2020-07-02

 

Jean-Pierre Moumon (1947-2020)

La nouvelle est tombée en fin de journée hier, arrivant de France avec un décalage de quelques heures.  Jean-Pierre Moumon avait succombé à une crise cardiaque.

(Jean-Pierre Moumon à Montréal en août 2009, alors qu'il participait au congrès mondial de science-fiction Anticipation sous le nom de Jean-Pierre Laigle.)

Né à Toulon en 1947, Jean-Pierre Moumon a consacré sa vie à la science-fiction, ou c'est du moins l'impression qu'il m'a laissé.  Polyglotte inégalé et traducteur prolifique au temps où il éditait la revue Antarès qu'il avait co-fondée, il a longtemps travaillé à ce titre comme passeur, pour faire connaître en France, et en français, la science-fiction internationale à l'extérieur des États-Unis.  (Il avait d'ailleurs publié quelques auteurs québécois dans les pages d'Antarès.)  Agent littéraire à l'occasion, imprimeur de raretés de l'ancien merveilleux scientifique qu'il vendait urbi et orbi, critique et historien de la science-fiction, il réunissait depuis quelques années des essais thématiques qui permettaient d'appréhender la fortune sur le long cours d'idées plus ou moins connues des lecteurs actuels de science-fiction : planètes creuses emboîtées, planètes intra-mercuriennes, invasions sorties des profondeurs marines, peuples nains, allumages de soleils, tours de Babel futuristes, Lunes terraformées, guerres entre la Terre et la Lune... 

Il signait également depuis quelques années des nouvelles et même des romans, d'inspirations fort variées.  D'une part, il avait lancé une saga spatiale qui devait s'étendre sur des millénaires à l'échelle d'une galaxie.  D'autre part, il avait signé dans Solaris une série de nouvelles offrant un futur uchronique en partie québécois, si je me souviens bien.  Ailleurs, il avait fait paraître une uchronie romaine susceptible de concurrencer Renouvier lui-même...

Comme il avait vingt ans de plus que moi, l'écart d'âge ne facilitait pas l'établissement d'une amitié, pas plus que l'océan qui nous séparait, mais je crois que chacun de nous a reconnu chez l'autre une passion semblable pour la science-fiction sous toutes ses formes, de la plus ancienne à la plus scientifique.  De fait, je ne sais plus quand je l'ai croisé pour la première fois ou quand j'ai fait sa connaissance.  Était-ce au Canada, à un congrès Boréal des années 1980 ?  Était-ce en France, à une convention nationale française ou aux Galaxiales de Nancy durant les années 1990 ?  Il me semble qu'il m'avait contacté à cette dernière époque pour me proposer de publier dans Antarès une traduction en français de ma nouvelle « Stella Nova » (1994).  Mais comme Antarès allait cesser de publier en 1996, cette publication ne s'était pas concrétisée et une version remaniée de cette traduction allait paraître dans Galaxies en 1999.  Nous avons entretenu une correspondance épisodique et intermittente par la suite, de nature plutôt utilitaire.  Vers 2001, je lui fournissais quelques indications d'ordre astronomique sur l'étoile Cor Serpentis.  Plus tard, j'allais parfois lui dénicher des curiosités chez les bouquinistes montréalais que je gardais, pour alimenter ses futurs trafics d'objets littéraires, jusqu'à sa prochaine visite au Canada.

En effet, c'est à la même époque qu'il avait commencé à assister aux congrès Boréal.  Avait-il participé aux congrès des années 1990, jumelés avec des conventions anglophones à Ottawa et Montréal ?  Je ne saurais en jurer.  Par contre, il figure parmi les inscrits de Boréal 2000 et 2001, puis de 2007 à 2012.  Nous l'avions encore revu en 2014 et il s'était inscrit en 2016, mais sans pouvoir faire le voyage de la Méditerranée jusqu'à Mont-Laurier.  Après un congrès Boréal à Québec, soit au Centre Morrin en 2012 soit au Monastère des Augustines en 2017, je me souviens qu'il avait rejoint l'équipe de bénévoles du congrès au bar Le Sortilège sur Saint-Jean le dimanche soir et que nous avions passé un bon moment en petit comité, à partager des anecdotes et des souvenirs, entre fans.  (Je penche pour 2012.)

Je l'ai sans doute rencontré pour la dernière fois aux Utopiales en 2018.  Il m'avait réclamé une nouvelle pour un numéro spécial de Galaxies dont il organisait le dossier thématique, sur la terraformation de la Lune, et il m'avait repéré dans l'assistance d'une table ronde... peut-être bien celle où Élisabeth Vonarburg incarnait Alice Sheldon.  De fait, après avoir écouté au début, j'avais sorti mon ordinateur pour effectuer quelques recherches sur les températures lunaires et récupérer des données pour l'écriture de cette nouvelle.  Si bien que lorsqu'il est venu me relancer, j'ai pu répondre sans mentir que j'y travaillais.  Toutefois, comme je n'avais pas saisi qu'il n'était présent que pour la journée, j'avais raté l'occasion de prolonger notre conversation.

Isolé en Bretagne durant la pandémie, il m'avait fait part de ses recherches les plus récentes.  Il préparait un nouveau dossier thématique pour Galaxies, qui comportera peut-être une nouvelle de ma plume, mais ce sera, le cas échéant, sa dernière contribution à la science-fiction ou presque.

C'était un esprit libre qui menait une existence en marge, à ce qu'il m'a toujours semblé.  En marge des querelles et des chapelles, en marge des modes littéraires et des succès de vente, en marge aussi des contingences conventionnelles...  Mais avec sa disparition, c'est une connaissance rare et précieuse de la science-fiction internationale au siècle dernier qui périt.

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2020-06-28

 

Sonnet pour Sonia

Quand l'amour se heurte à une porte fermée
qui, forcée, ouvrira seulement sur un monde
où les larmes coulent et le silence abonde,
périra-t-il avec le départ de l'aimé ?

Quand d'amers regrets nous assaillent, triste armée
qui, de souvenirs sans prix, aussi nous inonde,
tuant l'espoir que sa voix à nos pleurs réponde,
l'amour survivra-t-il au départ de l'aimé ?

Tout est fini quand l'existence se fracture,
mais rien n'est aboli tant que l'amour dure

(sauf le rire qui éclairait nos lendemains,
les joies attendues pour racheter les jours noirs
et les plaisirs tranquilles au bout du chemin)

Car l'amour vit — tant qu'on raconte son histoire

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2020-06-04

 

Épidémies et pandémies en science-fiction

Dans mon rôle d'écrivain en résidence à l'Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique de l'Université d'Ottawa, j'ai signé ces derniers jours deux billets sur la pandémie de Covid-19 et la science-fiction.

Dans un premier temps, j'ai offert un survol rapide de quelques ouvrages et thèmes.  Dans la science-fiction, l'épidémie n'est que rarement une simple épidémie dans le genre de celle qui surgissait dans Un hussard sur le toit de Giono (et même dans ce dernier roman, le potentiel de bouleversement social d'un mal infectieux apparaissait assez clairement, il me semble).  Dès Le Dernier Homme (1826) de Mary Shelley, la maladie peut devenir un fléau exterminateur qui menace l'avenir de l'humanité.  Des variantes apparaissent après, comme dans « A Legend » (1881) de Lafcadio Hearn où une pandémie mondiale élimine tous les hommes sauf un.

La guerre bactériologique est une réalité de longue date.  On se rappellera ces tentatives médiévales de décimer une cité assiégée en catapultant à l'intérieur des carcasses contaminées, ou ce général britannique qui, au XVIIIe siècle, voulait distribuer aux autochtones des couvertures porteuses de la variole.  Mais les travaux de Pasteur et de plusieurs autres à la fin du XIXe siècle mettent en lumière les causes de certaines maladies infectieuses.  Dès lors, de nombreux auteurs envisagent l'utilisation des maladies contre des ennemis : extraterrestres déployant des maladies contre l'humanité, terroristes instrumentalisant le choléra contre un gouvernement tyrannique, microbes terriens à la rescousse contre les envahisseurs martiens de Wells...  La peur d'une guerre microbiologique est demeurée, même si elle a connu des recrudescences au moment des guerres mondiales, puis à partir des années 1970 quand les progrès de la génétique permettent d'envisager des maladies faites sur mesure pour déjouer toutes les parades, comme dans The White Plague (1982) de Frank Herbert.  Cette crainte surnage encore aujourd'hui, sous la forme des théories du complot qui attribuaient le nouveau coronavirus à de sombres plans ourdis par les Chinois ou les États-Unis, selon le cas.

Quelques ouvrages, comme La Peste (1947) de Camus, ont moins cherché à anticiper qu'à décrire les réactions humaines face à un pic épidémique : la sidération, l'égoïsme et même l'opportunisme.  Le fléau devenait une allégorie des autres catastrophes (in)humaines du milieu du siècle dernier.

Le retour des pandémies s'est accéléré après la Seconde Guerre mondiale : grippe asiatique des années 1950, grippe de Hong Kong des années 1960 et SIDA des années 1980.  Puis, depuis l'aube du nouveau siècle, le SRAS, le MERS, les grippes aviaire et porcine, l'Ebola et le Zika, entre autres pandémies réelles ou appréhendées.  Du coup, le thème de la pandémie s'est imposé dans la science-fiction.  Dans une certaine mesure, la pandémie a remplacé l'invasion extraterrestre et la guerre atomique d'antan : il s'agit d'une apocalypse qui permet de faire table rase et d'imaginer un monde différent (et rarement meilleur).  L'action est souvent au rendez-vous et les infectés de la pandémie remplacent les mutants ou les extraterrestres des récits antérieurs.  La popularité du thème pandémique, bien visible dans les chiffres que j'ai recueillis, est aussi dopée par la popularité des zombies.  Ce ne sont pas tous les zombies qui sont des personnes infectées : les auteurs ont imaginé d'autres scénarios pour justifier l'apparition de zombies, mais la plupart ont lié leur existence à la propagation de virus ou d'autres agents pathogènes.

La combinaison de ces facteurs entraîne de fait une explosion dans le nombre d'ouvrages à traiter de maladies épidémiques durant la dernière décennie.  Autant que les épidémiologistes, les médecins ou Bill Gates, la science-fiction a vu venir une pandémie.  Avec l'aide de quelques encyclopédies, j'ai fait quelques coups de sonde successifs pour explorer le corpus et chaque tentative n'a fait que confirmer la tendance.  Par conséquent, même si mon échantillon est partiel et dominé par les ouvrages de langue anglaise (comme on le voit dans ce diagramme), je crois qu'il correspond à une réalité.

Je ne me suis pas cantonné d'ailleurs aux seuls livres : des nouvelles, des films, des séries télévisées et des jeux sont aussi recensés.  Néanmoins, les livres dominent, en partie parce que les encyclopédies du genre les privilégient.  Les nouvelles (sous la forme d'anthologies, de recueils et de nouvelles individuelles) représentent néanmoins la seconde catégorie en importance.

L'évolution est claire dans le diagramme ci-après.  L'augmentation des titres par décennie ne cesse d'augmenter et même le chiffre pour les quelques mois de l'année en cours est déjà respectable.  Il y avait une tendance à la hausse avant 2010, mais la dernière décennie écrase toutes les autres.

En incluant les productions par catégorie, on obtient le diagramme suivant qui démontre la présence grandissante du thème sur les écrans (cinéma, télévision, jeux vidéo) depuis les années 1970.  Néanmoins, l'accroissement du nombre de textes demeure énorme (plus qu'un doublement par rapport à la décennie précédente) et il est difficile de ne pas reconnaître un caractère prophétique à cette production.  S'il est possible d'expliquer cette augmentation comme je le fais ci-dessus, il reste nécessaire de se demander pourquoi des auteurs en tous genres ont été sensibles à cette possibilité alors que plusieurs gouvernements sont restés sourds et aveugles.
Dans mon second billet, j'ai proposé quelques pistes pour comprendre l'utilité de la science-fiction au temps de la pandémie.  D'abord, on a proposé parfois (et même récemment) que le dépaysement propre à la science-fiction renforçait les capacités d'adaptation des jeunes lecteurs.  On peut même se demander si les adultes aussi ont recours à la fiction pour s'adapter à des situations nouvelles.  Au début de la pandémie, les ventes et les téléchargements d'ouvrages décrivant des épidémies et des pandémies ont connu une hausse soudaine.  Le diagramme ci-dessous reproduit les données de Google Trends pour trois cas qui me semblent potentiellement typiques.  À première vue, il ne s'agit pas d'une demande soutenue, qui se perpétuerait sur la durée de la pandémie ou du confinement.  La demande initiale est apparue au moment où la population était confrontée à quelque chose de neuf et d'inattendu, se cherchant des repères et se procurant des livres ou des films susceptibles d'en offrir.

Au-delà de ce rôle d'apprivoisement de l'inattendu au service de la résilience individuelle, la science-fiction devrait interpeller nos décideurs.  La résilience institutionnelle pourrait-elle profiter d'une plus grande attention aux productions de la science-fiction ?  Aux éventualités que la science-fiction aborde ?  Depuis quelques années, plusieurs gouvernements (en Chine, au Canada, en France, par exemple) font appel aux auteurs de science-fiction pour envisager des possibilités et des scénarios que la prospective classique écarterait peut-être.  Mais il s'agit souvent d'exercices limités dans le temps ou marginalisés par les structures en place.  Au fond, mon second billet pose la question d'une priorisation possible d'une intégration à la fois de la mémoire historique et de l'imagination disciplinée dans les prises de décision de nos gouvernements.

La suite dans quelques mois...

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2020-04-08

 

Des avatars d'un néologisme de science-fiction

J'ai été surpris d'apprendre, il y a quelques mois, qu'un néologisme de mon cru avait entrepris un périple inattendu en passant de la science-fiction à la traductologie.

Dans mon roman jeunesse Le Revenant de Fomalhaut (2002), le personnage principal est capturé par des extraterrestres originaires d'une planète géante.  Ceux-ci ont du mal à communiquer avec les humains, et réciproquement.  Le jeune protagoniste est transformé par ces extraterrestres en « biotraducteur ».  Le roman est un peu vague sur les détails techniques, mais il faut sans doute comprendre que les extraterrestres l'ont transformé biologiquement et génétiquement puisqu'il devient dès lors capable de s'exprimer dans une version de la langue des extraterrestres quand il souhaite formuler quelque chose dans sa langue maternelle.

Selon Nicolas Froeliger, les termes de « biotraducteur » et « biotraduction » circulent depuis quelques années dans le milieu des traducteurs, à l'instigation de Caroline Subra-Itsutsuji, pour désigner la traduction qui est le fait non pas de logiciels ou de machines mais de personnes humaines.  Ceci se retrouve dans son essai Les Noces de l'analogique et du numérique : De la traduction pragmatique (Paris, Les Belles Lettres, 2013) et cet article de Rudy Loock le rappelle aussi dans sa première note.  J'inclus ci-dessous une photo de la page pertinente de l'essai de Froeliger :


L'ironie, c'est que le terme de « biotraducteur » désigne dans ces textes un traducteur ou une traductrice qui traduit sans se faire aider de logiciels ou autres outils numériques.  La biotraduction, telle que je la comprends, c'est donc ce que ferait un être humain nu, rien qu'avec son cerveau.  Toutefois, dans Le Revenant de Fomalhaut, le personnage de Pierrick traduit à son insu : son cerveau et son appareil phonatoire ont été modifiés de façon à le faire parler comme un extraterrestre quand il croit parler sa propre langue.  En quelque sorte, sa traduction est le fait d'une machinerie organique qui lui a été implantée et qui traduit à sa place, sans qu'il contrôle grand-chose.  Il est donc un cas intermédiaire qui ne s'identifie ni à l'un ni à l'autre pôle mis de l'avant par les traductologues.  Ici, la science-fiction reste plus étrange que la réalité...

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2020-02-22

 

Ascendances littéraires

Le Canada français passe parfois, aux yeux d'historiens qui se sont plu à répandre l'idée d'une grande noirceur collective avant 1960, pour une société conservatrice et bornée, voire illettrée et inculte.  Cette impression est née en partie d'une attention exagérée aux ouvrages privilégiés par les collèges classiques, souvent surannés, aux bonnes lectures prônées par l'Église catholiques et aux trop rares parutions en volumes des auteurs canadiens-français.  Elle est sans doute aussi le fruit d'une sous-estimation des pratiques littéraires moins faciles à repérer pour les premiers chroniqueurs : pièces de théâtre jouées par des cercles étudiants et des amateurs, lectures d'ouvrages et de fascicules achetés en librairie ou en tabagie, lecture de journaux et de revues, écriture pour ces mêmes périodiques, consommation urbaine de pièces de théâtre, de films et de livres en anglais par des Canadiens français suffisamment bilingues pour les apprécier...  Enfin, depuis les années 1960, il est clair que les jeunes clercs des nouvelles universités québécoise de l'après-guerre, imbus de leur science toute neuve de ce qu'une littérature moderne devait rechercher, ont longtemps écarté du revers de la main les formes littéraires qui leur paraissaient méprisables : littérature sérielle, « para-littérature », poésie trop conventionnelle, textes trop commerciaux (édités en fascicules, par exemple), littérature jeunesse et ainsi de suite.  Aujourd'hui encore, les histoires « officielles » de la littérature québécoise (voir l'Histoire de la littérature québécoise de Dumont, Biron et Nardout-Lafarge) s'entêtent à considérer que la « littérature québécoise » n'était qu'un projet au moment de la Révolution tranquille, ce qui relègue dans les limbes tout ce qui a précédé l'époque bénie... de la jeunesse des auteurs de ces histoires canoniques.

Pourtant, quand je me penche sur mon passé, je constate que je suis le légataire, sinon l'héritier, d'une tradition culturelle et littéraire qui, à en croire ses contempteurs, ne mérite aucune reconnaissance.  Il s'agissait évidemment d'une culture bourgeoise, associée à la principale classe sociale bénéficiant de l'éducation et des moyens matériels susceptibles d'entretenir un culte et une pratique de l'écrit.  Néanmoins, chaque génération successive a porté la culture littéraire de son temps, écrite ou théâtrale, selon le cas.

Du côté de mon père, j'ai déjà évoqué la figure de mon arrière-grand-père, Edmond Trudel (1860-1933), rédacteur en chef d'un journal manitobain au XIXe siècle qui enregistre en septembre 1884 sa réception d'un rare ouvrage littéraire franco-manitobain, Petites Fantaisies littéraires de Georges Lemay.  Je relisais encore récemment les pages consacrées dans son journal aux funérailles de Louis Riel à Saint-Boniface (le reportage est anonyme, mais je l'attribue sans trop hésiter à Edmond).  Si son fils Jean-Joseph (mon grand-père) a surtout canalisé dans le théâtre (au Cercle Molière, en particulier) ses ambitions artistiques, ma grand-mère Margherita Chevrier (1898-1986) était une grande amatrice de littérature qui n'a jamais hésité à prendre la plume.  Ses propres ambitions artistiques ont été éphémères, mais elle s'est ensuite consacrée à l'histoire familiale, signant d'ailleurs des souvenirs de sa propre vie dans Mrs. Doctor:  Reminiscences of Manitoba Doctors' Wives (Winnipeg, 1976).

C'est peut-être la première toutefois à évoquer son approche de l'écriture si je puis dire.  Le 19 mars 1916, ma grand-mère Rita, âgée de dix-huit ans, envoyait à son père, Horace Chevrier (1875-1935) une carte postale que je reproduis ci-dessous :


En un sens, pour l'époque, c'était l'équivalent d'un GIF qu'on utilise sur Facebook pour souligner un message.  Au dos, elle écrivait en anglais ce qui suit.

« Dear Daddy,

« Please do not take offence at this card ; it may not be quite correct in taste but I think it quite à propos.  It refers to your very kindly written letter of last [week? (illisible)] in which you comforted me very much.  I am following your advice and the proverb on the reverse, having long ago forgiven and forgotten it all.  You see, I must be a "poem" myself before I can hope to write one, and if I allowed feelings of rancour to grow, they would choke all my noble and higher sentiments but, then, where would my inspiration come from?  My "war work" is teaching me many other lessons which I hope will be profitable.  I am so anxious to finish my poem, pass my examinations well, and come home to you again.  But I promise not to be idle during vacation; all that I ask is that you keep me free from any and every social function this summer, please.  I shall keep your letter always »

Je n'ai pas la lettre de l'arrière-grand-père Chevrier dont il est question, mais la date permet de conclure que Rita allait bel et bien compléter le poème qu'elle s'efforçait de finir.  Il s'agit presque certainement du poème publié en avril 1916 que j'ai reproduit dans mon billet sur les années de guerre de mon grand-père, Jean-Joseph Trudel (1888-1968).  Mon père lui-même a caressé des ambitions littéraires, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, ce dont témoignait ce billet (et sa photo).  Il s'est consacré plus tard dans sa vie à la création littéraire, en suivant des cours au collège Algonquin d'Ottawa et en participant à la vie littéraire de la petite communauté entourant les enseignants du collège, mais il n'a pas poussé plus loin.  Comme sa mère, il s'est plutôt consacré à l'histoire familiale, ce que j'ai recueilli et relayé à l'occasion sur ce blogue.

On comprendra aussi qu'il y a dans mon cas un double héritage littéraire, à la fois français et anglais.  Edmond et Jean-Joseph Trudel défendent et illustrent le français.  Les Chevrier, associés aux Métis par leurs activités commerciales et leurs mariages, sont plus ou moins polyglottes.  Horace et Margherita, élevée dans une académie anglophone, sont à l'aise en anglais comme en français, au point où Rita écrit à son père en anglais.  Néanmoins, ce que je trouve intéressant dans cette missive de ma grand-mère, c'est son idée que l'écriture de la poésie exige qu'elle soit elle-même un « poème ».  Même si elle opte pour le versant le plus noble de la chose, il est intéressant qu'à la même époque, d'autres artistes cherchaient de plus en plus à mener une vie en adéquation avec leur poésie, des poètes maudits français aux Futuristes italiens.

Quel est le sens de cet héritage familial ?  Il est clair qu'il n'affecte pas ce que j'écris : il n'y a pas de pionniers de la science-fiction avant l'heure parmi mes ancêtres.  Mais le fait même d'écrire ou d'ambitionner d'écrire a été normalisé au fil des générations, tout comme le fait de ne pas chercher à en vivre complètement...  Et je suis peut-être profondément tributaire de ces transmissions de l'histoire familiale.

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2020-02-05

 

Corps célestes

Toujours en quête d'un théâtre de science-fiction au Québec, je suis passé ce soir au Théâtre d'Aujourd'hui.  Je n'avais pas encore eu l'occasion de le visiter : la salle est de taille modeste, mais l'édifice est parfaitement situé en plein centre-ville et le grand vestibule combine la billetterie, le café, le vestiaire et des bancs pour l'attente.

La pièce signée Dany Boudreault et montée par Édith Patenaude (en co-production avec Messe Basse) a pour titre une tentative de jeux de mots, je suppose, puisqu'il est, d'une part, beaucoup question du corps des personnages et, d'autre part, un peu question des aurores boréales.  Malheureusement pour Boudreault, les aurores boréales ne sont pas des corps célestes (même si les Grecs les auraient sans doute classées dans les météores).

La mise à nu est un motif récurrent.  Hélène, alias Lili, est une réalisatrice de films porno, où elle joue parfois, et sa dernière production majeure s'appelait justement Corps célestes/Heavenly Bodies.

Sa sœur, Florence, la rappelle au bercail, la maison familiale au fond des bois, au milieu d'une forêt « érogène » où rôdent les derniers orignaux.  Leur mère, Anita, souffre d'une paralysie provoquée par un anévrisme, mais elle est quand même parvenue à réclamer sa fille Hélène, sa favorite peut-être, qui s'est pourtant sentie rejetée quinze ans plus tôt.

Flo occupe les lieux en compagnie de son conjoint, James, un anglophone qui se débrouille de mieux en mieux en français.  James est un soldat revenu de la guerre dans l'Arctique, mais pas entier.

Car il y a la guerre dans l'Arctique.  La Chine, les États-Unis et la Russie se disputent des territoires riches en hydrocarbures au mépris des frontières revendiquées par le Canada.  Quand ?  Ce n'est pas clair : pour les personnages , le 11 septembre 2001 remonte à plus de quinze ans, mais les deux sœurs chantaient Girls Just Want to Have Fun de Cyndi Lauper quand elles étaient petites : la chronologie n'est peut-être pas entièrement cohérente.

Autour de la maison, les bois sont hantés par des envahisseurs, venus du Nord ou du Sud, ou des réfugiés peut-être, ou des survivants de l'effondrement en cours, ou des tribus reconstituées, qui sait...

En filigrane, le réchauffement planétaire.  (Entre autres, il y a cette brève mention d'une chaleur accablante.)  Des flottes ne croisent-elles pas au large de l'île d'Ellesmere ?

Néanmoins, l'action dramatique se concentre sur les rapports entre les deux sœurs, sous le regard rusé de leur mère immobile.  Entre les deux, il y a James, le vétéran dont un bombardement a plus ou moins mutilé le membre viril.  Mais il y a aussi Isaac, le fils de James et Flo, un adolescent de quinze ans curieux de tout, y compris de la sexualité de sa tante pornographe.  Cette dernière suscite les confidences, dont celles de sa sœur, qui est terriblement en manque de sexe depuis que James ne peut plus (ou n'a plus envie de) la satisfaire.  Mais Flo sait-elle qu'Hélène a déjà fait l'amour, une fois, avec James, en lui procurant un orgasme sans éjaculation ?

Autour d'Hélène-Lili, il y a donc trois corps sortant de la norme — ceux de sa mère paralysée, de son ancien amant dévirilisé et d'Isaac, un peu obsédé par un testicule qui n'est pas encore descendu — et le corps de Flo, qui s'exhibe (en vain) pour fouetter la libido de James.

Ce ne sont pas les corps parfaits et fantasmatiques de la porno.  Ce sont les êtres imparfaits d'un futur très imparfait.  Et c'est ce futur assombri par la guerre, dont on entend passer les jets et les hélicos, qui finit rattraper la petite vie figée de la famille isolée en plein bois.

Isaac périt de son désir de liberté, et sûrement d'une trop grand ouverture.

La recherche d'ouverture est l'autre leitmotiv de la pièce de Boudreault.  L'ouverture des chairs au désir, l'ouverture des portes et fenêtres sur l'extérieur, mais aussi l'ouverture de la chair à ce qui la blesse, au sang et à la mort.  D'un trou dans un ventre de glaise, on peut faire une tête de figurine, mais on ne peut faire d'une trouée dans la forêt un refuge.  Et les bombes creusent des cratères dont on ne revient pas indemne.

L'ouverture est dangereuse, même quand elle est attirante, et on peut se demander si c'est le dilemme du Québec caquiste qui affleure ici, au risque de verser dans une projection étrangère aux intentions de l'auteur mais peut-être pas au climat politique de la province.

Quant à la science-fiction, elle à la fois indéniable et quasiment inutile.  Le drame se noue entre quatre murs, comme dans une pièce de Michel Tremblay, et le cadre futuriste n'est que la musique d'ambiance d'une saison dans la vie d'une famille plus coupée du monde que les Chapdelaine de Péribonka.

La mise en scène diverge un peu des indications fournies par le texte de Boudreault publié cette année par Le Quartanier.  De grands rideaux tombent du plafond, en s'ajoutant à un mobilier minimaliste : la chaise de la paralytique, une table, une banquette et un vase (parfois pourvu d'un bouquet) en composent l'essentiel.  Les rideaux se drapent parfois sur les corps ou figurent les murs de la maison, mais leur défilement scande aussi les transitions et les scènes.

Mais toute cette histoire n'est-elle pas une séquence pornographique familiale, parfois à la limite de l'inceste, sous forme de snuff movie  particulier, que Lili aurait fantasmée ?  Au tout début, elle narre les étapes d'une séquence salace avec des acteurs dénommés Adam et Ève.  Après le fondu au noir du dénouement, il n'y a rien.  Un rien qui nous laisse sur notre faim, et sur l'impression que l'auteur s'est plus soucié de faire la démonstration de sa virtuosité dramaturgique que de donner un cœur à ce drame.

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2020-01-02

 

Célébrations asimoviennes

Aux États-Unis, c'est aujourd'hui la Journée nationale de la science-fiction.  Même si elle n'est pas reconnue officiellement, elle est connue d'un nombre grandissant de personnes.  Sa date correspond à la date de naissance « officielle » d'Isaac Asimov, telle que célébrée par l'homme lui-même.  (En raison de la confusion des calendriers et du chaos qui régnait en Russie fin 1919, les parents d'Isaac n'avaient jamais été capables de dissiper l'incertitude entourant cette date.)  Ce choix de date le rajeunissait potentiellement de quelques mois, ou faisait de lui un homme du futur par rapport à l'homme réel né plus tôt...

Quoi qu'il en soit, cela fait soit cent ans exactement soit cent ans et quelques jours qu'il est né (et bientôt vingt-huit ans qu'il nous a quittés prématurément, victime du VIH).

Même si j'ai grandi en lisant les ouvrages de science-fiction de nombreux auteurs, dont Heinlein, Anderson, Clarke, Vance, Verne et bien d'autres, sans parler des bédés européennes (Luc Orient, Yoko Tsuno, Dani Futuro), Asimov est sans doute l'auteur qui m'a le plus marqué.  La cause qu'il défendait, c'était celle de l'intelligence pratique.  D'où certaines caractéristiques de la science-fiction asimovienne, dans ses histoires de robots, dans les épisodes du cycle de Fondation et dans les enquêtes futuristes d'Elijah Baley : des énigmes à résoudre, de longs dialogues et des explications lumineuses.  Comme écrivain, j'ai déjà pastiché Asimov (« Le Maire », dans imagine... 27, en 1985) et je lui ai sans doute rendu hommage de plusieurs autres façons au fil des ans.

Je suis donc particulièrement heureux de faire paraître dans la revue qui porte son nom, Asimov's Science Fiction, en un numéro qui coïncide avec ce centième anniversaire de sa naissance, un premier texte qui, à bien y penser, doit sans doute quelque chose aux fictions asimoviennes, « The Way To Compostela ».  C'est une longue nouvelle qui, au passage, rend hommage à Joël Champetier (disparu il y a cinq ans cette année) puisque je donne son nom dans le texte à un train centrifuge lunaire, lequel devait figurer dans un de ses futurs romans de science-fiction et dont il m'avait parlé, si ça se trouve, un premier de l'an à Saint-Séverin...



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