2022-05-31

 

La pensée apocalyptique aux États-Unis

La tuerie d'Uvalde en mai a souligné à quel point une partie de la population étatsunienne refuse d'accepter quelle que restriction supplémentaire que ce soit sur l'accès aux armes à feu.  Cette importante minorité exige un laissez-faire presque complet en matière d'acquisition, d'accumulation et de transport d'armes à feu, en particulier pour les personnes majeures.  Les quelques endroits aux États-Unis qui arrivent à limiter ces possibilités sont menacés par de futures décisions de la Cour suprême.

En apparence, tout débat sur le contrôle des armes à feu est vicié par le second amendement de la Constitution du pays et la conception de cet accès aux armes à feu comme un « droit ».  Néanmoins, je crois de plus en plus qu'il faut incriminer plus largement une version maximaliste de la liberté, qui est sous-tendue par une vision apocalyptique de toute limite à la liberté individuelle.

On peut l'illustrer par un autre débat de société aux États-Unis : celui du droit à l'avortement.  Dans certaines jurisdictions des États-Unis, l'accès à l'avortement est entièrement libre, s'il se passe avant le dernier trimestre de grossesse (approximativement).  Cette possibilité classe les États-Unis parmi un très petit nombre de pays (sept) permettant l'interruption volontaire de grossesse après la vingtième semaine de grossesse.  Dans la grande majorité des pays où l'avortement est légal, qu'il soit exigé par la femme en cause ou par les médecins traitants, il existe des limites.  En France, le délai pour l'interruption volontaire de grossesse est fixé depuis cette année à 14 semaines de grossesse ; si des raisons médicales l'exigent, l'avortement peut toutefois intervenir jusqu'au terme de la grossesse.  Du coup, la situation aux États-Unis est extrêmement hétérogène : selon une observatrice, l'accès à l'avortement en Californie se compare à la situation britannique tandis que l'accès à l'avortement au Texas est un des plus restreints au monde.  Autrement dit, les partisans des deux camps ont réussi, dans certains cas, à pousser très loin une application de la loi favorable à leurs idéaux.

Cela pourrait s'expliquer, selon moi, par la conception étatsunienne de la liberté.  D'une part, les pro-avortement (dans le camp du « right to choose », pour employer leurs propres termes) défendent la liberté  pleine et entière de choisir des femmes.  D'autre part, les anti-avortement (dans le camp du « right to life ») défendent la liberté du foetus qu'ils considèrent comme un individu, cette liberté débutant nécessairement avec la possibilité de vivre pour en jouir.  Aux États-Unis, la liberté est considérée comme un bien absolu, et pourtant fragile.  (Il peut certes apparaître comme d'autant plus fragile que le pays a longtemps refusé aux esclaves, aux femmes, aux citoyens qui n'étaient pas propriétaires et aux autochtones, entre autres, la liberté qui revenait de plein droit aux propriétaires terriens de la minorité blanche et masculine.)  Au temps de la Guerre froide, la liberté définissait les États-Unis et les sociétés qui lui ressemblent (le « monde libre ») et elle est toujours sacralisée parce qu'on l'assimile non seulement à la liberté de croire, de débattre et de choisir ses dirigeants mais aussi à la liberté d'entreprendre, et donc de s'enrichir.

Si on écarte la question des origines ou racines de cette mentalité, on doit constater que d'autres pays ont une conception moins maximaliste des droits et libertés.  Au Canada, la Charte des droits introduite il y a quarante ans admet des restrictions dans des « limites raisonnables » (ce qu'il ne faut pas confondre avec la clause nonobstant, qui constitue un joker).  D'autres instruments internationaux prévoient pareillement des limites générales ou spécifiques à l'exercice des libertés et droits reconnus par ces documents, mais il n'y a pratiquement pas de dispositions semblables dans la Constitution des États-Unis.  Par conséquent, toute restriction d'une liberté peut s'apparenter, aux États-Unis, à un affaiblissement ipso facto préjudiciable au droit revendiqué en tant que tel.  Le sophisme de la « pente glissante » est souvent invoqué pour défendre la version maximaliste et il aboutit à des scénarios apocalyptiques : si on se met à enquêter sur les antécédents psychiatriques d'un acquéreur d'armes à feu, le gouvernement va finir par confisquer toutes les armes à feu (fusils de chasse compris) !  si on décourage ou interdit l'avortement après vingt semaines, on finira immanquablement par le proscrire totalement !

Dans l'un ou l'autre cas, de telles intentions sont effectivement énoncées par certains militants, mais transformer les visées d'une minorité en programme de l'ensemble relève de la pensée apocalyptique.  Néanmoins, dans un pays qui se réclame d'idéaux fondateurs, on ne peut entièrement exclure que des idéologues s'emparent du pouvoir de mettre en œuvre leurs idées les plus radicales — ce qui s'observe peut-être en ce moment à la Cour suprême.  C'est sans doute ce qui encourage la peur et la polarisation : céder ne serait-ce qu'un pouce de terrain risque de déclencher l'apocalypse.  Et le caractère totalisant de la liberté étatsunienne, qui englobe les champs politiques, économiques et sociaux signifie que toute brèche de l'enceinte remet en question l'ensemble des privilèges dont jouissent les citoyens étatsuniens.  Ainsi, la peur de l'apocalypse fonderait la polarisation des extrêmes.

Qu'est-ce qui évite cette polarisation dans les pays capables d'adopter des compromis sur l'avortement ou la propriété d'armes à feu?  Il pourrait s'agir du souvenir agissant de déchirements meurtriers (de longues guerres civiles réglées moins par une victoire définitive que par l'épuisement des belligérants) ou du règne sans partage d'une faction.  Depuis la Seconde Guerre mondiale, la France a connu l'occupation allemande, le régime de Vichy et la guerre d'Algérie pour ne citer que les situations les plus marquantes.  L'Angleterre a développé sa culture du compromis et son régime parlementariste après la guerre civile du dix-septième siècle.  L'Allemagne est passée par le IIIe Reich et la dictature communiste.  Même le Canada a peut-être retenu de sa gestion du séparatisme québécois que les absolus politiques sont néfastes (quoi qu'en pensent les indépendantistes québécois, le gouvernement fédéral a mis beaucoup d'eau dans son vin au fil des ans, ce dont on peut se convaincre en examinant des situations semblables en Espagne, en Écosse, en Corse — et les électeurs du reste du Canada ont toléré que des Québécois négocient l'adhésion du Québec avec d'autres Québécois).

Les leçons d'histoire apprises aux États-Unis tendraient plutôt à conforter l'intransigeance.  Si on considère que la guerre d'indépendance des États-Unis est aussi une guerre civile (dont les perdants se sont réfugiés au Canada, entre autres), celle-ci a été réglée en une dizaine d'années et les insurgés ont gagné sur toute la ligne.  La guerre de Sécession a été encore plus courte et plus décisive.  Même si les États sudistes ont établi plus tard la ségrégation, les abolitionnistes du Nord ont mis fin à l'esclavage et les États du sud sont entièrement rentrés dans le giron fédéral.  Du côté des vainqueurs, c'est-à-dire des partisans de l'indépendance, puis de l'émancipation des esclaves, il n'y a jamais eu de défaite si complète qu'elle ait mené à une dictature ou occupation : le rêve de la victoire totale persiste alors que la possibilité d'une subjugation demeure une simple chimère.  Du côté des perdants de la guerre de Sécession, l'apocalypse est une expérience vécue et elle pourrait alimenter encore aujourd'hui la crainte d'une nouvelle brimade de leurs libertés historiques.  La pensée apocalyptique se nourrirait donc de la polarisation des expériences historiques et son envers serait la pensée utopique.  Tant que ce binôme subsistera comme réflexe ou référence, il y a fort à parier que les États-Unis resteront un pays sous tension, capable d'accepter les pires atrocités en se disant qu'elles restent une façon d'éviter ce qui serait encore moins désirable, pour telle ou telle partie de la population.

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2022-02-08

 

Chanson de la classe de philosophie (1909)

En remuant des vieux papiers, j'ai retrouvé un texte écrit à la main que j'ai tenté de déchiffrer ci-dessous.  Il s'agit de la chanson de la classe de philosophie de 1909, que mon grand-père Jean-Joseph Trudel (1888-1968), alors au seuil de la vingtaine, avait sans doute suivie, au Collège Saint-Joseph de Saint-Boniface, Manitoba, où on retrouvait en 1910, les pères Jésuites Joseph-Théophile Blain (1859-1925, ordonné en 1893) et Philippe Bournival (1862-1946, ordonné en 1896).  Également passionné par l'astronomie et l'histoire, le père Blain avait retrouvé en 1908 la sépulture de Jean-Baptiste de La Vérendrye, tué en 1736 par les Sioux sur une île du Lac des Bois et inhumé sur le site du Fort St-Charles fondé par son père, Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye.  Les découvertes de Blain et de ses collaborateurs furent d'ailleurs à l'origine de la fondation de la Société historique de Saint-Boniface.

Philosophe et physicien
Quel pur bonheur et quel destin,
S'imprégner à petites doses,
du vrai, du bien, du miel des choses.
Se ménager, car la santé
vaut autant que la vérité
Et doucement envisager la vie (bis)
Ah ! voilà, voilà de la philosophie

Nos professeurs sont l'idéal,
Les Pères Blain et Bournival
Du vrai savant, c'est la quintessence
En acte pur (?), en existence
Devant eux, l'erreur (?) comme Hégel
Fondent [sic] comme dans un dégel
Les écouter, c'est un bonheur extrême (bis)
Car, des professeurs, amis (?), voilà la crème

Et quel choix d'aimables garçons,
parmi nos joyeux compagnons,
Fins et subtils, profonds et fidèles
Délicats comme demoiselles,
D'âme et de corps fort bien tournés
aux grandes choses destinés,
Se préparant fièrement à la vie (bis)
Ah ! voilà, voilà notre philosophie.


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2021-07-07

 

Plaidoyer pour l'imagination scientifique

(Il est intéressant de lire en 1924 un plaidoyer pour l'imagination scientifique en pleine page éditoriale du journal libéral de la capitale du Québec.  Le court essai inclus ci-dessous n'est pas signé, mais il souligne le rôle de l'imagination dans l'innovation technico-scientifique.  Le titre chapeautant ce développement renvoie aux textes signés par des auteurs comme Jules Verne et la conclusion laisse planer une ambiguïté que je trouve plutôt favorable à la pratique de la science-fiction avant la lettre.)


Le Merveilleux Scientifique

Il y a deux espèces de merveilleux : l'imaginaire et le scientifique.  Le premier a surtout fleuri aux jours du paganisme.  Il suffit de lire les délicieuses légendes d'Homère pour voir jusqu'à quel point les imaginations primitives étaient peuplées de visions stupéfiantes.  L'humanité d'alors concevait mille et un phénomènes bien supérieurs aux moyens dont elle disposait ; mais, le fait de les concevoir était déjà un pas vers la réalisation, attendu que le propre de l'intelligence est de voir les relations de cause à effet et de chercher indéfiniment les moyens d'arriver à une fin.

C'est pourquoi, au cours des siècles, on a acquis de surprenantes réalités ; incessamment, on passait de l'imaginaire au fait accompli, car il y a ceci d'étonnant, dans la « folle du logis », que la plupart des milliers de rêves insensés qu'elle bâtit et débâtit sans trêve, sont des faits ou des puissances qui seront tôt ou tard en acte.  Et c'est ainsi qu'a lieu le merveilleux scientifique : du mot j'imagine, on passe au mot je sais.

En veut-on un exemple récent ?  En voici un : la photographie par téléphone dont on vient de faire une magnifique expérience aux États-Unis.  Nous avons devant les yeux deux de ces photos dont l'original s'est imprimé sur la plaque après avoir traversé les 522 milles qui séparent Cleveland de New-York ; l'une d'elles représente le président Coolidge lui-même ; l'autre, un groupe de navires et le pont-levis de Cleveland.  L'appareil a enregistré les images avec une parfaite netteté.  Qui l'eût dit autrefois ?  Seule l'imagination pouvait y atteindre sans aller encore jusqu'à la conception des moyens, qui procèdent de principes assez simples.

On sait en effet que la transmission des images à longues distances vient de ce fait scientifique que la reproduction électrique des ondes lumineuses est praticable.  Ce n'est, en somme, que la transposition du domaine des ondes sonores en celui de la lumière, de la loi de communication électrique par vibration.  Du moment qu'on avait trouvé le téléphone, la voie était ouverte à la téléphoto, comme elle l'était pour la T.S.F. et le [sic] radio.

Où s'arrêtera-t-on maintenant ?  Si vous voulez le savoir, consultez la « folle du logis », imaginez !  Vos visions imaginaires les plus osées non seulement pas invraisemblables, mais peut-être bien près de la réalisation.

(Le Soleil, 11 juin 1924, p. 4.)

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2021-05-22

 

Mirage

Le roman Mirage (Alire, 2020) de Josée Lepire, qui a signé d'excellentes nouvelles de science-fiction dans les revues du milieu, présente une aventure individuelle qui finit par décider de l'avenir d'un petit peuple.

Le ton et le décor de l'ouvrage rappellent un peu la trilogie de Francine Pelletier, « Le Sable et l'Acier » (Alire, 1997-1998), qui débutait avec un roman primé, Nelle de Vilvéq.  Cela tient à la présence d'un désert post-apocalyptique en terre canadienne (surtout québécoise dans la trilogie), au personnage d'une messagère, Phan, qui rappelle la coursière Algir dans le roman jeunesse Le Rendez-vous du désert, qui s'inscrivait dans le même univers, et à la prédominance des négociations pour résoudre les différends qui mettent aux prises les sociétés de cet univers.  (De fait, le roman est dédicacé à Francine.)  En revanche, alors que la trilogie avait trois protagonistes successives, le roman est tout d'abord l'histoire d'un seul personnage, Phan, une messagère qui traverse régulièrement les étendues désertiques séparant les quatre oasis habitées et quelques autres lieux associés.

Des siècles plus tôt, des Nomades avaient fondé ces hameaux à proximité de points d'eau et leurs descendants ont développé une population de quelques milliers de personnes privilégiant une existence frugale et autarcique.  Toutefois, les ressources disponibles commencent à manquer et l'assèchement de l'oasis d'Asbor a nécessité la transplantation des survivants, accueillis par les oasis restantes.  De plus, une fraction grandissante de la population souffre de visions et d'un décrochage de la réalité.  Phan craint de faire partie de ces « Hallucins » puisqu'elle commence à vivre des hallucinations.

Une hallucination partagée met Phan sur la piste d'une série de révélations sur la véritable nature des Oasis, lesquelles déterminent l'organisation d'une expédition à pied pour réclamer de l'aide aux populations du monde extérieur, dont les Oasiens se sont coupés depuis des siècles.  Ceci va entraîner un contact avec l'Extérieur et le début d'une série de tentatives de Phan pour solliciter une intervention de puissances disposées à épauler les Oasiens.  Même si la situation passe à un doigt de déraper complètement, les efforts consentis par Phan n'auront pas été vains et les Oasis retiennent la solution qui leur convient.

C'est la personnalité de Phan qui finit par s'imposer.  Comme il sied à une marcheuse, l'obstination la caractérise.  Tant qu'elle trouvera une voie à emprunter, elle ira au bout de ses forces.  En même temps, sa personnalité se dérobe.  Elle agit et pense comme si elle n'avait aucune famille ou être aimé dans les Oasis, même si sa mère est mentionnée en passant.

Au fil des péripéties, il devient pourtant évident que Phan attire des amitiés susceptibles de correspondre à des sentiments plus profonds.  D'une part, il y a Orge l'ermite et Basti le médecin qui, de toute évidence, se préoccupent de son sort.  D'autre part, une femme de l'Extérieur, Saraé, semble aussi s'attacher à la messagère.  Phan n'envisage jamais très clairement que ces personnes lui témoigneraient en fait une affection susceptible de se transformer en une liaison amoureuse ou une relation durable.  Même si elle était aromantique et asexuelle, on s'attendrait à ce qu'elle ait observé la formation de couples autour d'elle.  Même si elle était imperméable à l'amour et peu encline à se croire l'objet des affections d'autrui, elle devrait quand même envisager certaines hypothèses, ou avoir conscience de son propre désintérêt pour les relations de ce type.  Toutefois, le récit occulte toutes ces possibilités (alors que l'enjeu même de l'histoire, c'est la survie de la communauté des Oasiens) jusqu'aux toutes dernières lignes du roman, qui laissent entrevoir le début d'une relation avec... mais chut !

Ce choix de la réticence est inusité, quelque peu original, voire rafraîchissant, mais il prive sans doute Phan d'une part d'humanité.  De même, la narration est fluide, mais peut-être trop égale et mesurée pour ne pas empeser le texte d'une distance qui nuit à la tension.  L'expédition de Phan et son séjour à l'Extérieur se prolongent sans susciter de grandes angoisses alors même qu'il était question que l'approvisionnement en eau des Oasis prenne fin d'un jour à l'autre.  Le sentiment d'urgence, évoqué au début, s'estompe et retombe.

Du point de vue science-fictif, le contexte post-apo n'est pas neuf, pas plus que le cadre géographique choisi, soit celui du Canada, comme dans Amblystone de Valérie Drouin.   Cette Amérique du Nord désertifiée fait penser, outre l'univers de Francine Pelletier, à la série « Dust Lands » de Moira Young.

Ce qui soutient l'intérêt du point de vue science-fictif, par contre, c'est d'abord le mystère des visions de Phan, qui reste largement irrésolu, malgré quelques éclaircissements, et riche de potentialités.  Lepire nous prépare-t-elle une suite ?

Enfin, le roman place la technologie au cœur de débats récurrents sur son utilisation.  Les Oasiens ont choisi la voie d'une certaine autarcie en cherchant à réduire le plus possible leur dépendance aux technologies avancées du passé.  À la fin, la société des Oasis doit se décider à rejeter les anciennes techniques ou à s'assimiler au mode de vie de l'Extérieur... à moins de trouver une troisième voie.  Ces débats politiques concluent le roman et témoignent d'une maturité de vues qui rattache le roman à la tradition de la science-fiction qui fait réfléchir.

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2021-05-15

 

Wapke

J'ai été content de voir que l'ouvrage Wapke était présenté comme un recueil d'anticipation.  Il aurait certainement été possible pour l'éditeur, Stanké, ou le directeur, Michel Jean, de l'associer au futurisme autochtone (Indigenous futurisms) ou autochtofuturisme, puisque « wapke » signifie « demain » en langue atikamekw.  Ils ont toutefois décidé de ne pas se réclamer de cette catégorie ou mouvement,  ainsi appelé pour faire le lien avec l'afrofuturisme.  Dans une entrevue où il évoque l'ouvrage, Jean parle de dystopie  (soupir !) pour décrire son apparence générique, mais le terme est absent du site de l'éditeur et on aura au moins échappé à cette confusion devenue trop fréquente. Plus nettement consacré par l'usage, le terme d'anticipation rattache l'entreprise à la science-fiction.

Toutefois, l'anticipation l'emporte assez souvent sur la science dans les quatorze textes retenus pour ce collectif et les futurs envisagés sont rarement réjouissants.  À strictement parler, il ne peut s'agir d'une anthologie, même partielle, puisque tous les textes sont inédits.  S'il y a une prédominance d'autrices (onze sur quatorze), il y a aussi une présence marquée de participants de la relève ou de créateurs qui signent peut-être leur première fiction.

Les plumes les plus expérimentées se détachent sans trop de peine du lot.  L'excellente nouvelle « Les Grands Arbres » de Michel Jean lui-même rappelle un texte fondateur du genre post-apocalpytique, « The Place of the Gods » (1937) de Stephen Vincent Benét, rebaptisé ensuite « By the Waters of Babylon ».  La conclusion diverge radicalement, par contre.  Dans l'ombre de la menace fasciste, le héros de Benét proclamait que la civilisation (moderne et libérale) serait reconstruite ; l'héroïne de Jean, qui est l'héritière de deux apocalypses, tourne le dos aux ruines de la civilisation occidentale pour retourner dans la forêt avec son frère.

La nouvelle « Les saucisses » de J. D. Kurtness s'inscrit dans le prolongement d'une science-fiction plus récente, ce que souligne l'allusion à La Matrice des sœurs Wachowski.  Sans vraiment renouveler le thème, Kurtness en livre une exploitation parfaitement maîtrisée.

La nouvelle dystopique « Le quatrième monde » d'Isabelle Picard est moins achevée, mais d'une originalité fort agréable.  Plus fruste, la nouvelle « Uapush-unaikan » d'Alyssa Jérôme, autrice dans la vingtaine, met en scène une dystopie franchement horrifique.  C'est du brut, mais percutant.  Dans une veine similaire, « Pakan (Autrement) » de Cyndy Wylde, imagine une conspiration terrifiante, mais le récit reste sans aboutissement, dominé par l'indignation que les personnages expriment en reflétant des situations véridiques occultées dans les histoires que le Canada se raconte sur son passé.

Deux poètes reconnues, Joséphine Bacon et Natasha Kanapé Fontaine, ont contribué au collectif.  Le court texte de Bacon, « Uatan, un cœur bat », porte sur la transmission des traditions et savoirs ancestraux, ne se rattachant au thème que par une date et par l'intention d'inscrire cette transmission dans le durée.  Plus intéressant, le texte de Kanapé Fontaine, « Kanatabe Ishkueu », est plutôt déstructuré sur le plan narratif, mais il aligne des idées qui retiennent l'attention du lecteur jusqu'à la chute finale.  Dans un tel cas, les forces de la science-fiction en tant que genre transcendent les faiblesses de la nouvelle en tant que telle.

La contribution d'un autre poète, Jean Sioui, relève plus de la vignette que de la nouvelle ou d'une réelle tentative de raconter une histoire, mais son texte, « Les couleurs de la peau », donne à entendre une voix autochtone sincère.  La nouvelle « 2091 » de la chansonnière Elisapie Isaac tient aussi de la vignette, mais il y a beaucoup plus d'humanité, d'espoir et de concret dans cette vision d'un futur inuk.

Outre « Les Grands Arbres » de Jean, le post-apo est à l'honneur dans quelques textes, mais le thème est loin d'être aussi présent qu'il aurait pu l'être.  C'est presque devenu éculé de faire le rapprochement entre le vécu des Premières Nations et les apocalypses de la science-fiction, ce qu'un roman comme Moon of the Crusted Snow (2018) de Waubeshig Rice dramatisait.  Dans l'histoire de la science-fiction québécoise, la nouvelle « Akua nuten (Le vent du sud) » (1962) d'Yves Thériault préfigurait d'ailleurs ce lien à l'heure de la grande peur d'une guerre nucléaire, et non sans ironie.  Dans Wapke, le premier texte, « Dix jours sur écorce de bouleau » de Marie-Andrée Gill, raconte la survie post-apocalyptique d'un petit groupe réfugié dans un camp de chasse, en intégrant à la fois réalisme et surnaturel autochtone.  On reste dans le registre de la vignette, mais l'aperçu de la survie qui se met en place a quelque chose d'inspirant.  On pourrait en dire autant, d'ailleurs, de la nouvelle « Les enfants lumière » de Virginia Pésémapéo Bordeleau.

Les autres contributions sont assez diversifiées.  La meilleure, « La hache et le Glaive », est de Louis-Karl Picard Sioui, lequel s'est fait plaisir en imaginant un scénario digne d'un film de science-fiction hollywoodien à grand déploiement, mais sans exclure une réflexion sur les futurs qu'on se donne à l'heure des choix.  La nouvelle « Cécile » est le premier texte publié de Katia Bacon, une jeune autrice innue de Pessamit.  Malgré une certaine naïveté dans la conception, l'exécution est tout à fait lisible.  Enfin, « Minishtitok (L'île) » de Janis Ottawa est un texte qui ne semble pas savoir où il va, mais qui laisse songeur.

Au Canada, Wapke est le premier recueil collectif d'expression française de science-fiction autochtone.  En anglais, on peut citer Bawaajigan (2019) de Nathan Niigan Noodin Adler et Christine Miskonoodinkwe Smith.  En 2016, Drew Hayden Taylor avait signé ce qui était peut-être le premier recueil individuel de futurisme autochtone au Canada, Take Us to Your Chief:  and Other Stories.  

Pour des raisons linguistiques, ce ne sont pas toutes les nations autochtones du Québec (ou du Canada francophone) qui sont représentées dans ce recueil.  Les Innus et Wendats dominent largement, mais  les autres contributrices se réclament de quatre nations supplémentaires et d'une identité métisse.  Il demeure que c'est un recueil rédigé dans la langue du colonisateur, qui est sans doute une langue seconde pour certains auteurs.  Dans les conditions actuelles de conservation, voire de reconstruction des langues premières, c'était sans doute incontournable, si ce n'est qu'en raison de l'empreinte de langues comme l'anglais et le français sur la constitution même de l'imaginaire science-fictif.  Que donnerait un recueil en innu-aimun, en atikamekw ou en inuktitut ?  On peut souhaiter que cette possibilité ne reste pas éternellement de la science-fiction.

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2021-04-25

 

Lloyd Bodie (1926-2021)

La nuit du souvenir, le souvenir des jours enfuis

Nous naissons de la nuit, nous tombons dans la nuit,
quand l'éclat des cuivres s'éteint en expirant
et les violons se taisent en soupirant,
car de leur harmonie un jour nous avons joui

Un très vieil ami est parti aujourd'hui,
vie qu'on abolit sans retour en l'échangeant
tel un livre vite oublié en le rangeant,
puisqu'on ne rallume pas le feu qui a lui

Il encensait le Beau, il parlait peu mais d'or,
il était l'ami chez qui le voyageur dort
et il avait compté les étoiles des Plaines

Les années multipliées de sa vieillesse
ont usé avant, mais pas effacé ma peine,
en ce jour où périt un peu de ma jeunesse

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2021-03-25

 

Exorcisme en vers (et hommage à Verlaine)

 Au-delà du battant, assis en attendant,
ils sont deux à chercher quelques mots inédits
ou se persuader que c'est bien vendredi :
dans la bouche de l'un luit une seule dent

Qui donc visitera leur salon décadent ?
Ils sont deux esseulés au silence réduits,
elle s'est ramollie, lui parfois se raidit :
de sa gorge éteinte sort un rire strident

Dans leur appartement, trop longtemps enfermés,
condamnés à sentir cette folie germer
qui lui dit qu'il est beau et qu'elle... vit encore

ils sont deux qui s'aimaient avant la pandémie
et qui n'espèrent plus que le trépas des corps
pour que leurs purs esprits s'embrassent en amis

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