2008-07-18

 

Questions de traductions et de traditions

Du début à la fin, la journée aura été dominée pour moi par les aventures de traductions. À 11h, une table ronde portait sur les écrits de Lem, ce qui amenait nécessairement les personnes présentes (Michael Cisco, David Hartwell, Michael Kandel, Jonathan Lethem et moi-même) à évoquer les aléas de la traduction de Lem en anglais. Lethem confirmait que, pour l'édition en langue anglaise, les traducteurs de Solaris avaient traduit du français à l'anglais. Hartwell rappelait que les traductions d'auteurs de science-fiction de l'Union soviétique ou de l'Europe de l'Est étaient justifiées aux États-Unis par le souci d'en apprendre plus sur l'ennemi communiste. Mais lorsque Lem, apparemment déçu par sa découverte de la science-fiction commerciale aux États-Unis, en signe des critiques acerbes, il est dédaigné par les auteurs étatsuniens. (Pourtant, dans sa fiction, sa critique du triomphalisme techniciste peut viser aussi bien les États-Unis que l'Union soviétique, officiellement matérialiste et progressiste, qui s'enorgueillissait à l'époque de ses succès dans l'espace.)

Durant la table ronde, j'ai feuilleté un peu les deux traductions de Solaris dont je disposais. En français, une incise fait référence à un « experimentum crucis » pour décrire une expérience envisagée, ce qui renvoie explicitement à un concept d'une certaine importance dans l'histoire des sciences et qui remonte à Newton. En anglais, les traducteurs ont mis, aussi simplement que platement, « key experiment », ce qui frise la redondance et fait disparaître toute la résonance historique de l'expression latine (sans doute utilisée par Lem en polonais). Quod erat demonstrandum...

La dernière table ronde, à 20h, réunissait des auteurs de SF pour jeunes qui s'intéressaient au multiculturalisme, dont Vandana Singh, Dawn Alaya Johnson, Anil Menon et moi-même. Si j'ai vraiment été le seul à parler de la langue comme facteur d'aliénation, la discussion explore beaucoup plus l'absence de personnages auxquels les membres de minorités « visibles » peuvent s'identifier (en particulier dans la littérature de science-fiction ou de fantasy pour jeunes produite aux États-Unis?) et les réactions encore dubitatives des directeurs littéraires face aux textes dont les personnages sont identifiés explicitement comme n'étant pas blancs, voire anglo-saxons. Entre autres, le cas de la lettre de refus de George Sanders du webzine Helix a été soulevé. Les discussions après la table ronde ont été passionnantes (on voit dans la photo ci-contre Yves Meynard parler avec Vandana Singh et Anil Menon.)

Quant au congrès en général, il a l'air de bien se dérouler, mais il reste très sage. La preuve? Les vénérables tableaux trimballés d'un congrès à l'autre par « Filthy Pierre » restaient désespérément vides en fin de journée...

2008-07-17

 

Readercon 2008, le défi

Cette année, la délégation canadienne-française est particulièrement nombreuse à Readercon (Yves, Joël, Benoit G, le Grand Chloré, René W, Grimmwire, Christian S, etc.), ce qui est parfaitement logique puisque Montréal accueille la Convention mondiale en 2009. En même temps, le défi a été lancé par Valérie : en faire un congrès si mémorable que les fans québécois d'un certain âge cesseront de seriner aux plus jeunes leurs souvenirs du congrès mondial de Boston en 1980. (Que je n'ai pas connu moi-même...)

La mission a bien commencé grâce à l'hôtel qui s'entête à donner aux Québécois des chambres à court d'un lit... Message subtil : couchez donc ensemble! Mais non, ce n'est pas ainsi que Readercon 2008 doit passer à l'histoire. Et ce ne sera pas non plus parce que Laurent McAllister aura été photographié, mirabile visu, en train de descendre des bières de la même façon qu'il écrit — à quatre mains.

Peut-être retiendra-t-on plutôt les tables rondes en soirée, qui ont permis à Yves de discourir avec gravité du rôle central en fantasy des personnages moralement ambigus, comme Sméagol/Gollum dans Le Seigneur des anneaux ou Severus Snape dans les aventures d'Harry Potter, tandis que d'anciens invités des congrès Boréal, comme Geoff Ryman, intervenaient dans les salles voisines... Ou bien, peut-être que l'histoire reste à faire ces prochains jours.

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2008-07-16

 

Fragments d'histoire familiale (6)

(Chutes de Chelsea sur la rivière Gatineau, en 1911)

En fin de compte, j'ai retrouvé dans un album de mon grand-père de nombreuses photos des vacances estivales du clan Trudel à l'île Gilmour (ou Chelsea) à partir de 1911. Un bout de l'île aurait même survécu à la construction du barrage en travers de la rivière, comme on peut le voir sur cette photo fournie par Google. (Je suppose que toutes les demeures ont été démolies pour ne pas gêner la construction.)

Agrandir le plan
On y voit le barrage Chelsea en haut. Un peu en aval, en-dehors de la photo, on trouve aujourd'hui un second barrage, le barrage Farmers. Les rapides Farmers existent encore à cet endroit de la rivière Gatineau, mais je ne crois pas qu'il faille les confondre avec les chutes de Chelsea (dans le cliché tout en haut) que je retrouve dans l'album de photos de mon grand-père. Cet album contient des photos remontant à 1906, mais toutes n'ont pas été prises par lui. Il figure dans quelques photos, parfois prises ailleurs (comme dans le cas des photos de collège) parfois prises par d'autres. Mais vers 1908, il semble clair que Jean-Joseph Trudel (1888-1968) s'initie à la photographie. Parmi les premières photos de l'album, il y a celle-ci de Saint-André-Avellin en 1908, quand la rivière de la Petite-Nation a débordé de ses berges. À bord du canot se trouverait, de gauche à droite, Yvonne Fortin, Berthe Raby, Solange Fortin et Edmond Fortin. Ceux-ci sont identifiés à la main sur une carte postale jointe à cette photo et qui montre les quatre au moment de s'embarquer. Par conséquent, cette photo aussi pourrait être découpée dans une carte postale d'époque, mais comme elle est collée à la page correspondante de l'album, je ne peux pas m'en assurer...

Berthe Raby, née vers 1881, était la sœur de la mère de mon grand-père, Augustine Raby. Comme je l'ai déjà indiqué, une partie de la famille Trudel avait fait la navette entre l'Ouest canadien (le Manitoba et ce qu'on appellerait aujourd'hui la Saskatchewan) et la région d'Ottawa, y compris Saint-André-Avellin, pendant plusieurs années avant et après 1900. En 1901, on retrouve d'ailleurs Jeanne et Paul-Émile Trudel portés sur les registres du recensement comme habitant avec leur grand-père et leurs tantes Marie-Louise, Berthe et Agnès à Saint-André-Avellin. Par contre, les Fortin n'apparaisssent pas dans mes documents. S'agit-il d'amis de la famille? Un Fortin a-t-il épousé une des sœurs Raby? En tout cas, ils n'apparaissent pas dans le registre de visites du chalet « Bellevue » sur l'île Chelsea, que l'on voit ici en 1911 avec sa façade ornée de drapeaux britanniques et canadiens. Peut-être s'agissait-il de la fin de semaine de la fête de la Reine Victoria, date traditionnelle de l'ouverture des chalets... Mais est-ce un grand drapeau tricolore qui est suspendu sous la véranda? C'est pour le coup qu'on aimerait avoir les couleurs... On remarque aussi une bicyclette appuyée contre le mur à droite, sous la fenêtre. Le patriarche, Edmond, se tient à l'extrême-gauche, mais l'identification des autres personnages est plus délicate, même si on ne peut douter que la fillette au premier rang soit la petite Andrée, née le 22 novembre 1906, même pas cinq ans plus tôt... Et comme les deux sœurs qui l'avaient immédiatement précédée, Henriette et « Rosette », étaient mortes en 1910 et 1906 respectivement, Andrée était peut-être la raison même de ce déménagement estival loin de la ville... Dans la photo ci-dessous, on voit le père Edmond en compagnie de sa benjamine.Même aujourd'hui, la région de Chelsea reste relativement verdoyante. En 1911, c'était sans aucun doute la campagne, presque à l'état sauvage dans certains coins escarpés qui avaient échappé aux bûcherons des compagnies forestières. Les chutes de Chelsea, qui devaient se trouver non loin de l'île, figurent dans plusieurs photos. Une destination presque obligée des promeneurs en vacances? Sans doute, mais elles procuraient aussi au photographe un arrière-plan dramatique pour les photos de famille. L'album compte de nombreuses photos de 1911, et beaucoup moins des années subséquentes. Évidemment, Jean-Joseph ne pouvait pas venir tous les ans et il est parti à la guerre en 1916. En 1911, sans doute que tout était neuf et prétexte à photo. Plus tard, l'intérêt retombera et il faudra la visite d'une amie de l'Ouest, Cécile Gingras, pour relancer l'intérêt. Selon le registre, elle rend visite au chalet le 9 juin 1912, arrivant de Plessisville, près de Victoriaville, peut-être parce qu'elle avait d'abord rendu visite à sa famille maternelle, les Jean, qui sont encore présents dans cette région. Dans la photo ci-dessous, datée de 1913, Cécile Gingras est désignée par un X en rouge. (On y voit aussi, de gauche à droite, Jeanne au visage brouillé, Edmond Trudel, Jean-Joseph Trudel, Agnès Raby et Anatole Drouin.)Cette visite est intéressante, car c'est peut-être le premier signe que les familles de mes deux grands-parents avaient des contacts avant le mariage de Jean-Joseph Trudel et Margherita Chevrier en 1922. Cécile Jean avait épousé Jean (ou « Jack ») Gingras, le frère de la mère de Margherita, puisque cette dernière était la fille de Marie-Marguerite Gingras et Horace Chevrier. (La sœur d'Horace, Lorena Aglaé Chevrier, a maintenant droit à sa propre page de la Société historique du Manitoba.) En fait, il ne serait pas surprenant qu'Edmond Trudel ait fait la connaissance dans l'Ouest du père d'Horace et Lorena, Noé Chevrier (il me semble me souvenir de documents sur la fondation du parti Libéral au Manitoba...), mais il ne faut pas oublier que sa sœur Valérie avait épousé Joseph-Émile Mailhot à Saint-Boniface en 1883 et qu'il avait donc des liens familiaux solides dans l'Ouest. Et puis, Jean-Joseph lui-même avait étudié au collège de Saint-Boniface...

Bref, il reste des mystères à éclaircir. Pour aujourd'hui, je terminerai sur une dernière photo du petit clan auprès des chutes Chelsea, durant cet été de 1911 qui semble avoir été magique pour au moins deux des enfants Trudel, Jean-Joseph qui y a consacré plusieurs pages de son album et Anne-Marie qui est revenue presque toutes les années de sa vie dans la vallée de la Gatineau.

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2008-07-15

 

Fantasy amérindienne

La critique n'est pas toujours tendre pour les auteurs issus des communautés autochtones qui prennent pour toile de fond la catastrophe colombienne, c'est-à-dire la conquête des Amériques par les Européens, avec tout ce qui s'en est suivi en fait de massacres, de transformations du paysage et de bouleversements écologiques. Qu'on rappelle aux Blancs ce qu'ils ont pris (la terre) et ce qu'ils ont apporté (les maladies), et ceux-ci se plaindront souvent qu'on leur fait la morale. Ben voyons...

Pourtant, si les souffrances de la Première Guerre mondiale peuvent illuminer le Seigneur des anneaux et sa tragique fin d'un monde sacrifié pour en accoucher d'un nouveau, les drames de la résistance autochtone à l'envahissement européen doivent aussi pouvoir informer des œuvres de fiction. Un minimum d'empathie devrait permettre aux lecteurs de comprendre, au moins intellectuellement, ce qui s'exprime alors. Ainsi, la petite maison d'édition autochtone de Kegedonce Press, à Neyaashiinigmiing au bord de la baie Géorgienne, en territoire anishnabé, a publié une trilogie de fantasy par Daniel Heath Justice, un auteur de Toronto de la nation cherokee des États-Unis. The Way of Thorn and Thunder (2005-2007) est dans une certaine mesure de la fantasy traditionnelle, avec ses petits peuples humbles et fraternels opprimés par une puissance hégémonique. Des êtres maléfiques rôdent et une guerre menace, mais une poignée d'individus courageux vont se retrouver et faire le voyage jusqu'à la capitale pour le grand conseil qui décidera de l'exil ou de la guerre.... Aussi empreint de spiritualité autochtone qu'un roman comme Cry of Justice l'est de spiritualité chrétienne, ce premier tome, Kynship, n'est pas exempt de longueurs. L'auteur décrit plus souvent les apparences et les sentiments des personnages qu'il ne les fait vivre, mais il signe aussi une description profondément sentie et parfois originale de ce monde de l'aube, qui vivait autrefois en harmonie avec la nature avant l'arrivée des humains.

Néanmoins, l'auteur arrive à rendre plus qu'un peu de l'indignation ressentie par les habitants de l'Everland, qui voient leurs traditions et leurs droits bafoués par les envahisseurs. Ceci prépare le moment culminant du roman, quand les peuples assemblés doivent choisir entre l'exil et la résistance, un choix dont les Cherokees avaient été privés avant d'emprunter la Piste des larmes. Pour qui se souvient de cette histoire, la scène est au moins aussi émouvante (quoique moins bien écrite) que les grands conseils de guerre du Seigneur des anneaux. L'ultimatum a une réalité que n'ont pas vraiment les menaces souvent servies aux protagonistes de romans de fantasy signés par les citoyens de pays qui n'ont jamais connu la défaite, l'occupation ou l'humiliation. Mais la suite sera-t-elle à la hauteur? Le pourrait-elle seulement?

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2008-07-14

 

Europe 1990 (2)

J'ai passé le 14 juillet 1990 à Nogent-le-Rotrou, en famille, sous un beau soleil. De retour de ma tournée de la péninsule ibérique, j'en profitais pour me reposer et pour repenser ma façon de voyager. Une courroie de mon sac à dos qui me permettait de le porter en bandoulière avait lâché dans une gare en Espagne, alors que je courais d'un train à l'autre. Et puis, de l'Espagne au Portugal, j'avais pu constater que si un marcheur peut avoir besoin de tout ce que contient un sac à dos, un simple voyageur qui va profiter d'auberges de jeunesse en plein été (aucune crainte d'avoir froid la nuit sans sac de couchage), de pensions pas chères ou de petits hôtels peut très bien s'en passer. J'ai donc complété ma tournée européenne en utilisant un simple sac de voyage à poignées, avec courroie pour le porter en bandoulière. Photo ci-contre de ce qui reste aujourd'hui de ce sac (qui a dignement servi pendant quelques années de plus — mon périple européen n'avait quand même pas suffi à l'achever). Il y avait suffisamment de place dedans pour transporter une paire de draps cousus (pour les séjours en auberge), un appareil photo 35 mm, une trousse de toilette, une serviette et une main d'éponge, un Eurailpass, de quoi porter du linge propre trois jours de suite avant d'avoir à faire une lessive, une boîte de détergent à lessive, de la lecture, des ustensiles pour pique-niquer, un Let's Go Europe (et peut-être un second guide du même genre) et un journal de bord. Sans compter quelques cartes postales et dépliants... Mettons que je me suis fait arrêter une fois ou deux par des douaniers qui n'arrivaient pas à croire que je voyageais en ne transportant que ce sac. Je n'ai pas songé qu'ils pouvaient me soupçonner d'être un passeur... Pourtant, c'était idéal comme façon de voyager : à condition de ne pas craindre de me démettre l'épaule ou de me flanquer une scoliose, je pouvais le transporter partout, le garder sous mes pieds dans l'autobus, sous ma tête dans un compartiment couchette en train et ne pas craindre pourtant qu'un voleur à la tire soit tenté de s'enfuir avec quelque chose d'aussi lourd et volumineux!

Mais, le 14 juillet, pour ne pas rester à me tourner les pouces, j'étais sorti pour visiter un des rares endroits ouverts en ce jour, soit le château de Nogent-le-Rotrou. Le château en question a connu de nombreuses avanies au fil des siècles. Le donjon, un des plus vieux en France, a été ruiné durant la guerre de Cent Ans, mais les murs du donjon ne se sont pas écroulés dans l'incendie qui a fait dégringoler tout le reste. La photo ci-contre, prise du pied du donjon, sous un passage voûté, montre les fenêtres béantes de l'édifice et ce qui reste du grand âtre qui servait à réchauffer l'étage ou faire la cuisine, ou les deux... Les gravats et débris laissés par l'incendie du XVe siècle n'ont été déblayés qu'à la fin du XIXe siècle, par un propriétaire entiché d'archéologie en amateur. On avait retrouvé dans l'amas de moellons et de poutres calcinés les squelettes de deux ou trois soldats, je crois bien, ainsi que celui d'un chien. Comme par hasard, ce 14 juillet 1990, la cour du château accueillait une exposition de sculptures par un artiste de la région (ou plusieurs?). Et j'avais pris une photo de ce moulage (en bronze?) d'une paire de chiens sculptés. (Derrière, on voit l'étage supérieur d'une résidence aménagée par les châtelains des siècles qui ont suivi la guerre de Cent Ans.)Le programme de la journée n'avait pas été beaucoup plus élaboré. J'avais déjà fait le tour de Nogent-le-Rotrou de nombreuses fois et il ne me restait pas grand-chose à voir de neuf. Mon intérêt pour le bourg ne se renouvellerait que cinq ou six ans plus tard, quand je commencerais à travailler sur la série des « Saisons de Nigelle », ce qui me pousserait à explorer plus systématiquement les vestiges du passé à Nogent-le-Rotrou. En fin de journée, comme c'était le 14 juillet, nous sommes allés à dix assister au traditionnel feu d'artifice.

Le lendemain, toutefois, j'allais convaincre une partie de la parenté d'aller visiter Frazé et Illiers-Combray, à une trentaine de kilomètres de Nogent, soit l'équivalent d'une journée de marche... ou d'une petite demi-heure en voiture. J'étais passé par là en juin et j'en avais profité pour explorer l'univers proustien de Combray, inspiré par une causerie de Kim Stanley Robinson à un congrès de science-fiction (mais lequel?), sans doute en 1989. Je ne sais plus si j'avais commencé à lire La Recherche du temps perdu, que je ne complèterais qu'au cours de l'année suivante, à Toronto, mais j'avais quelques notions de l'univers proustien que j'ai enrichies en visitant la maison de la tante Léonie et en passant par Méréglise (Méséglise chez Proust) le jour suivant, à pied. C'est sans doute dans le courant de cette journée du 15 juillet qu'un oncle m'a pris en photo, mais le cliché n'est pas daté et il pourrait tout aussi bien s'agir du 14 juillet, dans le jardin de la maison des grands-parents.(Le photographe surpris par un autre photographe...)

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2008-07-12

 

Le héros invulnérable

Achille aurait-il été un héros s'il n'avait pas eu son... talon d'Achille?

Je suis allé voir Hellboy II: The Golden Army hier soir. Mes attentes étaient peut-être trop élevées, tellement Le Labyrinthe de Pan (également de Guillermo del Toro) m'avait fait bonne impression. J'ai pourtant eu du mal à succomber au charme de mon premier Hellboy (je n'ai pas vu le film précédent et je ne connais pas la BD). Visuellement, rien à redire. Le spectacle est somptueux, inspiré par endroits par une esthétique surréaliste, ailleurs par Miyazaki peut-être (Princesse Mononoké?). L'action est également au rendez-vous, et souvent assez ingénieuse. L'intrigue n'est pas trop mal foutue non plus, avec quelques rebondissements de bon aloi.

Mais j'ai pourtant eu de la peine à m'intéresser aux personnages. Pourquoi? Sans doute parce qu'ils sont essentiellement invulnérables, soit au sens propre (trop forts, trop rapides, trop bien armés pour être menacés par autre chose que des puissances surnaturelles) soit au sens narratif (les besoins de l'histoire excluent qu'ils puissent périr), de sorte qu'il est presque inconcevable qu'ils puissent connaître l'amertume de la défaite sans recours.

Et l'Iliade aurait-elle été la même si elle n'avait pas eu Hector et Pâris?

Le manichéisme particulièrement prononcé de ce genre de films joue aussi. Il y a les bons et il y a les méchants. Il est impensable que les bons puissent subir de véritables revers et que les méchants puissent changer de camp. Même si le film s'efforce de bien faire comprendre les mobiles et les justifications des adversaires de Hellboy, ils restent des antagonistes juste un peu trop étrangers aux bons pour être sur le même pied qu'eux. Tout ceci enlève beaucoup de suspense à l'intrigue et me fait regretter d'autres genres d'histoires (dans la tradition européenne ou japonaise), où les héros peuvent être des anti-héros, et les méchants des héros, sans qu'il n'y ait toujours de distinction très claire entre eux, tandis que les souffrances des simples mortels seront réelles et périlleuses, de sorte que la défaite sera terrible et la victoire jamais garantie.

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2008-07-11

 

Fragments d'histoire familiale (5)

Dans la série de ces fragments d'histoire familiale appelés à composer (un jour?) le portrait impossible de mes antécédents génésiques, j'ai ajouté l'autre jour un morceau de plus en découvrant le logis de mon père à Montréal en 1950. Contrairement à ce que j'avais écrit, il n'habitait pas au 1019 de l'avenue Greene (cette adresse n'existe pas actuellement et je l'ai cherchée en vain, même si elle aurait pu exister avant la construction de l'autoroute Ville-Marie), mais bien au 1109 de la même rue. Du coup, j'ai pu retrouver cette adresse, qui correspond à l'édifice à droite dans la photo ci-contre. Encore plus près de l'ancien Forum, d'ailleurs... Au nord du viaduc de l'autoroute Ville-Marie (j'avais fourni une photo de l'envers du viaduc en mai dernier), cette rue s'orne d'assez belles maisons, mais mon père avait dû se contenter d'une chambre assez exiguë — un ancien caveau à charbon, selon ses dires. Un de ces jours, je repasserai pour tenter de deviner si le soupirail visible dans la photo aurait pu éclairer ce logement ou s'il y avait une entrée sur le côté...
Contrairement à ce logement éphémère de mon père, j'ai bien connu le chalet de sa tante, Anne-Marie Trudel, dite Kitty, épouse Pribyl. Dans cette photo, on voit le chalet en automne, car le sol est jonché de feuilles mortes. Une photo prise à la même époque (ci-dessus) montre le lac Bell en cette saison des couleurs. Ce chalet représentait l'aboutissement d'une série de résidences estivales fréquentées par quatre générations de Trudel. Pour la jeune Anne-Marie, ces déplacements estivaux ont sans doute eu la même importance dans son enfance que ceux qu'évoque Marcel Pagnol dans sa trilogie de souvenirs d'enfance. D'ailleurs, Anne-Marie a seulement trois ans de moins que Marcel, sa mère s'appelle Augustine comme celle de Marcel, son père s'appelle Joseph(-Edmond) tout comme le père de Marcel s'appelait Joseph et elle a un frère appelé Paul... (Ces parallèles doivent rappeler que les goûts, modes et mœurs du Canada et de la France convergeaient déjà à la fin du XIXe siècle.) Et si le patriarche Edmond n'est pas aussi férocement laïque que le père instituteur du petit Marcel, il semble avoir été un rouge sans concession en politique, libéral et Libéral à 100%.

Toutefois, si Marcel Pagnol a neuf ans quand il passe pour la première fois les vacances dans les collines de Provence, Anne-Marie en a treize quand son père fournit aux siens une première (?) villégiature dans les collines de la Gatineau. (Est-ce par hasard qu'il s'agisse de l'été suivant celui de la mort de sa sœur Henriette en juin 1910? Ou Edmond voulait-il soustraire ses enfants aux rigueurs de l'été dans les rues d'Ottawa?) Selon un livre d'or aux pages jaunies, le premier chalet loué pour l'été aurait existé sur l'île Gilmour près de Chelsea, au nord d'Ottawa. Aussi connue sous le nom d'île Chelsea, celle-ci accueillait de nombreux vacanciers venus de la ville au début du siècle dernier, comme en fait foi ce témoignage. Selon ce registre, la famille de mon arrière-grand-père Edmond Trudel (1860-1933) s'y transporte en 1911 et 1912, emménageant dans la villa « Bellevue », au numéro 14 de l'île Gilmour. En 1911, la famille est au complet quand elle arrive le 23 mai : les noms d'Edmond Trudel, de sa femme Augustine Raby et de ses enfants Jean-Joseph, Paul-Émile, Jeanne, Antonin, Anne-Marie et Andrée sont inscrits dans le livre d'or. À compter du 30 juillet, peut-être parce que toute la famille est rassemblée sur l'île pour les vacances, les visites se font nombreuses, et ce jusqu'au 17 septembre : des amis de Chelsea, des voisins de leur maison sur la rue Spruce à Ottawa, des Lahaie et des Raby de Buckhingham et Saint-André-Avellin, et même une madame Archambault de la rue Christophe-Colomb à Montréal. En 1912, c'est le 24 mai qu'on ouvre le chalet et, pour la première fois, la petite Andrée qui n'a pas encore six ans signe son nom en lettres carrées. Cette fois, les visites s'échelonnent beaucoup plus régulièrement du 26 mai au 15 septembre. Il y a ensuite un hiatus jusqu'en 1919. Le lieu de séjour n'est pas précisé pour les saisons suivantes, mais il est permis de croire qu'en 1919, 1920, 1921, 1922, 1923, 1924 et 1925, le clan Trudel est retourné chaque été à l'île Gilmour. Il ne semble pas y avoir de photo de la villa « Bellevue » en tant que telle, même si plusieurs photos d'époque subsistent. Par exemple, on retrouve Jeanne Trudel dans la photo de vacances ci-contre en compagnie de ses deux premiers enfants, Raymond Drouin et Henriette Drouin. Henriette, née en 1916, portait le même prénom que cette jeune sœur de Jeanne morte en 1910. On peut supputer qu'il s'agissait d'un hommage... La mère et ses deux enfants sont assis sur une roche et le paysage sauvage en arrière-plan fait immanquablement penser aux berges boisées de la rivière Gatineau. De là à conclure que la photo a été prise durant un séjour à l'île Gilmour, il n'y a qu'un pas. Les dates, en particulier, semblent concorder. La petite Henriette a au plus cinq ou six ans sur cette photo, ce qui ferait remonter le cliché à 1922 au plus tard.La construction d'un barrage entraîne l'engloutissement de l'île Gilmour en 1925-1926. En 1926, le petit clan prend donc le train afin de séjourner au village de Wakefield pour la belle saison. Les premières années, c'est-à-dire de 1926 à 1932, les Trudel occupent une maison appelée Rockhurst dans le livre d'or. La mort d'Edmond Trudel en mars 1933 mettra fin à cette série de villégiatures... Une vieille photo reproduite ci-dessus porte ce nom de Rockhurst et nous montre, dans un jardin sans autre signe distinctif, Alphonse Drouin et Cédulie Létourneau, les parents d'Anatole Drouin, le mari de la fille aînée d'Edmond, Jeanne Trudel. Une autre photo (ci-contre) nous montre un trio qui inclut cette fois une Henriette Drouin nettement plus âgée, en compagnie de ses grands-parents paternels. Par conséquent, il n'est pas impossible que la photo ait été prise à la villa « Rockhurst » de Wakefield. Le livre d'or indique d'ailleurs une visite de Jeanne et de ses enfants le 24 mai 1926... Malheureusement, si on distingue bien l'escalier et la véranda dans cette image, il n'est pas si facile d'établir un rapprochement avec les maisons encore visibles à Wakefield. Où se trouvait la villa « Rockhurst » ? Cette demeure estivale se situait sans doute sur le chemin Rockhurst, à l'entrée du village de Wakefield et à proximité d'un arrêt facultatif du train qui allait de Hull à Maniwaki. Mon père m'avait indiqué la maison en question, il y a plus de vingt ans, mais elle n'a pas été facile à retrouver. Le 1er juillet, je suis allé faire un tour sur place, comparant mes souvenirs à ceux de ma mère, et nous n'avons pu qu'hésiter entre deux maisons édifiées sur la côte. La première des deux se cache derrière les arbres, comme on le voit dans la photo ci-dessus. Mais elle a le cachet d'un chalet d'agrément de l'époque en question. Le bois de la façade vient d'être refait, de sorte qu'il est impossible de comparer ce qu'on voit de la finition à ce qu'on peut distinguer dans la photo d'Henriette et de ses grands-parents ci-haut. Mais il pourrait bien s'agir de la résidence « Rockhurst » puisque le perron ne ressemble pas du tout à celui de la maison du 80 de la rue Spruce à Ottawa. En revanche, la balustrade de la véranda dans la photo d'Henriette correspond grosso modo à ce qu'on peut voir de la balustrade dans la photo ci-dessus. Quant à l'autre candidate du chemin Rockhurst, elle se dresse en contre-haut de la première et a fière allure dans la photo ci-dessous.Malgré la présence dans les deux cas de tourelles d'angle coiffées d'un toit pointu, c'est sans doute la première des deux qui est la bonne. Le meilleur indice à cet effet est une photo sans date (ci-contre), qui pourrait montrer les grands-parents Drouin et leur bru, Jeanne Trudel, une fois de plus. La topographie correspond assez bien à ce qu'on peut deviner de la première des deux maisons ci-dessus, la balustrade de l'escalier à moitié caché par les buissons ressemble à celle de la photo avec Henriette Drouin vers 1926 (les montants blancs, tout particulièrement) et le toit de la tourelle d'angle le confirme. Mais les séjours à Rockhurst n'ont pas duré. Devenue veuve, Augustine Trudel n'avait sans doute plus les moyens de s'offrir des vacances. Quelques années plus tard, en 1939, c'est un clan recomposé qui emménage donc pour l'été dans ce qui est identifié comme « Spruce Cottage » à Wakefield. Le 18 juillet, à 14h30 (!), on enregistre cette fois l'arrivée de la vieille Augustine Raby, de son fils Antonin, de sa fille Anne-Marie, de son petit-fils André (fils aîné de Jean-Joseph) et de son fils Paul-Émile, qui escorte une infirmière du Minnesota, Doris Hanson. Cela s'est-il fait à l'instigation d'Anne-Marie Trudel, nostalgique des étés de son enfance? J'aimerais le croire... S'agit-il cette fois du chalet du lac Bell? Rien ne permet de l'affirmer, mais, comme dans le déménagement précédent, l'absence d'une nouvelle indication de lieu par la suite le laisse supposer. Après l'été de 1940, il faut attendre jusqu'en 1956 pour voir de nouveaux noms apparaître dans le livre d'or. Cette fois, il s'agit bien d'Anne-Marie « Kitty » Trudel, qui inscrit rétrospectivement des ouvertures du chalet en 1956 et 1957 avant de relancer la tenue du livre d'or en 1958. S'ensuivront trente années dorées pour ceux qui s'en souviennent encore.

Plus tard, je devais visiter le chalet pour la première fois en août 1967. Une marque à mon nom l'atteste — sans doute qu'un de mes parents avait tenu ma menotte de bébé vieux d'un mois à peine. Dans le livre d'or, je signe pour la première fois en 1975... Les derniers ajouts au livre d'or date d'août 1985, un peu plus d'une année avant le décès d'Anne-Marie Pribyl en novembre 1986. Depuis, la page a été tournée et ce dernier chalet est maintenant le domicile d'un auteur de science-fiction de la région.

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