2020-04-08

 

Des avatars d'un néologisme de science-fiction

J'ai été surpris d'apprendre, il y a quelques mois, qu'un néologisme de mon cru avait entrepris un périple inattendu en passant de la science-fiction à la traductologie.

Dans mon roman jeunesse Le Revenant de Fomalhaut (2002), le personnage principal est capturé par des extraterrestres originaires d'une planète géante.  Ceux-ci ont du mal à communiquer avec les humains, et réciproquement.  Le jeune protagoniste est transformé par ces extraterrestres en « biotraducteur ».  Le roman est un peu vague sur les détails techniques, mais il faut sans doute comprendre que les extraterrestres l'ont transformé biologiquement et génétiquement puisqu'il devient dès lors capable de s'exprimer dans une version de la langue des extraterrestres quand il souhaite formuler quelque chose dans sa langue maternelle.

Selon Nicolas Froeliger, les termes de « biotraducteur » et « biotraduction » circulent depuis quelques années dans le milieu des traducteurs, à l'instigation de Caroline Subra-Itsutsuji, pour désigner la traduction qui est le fait non pas de logiciels ou de machines mais de personnes humaines.  Ceci se retrouve dans son essai Les Noces de l'analogique et du numérique : De la traduction pragmatique (Paris, Les Belles Lettres, 2013) et cet article de Rudy Loock le rappelle aussi dans sa première note.  J'inclus ci-dessous une photo de la page pertinente de l'essai de Froeliger :


L'ironie, c'est que le terme de « biotraducteur » désigne dans ces textes un traducteur ou une traductrice qui traduit sans se faire aider de logiciels ou autres outils numériques.  La biotraduction, telle que je la comprends, c'est donc ce que ferait un être humain nu, rien qu'avec son cerveau.  Toutefois, dans Le Revenant de Fomalhaut, le personnage de Pierrick traduit à son insu : son cerveau et son appareil phonatoire ont été modifiés de façon à le faire parler comme un extraterrestre quand il croit parler sa propre langue.  En quelque sorte, sa traduction est le fait d'une machinerie organique qui lui a été implantée et qui traduit à sa place, sans qu'il contrôle grand-chose.  Il est donc un cas intermédiaire qui ne s'identifie ni à l'un ni à l'autre pôle mis de l'avant par les traductologues.  Ici, la science-fiction reste plus étrange que la réalité...

Libellés : ,


2020-02-22

 

Ascendances littéraires

Le Canada français passe parfois, aux yeux d'historiens qui se sont plu à répandre l'idée d'une grande noirceur collective avant 1960, pour une société conservatrice et bornée, voire illettrée et inculte.  Cette impression est née en partie d'une attention exagérée aux ouvrages privilégiés par les collèges classiques, souvent surannés, aux bonnes lectures prônées par l'Église catholiques et aux trop rares parutions en volumes des auteurs canadiens-français.  Elle est sans doute aussi le fruit d'une sous-estimation des pratiques littéraires moins faciles à repérer pour les premiers chroniqueurs : pièces de théâtre jouées par des cercles étudiants et des amateurs, lectures d'ouvrages et de fascicules achetés en librairie ou en tabagie, lecture de journaux et de revues, écriture pour ces mêmes périodiques, consommation urbaine de pièces de théâtre, de films et de livres en anglais par des Canadiens français suffisamment bilingues pour les apprécier...  Enfin, depuis les années 1960, il est clair que les jeunes clercs des nouvelles universités québécoise de l'après-guerre, imbus de leur science toute neuve de ce qu'une littérature moderne devait rechercher, ont longtemps écarté du revers de la main les formes littéraires qui leur paraissaient méprisables : littérature sérielle, « para-littérature », poésie trop conventionnelle, textes trop commerciaux (édités en fascicules, par exemple), littérature jeunesse et ainsi de suite.  Aujourd'hui encore, les histoires « officielles » de la littérature québécoise (voir l'Histoire de la littérature québécoise de Dumont, Biron et Nardout-Lafarge) s'entêtent à considérer que la « littérature québécoise » n'était qu'un projet au moment de la Révolution tranquille, ce qui relègue dans les limbes tout ce qui a précédé l'époque bénie... de la jeunesse des auteurs de ces histoires canoniques.

Pourtant, quand je me penche sur mon passé, je constate que je suis le légataire, sinon l'héritier, d'une tradition culturelle et littéraire qui, à en croire ses contempteurs, ne mérite aucune reconnaissance.  Il s'agissait évidemment d'une culture bourgeoise, associée à la principale classe sociale bénéficiant de l'éducation et des moyens matériels susceptibles d'entretenir un culte et une pratique de l'écrit.  Néanmoins, chaque génération successive a porté la culture littéraire de son temps, écrite ou théâtrale, selon le cas.

Du côté de mon père, j'ai déjà évoqué la figure de mon arrière-grand-père, Edmond Trudel (1860-1933), rédacteur en chef d'un journal manitobain au XIXe siècle qui enregistre en septembre 1884 sa réception d'un rare ouvrage littéraire franco-manitobain, Petites Fantaisies littéraires de Georges Lemay.  Je relisais encore récemment les pages consacrées dans son journal aux funérailles de Louis Riel à Saint-Boniface (le reportage est anonyme, mais je l'attribue sans trop hésiter à Edmond).  Si son fils Jean-Joseph (mon grand-père) a surtout canalisé dans le théâtre (au Cercle Molière, en particulier) ses ambitions artistiques, ma grand-mère Margherita Chevrier (1898-1986) était une grande amatrice de littérature qui n'a jamais hésité à prendre la plume.  Ses propres ambitions artistiques ont été éphémères, mais elle s'est ensuite consacrée à l'histoire familiale, signant d'ailleurs des souvenirs de sa propre vie dans Mrs. Doctor:  Reminiscences of Manitoba Doctors' Wives (Winnipeg, 1976).

C'est peut-être la première toutefois à évoquer son approche de l'écriture si je puis dire.  Le 19 mars 1916, ma grand-mère Rita, âgée de dix-huit ans, envoyait à son père, Horace Chevrier (1875-1935) une carte postale que je reproduis ci-dessous :


En un sens, pour l'époque, c'était l'équivalent d'un GIF qu'on utilise sur Facebook pour souligner un message.  Au dos, elle écrivait en anglais ce qui suit.

« Dear Daddy,

« Please do not take offence at this card ; it may not be quite correct in taste but I think it quite à propos.  It refers to your very kindly written letter of last [week? (illisible)] in which you comforted me very much.  I am following your advice and the proverb on the reverse, having long ago forgiven and forgotten it all.  You see, I must be a "poem" myself before I can hope to write one, and if I allowed feelings of rancour to grow, they would choke all my noble and higher sentiments but, then, where would my inspiration come from?  My "war work" is teaching me many other lessons which I hope will be profitable.  I am so anxious to finish my poem, pass my examinations well, and come home to you again.  But I promise not to be idle during vacation; all that I ask is that you keep me free from any and every social function this summer, please.  I shall keep your letter always »

Je n'ai pas la lettre de l'arrière-grand-père Chevrier dont il est question, mais la date permet de conclure que Rita allait bel et bien compléter le poème qu'elle s'efforçait de finir.  Il s'agit presque certainement du poème publié en avril 1916 que j'ai reproduit dans mon billet sur les années de guerre de mon grand-père, Jean-Joseph Trudel (1888-1968).  Mon père lui-même a caressé des ambitions littéraires, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, ce dont témoignait ce billet (et sa photo).  Il s'est consacré plus tard dans sa vie à la création littéraire, en suivant des cours au collège Algonquin d'Ottawa et en participant à la vie littéraire de la petite communauté entourant les enseignants du collège, mais il n'a pas poussé plus loin.  Comme sa mère, il s'est plutôt consacré à l'histoire familiale, ce que j'ai recueilli et relayé à l'occasion sur ce blogue.

On comprendra aussi qu'il y a dans mon cas un double héritage littéraire, à la fois français et anglais.  Edmond et Jean-Joseph Trudel défendent et illustrent le français.  Les Chevrier, associés aux Métis par leurs activités commerciales et leurs mariages, sont plus ou moins polyglottes.  Horace et Margherita, élevée dans une académie anglophone, sont à l'aise en anglais comme en français, au point où Rita écrit à son père en anglais.  Néanmoins, ce que je trouve intéressant dans cette missive de ma grand-mère, c'est son idée que l'écriture de la poésie exige qu'elle soit elle-même un « poème ».  Même si elle opte pour le versant le plus noble de la chose, il est intéressant qu'à la même époque, d'autres artistes cherchaient de plus en plus à mener une vie en adéquation avec leur poésie, des poètes maudits français aux Futuristes italiens.

Quel est le sens de cet héritage familial ?  Il est clair qu'il n'affecte pas ce que j'écris : il n'y a pas de pionniers de la science-fiction avant l'heure parmi mes ancêtres.  Mais le fait même d'écrire ou d'ambitionner d'écrire a été normalisé au fil des générations, tout comme le fait de ne pas chercher à en vivre complètement...  Et je suis peut-être profondément tributaire de ces transmissions de l'histoire familiale.

Libellés : ,


2020-02-05

 

Corps célestes

Toujours en quête d'un théâtre de science-fiction au Québec, je suis passé ce soir au Théâtre d'Aujourd'hui.  Je n'avais pas encore eu l'occasion de le visiter : la salle est de taille modeste, mais l'édifice est parfaitement situé en plein centre-ville et le grand vestibule combine la billetterie, le café, le vestiaire et des bancs pour l'attente.

La pièce signée Dany Boudreault et montée par Édith Patenaude (en co-production avec Messe Basse) a pour titre une tentative de jeux de mots, je suppose, puisqu'il est, d'une part, beaucoup question du corps des personnages et, d'autre part, un peu question des aurores boréales.  Malheureusement pour Boudreault, les aurores boréales ne sont pas des corps célestes (même si les Grecs les auraient sans doute classées dans les météores).

La mise à nu est un motif récurrent.  Hélène, alias Lili, est une réalisatrice de films porno, où elle joue parfois, et sa dernière production majeure s'appelait justement Corps célestes/Heavenly Bodies.

Sa sœur, Florence, la rappelle au bercail, la maison familiale au fond des bois, au milieu d'une forêt « érogène » où rôdent les derniers orignaux.  Leur mère, Anita, souffre d'une paralysie provoquée par un anévrisme, mais elle est quand même parvenue à réclamer sa fille Hélène, sa favorite peut-être, qui s'est pourtant sentie rejetée quinze ans plus tôt.

Flo occupe les lieux en compagnie de son conjoint, James, un anglophone qui se débrouille de mieux en mieux en français.  James est un soldat revenu de la guerre dans l'Arctique, mais pas entier.

Car il y a la guerre dans l'Arctique.  La Chine, les États-Unis et la Russie se disputent des territoires riches en hydrocarbures au mépris des frontières revendiquées par le Canada.  Quand ?  Ce n'est pas clair : pour les personnages , le 11 septembre 2001 remonte à plus de quinze ans, mais les deux sœurs chantaient Girls Just Want to Have Fun de Cyndi Lauper quand elles étaient petites : la chronologie n'est peut-être pas entièrement cohérente.

Autour de la maison, les bois sont hantés par des envahisseurs, venus du Nord ou du Sud, ou des réfugiés peut-être, ou des survivants de l'effondrement en cours, ou des tribus reconstituées, qui sait...

En filigrane, le réchauffement planétaire.  (Entre autres, il y a cette brève mention d'une chaleur accablante.)  Des flottes ne croisent-elles pas au large de l'île d'Ellesmere ?

Néanmoins, l'action dramatique se concentre sur les rapports entre les deux sœurs, sous le regard rusé de leur mère immobile.  Entre les deux, il y a James, le vétéran dont un bombardement a plus ou moins mutilé le membre viril.  Mais il y a aussi Isaac, le fils de James et Flo, un adolescent de quinze ans curieux de tout, y compris de la sexualité de sa tante pornographe.  Cette dernière suscite les confidences, dont celles de sa sœur, qui est terriblement en manque de sexe depuis que James ne peut plus (ou n'a plus envie de) la satisfaire.  Mais Flo sait-elle qu'Hélène a déjà fait l'amour, une fois, avec James, en lui procurant un orgasme sans éjaculation ?

Autour d'Hélène-Lili, il y a donc trois corps sortant de la norme — ceux de sa mère paralysée, de son ancien amant dévirilisé et d'Isaac, un peu obsédé par un testicule qui n'est pas encore descendu — et le corps de Flo, qui s'exhibe (en vain) pour fouetter la libido de James.

Ce ne sont pas les corps parfaits et fantasmatiques de la porno.  Ce sont les êtres imparfaits d'un futur très imparfait.  Et c'est ce futur assombri par la guerre, dont on entend passer les jets et les hélicos, qui finit rattraper la petite vie figée de la famille isolée en plein bois.

Isaac périt de son désir de liberté, et sûrement d'une trop grand ouverture.

La recherche d'ouverture est l'autre leitmotiv de la pièce de Boudreault.  L'ouverture des chairs au désir, l'ouverture des portes et fenêtres sur l'extérieur, mais aussi l'ouverture de la chair à ce qui la blesse, au sang et à la mort.  D'un trou dans un ventre de glaise, on peut faire une tête de figurine, mais on ne peut faire d'une trouée dans la forêt un refuge.  Et les bombes creusent des cratères dont on ne revient pas indemne.

L'ouverture est dangereuse, même quand elle est attirante, et on peut se demander si c'est le dilemme du Québec caquiste qui affleure ici, au risque de verser dans une projection étrangère aux intentions de l'auteur mais peut-être pas au climat politique de la province.

Quant à la science-fiction, elle à la fois indéniable et quasiment inutile.  Le drame se noue entre quatre murs, comme dans une pièce de Michel Tremblay, et le cadre futuriste n'est que la musique d'ambiance d'une saison dans la vie d'une famille plus coupée du monde que les Chapdelaine de Péribonka.

La mise en scène diverge un peu des indications fournies par le texte de Boudreault publié cette année par Le Quartanier.  De grands rideaux tombent du plafond, en s'ajoutant à un mobilier minimaliste : la chaise de la paralytique, une table, une banquette et un vase (parfois pourvu d'un bouquet) en composent l'essentiel.  Les rideaux se drapent parfois sur les corps ou figurent les murs de la maison, mais leur défilement scande aussi les transitions et les scènes.

Mais toute cette histoire n'est-elle pas une séquence pornographique familiale, parfois à la limite de l'inceste, sous forme de snuff movie  particulier, que Lili aurait fantasmée ?  Au tout début, elle narre les étapes d'une séquence salace avec des acteurs dénommés Adam et Ève.  Après le fondu au noir du dénouement, il n'y a rien.  Un rien qui nous laisse sur notre faim, et sur l'impression que l'auteur s'est plus soucié de faire la démonstration de sa virtuosité dramaturgique que de donner un cœur à ce drame.

Libellés : , ,


2020-01-02

 

Célébrations asimoviennes

Aux États-Unis, c'est aujourd'hui la Journée nationale de la science-fiction.  Même si elle n'est pas reconnue officiellement, elle est connue d'un nombre grandissant de personnes.  Sa date correspond à la date de naissance « officielle » d'Isaac Asimov, telle que célébrée par l'homme lui-même.  (En raison de la confusion des calendriers et du chaos qui régnait en Russie fin 1919, les parents d'Isaac n'avaient jamais été capables de dissiper l'incertitude entourant cette date.)  Ce choix de date le rajeunissait potentiellement de quelques mois, ou faisait de lui un homme du futur par rapport à l'homme réel né plus tôt...

Quoi qu'il en soit, cela fait soit cent ans exactement soit cent ans et quelques jours qu'il est né (et bientôt vingt-huit ans qu'il nous a quittés prématurément, victime du VIH).

Même si j'ai grandi en lisant les ouvrages de science-fiction de nombreux auteurs, dont Heinlein, Anderson, Clarke, Vance, Verne et bien d'autres, sans parler des bédés européennes (Luc Orient, Yoko Tsuno, Dani Futuro), Asimov est sans doute l'auteur qui m'a le plus marqué.  La cause qu'il défendait, c'était celle de l'intelligence pratique.  D'où certaines caractéristiques de la science-fiction asimovienne, dans ses histoires de robots, dans les épisodes du cycle de Fondation et dans les enquêtes futuristes d'Elijah Baley : des énigmes à résoudre, de longs dialogues et des explications lumineuses.  Comme écrivain, j'ai déjà pastiché Asimov (« Le Maire », dans imagine... 27, en 1985) et je lui ai sans doute rendu hommage de plusieurs autres façons au fil des ans.

Je suis donc particulièrement heureux de faire paraître dans la revue qui porte son nom, Asimov's Science Fiction, en un numéro qui coïncide avec ce centième anniversaire de sa naissance, un premier texte qui, à bien y penser, doit sans doute quelque chose aux fictions asimoviennes, « The Way To Compostela ».  C'est une longue nouvelle qui, au passage, rend hommage à Joël Champetier (disparu il y a cinq ans cette année) puisque je donne son nom dans le texte à un train centrifuge lunaire, lequel devait figurer dans un de ses futurs romans de science-fiction et dont il m'avait parlé, si ça se trouve, un premier de l'an à Saint-Séverin...



Libellés :


2020-01-01

 

Une prophète de la bombe atomique

Les historiens des rapports entre la science et la fiction connaissent bien le cas des auteurs de science-fiction qui avaient anticipé dans les pages des pulps, en particulier Astounding, le développement d'armes nucléaires.  Le rédacteur en chef de cette dernière revue, John Campbell, avait fait des études en physique et il essayait de se tenir au courant des recherches en physique nucléaire.  En 1943, il avait fourni à Cleve Cartmill de quoi écrire une nouvelle, « Deadline », parue en mars 1944 dans Astounding, qui décrivait une super-bombe utilisant de l'uranium 235.  Précédemment, Robert A. Heinlein avait signé la nouvelle « Solution Unsatisfactory » dans le numéro de mai 1941, également à l'instigation de Campbell, avec qui il avait entretenu une correspondance à ce sujet dès novembre 1940.  S'il était bien question d'uranium, il n'était pas question d'en faire une bombe, mais de s'en servir pour produire de la poussière radioactive dont l'épandage depuis des bombardiers soumettrait les personnes au sol (soldats ou civils) à des doses de radiations mortelles.  D'ailleurs, Campbell allait signer un essai (.PDF) dans la revue PIC en juillet 1941 qui traitait plus sérieusement de la même possibilité, comme l'analyse ici Alex Wellerstein.

Et il était question de bombes atomiques (parfois à base d'uranium), mais beaucoup plus vaguement, dans la science-fiction depuis le début du siècle, en remontant à H. G. Wells lui-même et durant la Seconde Guerre mondiale également.  Néanmoins, la nouvelle de Cartmill comportait des précisions qui avaient motivé une enquête en règle du FBI, lequel avait classé l'affaire sans lui donner de suite.

À ces noms pour la plupart masculins, il faut désormais ajouter celui d'une femme qui a signé dans la même veine une pièce intitulée U-235 (l'isotope fissile le plus abondant de l'uranium) entre 1941 et 1943.  Ivy Troutman (1884-1979) est surtout connue comme une actrice de Broadway, abonnée aux seconds rôles de 1902 à 1945.  Épouse du peintre Waldo Peirce durant quelques années avant de divorcer, elle séjourna en France durant les années vingt, où elle fit partie du cercle des expatriés étatsuniens qui comprenait F. Scott Fitzgerald, Gertrude Stein et Ernest Hemingway.  (Elle et son mari figureraient d'ailleurs sous d'autres noms dans un roman de Hemingway.)  De retour aux États-Unis, elle relança sa carrière d'actrice, mais son âge au moment de la Seconde Guerre mondiale (la mi-cinquantaine) semble l'avoir incitée à s'essayer à l'écriture dramaturgique.

Selon une chronique de Jean Béraud [Jacques LaRoche] dans La Presse du 22 septembre 1945, la presse new-yorkaise venait de rappeler qu'en « 1941 », Troutman avait réservé ses droits d'auteur sur une pièce de sa composition et soumis l'ouvrage intitulé U-235 à l'attention des « directeurs de théâtre qui avaient apprécié favorablement ses personnages et ses situations, mais lui avaient objecté : Quel intérêt peut avoir pour le public cette histoire de bombe atomique ? »  Le héros de la pièce était le découvreur de la bombe atomique qui « en détruisait la formule par considération humanitaire », après en avoir fait l'épreuve « dans le désert de l'Arizona » (pas si loin donc du désert du Nouveau-Mexique où la première bombe nucléaire de l'histoire serait testée en 1945).  Comme la nouvelle de Heinlein imaginait uniquement l'utilisation d'une poussière radioactive et que Cartmill situait l'explosion d'une bombe atomique sur une autre planète, l'anticipation théâtrale de Troutman mérite sans aucun doute d'être rangée avec les nouvelles de science-fiction de Cartmill et Heinlein pour ce qui est de se rapprocher de la réalité en germe des armes nucléaires.

Mais si Campbell avait mis ses propres auteurs sur la bonne voie, qui donc aurait conseillé Ivy Troutman en l'aiguillant sur la piste de l'uranium-235 ?  L'actrice aurait certes pu tomber sur la nouvelle de Heinlein en mai 1941 ou l'article de Campbell en juillet 1941, mais ces deux textes envisageaient plutôt l'utilisation de la radioactivité comme arme de guerre.  Sinon, l'idée même d'une bombe alimentée par une réaction en chaîne circulait dès 1939, quand un article du numéro d'octobre du Scientific American discutait des fissions induites en soulignant : « It is probable that a sufficiently large masse of uranium would be explosive if its atoms once got well started dividing. »  Quelques lignes plus loin, l'article ajoutait : « A large concentration of isotope 235, subjected to neutron bombardment, might conceivably blow up all London or Paris. »  (Paul Brians signale d'ailleurs trois autres publications aux États-Unis en 1940 d'articles similaires dans des périodiques à grande diffusion.)  Troutman n'aurait donc eu qu'à lire ce qui se publiait sur le sujet.

Pour l'instant, la principale confirmation de l'anecdote de Béraud apparaît dans le volume 16 du Catalog of Copyright Entries (Part 1, Group 3 : Dramatic Compositions, Motion Pictures, 1943) de la Library of Congress où on retrouve la mention du dépôt le 24 septembre 1943 d'U-235 par Ivy Troutman, New York, sous le numéro D 85385.  Faut-il rejeter la date de 1941 avancée par Béraud?  Cette date figure bel et bien dans sa source, une chronique du 12 août 1945 parue dans le New York Times, laquelle ajoute qu'après Hiroshima, Troutman admettait volontiers que sa pièce, pour être jouée dorénavant, exigerait « a little rewriting ».  Toutefois, la pièce ne semble pas avoir été produite.  Après tout, son dénouement venait d'être infirmé par la décision du gouvernement étatsunien d'utiliser la bombe...

Il y a deux hiatus dans l'activité théâtrale de Troutman durant la guerre, soit de décembre 1940 à février 1942, puis de mai 1942 à octobre 1944.  L'écriture d'une pièce aurait été possible dans l'un ou l'autre intervalle.  Comme le signalent le New York Times et Béraud, une pièce antérieure, Wings over Europe (1928) rédigée par Robert Nichols et Maurice Browne, portait déjà sur un inventeur malheureux de la bombe nucléaire.  Elle avait été présentée à New York en 1928-1929 ainsi qu'à Londres en 1932.  L'historien Paul Brians résume son intrigue.  Toutefois, dans cette pièce, l'inventeur Francis Lightfoot contrôle « l'énergie de l'atome », sans plus de précision.  Par conséquent, Ivy Troutman serait une des premières à discuter nommément de bombes atomiques employant l'uranium-235, et presque certainement la première à le faire dans un texte théâtral.

Ce texte existe-t-il encore ?  En principe, à une certaine époque, les auteurs devaient déposer une version du texte pour lequel ils réclamaient la protection d'un copyright aux États-Unis.  Si le drame U-235 d'Ivy Troutman n'a pas été préservé par les héritiers de la dramaturge, il pourrait en subsister une version dans les archives étatsuniennes.  Un petit projet de recherche en perspective, donc...

Libellés : , ,


2019-10-11

 

Le meilleur des mondes théâtraux ?

Hier, j'assistais à une représentation de l'adaptation par Guillaume Corbeil du roman Brave New World (1932) d'Aldous Huxley.  C'était ma première visite au Théâtre Denise-Pelletier, dont la salle m'a paru un peu trop grande ou d'une acoustique un peu insatisfaisante.  La pièce Le Meilleur des mondes était mise en scène par Frédéric Blanchette, avec une troupe de six acteurs jouant des rôles multiples et un décor dominé par une toile blanche tendue d'un mur à l'autre pour servir d'écran à des projections multiples.  De fait, de superbes photos et plusieurs animations originales ont permis d'assurer en beauté le changement de scènes, du lieu de travail du trio principal (Bernard, Lénina, Helmholtz) à l'appartement de Bernard à l'hôpital où périt Linda, la mère de John.

L'adaptation de Corbeil en mène large, rapatriant aussi le spectre de la surveillance totale invoqué plutôt par Orwell dans 1984, ainsi que la cote de crédit social de la Chine actuelle, et finissant par faire du personnage de John, l'homme « sauvage » du roman, un metteur en scène qui veut sauver le monde par le théâtre en présentant Hamlet aux spectateurs du monde futur.  Même si ce dernier choix peut paraître complaisant de la part d'un homme de théâtre, il faut admettre qu'il s'inscrit dans la logique du roman et que le résultat n'est pas moins grotesque que le sort de John dans le roman d'origine.  (La pendaison finale de John, découragé et déprimé, demeure, même si le contexte est un peu différent.)  Comme la troupe comprend trois hommes et trois femmes, Corbeil a féminisé le rôle de l'Administrateur Mustapha Mond afin de pouvoir l'attribuer à Macha Limonchik.  Sinon, on retrouve les autres personnages principaux de Huxley : le rebelle Bernard Marx, l'objet de ses affections, Lenina Crowne, leur ami Helmholtz Watson, l'exilée involontaire Linda et son fils, John.

La théâtralisation du roman s'adresse clairement au public en partie adolescent qui fréquenterait le Théâtre Denise-Pelletier et qui était bien présent hier soir.  Certaines scènes misent sur un comique un peu juvénile, mais la pièce souligne bien la nature dystopique et sournoise du régime en place.  (Et les spectateurs adolescents que j'entendais réagir à la fin de la représentation semblaient avoir été frappés par cet aspect, malgré la familiarité probable de dystopies comme Hunger Games.)  Ont-ils été surtout marqués par la dénonciation des plaisirs faciles ?

Huxley était bien placé pour saisir la transition d'une époque de rareté à une époque d'abondance...  en attendant la surabondance actuelle.  À l'époque où l'Église contrôlait la présentation du seul grand univers fictif en sus du folklore à moitié réprimé, il était facile d'accorder une valeur immanente à ce qu'on appelait très justement l'histoire sacrée et d'en faire la base d'une religion.  À l'époque plus récente où réunir une troupe de théâtre, présenter des pièces, organiser un orchestre et offrir des concerts n'étaient pas à la portée de toutes les bourses, les artistes et artisans étaient peut-être plus portés à se surpasser, pour un mécène royal ou princier.  L'art était exceptionnel parce que l'art était une exception.  Mais plus le progrès technique et l'enrichissement collectif ont permis de généraliser l'offre, plus celle-ci a perdu de sa valeur, et parfois de sa valeur intrinsèque.  L'art est devenu un divertissement que l'on consomme à volonté le soir avant de se coucher : malgré tout le métier et même le génie des créateurs, ce qu'ils créent n'en devient pas moins oubliable parce qu'il y aura autre chose le lendemain.  (Même les services comme Netflix auraient compris puisqu'il est désormais question de ne plus livrer des séries complètes en une seule fois mais de les distiller à raison d'une livraison par semaine, comme au siècle dernier.)

Dans Brave New World, Huxley stigmatisait cette évolution en comparant le cinéma sensoriel et les livres.  L'opposition entre le règne du ressenti et l'analyse des sentiments chez Shakespeare était un peu caricaturale, mais le cinéma actuel (dont Scorsese lui-même dénonce l'exploitation infatigable de récits superhéroïques) s'expose clairement à cette critique.  Quand la langue, la complexité des sentiments, la réflexion et le souci de cohérence sont jetés par dessus bord, il ne reste plus guère que l'émotion brute et les plaisanteries faciles.

Par contre, la pièce n'insiste pas sur un possible rapprochement entre le soma et la légalisation canadienne du cannabis, même si la commercialisation du soma peut rappeler la mise en marché du cannabis.  (Plus généralement, on songe à la consommation grandissante d'anxiolytiques et d'anti-dépresseurs.)  Dans la pièce, le soma est décliné sous plusieurs formes, chaque variété produisant un effet distinct : il y a donc le « soma sourire », le « soma ego », le « soma concentration » et le « soma euphorie ».  On capte aussi une brève allusion au « soma Shakespeare » vers la fin de la pièce.

Malgré de nombreux changements scénaristiques, l'adaptation préserve en général l'esprit du livre.  La référence à la surveillance omniprésente (comme dans 1984 ou notre réalité) brouille un peu les cartes, car le meilleur des mondes de l'an 2540 est un système totalitaire qui recherche, manufacture et obtient le consentement sans même avoir besoin de surveiller, récompenser et punir.  L'incohérence affaiblit quelque peu le propos originel.  Corbeil doit donc se rattraper en soulignant à gros traits comment le vedettariat médiatique de John condamne même la révolte de celui-ci à être récupérée et commercialisée pour le plus grand plaisir de ses fans.

En 632 de l'ère fordiste, même l'indignation est un plaisir facile.

Depuis quelques années, le théâtre québécois s'ouvre de plus en plus à la science-fiction.  L'heure de gloire du misérabilisme social et le primat du réalisme du terroir s'estompent depuis le début du siècle, même s'il faut encore faire un effort pour assister à des créations qui ne bénéficient pas toujours d'une publication.  Je n'avais même pas encore eu l'occasion, par exemple, de signer un billet sur la pièce Astronettes, la longue marche vers les étoiles, présentée l'hiver dernier au Théâtre Périscope à Québec.  Une création de Marie-Josée Bastien et Caroline B. Boudreau, la pièce conjuguait une rétrospective historique de pionnières de l'exploration avec un cadre futuriste grâce à une troupe composée de quatre femmes et un homme.  En particulier, l'exploratrice Alexandra David-Néel (1868-1969), la cosmonaute Valentina Terechkova et les candidates étatsuniennes au programme spatial des années 60 (Geraldyne Cobb et Jackie Cochrane, principalement) occupaient l'avant de la scène tour à tour, tandis qu'un équipage entièrement féminin se prépare à s'envoler pour Mars en 2035 dans le cadre de la mission Orion 2 (la mission Orion 1 ayant eu un accident ?).

Je pourrais aussi citer l'adaptation théâtrale du Frankenstein de Mary Shelley qui a joué au Trident à Québec en 2013, mais il s'agissait d'un travail de l'écrivain anglais Nick Dear, traduit en français par Maryse Warda.  La part québécoise était donc congrue.

En revanche, l'adaptation de Brave New World est un travail original par des professionnels québécois.  Certes, contrairement aux créateurs de la pièce Post Humains, les responsables du Meilleur des mondes ne semble pas avoir fait de grands efforts de recherche.  Le programme de la soirée inclut même une citation fréquemment attribuée en ligne à Huxley alors qu'elle provient d'une analyse de Huxley par le philosophe française Serge Carfantan ; elle est ici présentée comme étant de Huxley en 1931, ce qui suggère que Blanchette ou ses collaborateurs ne se sont pas donnés la peine de remonter à la source.  Jean-Jacques Pelletier signe aussi dans ce programme un court « Abécédaire de la science-fiction » apparemment extrait d'une version plus longue (?) d'un cahier pédagogique du Théâtre Denise-Pelletier.

De fait, l'ouvrage d'Aldous Huxley reste encore aujourd'hui un horizon difficilement dépassable de l'anticipation.  Sur deux points majeurs, Brave New World saisissait très lucidement l'évolution de l'Occident et imaginait la suite, sinon l'aboutissement ultime de ses transformations sociales.  Ces deux points ?  L'abondance de plaisirs faciles et la conformation de l'être humain à ces productions pour faire son bonheur… à l'insu de son plein gré.

Depuis les années folles de l'entre-deux-guerres, nous n'avons pas poussé aussi loin que prévu la préparation des corps à leur insertion conforme dans le tissu social, mais nous n'avons cessé de repousser les limites du conditionnement par la publicité, la propagande et la formation des opinions, selon des méthodes déjà entrevues à l'époque de Huxley par Edward Bernays le bien nommé.  Du coup, un romancier moderne peut difficilement aborder la question du bonheur collectif sans marcher sur les traces de Brave New World, comme Houellebecq dans Les Particules élémentaires et La Possibilité d'une île.  La modification humaine, par un clonage avant la lettre et une manipulation des facultés intellectuelles du cerveau, permet de saper l'insatisfaction foncière des humains.  Et la puissance d'une propagande politique ou commerciale, subtile ou grossière, mais répétée et déclinée avec insistance sur tous les tons, est devenue si évidente qu'elle n'inspire plus guère les ouvrages d'imagination.  (Il faudrait peut-être remonter au roman The Space Merchants de Pohl et Kornbluth pour en trouver une exploitation en science-fiction.)  C'est désormais un art appliqué, pas un secret d'État.  Après McLuhan, Noam Chomsky est passé par là, et les empires médiatiques de Rupert Murdoch ont fourni la démonstration pratique.  Les nouvelles formes de la manipulation permises par les interfaces électroniques de nos réseaux sociaux ne sont qu'une variation nouvelle sur un thème rebattu.

Pour le spectateur actuel, la dénonciation de Huxley conserve une bonne partie de sa pertinence.  Et ce qui n'y semble pas neuf témoigne en fait de son influence.  La pièce m'a rappelé que Brave New World était plus ou moins à l'origine du cliché (en fiction) d'une élite cynique futuriste qui manipule les masses avec des idées auxquelles les membres de cette élite ne croient pas nécessairement.  Au passage, j'ai songé que les castes biologiques de cette société faisaient autant écho au classement des ouvriers pratiqué par les usines fordistes qu'aux classes rigides de la société britannique.  Même le culte, en apparence un tantinet déraisonnable, qui est voué à l'œuvre shakespearienne ne m'apparaît plus si gratuit.  À l'ère de l'inculture littéraire forcenée et de la primauté des écrans, il devient possible de comprendre que Huxley suggère aussi que même un auteur vieux de quatre siècles (ou de mille ans au moment de l'action du roman) a plus à dire sur la condition humaine que l'absence de pensée des plaisirs faciles à l'écran ou sous forme chimique.

Au Québec, le roman de Huxley était passé presque inaperçu au moment de sa sortie.  La traduction en français parue en 1933 suscite quelques commentaires, mais le Canada français n'est pas encore prêt à l'entendre.  La société de la consommation et des loisirs que Huxley met en doute surgit à peine dans quelques milieux choyés de Montréal et Québec.  Néanmoins, dans un essai d'octobre 1934, « Poésie du monde d'aujourd'hui » (L'Ordre, 25 février 1935), Rex Desmarchais écrit : « Quelques anticipateurs, cerveaux agiles et hardis, sentinelles avancées de l'Intelligence, ont essayé d'imaginer le monde futur, de nous en dessiner des esquisses – notamment Aldous Huxley, dans Le meilleur des mondes.  Mais Huxley, dans son anticipation peuplée d'automates, n'a pas osé éliminer tout à fait l'homme.  Et même son ouvrage entier n'a-t-il qu'une fin : nous inspirer l'horreur d'une société régie par l'automatisme. »  Auteur de science-fiction à ses heures, Desmarchais comptait parmi les anticipateurs les plus en pointe de son temps.  En faisant de Brave New World un classique encore digne d'être offert en pâture aux nouvelles générations, la culture québécoise actuelle nous incite aussi à redécouvrir ceux qui ont été les premiers à comprendre l'ouvrage de Huxley.

Libellés : , ,


2019-10-09

 

Les limites du suffrage (universel)

Le droit de vote n'a jamais été une évidence.  En particulier, quand il s'agit de s'en servir pour désigner qui va exercer le pouvoir suprême dans un État, ou à tout le moins les pouvoirs exécutif et législatif.  Au temps de l'aristocratie triomphante, le droit de vote était souvent limité aux hommes libres détenteurs d'un minimum de biens mobiliers et immobiliers, ces derniers représentant le plus souvent le critère décisif.  Cette restriction se fondait sur l'idée que les propriétaires terriens, en tant que principaux bénéficiaires du statu quo et premiers concernés par la défense de l'État (en tant que contributeurs aux forces militaires), méritaient d'avoir voix au chapitre.

Au fil des ans et des révolutions, les restrictions sont tombées.  Le droit de vote a été accordé aux hommes de toutes conditions.  Puis, il a été accordé aux femmes.  Plus l'État a été compris non comme un ordre des choses préservant une hiérarchie sociale mais comme une entité économique productive, plus il est devenu nécessaire de reconnaître ceux et celles qui contribuaient à cette production économique.  Néanmoins, malgré le travail des enfants, il a toujours semblé nécessaire de décréter un âge minimal pour voter, afin que les électeurs soient supposés suffisamment raisonnables et bien informés pour voter de manière éclairée.  De même, les personnes jugées non compos mentis n'avaient pas le droit de voter.

Ce raisonnement a entraîné certaines dérives.  Au nom de la défense d'un vote éclairé et informé, on a parfois imposé des tests de lecture ou d'écriture aux votants pour réserver dans les faits le droit de vote aux personnes capables de lire et d'écrire, ce qui était alors appliqué pour écarter de l'urne certaines minorités plus pauvres ou moins éduquées au moyen de tests particulièrement vicieux.  D'autres minorités (religieuses ou ethniques) étaient parfois exclues d'office, parce qu'elles ne pouvaient appartenir à la nation organique dont l'État n'était qu'une émanation.

Dans nos démocraties, l'âge minimum a été abaissé à 18 ans au siècle dernier, en partant du principe que si on avait le droit de boire et de conduire un véhicule, ainsi que le douteux privilège de se faire tuer à la guerre à partir de 18 ans, on ne pouvait priver un citoyen ou une citoyenne de la possibilité de se prononcer sur le gouvernement qui l'enverrait au front.  Et il est maintenant question d'abaisser cet âge à 16 ans, parce que les technologies de l'information et des communications ont donné aux jeunes infiniment plus de moyens de s'informer que jamais auparavant.

En revanche, le vieillissement de la population, assurant une influence prépondérante aux têtes grises, suscite désormais des propositions (qui relèvent pour l'instant de la plaisanterie) de fixer un âge maximum pour voter.  Après tout, les électeurs plus âgés cumulent : non seulement ils sont de plus en plus nombreux, mais ils restent aussi de plus en plus nombreux à voter.  La question qui se pose, c'est de savoir si les priorités des personnes âgées devraient automatiquement l'emporter sur celles de tous les autres groupes d'âge.  De plus, comme il est avéré que les aînés sont de plus en plus influençables, il conviendrait de limiter leur participation électorale au-delà d'un certain âge pour laisser la place à des esprits réellement indépendants.  En outre, ce qui a été souligné dans le cas du Brexit, c'est que les retraités britanniques avaient voté pour un choix qui les affecteraient peu, puisqu'il faudrait trois à quatre ans pour en arriver à un nouvel état de fait, tandis que le reste de l'existence des électeurs plus jeunes serait déterminé par ce choix imposé par les plus âgés...

Dans ce débat, il n'y a sans doute pas d'argument définitif, et l'âge est demeuré le critère par défaut parce qu'il est plus objectif que les autres tests qui permettraient de sélectionner l'électeur parfait ou l'électrice idéale.  Cela dit, on peut imaginer d'autres voies pour rétablir une certaine équité inter-générationnelle.

Par exemple, il serait possible de pondérer le vote de chacun en fonction du nombre d'années qui lui reste à vivre.  Si l'espérance de vie du pays au moment de l'élection était de 84 ans, un électeur de 24 ans disposerait d'un droit de vote doté d'un poids de 60 et une électrice de 64 ans disposerait d'un droit de vote multiplié par 20.  Ainsi, il faudrait trois votes gris pour équilibrer un vote de vingtenaire...  Comme il existe aussi des calculs de l'espérance de vie à chaque âge, il serait également possible de raffiner la pondération en utilisant l'espérance de vie qui correspond à l'âge du votant, histoire d'éviter des votes dotés d'un poids négatif (pour une personne âgée de 94 ou 104 ans, mettons).  Au bureau de scrutin, lorsque la personne qui vote se fait identifier, elle se ferait remettre un bulletin de vote portant le numéro correspondant au poids de son vote afin de conserver l'anonymat du suffrage.

Les conséquences d'un tel système sont assez imprévisibles.  Est-ce que la participation électorale des jeunes augmenterait parce qu'ils auraient la certitude d'exercer une influence significative sur le résultat ?  Ou diminuerait-elle parce que les jeunes se diraient qu'il était encore moins important de voter ?  Mais que se passerait-il dans l'éventualité d'un autre baby boom ?

En attendant, les Canadiens et Canadiennes n'ont qu'une manière de peser sur la suite des choses.  En votant d'ici la fin de l'élection.

Libellés : ,


This page is powered by Blogger. Isn't yours?