2015-04-12

 

Les 24 heures de science

Cette année, les 24 heures de science auront lieu les 8 et 9 mai.  Comme chaque année depuis une décennie, il s'agit de concentrer sur deux jours environ un maximum d'activités pour favoriser la culture scientifique dans toute la province du Québec.  Une très petite organisation assure la coordination avec les dizaines de contributeurs et investit le gros du budget dans la promotion.

Le congrès Boréal a participé plusieurs fois aux 24 heures de science puisque ses dates début mai coïncident depuis plusieurs années avec le créneau privilégié par l'événement.  D'ailleurs, le 9 mai, de 13 h à 14 h, le concours de la meilleure formule sur place au congrès Boréal est inscrit en tête de liste dans la catégorie correspondante des 24 heures de science.  C'est un rendez-vous !  Des tenants de plusieurs formules scientifiques différentes soutiendront en public que la leur a le mieux servi la science-fiction.  À la fin, le public votera.

Afin d'améliorer encore plus la publicité de l'événement, les 24 heures de science ont lancé une campagne de sociofinancement avec Indiegogo.  L'an dernier, les quelque 300 activités coordonnées par l'organisation avaient accueilli 37 000 participants.  Avec une meilleure publicité, pourrait-on faire mieux ?  Pour l'instant, 28 personnes ont fait un don à la campagne de souscription qui a amassé 1170 $ en 17 jours.  Or, l'objectif était de 10 000 $ (extrêmement modeste quand on connaît les tarifs publicitaires) et il ne reste plus qu'une quinzaine de jours.  Je ne peux pas m'empêcher de penser au 12 décembre dernier, quand il y a eu une mobilisation rapide pour s'opposer aux coupures annoncées dans les organismes de culture scientifique au Québec.  En un peu plus de 72 heures, la pétition lancée à cette occasion avait recueilli 3691 signatures...  Quand on dit que signer des pétitions, c'est facile.  Si chaque signataire de la pétition avait donné 1 $, la campagne des 24 heures de science aurait déjà plus d'argent qu'elle n'en a actuellement.

À titre de comparaison, le Geekfest Montréal 2015 vient de lancer sa propre campagne de sociofinancement sur Kickstarter et a déjà obtenu 2349 $, également de 28 personnes.

Bonne chance à tous !

Libellés : , , ,


2015-04-02

 

Quelques nouvelles de l'écrivain en 2015

J'émerge d'un long travail de recherche muséal avant de replonger dans d'autres travaux de rédaction qui n'auront pas grand-chose à voir avec la fiction.  En attendant, j'en profite pour répercuter quelques nouveautés.  D'une part, en France, la revue Galaxies a publié dans le numéro 33 ma nouvelle « Les anneaux de Vénus » qui est un peu une hétérotopie politique...  (On peut s'abonner à Galaxies.)  Deux autres nouvelles inédites sont à venir dans des anthologies de Rivière Blanche.  J'en reparlerai.

D'autre part, au Canada, la revue Brins d'éternité publiera (normalement) ma nouvelle « La lumière du vide » dans son numéro 41.  Il s'agira de science-fiction mundane dont le personnage posera pourtant le pied sur un autre monde, ou presque.  Et il s'agit presque de science-fiction dure comme je n'en avais pas signé depuis longtemps.  (On peut s'abonner à Brins d'éternité.)

Enfin, aux États-Unis, ma nouvelle « The Snows of Yesteryear » d'abord parue dans l'anthologie Carbide-Tipped Pens (Tor, 2014), réunie par Ben Bova et Eric Choi, connaîtra une seconde vie dans l'anthologie Loosed Upon the World chez Saga Press, une nouvelle collection (.PDF) de science-fiction et de fantasy chez Simon and Schuster.  L'ouvrage doit paraître le 25 août prochain et j'en profite pour saluer les anthologistes Bova et Choi, ainsi que l'éditeur Tor, qui ont permis cette réédition durant la période d'exclusivité accordée à Carbide-Tipped Pens.

L'anthologiste John Joseph Adams a réuni plusieurs nouvelles sur le thème du réchauffement planétaire et des changements climatiques.  Le sommaire compte de belles plumes et de gros noms, plusieurs Canadiens et un seul Français :

2015-03-31

 

Le voyage dans la Lune sur un air d'Offenbach

Le mardi 17 mars dernier, le théâtre du Petit Champlain à Québec présentait une performance de l'opéra-féerie Le Voyage dans la Lune (1875) sur une musique de Jacques Offenbach, le livret étant signé par Albert Vanloo, Eugène Leterrier et Arnold Mortier.  (En fait, à l'occasion de sa mise en scène au Théâtre de la Gaîté de Paris dont Offenbach a pris la direction en 1873, Jules Verne bougonne un peu que les librettistes du Voyage dans la Lune ont piqué certaines idées à son roman De la Terre à la Lune pour le début et d'autres à son roman Voyage au centre de la Terre pour la fin.)  L'ancien Théâtre de la Gaîté n'existe plus, mais l'édifice d'origine a été réaménagé pour accueillir entre autres un centre de ressources sur les arts et la culture numériques.  En mai 2013, dans le square Émile-Chautemps en face du bâtiment, j'avais d'ailleurs rédigé ce poème inspiré par un début d'averse bien parisien.

Cet opéra-féerie n'est pas exactement obscur, même s'il n'en existerait aucun enregistrement complet.  On dispose même de la version censurée (.PDF).  L'histoire débute sur la Terre où le roi Vlan attend le retour de son fils, le prince Caprice, pour lui remettre sa couronne et abdiquer.  Le prince Caprice, au terme d'un voyage de deux ans, a tellement apprécié sa liberté qu'il refuse en réclamant de son père la chance de découvrir  une ultime terre inexplorée : la Lune.  Comme le roi Vlan a sous la main le plus grand savant, ingénieur et inventeur du monde, Microscope, il charge celui-ci de trouver un moyen de se rendre sur la Lune puisque ce serait le seul moyen de priver le prince Caprice de sa dernière excuse pour éviter un couronnement.  Or, Microscope travaillait justement sur un canon gigantesque, long de vingt lieues, et il suggère de l'employer pour voyager de la Terre à la Lune.

Les trois compères arrivent sur la Lune au début du deuxième acte et ils rencontrent tout de suite le roi de la Lune, Cosmos, sa femme, Popotte, et sa fille, la princesse Fantasia.  Tandis que Microscope s'intéresse à Popotte, le prince Caprice a le regard attiré par les charmes de Fantasia.  Celle-ci sollicite et obtient la grâce des visiteurs que son père s'apprêtait à exécuter.  Lorsque Vlan révèle ses titres, le roi Cosmos le prend même en amitié.  (Dans la version d'origine, un peu de tabac à priser qui tombe alors par terre donne naissance à des plants de tabac qui poussent à vue d'œil, car telle est la vertu du sol lunaire.)  Les invités se dispersant dans le palais lunaire (prétexte à de somptueux décors dans la version d'origine), Caprice arrive enfin à rencontrer Fantasia en tête-à-tête pour lui dévoiler l'amour qu'il éprouve.  Pourtant bien disposée, celle-ci lui apprend que l'amour n'existe pas sur la Lune.  De l'avis des Lunaires, il s'agit plutôt d'une maladie à éviter.  Fâché, Caprice s'absente du repas organisé pour les invités terrestres, mais Fantasia le rejoint et se fait offrir une bouchée de pomme apportée de la Terre.  Le fruit importé la rend sensible à l'amour et la nouvelle qu'elle a succombé à la terrible maladie se répand comme une traînée de poudre dans le palais...

(Au théâtre du Petit-Champlain, l'entracte intervenait après le deuxième acte.)

Le troisième acte débute aux portes de l'appartement de la pauvre Fantasia, malade d'amour — ou du moins traitée comme telle par ses parents — et enfermée sous la surveillance des gardes.  Pour résoudre la difficulté, Caprice extrait un élixir de pomme capable de rendre amoureux n'importe quel Lunaire.  Pendant ce temps, le père de Fantasia considérant que sa fille est une cause perdue, il décide de la vendre au plus offrant, comme cela se fait sur la Lune.  Caprice envoie Microscope acheter Fantasia au marché des femmes, mais le savant se laisse enivrer par le prince Quipasseparla, le roi des agioteurs de la Bourse aux femmes.  Du coup, tandis que le prince Caprice déguisé en charlatan arrive à vendre son élixir de pomme au roi Cosmos, la princesse Fantasia tombe entre les griffes de Quipasseparla.  Heureusement, tout le monde ne tarde pas à se retrouver dans l'auberge où Quipasseparla est descendu avec ses captives.  Microscope se fait pardonner par le roi Vlan et le prince, puis Caprice se fait pardonner par Fantasia.  Ensuite, c'est Cosmos qui survient avec les gardes, encercle l'auberge et identifie les fuyards malgré leurs tentatives de se déguiser.  Comme l'hiver se déchaîne brusquement et que le prince Quipasseparla renonce à Fantasia, tout le monde peut rentrer au palais à bride abattue.

Dans la version d'origine, le quatrième acte débutait ensuite, mais l'adaptation par les Productions Belle Lurette fusionne les deux derniers actes.  Au pays du roi Cosmos, les pommes apportées de la Terre ont donné naissance à un verger, la récolte de pommes bat son plein et tous les Lunaires qui le désirent peuvent en consommer afin de... désirer.  Bref, la maladie d'amour se généralise, mais le roi Vlan refuse encore de laisser son royaume s'abandonner aux affres amoureuses.  Il fait donc juger les trois Terrestres.  Comme pour tout le reste, la conduite des affaires judiciaires sur la Lune étonne, puisque l'avocat et le procureur sont une seule et même personne.

Dans la version d'origine, le roi Cosmos condamne alors les accusés à un emprisonnement au fond d'un cratère d'ancien volcan, dont les personnages principaux sortiront grâce à une éruption opportune.  Ainsi, le reste de l'acte IV d'origine se passait dans des paysages désolés ou carrément souterrains.  Dans l'adaptation moderne, l'épisode au complet saute et le tout se termine, comme dans la version d'origine, sous un clair de Terre salué par les acteurs.

Joli échantillon d'opérette, Le Voyage dans la Lune a été monté par les Productions Belle Lurette de Laval qui ont amplement raccourci l'original afin de passer de 75 interprètes environ à 9 (plus un pianiste), de quatre actes à trois et d'une durée de quatre heures à deux environ.  Le gros de l'intrigue (l'essentiel des trois premiers actes) et la plupart des chansons ont toutefois survécu puisqu'on a sabré dans le quatrième acte et dans les ballets qui servaient du spectacle à grand déploiement aux spectateurs du XIXe siècle.  Les chansons d'opérette sur la musique d'Offenbach sont entraînantes et réjouissantes dans leur genre.  Outre les ellipses, l'adaptation pimente le texte d'interjections en anglais ou en québécois et la scène des charlatans à l'acte III substitue aux paroles d'origine un boniment de quêteux complètement québécois.  Ailleurs, ce sont parfois des allusions d'époque qui sautent.  Toute une chanson sur les avantages du voyage en obus sur les trajets en chemin de fer a disparu.  Le fil télégraphique dévidé depuis la Terre, dont Microscope traîne un bout dans sa poche afin de communiquer avec sa flamme restée sur Terre, a également disparu.
 À l'acte II, il est question de maisons démolies avant d'être expropriées — une pointe sans doute adressée à l'ancien préfet Haussmann — et la pièce se moque des mœurs politiques en les renversant sur la Lune selon un procédé classique : le conseiller du roi se fait congédier parce qu'il met de l'argent de sa poche dans les coffres de l'État et on enlève les décorations pour récompenser les sujets méritants.  L'acte III perd aussi tout un numéro raillant les médecins ainsi que plusieurs blagues sur la spéculation à la Bourse.  Toute la pièce ridiculise d'ailleurs les prétentions des rois et des reines, des princes et des princesses, ce qui pourrait s'expliquer par le contexte qui est celui des premières années de la IIIe République.

En revanche, l'adaptation conserve — et amplifie au besoin — les sous-entendus parfois grivois du livret d'origine.  La princesse Fantasia se découvre capable d'amour en croquant une pomme arrivée de la Terre et ne cesse plus de soupirer sur les plaisirs de croquer la pomme.  Le prince Caprice revient de voyages où il a appris à connaître les femmes et le chante sur tous les tons en faisant rimer « inconnu » et « connu », à moins que ce soit « con nu »... tout étant dans l'intonation.  La mise en scène vire parfois carrément à la pantalonnade, quand les choristes donnent du pelvis à la Elvis, qu'une Fantasia trop lourde se tortille dans les bras de son père ou que les tourtereaux interplanétaires se chantent leur amour en expectorant des morceaux de pomme.  D'autres touches d'humour rappellent les bouffonnades des parties d'impro, comme ce petit ventilateur à main que sort la princesse Fantasia pour avoir les cheveux dans le vent...  Bref, la majorité des interprètes ne se privent pas de cabotiner puisque l'opérette s'y prête.  On ne saurait dire qu'il s'agit de l'esprit boulevardier qu'un Adolphe Brisson définissait en termes d'anecdotes, de saillies, de mots drôles et piquants, voire de pointes perfides, mais sans effort, sans grimace appuyée, sans bile ou férocité.

La princesse Fantasia est jouée par Étienne Cousineau, à l'étonnante voix de soprano, avec l'aide d'une longue perruque blonde.  L'adaptation inclut d'autres rôles travestis, mais les déguisements se limitent d'habitude à quelques accessoires qui permettent aux chanteurs d'enchaîner plusieurs rôles différents sans avoir à changer de costume au complet.  La nécessité étant mère de l'invention, l'adaptation a d'ailleurs obligé la troupe à faire preuve d'ingéniosité.  Les astronomes du premier acte sont personnifiés par des marionnettes à gaine, tandis que des petits pantins incarnent les gardes qui gardent les gardes qui gardent la princesse...

Même si Jules Verne a pu se plaindre à bon droit des allusions à son œuvre, le canon de vingt lieues faisant figure de clin d'œil à la fois à son diptyque lunaire et à Vingt mille lieues sous les mers, les ressemblances ne sont pas si marquées.  Ainsi, l'aréopage des astronomes rappelle un peu les artilleurs à la retraite du Gun Club de Verne dans De la Terre à la Lune, mais il va clairement inspirer l'assemblée de savants dans le film de Méliès qui s'appelle également Le Voyage dans la Lune en 1902.  Il y a quelques autres points de ressemblance entre les deux, d'ailleurs.  Les explorateurs de Méliès assistent au lever de la Terre, comme les personnages de l'opérette à la fin de l'histoire.  Ils sont capturés par les Sélénites et leurs parapluies jouent également un rôle (dans l'opérette, le roi Vlan présente son parapluie comme étant son sceptre royal).  Les savants de Méliès se défendent contre les Sélénites au moyen de leurs parapluies et le gag d'un parapluie qui se transforme en champignon poussant à toute allure pourrait renvoyer à la croissance extraordinaire des plantes sur la Lune de l'opérette.

Néanmoins, les auteurs de l'opérette s'inspirent sans doute de toute la tradition des voyages lunaires examinée par Marjorie Hope Nicolson, entre autres.  L'amour est inconnu sur la Lune comme dans Les Aventures du baron de Munchhausen (au chapitre XVI : « Dixième aventure de mer, second voyage dans la Lune »), en partie parce qu'il n'existait qu'un sexe et en partie parce que les habitants de la Lune poussaient sur les arbres.

Bref, si l'ambiance de conte de fées pourrait aussi se retrouver dans quelques contes pour enfants de Jules Verne (il faudrait fouiller), l'inspiration vernienne de cette création reste mince.  Néanmoins, elle permet de mieux comprendre le contexte de réception des ouvrages de Verne, ainsi que la nouveauté formelle des voyages lunaires de Verne, qui tout en empruntant un peu à Poe tranchaient sur toute une tradition narrative qui, depuis Lucien de Samosate, avait fait de la Lune un lieu « carnavalesque » où les conventions et attentes terrestres étaient renversées.  L'opérette conserve quelques éléments techniques et scientifiques, mais ils sont noyés dans la masse du romanesque et de la fantaisie.  La science-fiction de Verne demeurait donc une démarche radicale.

Libellés : ,


2015-03-16

 

L'emploi universitaire en une photo

Cette photo prise à l'Université d'Ottawa la semaine dernière illustre assez bien, par inadvertance ou non, la situation de l'emploi universitaire au Canada en ce moment.  Normalement, des annonces de postes disponibles, temporaires ou permanents, dans tout le Canada occuperaient le créneau en bas au centre.  S'il y en a, elles ne sont pas arrivées jusqu'au bureau de la secrétaire qui s'occupe ordinairement de les afficher...


Comme le montre la photo, il ne manque pas de programmes d'étude, de bourses et de conférences pour les étudiants et les professeurs.  Par contre, d'emplois plus ou moins permanents pour les étudiants, boursiers ou conférenciers qui décrochent un doctorat, il en manque toujours, et depuis des années.  Selon une évaluation récente, les universités canadiennes décernent environ 6 000 doctorats par année, mais elles n'offrent au plus que 2 000 postes dotés d'une quelconque permanence.  Pourtant, il existe des besoins très clairs dans les salles de cours, puisque plus de la moitié des cours dans un nombre grandissant d'universités nord-américaines sont donnés par des chargés de cours ou professeurs à temps partiel ou autres « forçats des corrections sans fin », bref, par des contractuels qui ne connaissent pas avec certitude leur emploi du temps au-delà de quatre ou huit mois.

Un éditorial du Globe and Mail en fin de semaine souligne les contradictions des discours institutionnels.  Les universités canadiennes prétendent viser l'excellence, mais elles se contentent, pour de nombreux cours, d'enseignants payés au lance-pierres et souvent privés des ressources pédagogiques les plus élémentaires — à commencer par un bureau à leur entière disposition où ils pourraient rencontrer les étudiants.  Comme les universités canadiennes consacrent une part modeste de leurs budgets à la masse salariale des professeurs à temps plein ou temps partiel (environ 30%, en baisse depuis 1992, quand elle représentait presque 40%), il y aurait pourtant de la marge pour augmenter la rémunération des enseignants les moins bien payés.  (Car un chargé de cours qui assume le même nombre de cours moyen qu'un professeur titulaire gagne moins de 30 000 $ par année.)  Pourquoi les universités se plaignent-elles dans ce cas de manquer d'argent?  Est-ce la faute à l'expansion des administrations comme on le croit aux États-Unis? 

En fait, contrairement à des opinions qu'on entend parfois, la croissance des dépenses dans les universités canadiennes aux dépens des professeurs (qui ont le moins profité du gonflement des budgets depuis vingt ans, en raison justement de la sous-rémunération des chargés de cours) ne s'explique ni par l'augmentation des services aux étudiants ni par l'augmentation des budgets des bibliothèques (qui paient pourtant de plus en plus cher pour les revues savantes et scientifiques, mais dont les budgets ont en fait rétréci).  Selon ces deux analyses des données universitaires canadiennes jusqu'en 2010, plusieurs postes ont augmenté beaucoup plus rapidement que la rémunération des professeurs :

— les bourses (une augmentation de 700% depuis 1992 !), en majorité pour les étudiants diplômés (2e et 3e cycles) qui ne trouveront pas de postes permanents dans le monde universitaire...

— les bénéfices non-salariaux : frais de retraite, contributions aux régimes de retraite et sans doute aussi les années sabbatiques (le tout profitant surtout aux professeurs des générations précédentes, et surtout pas aux contractuels qui ont tout au plus des régimes de retraite minimaux)

— les autres frais pour l'instruction : salaires des secrétaires au service des départements, financement des laboratoires d'enseignement et des techniciens de laboratoire, aide à l'enseignement et services adaptés (pour les personnes qui ont des problèmes d'apprentissage ou pour les étudiants étrangers qui ont besoin d'une mise à niveau, en particulier dans les universités canadiennes qui recrutent beaucoup à l'étranger pour se financer...)

— les frais d'infrastructure et les frais de contrats avec des firmes extérieures : la facture énergétique (particulièrement élevée dans une province comme l'Ontario, mais aussi en hausse en raison de l'augmentation du nombre d'ordinateurs, etc.) et ce qu'on pourrait appeler la facture de la privatisation associée à l'embauche de firmes extérieures pour le nettoyage, le déneigement, la sécurité et les cafétérias

Ceci ne signifie pas que les administrations universitaires n'ont pas vu leurs budgets augmenter plus vite que la masse salariale des professeurs à temps plein et à temps partiel (67% environ pour les premières vs. 38% au plus pour la seconde, entre 1992 et 2010, en dollars constants).  Une fois qu'on répartit l'augmentation du budget hors-enseignement professoral, on trouve trois secteurs qui s'accaparent la part du lion de l'augmentation de la masse salariale :

— les infrastructures : gestion des édifices et bureaux, entretien, alimentation électrique, chauffage, réparations et rénovations, frais de location, assurances et taxes municipales

— les frais de fonctionnements des facultés et départements (dont les salaires des doyens et de leurs bureaux), des études supérieures et des cours d'été

— l'administration générale

Si on peut calculer que la masse salariale des professeurs aurait été supérieure de 1,6 milliards de dollars en 2010 (en dollars de 2011) si elle représentait la même proportion des budgets qu'en 1992, cela ne saurait être dû à la seule augmentation du secteur administratif, qui a absorbé 325 millions de dollars de plus mutatis mutandis.

De manière un peu impressionniste, je conclurais donc que ceux qui bénéficient de l'exploitation des contractuels de l'enseignement universitaire, ce sont :

(i) les chercheurs, qui bénéficient de meilleures conditions salariales (compte tenu des vacances, années sabbatiques et régimes de retraite) et de la collaboration d'un plus grand nombre d'étudiants diplômés financés par le système ;

(ii) les retraités et futurs retraités de la génération du baby boom (sur-représentés parmi les rangs des professeurs permanents, ceteris paribus) ;

(iii) les firmes privées qui bénéficient de contrats accordés au détriment de l'ancien personnel universitaire (syndiqué) ;

(iv) le personnel auxiliaire et les administrateurs : les augmentations ne concernent pas tout le monde (car il y a eu une petite baisse de la rémunération globale pour l'ensemble de ce secteur), mais les employés épargnés par la sous-traitance ont clairement vu dans certains domaines leur nombre et/ou leur rémunération augmenter ;

(v) les fournisseurs d'électricité ; et

(vi) les contribuables qui exigent toujours plus des universités (plus de diplômés, plus de recherche, plus de brevets) mais qui ont fait payer la note aux étudiants — et fait compenser par des bourses universitaires l'augmentation des frais étudiants, de sorte qu'en fin de compte, ce sont les enseignants les plus précaires qui paient, relativement parlant, pour l'amélioration des services, l'amélioration de la recherche, les retraites des boomers et l'expansion de l'administration.


À certains égards, le sort de la plupart des employés universitaires reste enviable, si bien qu'on ne se lamentera pas trop fort, mais il est également clair que les universités n'ont pas encore assumé la responsabilité de leurs choix depuis vingt-cinq ans.

Libellés : ,


2015-01-17

 

Le dernier fantôme qu'elle nous prend

L'attente nous transit, à genoux sur la glace
quand le froid mortel se glisse en nous et appelle
à fuir ce rongement qui taraude et coupelle :
la vie reflue lorsqu'on ne quitte plus sa place.

Avant nous, le courant a emporté, hélas,
trop d'amis, trop d'amants, qu'il faut qu'on se rappelle
sans insister : les joies s'enterrent à la pelle
alors que les peines de force nous enlacent.

Plus on traîne le soir, plus la blancheur se vide :
elle est partie en s'oubliant, cette timide,
il s'attarde un peu, ce père avide et rageur

Chaque immense départ nous perce au cœur et navre
l'espoir qui toujours anime le voyageur
de ne pas arriver seul dans l'ultime havre

Libellés :


2015-01-13

 

Michel Jeury (1934-2015)

Il est mort, le poète...  Il y a peu d'auteurs de science-fiction en français à qui ce terme s'appliquait aussi bien.  En raison de la lourde actualité de la semaine dernière, il a fallu quelques jours pour que la presse signale la disparition de Michel Jeury le vendredi 9 janvier, aussi bien dans Le Figaro que dans Libération.

S'il était surtout connu comme auteur de science-fiction, il avait également signé des romans du terroir — enracinés dans les territoires de son enfance — qui avaient récolté de jolis chiffres de ventes.  Pourtant, on ne saurait affirmer qu'il a marqué cette catégorie d'une empreinte aussi profonde et durable que celles qu'il laisse de part en part de la plage de la science-fiction française.  Son œuvre de science-fiction a été abondante, tant sur le plan des romans que des nouvelles.  Ses titres les plus anciens, dont Aux étoiles du destin, reflètent encore les tendances de la science-fiction d'avant 1960, voire d'avant 1950.  Son roman le plus récent, May le Monde, est paru en 2010 et représente un formidable travail d'écriture.  Entre les deux, il avait marié Philip K. Dick et le Nouveau Roman dans Le Temps incertain (1973) et porté à son apogée à la fois la manière propre à ce roman et certains sujets de prédilection dans Poney-Dragon (1978). Le décès de Jeury nous prive donc de soixante ans d'histoire qui lui avaient permis de quadriller certaines thématiques (le temps), d'en célébrer d'autres (le respect de la nature et de l'écologie) et d'en effleurer quelques-unes (l'utopie).

Même s'il est impossible de définir ou de restreindre la science-fiction française à quelques traits, la prédominance de certaines caractéristiques littéraires et politiques font de Jeury une des grandes références de cette même science-fiction française.  L'arrimage à l'expérimentation littéraire, le positionnement de gauche et la malléabilité temporelle ne sont pas des inventions de Jeury (on songera respectivement à Drode, Andrevon, Frémion, Barjavel...), mais l'œuvre jeuryenne est devenue en quelque sorte une figure de proue du vaisseau battant pavillon tricolore.  En partie en raison du talent avec lequel l'auteur faisait la démonstration du potentiel de ces approches.  En partie en raison de la résonance de cette œuvre pour certains éditeurs (Klein) et aussi pour les auteurs d'une décennie, celle des années soixante-dix. 

Jeury a pleinement profité de ce court moment où il incarnait mieux que quiconque la Zeitgeist de la science-fiction française et il l'a renforcée au moyen d'ouvrages marquants.  C'est ce qu'on peut souhaiter de mieux à un auteur.  S'il n'a pas rencontré le même succès ensuite, au point de se tourner vers le roman du terroir, c'est sans doute justement que l'époque n'était plus la même.  Les auteurs de science-fiction française cherchaient leurs lecteurs et, dès le tournant des années quatre-vingt-dix, ils étaient prêts à défricher de nouvelles voies... ou à retourner sur leurs pas.  Peut-être a-t-il fallu l'échec de certaines espérances démesurées pour ouvrir la porte à des vétérans désireux de rentrer au bercail et pour concevoir que la science-fiction n'avait pas à être un mouvement d'un seul tenant ou d'un seul projet : elle pouvait se contenter d'être une littérature aussi variée que les voix de ses créateurs.

Continuera-t-on à lire les romans de Jeury ?  Les mérites que Gérard Klein trouvait au Temps incertain parce qu'il était en prise sur la montée des pouvoirs corporatifs relèvent désormais du cliché, mais la narration qui, chez un Robbe-Grillet, tenait de l'expérimentation littéraire prenait un autre sens dans le cadre de la science-fiction.  Sans avoir été le  premier à le faire, Jeury a confirmé que le texte même pouvait trouver sa justification dans les éléments de l'intrigue les plus étroitement liés au novum science-fictif.  Même si on peut différer sur le résultat de la mise en œuvre des procédés choisis, on lira sans doute encore longtemps certains romans de Jeury non en tant que romans mais en tant que créations littéraires.

Libellés : , ,


2015-01-09

 

Censure meurtrière : quand le sang coule au nom du respect

En octobre dernier, l'équipée d'un fou à Ottawa m'avait permis de parler du terrorisme.  L'assassinat de douze personnes hier à Paris dans les bureaux du magazine Charlie Hebdo et à proximité en relève aussi, mais il m'incite aussi à réfléchir à des concepts antiques : la civilisation et la barbarie.

La civilisation est-elle une bonne idée ?

Il est difficile d'identifier ou d'imaginer une société civilisée admettant le châtiment individuel du blasphème.  Même Socrate avait été jugé avant de boire la ciguë et même les sociétés médiévales avaient des tribunaux religieux ou autres pour juger les blasphèmes.  (Il ne faut pas s'illusionner toutefois sur la désuétude du blasphème.  Si, hors de l'Alsace-Moselle, la France ne considère plus le blasphème comme un crime depuis 1881, de nombreux autres pays européens — dont l'Allemagne, la Grèce et l'Irlande — ou démocratiques ont conservé des lois sur le blasphème ou l'insulte à la religion.  Au Canada, un article du Code criminel punit encore le libelle blasphématoire, mais il n'aurait pas servi depuis 1935.  Quant au reste du monde, mieux vaut ne pas en parler.) 

Des individus s'arrogeant le droit de juger et d'exécuter sommairement ceux dont la parole leur déplaît ne relèvent donc pas de la civilisation, quelle que soit la définition qu'on lui donne, mais de la barbarie la plus ancienne et la plus brutale.  Contrairement à ce qu'on a pu dire, la barbarie n'est pas dans la violence même, car il faudrait alors juger durement d'autres violences commises ailleurs, parfois même au nom de la liberté (« Liberté, que de crimes... »), mais dans son déchaînement hors de tout cadre.  Quelle société résisterait à la présomption d'individus décidant de massacrer à leur guise ?  Le privilège du duel, déjà encadré par certaines règles, a été de plus en plus réduit par les pays civilisés au fil des ans, jusqu'à son abolition officielle — même s'il peut subsister sous la forme de la rixe à la sortie d'un bar ou d'un fight club.  Les vendettas familiales ont été interdites.  Les armées privées ont également été proscrites et restent combattues sous la forme des bandes criminelles qui disposent de sicaires et d'hommes de main.  L'ordre social est à ce prix et c'est cet ordre qui garantit la liberté de s'exprimer sans crainte de représailles arbitraires.

Le monopole de la violence confié aux États qui concrétisent la construction de civilisations se justifie d'abord par le maintien de l'ordre, mais aussi par ce qu'il permet.  L'ordre seul est un pis-aller quand l'alternative, c'est la dictature ou le chaos.  L'ordre est avant tout justifié par l'espace de liberté qui devient possible et, selon la tradition occidentale, par l'exercice de la raison qui peut s'y déployer.  C'est l'exercice de la raison à l'origine des sciences et de la technologie qui a doublé la longévité moyenne depuis trois siècles, qui a permis à des milliards de personnes de naître et survivre qui n'auraient pas vécu autrement, qui a révolutionné les conditions de vie et qui a inspiré des réformes sociales telles que l'abolition de l'esclavage et du servage ou l'émancipation des femmes et des homosexuels.  L'environnement terrestre a payé le prix de ces progrès, mais ils n'en existent pas moins.  On peut préférer la liberté de pratiquer la violence sans entrave, mais l'histoire suggère que les sociétés qui préservent cette liberté de préférence aux autres méritent à peine ce titre puisqu'elles favorisent la méfiance mutelle et le repli sur soi, tout en assujettissant la plupart des autres libertés au bon vouloir de la majorité et des plus violents au sein de celle-ci — même si ces sociétés sont des sujets fascinants pour les raconteurs et ethnologues.

Il faut se garer des fausses équivalences.  Il y a les crimes de la civilisation et il y a les crimes de la barbarie.  Les civilisations ouvrent la porte aux pires atrocités et violences quand elles font la guerre, mais elles ne le font pas sans délibération ou sans engager au moins tous ceux qui en sont parties prenantes.  Ceci peut bien sûr alourdir leur responsabilité lorsqu'il y a dérapage, mais elle la répartit aussi et le jugement collectif incarné par l'autorité d'une civilisation n'est pas rendu à la légère, même dans les cas les plus flagrants (invasion de l'Irak).  C'est ce qui permet les civilisés de porter plus facilement le fardeau des morts perpétrées en leur nom.  Et c'est la structure de l'État civilisé qui fonde le réflexe des Occidentaux exigeant la participation morale des musulmans aux actes de ceux qui se réclament de l'Islam.  Sauf que si la violence est le fait d'une impulsion barbare, sa responsabilité repose entièrement sur la personne qui la commet et elle ne peut, par définition, être imputée aux civilisés, les musulmans comme les autres, dont le barbare rejette l'ordre.

Ceci veut-il dire que, de manière complémentaire, une société capable d'admettre la parole la plus libre possible serait aux antipodes de la barbarie ?  Cela ferait de la France et de ses traditions libertaires le phare de la civilisation qu'elle a toujours prétendu être.  Avant de se glorifier, la France doit toutefois se demander comment il se fait qu'elle ait justement accouché de la barbarie en question.

Les sources de la barbarie

On connaît les chiffres ou on devrait les connaître.

Selon une enquête (.PDF) de l'INSEE datant de 2010 environ, les immigrés originaires de pays souvent musulmans sont plus pauvres.  Pour citer ce rapport : « Globalement, les immigrés originaires de Turquie ou d'Afrique, qu'ils soient du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne, ont les salaires médians à temps complet les plus bas (1400 euros) », ce qui se compare à 1550 euros chez les non-immigrés.  Cela tient en partie aux qualifications de ces immigrants, mais le problème, c'est évidemment que cela se répercute sur les générations suivantes.  Les descendants d'immigrés dont les parents sont originaires du Maroc ont les salaires médians les plus faibles (1450 euros), suivis des descendants d'immigrés nés dans un autre pays du Maghreb ou d'Afrique, ou en Turquie (1500 euros).  L'écart demeure quel que soit le niveau de diplomation et s'explique en partie par l'âge et en partie par les emplois obtenus.  (En clair, des travailleurs plus jeunes en moyenne gagneront moins et des travailleurs qui, à diplôme égal, obtiennent des emplois moins rémunérateurs seront évidemment moins rémunérés.)  À l'arrivée, les ménages d'immigrés ou de descendants d'immigrés originaires du Maghreb ou du reste de l'Afrique se débrouilleront avec 10 000 euros de revenu disponible en moins que la moyenne française des ménages.  Si la pauvreté en termes de conditions de vie touche environ 13% des ménages français, elle touche le double de ménages d'immigrés du Maghreb (et encore plus pour les immigrés originaires du reste de l'Afrique).

Un autre rapport de l'INSEE démontre que les descendants d'immigrés ont du mal à l'école et ont du mal à trouver du travail ensuite.  Si plus de 80% des jeunes dont les parents sont nés en France détiennent un emploi cinq ans après leur sortie du système éducatif, ce ne sont que 61% des descendants d'immigrés d'Afrique qui s'en tirent aussi bien en 2009.  Et il ne faut pas compter sur la fonction publique pour être pleinement égalitaire non plus.

La misère est-elle une explication suffisante à la barbarie?  Évidemment que non.  Le refus complet de l'ordre civilisé n'est d'abord que le fait d'une minorité infime et la pauvreté matérielle n'a pas empêché des civilisations anciennes ou des pays modernes de s'inscrire parmi les les sociétés les plus civilisées de leur temps.  Mais elle rend certainement plus difficile l'adhésion pleine et entière aux valeurs de la civilisation puisque les défavorisés en retirent moins d'avantages que d'autres.  Ceci est d'autant plus vrai si une vision du monde concurrente propose de s'emparer de la liberté du barbare, celle de rejeter les règles de la civilisation et d'obéir aux caprices des maîtres à penser qu'on se donne.

Or, s'il y a eu des civilisations musulmanes, l'islam n'est pas une civilisation en soi, mais une religion, pas plus, malgré ses ambitions théocratiques.  Se réclamer de l'islam en tant que seul maître à penser, comme de n'importe quelle religion, c'est une régression.  Les civilisations ne sont pas nées des religions, mais de leur subordination — au besoin, de leur instrumentalisation pour diviniser des empereurs ou sacraliser des personnes royales.  La plupart des religions peuvent peut-être imposer un ordre social, mais, dans la mesure où il bride de nombreuses autres libertés, il est celui d'une dictature.  Une religion civilisée reconnaît sa subordination aux exigences de la vie en société civilisée, qui incluent la tolérance de la différence.

Si la tolérance de la différence est le critère de la civilisation, il resterait à savoir si la France s'est toujours montrée civilisée depuis qu'elle est devenue un pays réellement pluriel.

Que faire ?

Alors que cette semaine s'achève dans la violence haineuse en France, il faut se tourner vers l'avenir et se demander de quoi il sera fait.  La réponse tient peut-être à ce dont le passé a été fait.  Le mot n'est plus à la mode, mais il reste possible — si ce n'est qu'à la lumière des chiffres ci-dessus — d'évoquer encore une fois les conséquences délétères de l'exclusion.  Il s'agit non seulement de l'exclusion de la sécurité économique, mais aussi de l'exclusion de l'univers des discours.  Entre l'anticléricalisme de gauche et la xénophobie de droite, quelle place restait-il aux immigrés et aux descendants d'immigrés pour faire voir leur propre réalité et faire entendre leurs points de vue ?  Dans quelle mesure Charlie Hebdo apparaissait-il à leurs yeux comme une revue de l'élite parisienne qui méprisait ceux qui étaient déjà méprisés ?  En tout cas, il est clair que la concentration des médias a favorisé l'expression de certains points de vue dans les journaux (imprimés ou télévisés) à l'exclusion d'autres idées susceptibles de choquer la bien-pensance.  Sinon, si on prêtait vraiment l'oreille à tout ce qui se passait, se surprendrait-on autant des percées électorales du Front National ?

Bref, il serait possible d'agir en investissant dans la liberté des médias et de l'expression afin d'assurer un accès élargi aux médias des débats qui parfois ont lieu actuellement dans les replis les plus sombres de l'internet.  Ce serait le plus beau monument possible aux fondateurs de Charlie Hebdo.  Qu'est-ce que cela signifierait en pratique ?  Des webzines subventionnés, des limites sur la propriété des médias imprimés, du soutien pour des cercles de réflexion qui alimenteraient les médias, une plus grande mise à la disposition du public des médias dans les médiathèques (et donc un soutien accru aux bibliothèques et médiathèques) ?  A voir.  L'important, ce serait au moins de commencer à y réfléchir.

Enfin, si les événements des derniers jours n'obligent pas à repenser l'intégration, on se demande bien ce qu'il faudra.  Pourquoi donc ?  Eu égard à ce que je disais ci-dessus, il ne pourrait s'agir d'espérer combattre à 100% le terrorisme de quelque origine que ce soit.  On pourrait certainement le faire au nom de l'égalité des chances ou de la lutte à la précarité et à la pauvreté.  Ceci exigerait un changement de point de vue qui pourrait bénéficier à tout le monde.  Toutefois, une nouvelle raison se présente à nous avec une force inédite : il faudrait le faire par souci de cohérence.  Si on exige des uns le respect de la liberté d'expression, même quand elle les heurte et les blesse, il faut exiger des autres d'œuvrer contre la discrimination, l'exclusion et la misère, parce que rien n'arrive sans contrepartie et que ce serait le seul moyen d'amorcer un cercle vertueux.

La liberté de blasphémer

Insulter la religion, c'est insulter une croyance d'autrui.  La croyance, même religieuse, mérite-t-elle le respect ?  Si on croit que le Soleil tourne autour de la Terre au sens ancien du terme, on s'expose à la critique, voire à la moquerie si on ne tient pas compte des faits.  Les croyances physiques sont une chose, mais les croyances métaphysiques en sont une autre.  Si on croit à l'existence d'une âme immortelle et impérissable, on entretient une croyance essentiellement indémontrable au moyen de la raison, mais qu'il est aussi impossible de controuver par la seule raison.  On peut refuser de partager cette croyance, mais peut-on en rire en tant que telle ?  Sur quelle base ?

Ce n'est par hasard que le rire cible plutôt les croyances politiques, c'est-à-dire les points de vue différents sur le passage de la croyance à la pratique.  Faut-il taxer les riches au nom d'une croyance en l'égalité des chances (afin de venir en aide aux plus pauvres et de réduire l'inégalité) ?  Faut-il interdire l'immigration au nom d'une croyance en l'égalité des chances (afin de réduire la concurrence et de venir en aide aux travailleurs les plus pauvres) ?  Faut-il tuer au nom de Dieu (au nom du respect des croyances des opprimés et des méprisés) ?  Faut-il tuer au nom de la loi (afin de protéger la population des criminels et des assassins) ?  La clé de l'humour, c'est sans doute qu'on se situe entre les deux pôles du parfaitement connaissable, au moins en principe (les phénomènes naturels), et du parfaitement inconnaissable (les possibles métaphysiques).  Quel que soit le nombre d'arguments probants qu'il est possible d'invoquer à l'appui d'une opinion politique, il reste des arguments plus faibles et probablement quelques failles qui prêtent le flanc au ridicule, surtout si on croit qu'il faut casser le petit bout de l'œuf à la coque et non le gros bout. 


Le défi du dessin humoristique, c'est de savoir quand il verse dans la propagande haineuse.  J'ai déjà eu l'occasion de parler de certains phénomènes culturels d'une certaine époque, qui reproduisaient et propageaient des stéréotypes racistes.  Depuis la tuerie dans les bureaux de Charlie Hebdo, on a fait remonter l'histoire de ce magazine à la libération de la presse d'opinion en France au moment de la Révolution française.  Toutefois, les représentations de Mahomet dans la culture française et occidentale ont une histoire encore plus ancienne qu'il est difficile d'ignorer tout à fait, en particulier si on est musulman.  Prenons cette illustration (fournie par Gallica) que Gustave Doré a signé et fait paraître en 1861 afin d'accompagner un passage de L'Enfer (ca. 1315) de Dante où Mahomet est relégué au huitième cercle des enfers.  Il est alors décrit par Dante comme un fauteur de trouble responsable d'un schisme religieux et condamné, par conséquent, à avoir les entrailles déchirées en permanence.
Si Voltaire a été souvent mentionné cette semaine pour souligner à quel point il importait de défendre la liberté d'expression, qu'on soit d'accord ou non avec son utilisation, et s'il a aussi défendu François-Jean Lefebvre, chevalier de La Barre, de l'accusation de blasphème, il a signé au XVIIIe siècle une pièce de théâtre qui prolongeait l'opprobre depuis longtemps réservé à Mahomet.  Dans Le fanatisme, ou Mahomet le prophète (1736), il fait de Mahomet un hypocrite qui pousse un candide au parricide.  En chargeant le fondateur de l'islam, Voltaire visait les fanatiques catholiques (qui en eurent conscience et s'y opposèrent), mais sa dédicace au roi de Prusse évitait soigneusement de citer des Catholiques en continuant à livrer en pâture des juifs, musulmans et protestants dont l'exécration était tenue pour acquise :

« Ne peut-on pas remonter jusqu'à ces anciens Scélérats, Fondateurs illustres de la Superstition & du Fanatisme, qui les premiers ont pris le couteau sur l'Autel, pour faire des victimes de ceux qui refusoient d'être leurs Disciples ?
« Ceux qui diront que les tems de ces crimes sont passés, qu'on ne verra plus de Barcochebas, de Mahomets, de Jeans de Leyde &c. que les flammes des Guerres de Religion sont éteintes, font, ce me semble, trop d'honneur à la Nature Humaine.  Le même Poison subsiste encore, quoique moins développé : cette Peste, qui semble étouffée, reproduit de tems en tems des germes capables d'infecter la Terre.  N'a-t-on pas vu de nos jours les Prophétes des Cevennes tuer au nom de Dieu ceux de leur Secte qui n'étoient pas assez soumis ? »

La dénonciation par Voltaire du fanatisme est toujours d'actualité.  Le bât blesse, toutefois, parce qu'il veut articuler sa critique du fanatisme à couvert, en noircissant encore plus le personnage de Mahomet.  Cinquante ans à peine avant la sortie de cette pièce de Voltaire, on vendait à Paris des estampes où Mahomet avait également le mauvais rôle.  Ci-après, une estampe de 1686 (conservée par Gallica) montre Mahomet (le faux prophète) et Calvin (le blasphémateur) terrassés par des représentants de l'Église catholique.  De Dante à Gustave Doré, le sort réservé à Mahomet dans la culture religieuse et lettrée de l'Occident ne peut que susciter le doute quant aux mobiles véritables des caricaturistes et humoristes actuels qui choisissent Mahomet comme symbole de toute la communauté musulmane, en particulier quand celle-ci est réduite aux seuls terroristes, sectaires et machistes misogynes, si nombreux puissent-ils être.

Le traitement de Mahomet par Charlie Hebdo et d'autres journaux s'inscrivait dans une longue histoire qui est à la fois celle de la presse d'opinion et celle de la détestation chrétienne du prophète de l'islam.  On peut déplorer cette ambivalence, mais on ne peut ignorer cette ambiguïté.  S'il devrait être parfaitement possible de critiquer les absurdités et cruautés de l'islam en tant que pratique religieuse, il faudrait aussi se méfier d'une identification trop rapide de Mahomet aux barbares qu'il inspire au risque de confondre les fanatiques avec l'ensemble des croyants.  Serais-je partisan de ni représenter ni caricaturer Mahomet alors qu'il demeurerait possible de camper Yahvé et Jésus ?  Non, mais la question n'est pas seulement celle de l'interdiction formelle, mais de la conscience qu'on doit avoir comme artiste de ce qu'on choisit d'illustrer.  Posons plutôt la question ainsi : en sus des caricatures de Jésus, Dieu le Père et le Saint-Esprit, il y a de nombreuses exploitations positives de Jésus ou Dieu, dans la culture dominante de plusieurs sociétés occidentales qui leur attribuent différents rôles, mais combien de représentations positives de Mahomet voit-on passer dans cette même culture qui seraient susceptibles de compenser les associations plus négatives ?


L'IMPOSTEVR MAHOMET / INSVLTÉ AVX ENFERS PAR LE / BACHA DE BVDE ET LE SEDVCTEV¦R¦ / CALVIN ASSAILLY PAR LES VAVDOIS / DITS BARBETS HERETIQVES DEFFAITS / EN PIEMONT POVR LES AVOIR / ABVSEZ PAR LEVRS ERREVRS : [estampe] / F. Ertinger Sc
L'IMPOSTEVR MAHOMET / INSVLTÉ AVX ENFERS PAR LE / BACHA DE BVDE ET LE SEDVCTEV¦R¦ / CALVIN ASSAILLY PAR LES VAVDOIS / DITS BARBETS HERETIQVES DEFFAITS / EN PIEMONT POVR LES AVOIR / ABVSEZ PAR LEVRS ERREVRS : [estampe] / F. Ertinger Sc
Source: gallica.bnf.fr

Libellés : , ,


This page is powered by Blogger. Isn't yours?