2016-12-29

 

L'escalade des intransigeances

Un essai de Paul Krugman qui attribue le déclin des républiques au mépris que les puissants démontrent pour les normes démocratiques (que Krugman oppose aux formes démocratiques) circule beaucoup en ce moment.  Dans le contexte des États-Unis, où les Républicains ont relancé depuis plusieurs années le gerrymandering quelque peu découragé après le Voting Rights Act de 1965, la bipolarisation partisane et la représentation excessive de certains électorats (blancs et ruraux, par exemple) engendrent une situation où l'extrémisme jouit d'un soutien de plus en plus assuré. 

Or, quand il est question de normes démocratiques, on ne cite pas toujours l'importance en démocratie d'éviter les extrêmes.  Tout en reconnaissant que la détermination des extrêmes en politique demeure toujours quelque peu relative (pour certaines féministes, le patriarcat qui prédominait dans les années 1960 est un repoussoir extrême tandis que l'exclusion politique des femmes au XIXe siècle est tout bonnement impensable, alors qu'une partie de l'électorat de Trump aux États-Unis serait plutôt porté à normaliser l'hégémonie masculine d'avant 1980, par exemple), il est clair qu'un certain consensus en la matière, encore présent à l'époque du second président Bush, tendait à restreindre le débat en écartant certaines solutions extrêmes.  En 2007, il était encore possible de soutenir que la polarisation politique aux États-Unis était artificielle : dans Talking right: how Conservatives turned Liberalism into a tax-raising, latte-drinking, sushi-eating, Volvo-driving, New York Times-reading, body-piercing, Hollywood-loving, left-wing freak show, Geoffrey Nunberg rappelait qu'Alan Wolfe, dans One Nation, After All (1998), concluait que les données des sondages et des enquêtes révélaient un consensus largement partagé sur de nombreux sujets sociaux et politiques.  En obtenant 46,1% du vote, Trump n'a pas nécessairement infirmé ces résultats, mais il a démontré qu'une polarisation artificielle n'est pas moins robuste qu'un schisme plus organique.

La propagande peut alimenter l'extrémisme, non seulement en diffusant des faussetés calomnieuses ou en exagérant les mérites d'un camp, mais aussi en faisant de certaines décisions politiques des indicateurs de l'extrémisme de l'autre camp.  En effet, s'il a été beaucoup question de la normalisation des extrêmes en usant de propagande pour rendre acceptables des idées auparavant extérieures à la fenêtre d'Overton, il importe également de signaler comment l'extrémisme d'un camp est alimenté par la présentation des faits et gestes de l'autre.  Si on considère que l'indexation du salaire minimum à l'inflation est une mesure raisonnable dont l'application est modulable selon les circonstances, celle-ci ne suscitera qu'un débat limité puisqu'il s'agira non pas de défendre des principes mais d'adapter sa réalisation aux circonstances.  Si on en fait toutefois une entrave à la liberté d'embauche ou de gérer sa propre entreprise, cela devient une mesure liberticide dont l'adoption par un camp devient la preuve d'un extrémisme qui doit être combattu de la même manière afin de défendre un droit fondamental.  Le feu doit être combattu par le feu...  Ou, pour citer Barry Goldwater : « Extremism in the defense of liberty is no vice ».

Si une dérive interprétative suffit à alimenter l'extrémisme, il est d'autant plus vrai que l'intransigeance des uns stimulera l'intransigeance des autres.  En ce moment, on observe que sept à huit ans d'intransigeance des Républicains aux États-Unis, que ce soit au Sénat comme à la Chambre des représentants, au niveau des États individuels (comme la Caroline du Nord) ou dans le contexte des candidatures de Trump, Rubio et Cruz, ont poussé à bout l'administration de Barack Obama.  Ce dernier a commencé à exercer des pouvoirs présidentiels tombés dans l'oubli et à exploiter les pouvoirs discrétionnaires que le second Bush avait revendiqué.  Quoique partiellement symbolique, l'absence d'un veto des États-Unis qui a permis au conseil de sécurité de l'ONU d'adopter une résolution pro-palestinienne correspond à un accroc au consensus gouvernemental des États-Unis aussi majeur que les prises de position les plus controversées de Bush.

Dans un premier temps, les dernières semaines de l'administration Obama risquent d'attiser l'intransigeance des partisans de Trump, mais elles annoncent la couleur de la réaction prévisible à l'extrémisme avoué de Trump et de son cabinet potentiel, en particulier si ceux-ci donnent suite aux engagements les plus marqués à droite du candidat Trump.


Jusqu'à maintenant, en raison de l'ampleur du réseau de la droite conservatrice aux États-Unis, financé par des mécènes milliardaires et perpétué par des institutions qui profitent d'un électorat polarisé en leur faveur, les politiques les plus extrêmes ont été avancées, défendues et même adoptées sans jamais qu'il soit nécessaire pour les politiciens en cause de payer un prix.  (D'ailleurs, aux États-Unis, il est de plus en plus rare pour des politiciens fédéraux de craindre de perdre leur siège, pour ne citer qu'une conséquence potentielle d'un radicalisme excessif.  Et s'ils perdent une élection, il leur restera la possibilité d'être embauché comme apparatchik de leur parti, d'être nommé à un conseil d'administration, de rejoindre un institut de recherche, d'enseigner dans une université ou de devenir un commentateur stipendié.)  Jusqu'à maintenant, la combinaison de l'orientation centriste des Démocrates et de la majorité de droite au Congrès avait pour conséquence de rarement annuler les gains de la droite : la prison de Guantánamo est restée ouverte, la guerre au terrorisme par drones interposés a continué, la Cour suprême a longtemps conservé une majorité à droite, le refus de reconnaître la Cour pénale internationale a perduré, le droit de mitrailler son prochain avec n'importe quelle arme à feu n'a pas été abrogé, la limitation des bénéfices sociaux n'a pas été révisée, l'impunité des banquiers n'a été qu'écornée, les cadeaux fiscaux reaganiens aux plus riches sont restés quasi intacts, la réglementation des médias a été enterrée et la participation électorale sans frein des corporations ou des nantis est demeurée telle quelle.

Toutefois, si les Démocrates, à l'instar d'Obama, se mettent à exploiter toute parcelle de pouvoir politique qui leur échoit pour s'opposer aux politiques républicaines, au besoin en trahissant des consensus tacites de longue date, l'escalade des intransigeances pourrait se poursuivre, soit jusqu'à la lutte ouverte, soit jusqu'à ce que les conséquences de l'escalade dissuadent les partisans d'adhérer à cette politique des extrêmes.  La sagesse humaine est-elle si bien partagée que ce constat doive étayer un peu d'optimisme en cette fin d'année ?

À tout le moins, on peut espérer que l'instinct de préservation poussera les plus partisans à comprendre que trop de partisannerie risque un jour de détruire leur parti.

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2016-12-17

 

Historique du Prix Jacques-Brossard (1984-2016)

Dans un éditorial de la République du Centaure, Élisabeth Vonarburg se demande pourquoi le roman Celui qui reste de Jonathan Brossard a remporté le Prix Jacques-Brossard en 2016 plutôt que Le Jeu du démiurge de Philippe-Aubert Côté.  Elle conclut en s'interrogeant ainsi : « jusqu’à quel point la facilité d’accès à un texte joue-t-elle comme un critère de sélection, et jusqu’à quel point le doit-elle lorqu’il s’agit de désigner un ouvrage au public en le couronnant d’un prix ? Dans les jurys ainsi diversifiés, tend-on aussi parfois à choisir ce qui, pour un lecteur plus ordinaire, ressemble davantage à la littérature à laquelle on est peut-être plus habitué ? »  Ceteris paribus, cette tendance privilégierait le fantastique (qui s'inscrit souvent dans un univers contemporain) et même la fantasy (qui s'appuie souvent sur un substrat commun aux contes de fées de notre enfance) plutôt que la science-fiction, souvent dépaysante.  Dans un commentaire, Claude Janelle signale que le Prix Jacques-Brossard a été accordé à L'Empire bleu sang de Vic Verdier pas plus tard que l'an dernier, mais cette uchronie québécoise n'est-elle pas l'exception qui confirme la règle ?  Un ouvrage de science-fiction qui s'inscrit dans un cadre aussi québécois que la ville de Québec ne relève-t-il pas de la « littérature à laquelle on est peut-être plus habitué ? »

Dans un commentaire, je rappelle que, depuis 2005, L'Empire bleu sang est bien le seul roman relevant de près ou de loin de la science-fiction à avoir obtenu le Prix Jacques-Brossard, avatar du Grand Prix de la Science-Fiction et du Fantastique québécois lancé en 1984.  Et je note qu'en faisant abstraction des nouvelles individuelles, le fantastique prédomine dans les ouvrages finalistes ou distingués depuis 2006 inclusivement (64% environ) et encore plus nettement dans les ouvrages primés (92%).  Faut-il s'en inquiéter ou s'en scandaliser ?

J'ai donc repris les données disponibles depuis les débuts, en remontant jusqu'en 1984.  À première vue, les résultats sont rassurants pour les amateurs de science-fiction : je compte 22 ouvrages primés relevant de la science-fiction (pour 60 ouvrages en lice) et 23 ouvrages primés relevant du fantastique ou de la fantasy (pour 58 ouvrages en lice).  Une quasi-égalité. 

Toutefois, toujours en écartant les nouvelles individuelles, cela signifie que le prix est allé à un livre de science-fiction (ou plusieurs) douze fois (40%), qu'il a été accordé à un livre (ou plusieurs) de fantastique ou de fantasy seize fois (53%) et qu'il a récompensé des ouvrages relevant de science-fiction et de fantastique ou de fantasy deux fois (7%).  Le fantastique prend la tête.  Ceci s'explique par le fait que le prix récompense l'ensemble de la production annuelle et que des auteurs de science-fiction très productifs ont eu le prix assez souvent pour peser sur le décompte final et redresser le déséquilibre initial.  En revanche, si on inclut les nouvelles ainsi que les deux prix accordés uniquement aux nouvelles, on se rend compte qu'une production science-fictive a gagné quinze fois (43%), qu'une production constituée uniquement de fantastique ou de fantasy a gagné treize fois (37%) et qu'une production mixte a gagné sept fois (20%).  La différence entre les deux palmarès souligne l'importance passée de la nouvelle de science-fiction, qui a suffi à mériter des prix à ses auteurs et qui a sans doute renforcé les candidatures de certains auteurs d'ouvrages fantastiques.

Des titres de science-fiction retenus parmi les finalistes, 36,7% ont eu un prix.  (Notons que je considère ici que les mentions spéciales valent un classement parmi les finalistes, mais non un prix.)  Des titres de fantastique ou de fantasy retenus parmi les finalistes, 39,7% ont eu un prix.  Il y a donc un léger désavantage pour les titres de science-fiction.

La montée récente du fantastique apparaît alors comme un rattrapage, ce qui se constate dans la figure ci-dessous qui tient compte de tous les ouvrages primés, finalistes ou récipiendaires d'une mention officielle.  Si la science-fiction avait fait jeu égal avec les autres genres avant 1990, elle avait dominé jusqu'en 2009.



La même tendance, soit un rattrapage récent, s'observe si on ne considère que les volumes en fonction de leur appartenance à la science-fiction (SF) ou au fantastique et à la fantasy (F).  Dans la figure ci-dessous, l'avance prise par la science-fiction jusqu'en 2005 est patente (mais rappelons qu'elle repose en fait sur des prix obtenus par des auteurs de plusieurs livres récompensés en même temps).

Comme le petit encadré en jaune le rappelle toutefois, toute analyse de ce type dépend de la classification des ouvrages.  Pour obtenir les chiffres cités ci-dessus, j'ai accepté le classement habituel (par Claude Janelle, par exemple) des romans d'Esther Rochon dans la science-fiction — et j'ai aussi accordé le bénéfice du doute à des ouvrages comme Pourquoi Bologne d'Alain Farah en les assimilant à la science-fiction.  Néanmoins, l'éditeur même de Rochon a hésité à classer sa production dans la science-fiction et il serait possible de classer ses ouvrages comme relevant d'une forme de merveilleux.  Or, à elle seule, Esther Rochon peut changer de manière significative les résultats ci-dessus.

En changeant le classement en science-fiction de trois des romans primés de Rochon (mais pas de Coquillage, que j'ai laissé dans la colonne de la sf), on obtient alors 19 volumes de science-fiction primés (42,2%) au fil des ans alors que ce sont désormais 26 volumes de fantastique ou de fantasy qui ont triomphé (57,8%).  Du coup, la première figure ci-dessus prend une autre allure.  La science-fiction fait jeu égal avec le fantastique jusqu'en 2005 environ et le fantastique l'emporte désormais.


De même, pour les seuls volumes primés, on obtient une seconde figure modifiée où la divergence depuis 2005 environ est on ne peut plus claire.


Bref, il me resterait à intégrer les nouvelles indépendantes et à régler quelques autres mystères, entre autres concernant la classification des textes, mais ceci permet déjà de comprendre les sources de la perplexité de certains observateurs du Prix Jacques-Brossard et de son rapport avec la science-fiction.

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2016-11-25

 

Dernières photos du pavillon MacDonald de l'Université d'Ottawa

En septembre 1986, j'arrivais à l'Université d'Ottawa pour étudier la physique, ce qui m'amènerait à passer beaucoup de temps dans le pavillon MacDonald, vingt ans après son inauguration en avril 1966 par Pauline Vanier, première femme chancelier de l’Université (1966 à 1972).  Le pavillon MacDonald hébergeait le département de physique et prit le nom du professeur David Keith Chalmers MacDonald (1920-1963), fondateur du département de physique.  Celui-ci avait également été directeur de la section de physique des solides et de la section de physique des basses températures au Conseil national de recherches. Atteint de dystrophie musculaire, il était mort quelques années avant l'ouverture du pavillon qu'on écroulait cette semaine (de manière écologique, car les matériaux seront recyclés).

L'Université d'Ottawa avait jeté les bases dès 1874 d'un programme d'études en génie civil qui profitait de l'accent accru mis dès cette date sur l'apprentissage des sciences et des mathématiques.  Un incendie destructeur en 1903 avait obligé toutefois l'administration à s'installer pour plusieurs années dans les locaux affectés aux sciences tandis que l'université repartait presque de zéro.  Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que l'établissement s'adjoint une école de médecine et une École des sciences appliquées, celle-ci devenant une école des sciences pures et appliquées en 1953.

Les cours de physique étaient alors logés dans les anciennes baraques de l'armée le long de King Edward.  Parmi les professeurs de l'époque, il y avait Jacques Hébert, ancien élève de Pierre Demers à l'Université de Montréal, qui avait participé aux travaux de développement de la bombe atomique durant la guerre et qui fut un de mes professeurs durant mon baccalauréat en physique.  Arrivé au début des années 1950, Hébert « assemble, dans un local qui n'avait rien d'un laboratoire de recherche, l'équipement basique essentiel pour étudier les rayons cosmiques dans les émulsions ionographiques.  Par la suite, cet embryon de laboratoire se développera et deviendra un véritable centre pour la recherche en physique des hautes énergies », pour citer l'histoire du département de Gilles Lamarche dans Physics in Canada en 2001.  Je me souviens d'ailleurs d'avoir travaillé durant les années 1980 avec ces émulsions que le professeur Hébert utilisait encore, mais en les faisant irradier dans des accélérateurs de particules et non plus avec des rayons cosmiques.

C'est en 1955 que Pierre Gendron, le doyen des sciences pures et appliquées, convainquit MacDonald de prendre la direction du nouveau département de physique.  Un noyau de professeurs se constitue alors en 1957-1958 avec l'embauche de Cyril Benson, Gilles Lamarche et Robert Benson, sous la direction de MacDonald dont la santé se détériore, l'obligeant à céder son poste en 1960.  La grande affaire de la décennie sera le déménagement dans le nouveau pavillon MacDonald.  Au petit générateur de neutrons déjà utilisé devait succéder un accélérateur de particules, le Dynamitron, qui était censé développer des énergies de 3 MeV mais qui ne remplirait pas ses promesses.  Vingt ans plus tard, on désignerait encore au département le niveau souterrain aménagé pour recevoir cet accélérateur sous le sobriquet de « fosse à neutrons » (neutron pit), en suggérant quelque peu qu'il avait été une fosse à dollars puisque l'accélérateur installé en 1966-1967 en collaboration avec l'Université Carleton allait s'avérer un fiasco presque complet...

Il y a quelques semaines encore, le pavillon conservait encore sa façade d'origine, même si les palissades des démolisseurs l'avaient désormais ceinturé.

Mercredi soir, par contre, la démolition avait commencé et cette dernière photo, prise de nuit, illustre l'avancement des travaux.  Non seulement le revêtement du mur arrière avait disparu, mais l'aile ouest de l'édifice était déjà à terre.



Le pavillon MacDonald aura donc existé pendant cinquante ans.  Une partie de l'ancien sous-sol servira à la future ligne de train léger.  Le reste de l'espace libéré servira à la « construction d’une nouvelle installation qui révolutionnerait les études au premier cycle [en sciences, technologies, génie et mathématiques],dont les espaces consacrés à l’enseignement seraient radicalement différent des installations existantes et seraient à la fine pointe des nouvelles tendances en éducation. »

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2016-11-11

 

Souvenirs de guerre

En 1931, le Canada a fait du jour de l'Armistice, le 11 novembre, le jour du Souvenir des morts, non pas seulement des victimes de la Grande Guerre, en fait, mais de toutes les guerres.  Aujourd'hui encore, c'est l'occasion pour moi de songer aux vétérans de la guerre dans ma propre famille.  J'ai déjà évoqué les expériences de mes grands-parents paternels durant la Première Guerre mondiale.  Mon grand-père et ma grand-mère n'avaient pas encore fait connaissance.  Tandis que mon grand-père pratiquait la médecine de guerre en France, non loin du front, ma grand-mère terminait ses études dans une académie de Winnipeg.

Parmi les souvenirs ramenés par mon grand-père, j'ai retrouvé cette semaine une médaille qui semble avoir été distribué à de nombreux soldats et officiers (jusqu'à 200 000) par la ville de Verdun en reconnaissance pour leur contribution à la défense de la ville.  En principe, seuls «  ont droit à cette médaille les anciens combattants des armées françaises ou alliées qui se sont trouvés en service commandé entre le 31 juillet 1914 et le 11 novembre 1918, dans le secteur de Verdun, compris entre l'Argonne et Saint-Mihiel, dans la zone soumise au bombardement par canon. »  À ma connaissance, pourtant, mon grand-père n'a pas été présent dans ce secteur.  À Valmy, en juin 1917, il n'est toutefois pas loin de l'Argonne.  A-t-il poussé un peu plus loin ?  Était-il en service commandé ?  Est-il retourné plus tard, dans d'autres circonstances ?  Ou bien, a-t-il récupéré la médaille d'un patient qu'il aurait traité ?
  


Le côté face de la médaille porte un buste du sculpteur Émile Séraphin Vernier (1852-1927), qui intervertit ses initiales pour signer, semble-t-il.  Vernier était un spécialiste de la taille pour les médailles.  Bien avant le siège de Madrid, le message de la médaille est clair : « On ne passe pas ».



Le côté pile de la médaille est moins belliqueux.  Tout ce qu'on découvre, ce sont des fortifications historiques de la ville et une date : « 21 février 1916 » (qui correspond au début de la bataille).  La couronne de lauriers renvoie sans doute à la couronne des triomphateurs romains pour bien marquer un affrontement qui sera perçu comme une victoire défensive des Français.

Quant à mon père, enrôlé dans l'armée canadienne à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il a conservé jusqu'à sa mort une médaille sans doute remise à tous les soldats canadiens qui avaient servi durant ce conflit.  Lui-même n'avait eu dix-huit ans qu'en 1944 et il n'a jamais combattu.  Le temps de compléter sa formation, la guerre s'achevait et il est resté au Canada pour agir comme instructeur des nouvelles recrues.
Ces deux grandes guerres ont marqué l'histoire du siècle dernier.  Si le Canada a, pour l'essentiel, échappé à la violence sur son territoire, les Canadiens ont été touchés par les affrontements.  Il est tentant de faire un parallèle avec les expériences de mon père et de mon grand-père paternel, qui ont été au cœur de l'aventure militaire sans être sur le champ de bataille.  Dans le contexte des guerres totales du vingtième siècle, les combattants n'ont été qu'un rouage des gigantesques machines déployées, de l'usine aux lignes de front, pour emporter la victoire.  S'il convient de rappeler aujourd'hui le sacrifice suprême des morts, il ne faut pas oublier non plus tous les autres sacrifices, consentis ou non, des peuples en guerre.

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2016-11-09

 

Les Clinton, fossoyeurs du New Deal

Le progressisme étatsunien — né à l'aube du XXe siècle, à l'époque des trusts, de l'urbanisation, de l'immigration massive et de la ségrégation — a vécu. 

Déterminer qui l'a tué ne sera pas facile.  De nombreux coups lui avaient été portés au fil des ans, mais leurs effets mortels ont mis du temps à se faire sentir.  Si on veut blâmer les médias pour la victoire de Trump, il faut alors se pencher sur le principe d'impartialité (Fairness Doctrine) qui avait été imposé aux médias étatsuniens en 1949 et qui avait été essentiellement abrogé par le gouvernement Reagan en 1987 — et finalement liquidé sous Obama.  Son abrogation avait permis aux médias de droite (Fox News) de défendre une vision du monde de plus en plus partiale, voire carrément divorcée de la réalité, qui semble bien avoir fait le lit de Trump.

Ce qui est certain, c'est que la victoire de Trump menace de renverser les acquis progressistes des quarante dernières années — voire depuis l'époque de la Reconstruction après la Guerre civile.  Ceci concernerait, pour les progrès les plus récents, le droit à l'avortement, les reculs de la peine capitale, l'assurance-santé (plus précisément l'Obamacare) et le mariage homosexuel.  Un gouvernement Trump cherchera sans doute à renverser aussi certains acquis remontant parfois jusqu'au New Deal de Roosevelt : salaire minimum, protection de la syndicalisation, réglementation des activités boursières (par la Securities and Exchange Commission) et protection de l'environnement.  Ajoutons que le cercle de Trump a même évoqué la révocation du 19e amendement de la constitution qui a donné le droit de vote aux femmes en 1920 et qui a représenté une des grandes percées progressistes de l'époque.  Quant au droit de vote des minorités non-blanches, en particulier les plus pauvres, il était déjà battu en brèche dans plusieurs États grâce à l'affaiblissement du Voting Rights Act de 1965 par les tribunaux et par des mesures législatives ces dernières années.

C'est une contre-révolution annoncée, mais devenue possible parce que les élites du parti Démocrate avaient depuis longtemps cessé de croire à ce progressisme.  Bill Clinton avait resserré l'accessibilité au système de sécurité sociale mis en place par le gouvernement de Franklin D. Roosevelt, puis renforcé sous Lyndon B. Johnson.  Le gouvernement de Bill Clinton avait également misé sur la loi et l'ordre, le libre-échange, la spéculation boursière et surtout la déréglementation banquière, abolissant un des ultimes garde-fou créés sous Roosevelt.  Obama, partisan acharné de la négociation et du compromis, a investi ses énergies dans un système d'assurance-santé bancal, a soutenu un encadrement des institutions financières plutôt qu'un retour aux règles de 1933 et a fini par soutenir, certes, les droits des homosexuels, essentiellement quand les tribunaux lui ont forcé la main.

Il faut rappeler que le New Deal de Roosevelt était l'aboutissement au niveau fédéral de l'activité militante des Progressistes étatsuniens depuis le tournant du siècle.  C'est donc plus d'un siècle de luttes progressistes que les succès électoraux des Républicains mettent en danger aux États-Unis. 

Le programme de Hillary Rodham Clinton incarnait ce long siècle de progressisme sur tous les points importants, y compris un resserrement des règles pour Wall Street — à l'exception de l'encadrement des médias.  Ce programme devait beaucoup aux pressions de Bernie Sanders et c'est peut-être pour cette raison, ou parce qu'elle était trop associée à des centristes plus ou moins progressistes, comme Bill Clinton et Barack Obama, ou parce qu'elle semblait incapable d'en parler avec passion et sincérité (et peut-être un peu de haine), que Hillary n'était pas une porte-parole entièrement crédible pour son propre programme.  Sans parler de son association aux élites gouvernementales et financières des États-Unis depuis vingt ans... 

Si elle a réellement été une progressiste obligée d'avancer masquée (presque) toute sa vie parce qu'elle était une femme, et surtout la femme de Bill Clinton, l'histoire de Hillary Rodham serait une des grandes tragédies politiques modernes.  Toutefois, la question de ses convictions réelles se pose en raison de son appui de jeunesse au candidat ultra-conservateur Barry Goldwater, de son appui apparemment sincère à certaines des mesures les moins progressistes de Bill Clinton et de sa politique comme Secrétaire d'État.  L'ensemble de l'œuvre la classe plutôt dans la catégorie des prétendus « modernisateurs » du progressisme, comme Tony Blair au Royaume-Uni ou Paul Martin au Canada.

Ce qu'il est maintenant possible de conclure, c'est que face aux ennemis du progressisme aux États-Unis, dans un contexte où le statu quo était discrédité à droite comme à gauche, la candidature de Hillary a représenté un geste empreint d'arrogance.  Les soi-disant « scandales » qu'on lui reprochait n'étaient pas graves en soi, mais, chaque fois qu'on les réveillait, ils la rattachaient au système dont elle était l'émanation et c'est peut-être bien ce qui lui a nui le plus jusqu'aux dernières heures de la campagne.  Une partie de la population des États-Unis a préféré voter pour l'homme qui achète les politiciens que pour la politicienne qui se vend à Wall Street.

L'échec de Hillary Rodham Clinton risque de sceller pour longtemps le sort du progressisme étatsunien.  Ce qui aura commencé avec la lutte pour le vote et l'émancipation des femmes se termine avec la défaite de la première candidate sérieuse à la présidence des États-Unis.  Pour des années à venir, la Cour suprême et de nombreuses autres institutions des États-Unis seront contrôlées par une minorité de l'électorat, mais une minorité qui, en raison de la couleur de sa peau, croit avoir le droit de tout faire pour les conserver à sa botte.  Si l'importance de cette minorité est condamnée à diminuer au fil des ans, cela ne signifie pas que ce sera automatique.  Si Trump met à exécution ses projets pour déporter les immigrants illégaux et réduire l'immigration, les tendances démographiques pourraient changer.  Si les États individuels mettent en place des mesures additionnelles pour décourager les votes des plus pauvres, le succès de Trump pourrait se prolonger sur de nombreuses années.  La victoire électorale du Parti national réuni en Afrique du Sud en 1948 a institué un système d'apartheid qui a préservé la suprématie blanche jusqu'en 1994.

Aujourd'hui, le progressisme étatsunien est appelé à renaître.  Des millions de citoyens des États-Unis en ont goûté les fruits et ils goûteront peut-être bientôt l'amertume de son élimination de la vie publique.  Ce sera la clé de sa renaissance, mais qui devra être porté par d'autres personnes que la génération responsable de son naufrage.

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2016-06-14

 

Retour sur Épinal (1)

Je commence ce récapitulatif d'Épinal avec un peu de vidéo.  La présence canadienne a eu droit aux honneurs de Vosges Télévision, tout d'abord avec un reportage plus général sur les Imaginales d'Épinal qui accordait aussi quelques minutes à la délégation des éditions Alire et de la revue Solaris, en donnant successivement la parole à Jonathan Reynolds, Philippe-Aubert Côté et moi-même (à partir de la douzième minute environ).

Ensuite, une émission de la série culturelle « Des livres et Vous », aussi de Vosges Télévision, accueillait le Belge Stephan Platteau, l'artiste française Hélène Larbaigt (qui a réalisé l'affiche des Imaginales 2016), la grande responsable des Imaginales, Stéphanie Nicot, et moi-même.  L'animation était assurée par Arnaud Toussaint et Sarah Polacci.

Enfin, la table ronde sur la science-fiction francophone en Amérique du Nord, avec Philippe-Aubert Côté, Jean Pettigrew, Jonathan Reynolds et moi-même, le tout animé par Jérôme Vincent, est maintenant disponible sous forme vidéo.  Pour conclure, un avant-goût de mon album de photos d'Épinal en 2016 : un portrait de famille de la délégation québécoise, où on retrouve (de gauche à droite) Jean Pettigrew, Philippe-Aubert Côté, Jonathan Reynolds, Louise Alain et Philippe Turgeon.


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2016-05-25

 

De Boréal 33 aux Imaginales 2016

En fin de semaine, le 33e congrès Boréal a eu lieu dans la petite ville de Mont-Laurier, au cœur des Hautes-Laurentides.

Cette fin de semaine qui vient, je serai à Épinal, petite ville au cœur des Vosges, pour le festival des Imaginales.  Entre les deux, j'aurai beaucoup voyagé.  Le voyage en navette du congrès de Québec à Mont-Laurier nous a pris six à sept heures, à l'aller comme au retour.  Le voyage de Québec à Épinal sera un peu plus long...  mais plus en kilomètres qu'en nombre d'heures.

Comme d'habitude, quand j'aide à mettre sur pied le congrès Boréal, je suis le plus mal placé pour en parler.  Cette année, l'organisation d'un congrès à Mont-Laurier par un néophyte, Joris Lapierre-Meilleur, alias Gart Laflamme, qui n'avait assisté qu'à un seul autre congrès, pouvait apparaître comme une gageure.  Le défi a été brillamment relevé, en partie grâce à un apport considérable des profits accumulés du congrès, mais surtout grâce au travail acharné de ce même grand coordonnateur.  (La photo ci-dessous nous montre Joris en pleine action, si je puis dire, devant l'accueil — en béquilles parce qu'il s'était fait mal au pied quelques jours à peine avant le congrès.)


Ce qui était présent à l'esprit de quelques-uns des partisans d'un congrès « dans le nord », d'ailleurs, c'était le souvenir des incursions précédentes du milieu de la SFCF au nord de la vallée du Saint-Laurent.  Le congrès Boréal lui-même a été lancé (par Élisabeth Vonarburg) à Chicoutimi, qui a accueilli plusieurs rassemblements du milieu entre 1979 et 1999.  À la fin des années 1990, Hugues Morin avait également organisé des rencontres du milieu, encore plus au nord, à Roberval.  À Chicoutimi comme à Roberval, l'obligation de voyager, de se dépayser, de se retrouver en vase clos pendant deux ou trois jours, avait forgé des liens solides et créé des impressions durables.  Même si les témoignages sont fragmentaires, j'ai l'impression que la magie de l'éloignement a joué de nouveau pour plusieurs participants.

Morin, justement, a déjà signé plusieurs billets de blogue au sujet de son exploration de Mont-Laurier qui a commencé le vendredi, s'est poursuivie le samedi et a naturellement pris fin le dimanche, lorsqu'il a aussi offert un petit florilège de choses entendues au congrès.  Pierre-Luc Lafrance, auteur et conteur, a également fait part de son bilan du congrès.  Isabelle Lauzon, écrivaine et ambassadrice désignée du congrès, en conservera un souvenir particulier puisque sa fille Tania a remporté le volet des auteurs montants du concours d'écriture sur place.  Enfin, Geneviève Blouin évoque pareillement l'intensité de ce congrès très concentré dans le temps et dans l'espace.

En ce qui me concerne, j'ai pris quelques photos, où on retrouve par exemple ces deux fidèles Boréaliennes, Francine Pelletier et Julie Martel.  Cette dernière est costumée en samouraï puisque le congrès de cette année faisait une bonne place à la mascarade (ou costumédie).
En arrière-plan, on distingue la table de la Savante Folle, Michèle Laframboise, également sur place grâce à une subvention de l'AAOF.  Un gaminet accroché à la cloison arbore une représentation de la Savante Folle à l'ouvrage...  De nombreux autres écrivains étaient venus, dont Pierre Corbeil, l'auteur du feuilleton uchronique La Concession paru dans la revue imagine... il y a quelques années déjà.
Le congrès était aussi l'occasion de découvrir la véritable identité ainsi que la personnalité de Véronique Drouin, alias M. V. Fontaine, qui a signé chez Québec/Amérique la série en quatre tomes Amblystome, un univers post-apocalyptique aussi dur que les aventures mises en scène par l'écrivaine sont palpitantes.  On la voit dédicacer le dernier volume dans cette photo.
Pour compléter cette galerie des talents présents, voici l'excellente nouvelliste Josée Lepire, deux fois lauréate du Prix Solaris.  Comme plusieurs autres invités et participants, elle avait emprunté la navette spéciale du congrès qui a fait le voyage de Québec à Mont-Laurier, en passant par Trois-Rivières et Laval.  En arrière-plan, on distingue une partie de l'exposition dans le bar-foyer, qui comprenait un très bel assortiment de trophées (prêtés par René Walling et ses amis) qui correspondaient à plusieurs prix décernés dans le domaine de la SF (Hugo, Aurora, etc.).
Le dimanche 22 mai, je retiens que le Prix Aurora-Boréal de la meilleure nouvelle a été décerné à un texte de ma plume, « Garder un phénix en cage », paru dans Solaris et déjà récipiendaire du Prix Solaris.

Les autres gagnants des Prix Aurora-Boréal sont Philippe-Aubert Côté pour son roman Le Jeu du Démiurge (Alire) et la revue Solaris, dans la catégorie du meilleur ouvrage connexe, ce qui rend hommage au travail de Joël Champetier, Pascale Raud et Jonathan Reynolds en 2015.  Le Prix Boréal de l'illustration a été remis à Grégory Fromenteau pour ses couvertures (Le Jeu du Démiurge, Les Marches de la Lune morte) ainsi que ses autres créations.  Le Prix Boréal de la fanédition est allé à Alain Ducharme pour La République du Centaure.

Lundi, il était déjà temps de partir pour la France afin de commencer à me faire au décalage horaire avant le début des Imaginales.  J'ai donc pris cet avion à Québec...
Évidemment, ce n'est pas ce petit appareil qui a traversé l'Atlantique, mais un engin plus gros d'Air Canada qui m'a embarqué à Montréal, où l'avion ci-dessus m'a conduit.  Et c'est ainsi que j'ai pu me réveiller ce matin sur cette vue des toits du Grand Paris...

À Épinal, dès demain, je serai un des invités au sein de la délégation québécoise et je suis programmé pour

— un entretien avec Jean-Claude Dunyach le jeudi 26 mai à 16 h dans le cadre d'un Café littéraire (Magic Mirrors 2)

— une table ronde sur le space-opéra animée par Jean-Claude Vantroyen, « Space opera, planet opera... Rêver de demain, rêver d'ailleurs ! », avec Philippe-Aubert Côté, Jean-Claude Dunyach et Christian Léourier, le vendredi 27 mai à 14 h dans le cadre d'un Café littéraire (Magic Mirrors 2)

— une table ronde sur la SF francophone d'Amérique du Nord animée par Jérôme Vincent, « Nord-Américains et francophones : voix de l'imaginaire québécois ! », avec Philippe-Aubert Côté, Jean Pettigrew, Jonathan Reynolds et Élisabeth Vonarburg, le samedi 28 mai à 10 h (Espace Cours)

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