentation excessive de certains électorats (blancs et ruraux, par exemple) engendrent une situation où l'extrémisme jouit d'un soutien de plus en plus assuré. 

Or, quand il est question de normes démocratiques, on ne cite pas toujours l'importance en démocratie d'éviter les extrêmes.  Tout en reconnaissant que la détermination des extrêmes en politique demeure toujours quelque peu relative (pour certaines féministes, le patriarcat qui prédominait dans les années 1960 est un repoussoir extrême tandis que l'exclusion politique des femmes au XIXe siècle est tout bonnement impensable, alors qu'une partie de l'électorat de Trump aux États-Unis serait plutôt porté à normaliser l'hégémonie masculine d'avant 1980, par exemple), il est clair qu'un certain consensus en la matière, encore présent à l'époque du second président Bush, tendait à restreindre le débat en écartant certaines solutions extrêmes.  En 2007, il était encore possible de soutenir que la polarisation politique aux États-Unis était artificielle : dans Talking right: how Conservatives turned Liberalism into a tax-raising, latte-drinking, sushi-eating, Volvo-driving, New York Times-reading, body-piercing, Hollywood-loving, left-wing freak show, Geoffrey Nunberg rappelait qu'Alan Wolfe, dans One Nation, After All (1998), concluait que les données des sondages et des enquêtes révélaient un consensus largement partagé sur de nombreux sujets sociaux et politiques.  En obtenant 46,1% du vote, Trump n'a pas nécessairement infirmé ces résultats, mais il a démontré qu'une polarisation artificielle n'est pas moins robuste qu'un schisme plus organique.

La propagande peut alimenter l'extrémisme, non seulement en diffusant des faussetés calomnieuses ou en exagérant les mérites d'un camp, mais aussi en faisant de certaines décisions politiques des indicateurs de l'extrémisme de l'autre camp.  En effet, s'il a été beaucoup question de la normalisation des extrêmes en usant de propagande pour rendre acceptables des idées auparavant extérieures à la fenêtre d'Overton, il importe également de signaler comment l'extrémisme d'un camp est alimenté par la présentation des faits et gestes de l'autre.  Si on considère que l'indexation du salaire minimum à l'inflation est une mesure raisonnable dont l'application est modulable selon les circonstances, celle-ci ne suscitera qu'un débat limité puisqu'il s'agira non pas de défendre des principes mais d'adapter sa réalisation aux circonstances.  Si on en fait toutefois une entrave à la liberté d'embauche ou de gérer sa propre entreprise, cela devient une mesure liberticide dont l'adoption par un camp devient la preuve d'un extrémisme qui doit être combattu de la même manière afin de défendre un droit fondamental.  Le feu doit être combattu par le feu...  Ou, pour citer Barry Goldwater : « Extremism in the defense of liberty is no vice ».

Si une dérive interprétative suffit à alimenter l'extrémisme, il est d'autant plus vrai que l'intransigeance des uns stimulera l'intransigeance des autres.  En ce moment, on observe que sept à huit ans d'intransigeance des Républicains aux États-Unis, que ce soit au Sénat comme à la Chambre des représentants, au niveau des États individuels (comme la Caroline du Nord) ou dans le contexte des candidatures de Trump, Rubio et Cruz, ont poussé à bout l'administration de Barack Obama.  Ce dernier a commencé à exercer des pouvoirs présidentiels tombés dans l'oubli et à exploiter les pouvoirs discrétionnaires que le second Bush avait revendiqué.  Quoique partiellement symbolique, l'absence d'un veto des États-Unis qui a permis au conseil de sécurité de l'ONU d'adopter une résolution pro-palestinienne correspond à un accroc au consensus gouvernemental des États-Unis aussi majeur que les prises de position les plus controversées de Bush.

Dans un premier temps, les dernières semaines de l'administration Obama risquent d'attiser l'intransigeance des partisans de Trump, mais elles annoncent la couleur de la réaction prévisible à l'extrémisme avoué de Trump et de son cabinet potentiel, en particulier si ceux-ci donnent suite aux engagements les plus marqués à droite du candidat Trump.


Jusqu'à maintenant, en raison de l'ampleur du réseau de la droite conservatrice aux États-Unis, financé par des mécènes milliardaires et perpétué par des institutions qui profitent d'un électorat polarisé en leur faveur, les politiques les plus extrêmes ont été avancées, défendues et même adoptées sans jamais qu'il soit nécessaire pour les politiciens en cause de payer un prix.  (D'ailleurs, aux États-Unis, il est de plus en plus rare pour des politiciens fédéraux de craindre de perdre leur siège, pour ne citer qu'une conséquence potentielle d'un radicalisme excessif.  Et s'ils perdent une élection, il leur restera la possibilité d'être embauché comme apparatchik de leur parti, d'être nommé à un conseil d'administration, de rejoindre un institut de recherche, d'enseigner dans une université ou de devenir un commentateur stipendié.)  Jusqu'à maintenant, la combinaison de l'orientation centriste des Démocrates et de la majorité de droite au Congrès avait pour conséquence de rarement annuler les gains de la droite : la prison de Guantánamo est restée ouverte, la guerre au terrorisme par drones interposés a continué, la Cour suprême a longtemps conservé une majorité à droite, le refus de reconnaître la Cour pénale internationale a perduré, le droit de mitrailler son prochain avec n'importe quelle arme à feu n'a pas été abrogé, la limitation des bénéfices sociaux n'a pas été révisée, l'impunité des banquiers n'a été qu'écornée, les cadeaux fiscaux reaganiens aux plus riches sont restés quasi intacts, la réglementation des médias a été enterrée et la participation électorale sans frein des corporations ou des nantis est demeurée telle quelle.

Toutefois, si les Démocrates, à l'instar d'Obama, se mettent à exploiter toute parcelle de pouvoir politique qui leur échoit pour s'opposer aux politiques républicaines, au besoin en trahissant des consensus tacites de longue date, l'escalade des intransigeances pourrait se poursuivre, soit jusqu'à la lutte ouverte, soit jusqu'à ce que les conséquences de l'escalade dissuadent les partisans d'adhérer à cette politique des extrêmes.  La sagesse humaine est-elle si bien partagée que ce constat doive étayer un peu d'optimisme en cette fin d'année ?

À tout le moins, on peut espérer que l'instinct de préservation poussera les plus partisans à comprendre que trop de partisannerie risque un jour de détruire leur parti.

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2016-12-17

 

Historique du Prix Jacques-Brossard (1984-2016)

Dans un éditorial de la République du Centaure, Élisabeth Vonarburg se demande pourquoi le roman Celui qui reste de Jonathan Brossard a remporté le Prix Jacques-Brossard en 2016 plutôt que Le Jeu du démiurge de Philippe-Aubert Côté.  Elle conclut en s'interrogeant ainsi : « jusqu’à quel point la facilité d’accès à un texte joue-t-elle comme un critère de sélection, et jusqu’à quel point le doit-elle lorqu’il s’agit de désigner un ouvrage au public en le couronnant d’un prix ? Dans les jurys ainsi diversifiés, tend-on aussi parfois à choisir ce qui, pour un lecteur plus ordinaire, ressemble davantage à la littérature à laquelle on est peut-être plus habitué ? »  Ceteris paribus, cette tendance privilégierait le fantastique (qui s'inscrit souvent dans un univers contemporain) et même la fantasy (qui s'appuie souvent sur un substrat commun aux contes de fées de notre enfance) plutôt que la science-fiction, souvent dépaysante.  Dans un commentaire, Claude Janelle signale que le Prix Jacques-Brossard a été accordé à L'Empire bleu sang de Vic Verdier pas plus tard que l'an dernier, mais cette uchronie québécoise n'est-elle pas l'exception qui confirme la règle ?  Un ouvrage de science-fiction qui s'inscrit dans un cadre aussi québécois que la ville de Québec ne relève-t-il pas de la « littérature à laquelle on est peut-être plus habitué ? »

Dans un commentaire, je rappelle que, depuis 2005, L'Empire bleu sang est bien le seul roman relevant de près ou de loin de la science-fiction à avoir obtenu le Prix Jacques-Brossard, avatar du Grand Prix de la Science-Fiction et du Fantastique québécois lancé en 1984.  Et je note qu'en faisant abstraction des nouvelles individuelles, le fantastique prédomine dans les ouvrages finalistes ou distingués depuis 2006 inclusivement (64% environ) et encore plus nettement dans les ouvrages primés (92%).  Faut-il s'en inquiéter ou s'en scandaliser ?

J'ai donc repris les données disponibles depuis les débuts, en remontant jusqu'en 1984.  À première vue, les résultats sont rassurants pour les amateurs de science-fiction : je compte 22 ouvrages primés relevant de la science-fiction (pour 60 ouvrages en lice) et 23 ouvrages primés relevant du fantastique ou de la fantasy (pour 58 ouvrages en lice).  Une quasi-égalité. 

Toutefois, toujours en écartant les nouvelles individuelles, cela signifie que le prix est allé à un livre de science-fiction (ou plusieurs) douze fois (40%), qu'il a été accordé à un livre (ou plusieurs) de fantastique ou de fantasy seize fois (53%) et qu'il a récompensé des ouvrages relevant de science-fiction et de fantastique ou de fantasy deux fois (7%).  Le fantastique prend la tête.  Ceci s'explique par le fait que le prix récompense l'ensemble de la production annuelle et que des auteurs de science-fiction très productifs ont eu le prix assez souvent pour peser sur le décompte final et redresser le déséquilibre initial.  En revanche, si on inclut les nouvelles ainsi que les deux prix accordés uniquement aux nouvelles, on se rend compte qu'une production science-fictive a gagné quinze fois (43%), qu'une production constituée uniquement de fantastique ou de fantasy a gagné treize fois (37%) et qu'une production mixte a gagné sept fois (20%).  La différence entre les deux palmarès souligne l'importance passée de la nouvelle de science-fiction, qui a suffi à mériter des prix à ses auteurs et qui a sans doute renforcé les candidatures de certains auteurs d'ouvrages fantastiques.

Des titres de science-fiction retenus parmi les finalistes, 36,7% ont eu un prix.  (Notons que je considère ici que les mentions spéciales valent un classement parmi les finalistes, mais non un prix.)  Des titres de fantastique ou de fantasy retenus parmi les finalistes, 39,7% ont eu un prix.  Il y a donc un léger désavantage pour les titres de science-fiction.

La montée récente du fantastique apparaît alors comme un rattrapage, ce qui se constate dans la figure ci-dessous qui tient compte de tous les ouvrages primés, finalistes ou récipiendaires d'une mention officielle.  Si la science-fiction avait fait jeu égal avec les autres genres avant 1990, elle avait dominé jusqu'en 2009.



La même tendance, soit un rattrapage récent, s'observe si on ne considère que les volumes en fonction de leur appartenance à la science-fiction (SF) ou au fantastique et à la fantasy (F).  Dans la figure ci-dessous, l'avance prise par la science-fiction jusqu'en 2005 est patente (mais rappelons qu'elle repose en fait sur des prix obtenus par des auteurs de plusieurs livres récompensés en même temps).

Comme le petit encadré en jaune le rappelle toutefois, toute analyse de ce type dépend de la classification des ouvrages.  Pour obtenir les chiffres cités ci-dessus, j'ai accepté le classement habituel (par Claude Janelle, par exemple) des romans d'Esther Rochon dans la science-fiction — et j'ai aussi accordé le bénéfice du doute à des ouvrages comme Pourquoi Bologne d'Alain Farah en les assimilant à la science-fiction.  Néanmoins, l'éditeur même de Rochon a hésité à classer sa production dans la science-fiction et il serait possible de classer ses ouvrages comme relevant d'une forme de merveilleux.  Or, à elle seule, Esther Rochon peut changer de manière significative les résultats ci-dessus.

En changeant le classement en science-fiction de trois des romans primés de Rochon (mais pas de Coquillage, que j'ai laissé dans la colonne de la sf), on obtient alors 19 volumes de science-fiction primés (42,2%) au fil des ans alors que ce sont désormais 26 volumes de fantastique ou de fantasy qui ont triomphé (57,8%).  Du coup, la première figure ci-dessus prend une autre allure.  La science-fiction fait jeu égal avec le fantastique jusqu'en 2005 environ et le fantastique l'emporte désormais.


De même, pour les seuls volumes primés, on obtient une seconde figure modifiée où la divergence depuis 2005 environ est on ne peut plus claire.


Bref, il me resterait à intégrer les nouvelles indépendantes et à régler quelques autres mystères, entre autres concernant la classification des textes, mais ceci permet déjà de comprendre les sources de la perplexité de certains observateurs du Prix Jacques-Brossard et de son rapport avec la science-fiction.

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2016-11-25

 

Dernières photos du pavillon MacDonald de l'Université d'Ottawa

En septembre 1986, j'arrivais à l'Université d'Ottawa pour étudier la physique, ce qui m'amènerait à passer beaucoup de temps dans le pavillon MacDonald, vingt ans après son inauguration en avril 1966 par Pauline Vanier, première femme chancelier de l’Université (1966 à 1972).  Le pavillon MacDonald hébergeait le département de physique et prit le nom du professeur David Keith Chalmers MacDonald (1920-1963), fondateur du département de physique.  Celui-ci avait également été directeur de la section de physique des solides et de la section de physique des basses températures au Conseil national de recherches. Atteint de dystrophie musculaire, il était mort quelques années avant l'ouverture du pavillon qu'on écroulait cette semaine (de manière écologique, car les matériaux seront recyclés).

L'Université d'Ottawa avait jeté les bases dès 1874 d'un programme d'études en génie civil qui profitait de l'accent accru mis dès cette date sur l'apprentissage des sciences et des mathématiques.  Un incendie destructeur en 1903 avait obligé toutefois l'administration à s'installer pour plusieurs années dans les locaux affectés aux sciences tandis que l'université repartait presque de zéro.  Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que l'établissement s'adjoint une école de médecine et une École des sciences appliquées, celle-ci devenant une école des sciences pures et appliquées en 1953.

Les cours de physique étaient alors logés dans les anciennes baraques de l'armée le long de King Edward.  Parmi les professeurs de l'époque, il y avait Jacques Hébert, ancien élève de Pierre Demers à l'Université de Montréal, qui avait participé aux travaux de développement de la bombe atomique durant la guerre et qui fut un de mes professeurs durant mon baccalauréat en physique.  Arrivé au début des années 1950, Hébert « assemble, dans un local qui n'avait rien d'un laboratoire de recherche, l'équipement basique essentiel pour étudier les rayons cosmiques dans les émulsions ionographiques.  Par la suite, cet embryon de laboratoire se développera et deviendra un véritable centre pour la recherche en physique des hautes énergies », pour citer l'histoire du département de Gilles Lamarche dans Physics in Canada en 2001.  Je me souviens d'ailleurs d'avoir travaillé durant les années 1980 avec ces émulsions que le professeur Hébert utilisait encore, mais en les faisant irradier dans des accélérateurs de particules et non plus avec des rayons cosmiques.

C'est en 1955 que Pierre Gendron, le doyen des sciences pures et appliquées, convainquit MacDonald de prendre la direction du nouveau département de physique.  Un noyau de professeurs se constitue alors en 1957-1958 avec l'embauche de Cyril Benson, Gilles Lamarche et Robert Benson, sous la direction de MacDonald dont la santé se détériore, l'obligeant à céder son poste en 1960.  La grande affaire de la décennie sera le déménagement dans le nouveau pavillon MacDonald.  Au petit générateur de neutrons déjà utilisé devait succéder un accélérateur de particules, le Dynamitron, qui était censé développer des énergies de 3 MeV mais qui ne remplirait pas ses promesses.  Vingt ans plus tard, on désignerait encore au département le niveau souterrain aménagé pour recevoir cet accélérateur sous le sobriquet de « fosse à neutrons » (neutron pit), en suggérant quelque peu qu'il avait été une fosse à dollars puisque l'accélérateur installé en 1966-1967 en collaboration avec l'Université Carleton allait s'avérer un fiasco presque complet...

Il y a quelques semaines encore, le pavillon conservait encore sa façade d'origine, même si les palissades des démolisseurs l'avaient désormais ceinturé.

Mercredi soir, par contre, la démolition avait commencé et cette dernière photo, prise de nuit, illustre l'avancement des travaux.  Non seulement le revêtement du mur arrière avait disparu, mais l'aile ouest de l'édifice était déjà à terre.



Le pavillon MacDonald aura donc existé pendant cinquante ans.  Une partie de l'ancien sous-sol servira à la future ligne de train léger.  Le reste de l'espace libéré servira à la « construction d’une nouvelle installation qui révolutionnerait les études au premier cycle [en sciences, technologies, génie et mathématiques],dont les espaces consacrés à l’enseignement seraient radicalement différent des installations existantes et seraient à la fine pointe des nouvelles tendances en éducation. »

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2016-11-11

 

Souvenirs de guerre

En 1931, le Canada a fait du jour de l'Armistice, le 11 novembre, le jour du Souvenir des morts, non pas seulement des victimes de la Grande Guerre, en fait, mais de toutes les guerres.  Aujourd'hui encore, c'est l'occasion pour moi de songer aux vétérans de la guerre dans ma propre famille.  J'ai déjà évoqué les expériences de mes grands-parents paternels durant la Première Guerre mondiale.  Mon grand-père et ma grand-mère n'avaient pas encore fait connaissance.  Tandis que mon grand-père pratiquait la médecine de guerre en France, non loin du front, ma grand-mère terminait ses études dans une académie de Winnipeg.

Parmi les souvenirs ramenés par mon grand-père, j'ai retrouvé cette semaine une médaille qui semble avoir été distribué à de nombreux soldats et officiers (jusqu'à 200 000) par la ville de Verdun en reconnaissance pour leur contribution à la défense de la ville.  En principe, seuls «  ont droit à cette médaille les anciens combattants des armées françaises ou alliées qui se sont trouvés en service commandé entre le 31 juillet 1914 et le 11 novembre 1918, dans le secteur de Verdun, compris entre l'Argonne et Saint-Mihiel, dans la zone soumise au bombardement par canon. »  À ma connaissance, pourtant, mon grand-père n'a pas été présent dans ce secteur.  À Valmy, en juin 1917, il n'est toutefois pas loin de l'Argonne.  A-t-il poussé un peu plus loin ?  Était-il en service commandé ?  Est-il retourné plus tard, dans d'autres circonstances ?  Ou bien, a-t-il récupéré la médaille d'un patient qu'il aurait traité ?
  


Le côté face de la médaille porte un buste du sculpteur Émile Séraphin Vernier (1852-1927), qui intervertit ses initiales pour signer, semble-t-il.  Vernier était un spécialiste de la taille pour les médailles.  Bien avant le siège de Madrid, le message de la médaille est clair : « On ne passe pas ».



Le côté pile de la médaille est moins belliqueux.  Tout ce qu'on découvre, ce sont des fortifications historiques de la ville et une date : « 21 février 1916 » (qui correspond au début de la bataille).  La couronne de lauriers renvoie sans doute à la couronne des triomphateurs romains pour bien marquer un affrontement qui sera perçu comme une victoire défensive des Français.

Quant à mon père, enrôlé dans l'armée canadienne à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il a conservé jusqu'à sa mort une médaille sans doute remise à tous les soldats canadiens qui avaient servi durant ce conflit.  Lui-même n'avait eu dix-huit ans qu'en 1944 et il n'a jamais combattu.  Le temps de compléter sa formation, la guerre s'achevait et il est resté au Canada pour agir comme instructeur des nouvelles recrues.
Ces deux grandes guerres ont marqué l'histoire du siècle dernier.  Si le Canada a, pour l'essentiel, échappé à la violence sur son territoire, les Canadiens ont été touchés par les affrontements.  Il est tentant de faire un parallèle avec les expériences de mon père et de mon grand-père paternel, qui ont été au cœur de l'aventure militaire sans être sur le champ de bataille.  Dans le contexte des guerres totales du vingtième siècle, les combattants n'ont été qu'un rouage des gigantesques machines déployées, de l'usine aux lignes de front, pour emporter la victoire.  S'il convient de rappeler aujourd'hui le sacrifice suprême des morts, il ne faut pas oublier non plus tous les autres sacrifices, consentis ou non, des peuples en guerre.

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2016-11-09

 

Les Clinton, fossoyeurs du New Deal

Le progressisme étatsunien — né à l'aube du XXe siècle, à l'époque des trusts, de l'urbanisation, de l'immigration massive et de la ségrégation — a vécu. 

Déterminer qui l'a tué ne sera pas facile.  De nombreux coups lui avaient été portés au fil des ans, mais leurs effets mortels ont mis du temps à se faire sentir.  Si on veut blâmer les médias pour la victoire de Trump, il faut alors se pencher sur le principe d'impartialité (Fairness Doctrine) qui avait été imposé aux médias étatsuniens en 1949 et qui avait été essentiellement abrogé par le gouvernement Reagan en 1987 — et finalement liquidé sous Obama.  Son abrogation avait permis aux médias de droite (Fox News) de défendre une vision du monde de plus en plus partiale, voire carrément divorcée de la réalité, qui semble bien avoir fait le lit de Trump.

Ce qui est certain, c'est que la victoire de Trump menace de renverser les acquis progressistes des quarante dernières années — voire depuis l'époque de la Reconstruction après la Guerre civile.  Ceci concernerait, pour les progrès les plus récents, le droit à l'avortement, les reculs de la peine capitale, l'assurance-santé (plus précisément l'Obamacare) et le mariage homosexuel.  Un gouvernement Trump cherchera sans doute à renverser aussi certains acquis remontant parfois jusqu'au New Deal de Roosevelt : salaire minimum, protection de la syndicalisation, réglementation des activités boursières (par la Securities and Exchange Commission) et protection de l'environnement.  Ajoutons que le cercle de Trump a même évoqué la révocation du 19e amendement de la constitution qui a donné le droit de vote aux femmes en 1920 et qui a représenté une des grandes percées progressistes de l'époque.  Quant au droit de vote des minorités non-blanches, en particulier les plus pauvres, il était déjà battu en brèche dans plusieurs États grâce à l'affaiblissement du Voting Rights Act de 1965 par les tribunaux et par des mesures législatives ces dernières années.

C'est une contre-révolution annoncée, mais devenue possible parce que les élites du parti Démocrate avaient depuis longtemps cessé de croire à ce progressisme.  Bill Clinton avait resserré l'accessibilité au système de sécurité sociale mis en place par le gouvernement de Franklin D. Roosevelt, puis renforcé sous Lyndon B. Johnson.  Le gouvernement de Bill Clinton avait également misé sur la loi et l'ordre, le libre-échange, la spéculation boursière et surtout la déréglementation banquière, abolissant un des ultimes garde-fou créés sous Roosevelt.  Obama, partisan acharné de la négociation et du compromis, a investi ses énergies dans un système d'assurance-santé bancal, a soutenu un encadrement des institutions financières plutôt qu'un retour aux règles de 1933 et a fini par soutenir, certes, les droits des homosexuels, essentiellement quand les tribunaux lui ont forcé la main.

Il faut rappeler que le New Deal de Roosevelt était l'aboutissement au niveau fédéral de l'activité militante des Progressistes étatsuniens depuis le tournant du siècle.  C'est donc plus d'un siècle de luttes progressistes que les succès électoraux des Républicains mettent en danger aux États-Unis. 

Le programme de Hillary Rodham Clinton incarnait ce long siècle de progressisme sur tous les points importants, y compris un resserrement des règles pour Wall Street — à l'exception de l'encadrement des médias.  Ce programme devait beaucoup aux pressions de Bernie Sanders et c'est peut-être pour cette raison, ou parce qu'elle était trop associée à des centristes plus ou moins progressistes, comme Bill Clinton et Barack Obama, ou parce qu'elle semblait incapable d'en parler avec passion et sincérité (et peut-être un peu de haine), que Hillary n'était pas une porte-parole entièrement crédible pour son propre programme.  Sans parler de son association aux élites gouvernementales et financières des États-Unis depuis vingt ans... 

Si elle a réellement été une progressiste obligée d'avancer masquée (presque) toute sa vie parce qu'elle était une femme, et surtout la femme de Bill Clinton, l'histoire de Hillary Rodham serait une des grandes tragédies politiques modernes.  Toutefois, la question de ses convictions réelles se pose en raison de son appui de jeunesse au candidat ultra-conservateur Barry Goldwater, de son appui apparemment sincère à certaines des mesures les moins progressistes de Bill Clinton et de sa politique comme Secrétaire d'État.  L'ensemble de l'œuvre la classe plutôt dans la catégorie des prétendus « modernisateurs » du progressisme, comme Tony Blair au Royaume-Uni ou Paul Martin au Canada.

Ce qu'il est maintenant possible de conclure, c'est que face aux ennemis du progressisme aux États-Unis, dans un contexte où le statu quo était discrédité à droite comme à gauche, la candidature de Hillary a représenté un geste empreint d'arrogance.  Les soi-disant « scandales » qu'on lui reprochait n'étaient pas graves en soi, mais, chaque fois qu'on les réveillait, ils la rattachaient au système dont elle était l'émanation et c'est peut-être bien ce qui lui a nui le plus jusqu'aux dernières heures de la campagne.  Une partie de la population des États-Unis a préféré voter pour l'homme qui achète les politiciens que pour la politicienne qui se vend à Wall Street.

L'échec de Hillary Rodham Clinton risque de sceller pour longtemps le sort du progressisme étatsunien.  Ce qui aura commencé avec la lutte pour le vote et l'émancipation des femmes se termine avec la défaite de la première candidate sérieuse à la présidence des États-Unis.  Pour des années à venir, la Cour suprême et de nombreuses autres institutions des États-Unis seront contrôlées par une minorité de l'électorat, mais une minorité qui, en raison de la couleur de sa peau, croit avoir le droit de tout faire pour les conserver à sa botte.  Si l'importance de cette minorité est condamnée à diminuer au fil des ans, cela ne signifie pas que ce sera automatique.  Si Trump met à exécution ses projets pour déporter les immigrants illégaux et réduire l'immigration, les tendances démographiques pourraient changer.  Si les États individuels mettent en place des mesures additionnelles pour décourager les votes des plus pauvres, le succès de Trump pourrait se prolonger sur de nombreuses années.  La victoire électorale du Parti national réuni en Afrique du Sud en 1948 a institué un système d'apartheid qui a préservé la suprématie blanche jusqu'en 1994.

Aujourd'hui, le progressisme étatsunien est appelé à renaître.  Des millions de citoyens des États-Unis en ont goûté les fruits et ils goûteront peut-être bientôt l'amertume de son élimination de la vie publique.  Ce sera la clé de sa renaissance, mais qui devra être porté par d'autres personnes que la génération responsable de son naufrage.

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