2020-10-17

 

Les mises en nomination pour les Prix Aurora/Boréal 2020

 Il est possible de participer à la première ronde du vote pour les Prix Aurora/Boréal 2020 jusqu'au lundi 26 octobre.  La liste des ouvrages admissibles est disponible ici, mais on peut aussi sauter directement au formulaire de mise en nomination.  Outre mes quatre nouvelles publiées dans Brins d'éternité, Galaxies et Solaris, je suis le plus fier de mon article « Les quatre époques de la science-fiction francophone au Canada » dans Galaxies 61.

Néanmoins, mon blogue figure également parmi les créations admissibles, dans la catégorie du Prix Boréal de la fanédition.  Comme un blogue doit compter au moins dix billets en rapport avec l'imaginaire, je vais en dresser la liste ci-dessous (en ne faisant abstraction que de l'annonce de mes services de mentorat et d'une série de billets destinés à faire connaître ma classe de maître donnée à la Maison de la littérature de Québec en fin d'année) : 

30 janvier 2019 : Mes fictions climatiques (un bilan de mon intérêt pour les changements climatiques depuis 1988)

15 mai 2019 : De la SFCF en 1937 (où je reproduis une courte nouvelle de science-fiction fantaisiste parue en 1937 que j'attribuerais volontiers à Jean-Charles Harvey)

22 mai 2019 : Une fable de science-fiction en 1928 (où je reproduis un conte de science-fiction française imprimé dans un journal saguenéen)

15 juin 2019 : De la SFCF juridique (et sexiste) en 1917 (où je reproduis une nouvelle montréalaise et misogyne)

25 juin 2019 : L'Atlantide et la SFCF (où je reproduis un poème atlante épique de Jean Charbonneau après avoir esquissé l'histoire du thème atlante dans la SFCF)

3 juillet 2019 : Le Sentier couvert, voyage temporel et SFCF (où j'analyse un roman canadien français des années 1940 qui est sans doute le premier titre de SFCF à décrire un retour dans le temps)

5 juillet 2019 : La médecine du futur dans un texte de SFCF (où j'attribue un peu trop rapidement un texte d'anticipation du Français Pierre Véron à Hector Berthelot, qui l'a reproduit dans son journal en 1882)

14 juillet 2019 : L'inquiétante absence (où je chronique un documentaire sur l'absence relative au Québec de films de genre, en particulier dans le champ de l'imaginaire)

30 août 2019 : Un fan se penche sur son passé (un billet plus personnel où je me rappelle ma vie de fan de science-fiction)

18 septembre 2019 : Un avatar québécois d'Arsène Lupin (où je présente un feuilleton de SFCF qui met en scène un émule de Lupin baptisé Maxime Leblond et imaginé par un clerc québécois)

11 octobre 2019 : Le meilleur des mondes théâtraux (où je chronique l'adaptation québécoise pour les planches de Brave New World)

Ceci conclut mon survol du contenu science-fictif de mon blogue en 2019.  Avec deux contes français, deux nouvelles canadiennes et un poème québécois, il offre à lui tout seul une mini-anthologie historique de la science-fiction francophone dont les textes s'échelonnent de 1882 à 1937.  Deux billets signalent aussi en primeur des textes oubliés de tous que je n'hésite pas à rattacher à l'ancienne science-fiction.  Ce n'est pas une production abondante, mais je considère qu'elle n'est pas sans intérêt.

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2020-10-10

 

La pauvreté canadienne-française explique-t-elle la surmortalité québécoise due à la Covid-19 ?

Pourquoi Trump n'est-il pas (encore) mort ?

Pour l'instant, le président Trump semble avoir surmonté sans grand mal son infection par le nouveau coronavirus.  Néanmoins, aux États-Unis, plus de deux cent mille personnes ont péri à cause de la Covid-19.  Comme le signale Janet Currie dans le numéro d'octobre de Scientific American, la minorité Noire aux États-Unis est surreprésentée parmi ces victimes.  Ceci s'explique par des causes immédiates (fréquence élevée de cas de diabète, d'obésité, d'asthme, etc.), mais cela pourrait s'expliquer aussi par des causes moins immédiates, dont les effets de la discrimination et de la pauvreté.  La recherche suggère aussi que les effets de la pauvreté d'une population affectent la santé des individus dès la grossesse et la petite enfance.  

Aux États-Unis, les Noirs de plus de soixante ans sont nés dans un pays où la majorité des Noirs vivait dans la pauvreté.  En 1959, 55% des Noirs subsistaient sous le seuil de pauvreté (comparativement à 10% des Blancs).  Pour l'instant, les statuts et origines socio-économiques des victimes de la Covid-19 ne semblent pas encore avoir été étudiés systématiquement, mais l'hypothèse d'un lien semble défendable.

Pourquoi Trump n'est-il pas (encore) mort ? Peut-être parce qu'il est né dans la plus grande richesse (matérielle) et qu'une enfance dorée lui a procuré tout ce qu'il fallait pour se constituer une physiologie capable de résister à tous les excès (sauf ceux de l'alcool et la cigarette, qu'il évite) et qui le sauve encore aujourd'hui.

Ce qui nous amène à la surmortalité québécoise.  En date des 8-9 octobre, si on compare le nombre de décès par groupe d'âge au Québec et dans tout le Canada, on constate que, chez les plus de 60 ans, la majorité des décès ont eu lieu au Québec.  Plus précisément, ce sont 48% des décès canadiens des 50-59 ans qui ont eu lieu au Québec.  Chez les 60-69 ans, le pourcentage passe à 52%.  Chez les 70-79 ans, le pourcentage atteint 62%.  Chez les 80 ans et plus, il augmente encore, atteignant 65%.  Relativement à la population, cela représente plus du double de la proportion attendue.

Même si on s'entend que le Québec est une province vieillissante, la proportion des 65 ans et plus dans la population québécoise (19,7%) est à peine supérieure à la moyenne canadienne (18%) ou au chiffre pour le Canada hors Québec (17,5%).  Il ne s'agit certainement pas d'un rapport du simple au double.

La propagation dans les milieux vulnérables des CHSLD explique-t-elle tout ?  La mauvaise gestion du personnel des établissements de santé explique-t-elle tout ?  D'autres provinces ont constaté des éclosions dans des établissements similaires et des modes de gestion parfois défaillants, mais sans enregistrer des chiffres aussi élevés.

En revanche, on peut s'attarder un moment sur le statut socio-économique à la naissance et dans l'enfance des Québécois francophones qui sont décédés, c'est-à-dire ceux qui sont nés avant 1960 (plus de 97,5% du total des personnes décédées au Québec).  Pierre Vallières n'exagérait pas beaucoup en parlant de Nègres blancs d'Amérique à propos des Québécois francophones d'avant la Révolution tranquille.  Avant les années 1960, la condition de nombreux  francophones du Québec se comparait — strictement du point de vue socio-économique, entendons-nous bien — avec celle des Noirs aux États-Unis.  Selon une conférence (.PDF) de 2010 de Pierre Fortin, les Canadiens français du Québec étaient moins éduqués en 1961 que les Noirs américains du temps de la ségrégation.  En 1961, les hommes francophones unilingues du Québec disposaient d'un salaire correspondant à 52% du salaire des hommes anglophones.  À la même époque, le salaire moyen des Noirs américains représentait 54% de celui du groupe dominant.  

Il s'agit évidemment d'un sous-ensemble de la population francophone totale, qui écarte sa frange bilingue la plus éduquée, la plus urbanisée et la plus prospère (ce qui changerait au moins certaines statistiques), mais un sous-ensemble massif qui constituait la majorité (plus de 70%) de la population francophone du Québec d'alors.

Pour une distribution salariale comparable, en tout cas, cela sous-entend un taux de pauvreté des francophones unilingues au moins comparable à celui des Noirs américains.  Du coup, il n'y aurait rien de surprenant à constater un plus grand taux de mortalité des Québécois francophones nés avant 1960, les mêmes causes produisant les mêmes effets.  À tout le moins, ce serait une piste à creuser, parmi d'autres.

Mais si la pauvreté d'antan peut expliquer, en tout ou en partie, la surmortalité québécoise, elle ne peut pas expliquer le nombre excessif de cas au Québec actuellement, surtout parmi les groupes d'âge plus jeunes, qui n'ont pas connu les mêmes conditions difficiles au moment de leur naissance et de leur enfance.  Ce qui peut inciter à la prudence...

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2020-07-02

 

Jean-Pierre Moumon (1947-2020)

La nouvelle est tombée en fin de journée hier, arrivant de France avec un décalage de quelques heures.  Jean-Pierre Moumon avait succombé à une crise cardiaque.

(Jean-Pierre Moumon à Montréal en août 2009, alors qu'il participait au congrès mondial de science-fiction Anticipation sous le nom de Jean-Pierre Laigle.)

Né à Toulon en 1947, Jean-Pierre Moumon a consacré sa vie à la science-fiction, ou c'est du moins l'impression qu'il m'a laissé.  Polyglotte inégalé et traducteur prolifique au temps où il éditait la revue Antarès qu'il avait co-fondée, il a longtemps travaillé à ce titre comme passeur, pour faire connaître en France, et en français, la science-fiction internationale à l'extérieur des États-Unis.  (Il avait d'ailleurs publié quelques auteurs québécois dans les pages d'Antarès.)  Agent littéraire à l'occasion, imprimeur de raretés de l'ancien merveilleux scientifique qu'il vendait urbi et orbi, critique et historien de la science-fiction, il réunissait depuis quelques années des essais thématiques qui permettaient d'appréhender la fortune sur le long cours d'idées plus ou moins connues des lecteurs actuels de science-fiction : planètes creuses emboîtées, planètes intra-mercuriennes, invasions sorties des profondeurs marines, peuples nains, allumages de soleils, tours de Babel futuristes, Lunes terraformées, guerres entre la Terre et la Lune... 

Il signait également depuis quelques années des nouvelles et même des romans, d'inspirations fort variées.  D'une part, il avait lancé une saga spatiale qui devait s'étendre sur des millénaires à l'échelle d'une galaxie.  D'autre part, il avait signé dans Solaris une série de nouvelles offrant un futur uchronique en partie québécois, si je me souviens bien.  Ailleurs, il avait fait paraître une uchronie romaine susceptible de concurrencer Renouvier lui-même...

Comme il avait vingt ans de plus que moi, l'écart d'âge ne facilitait pas l'établissement d'une amitié, pas plus que l'océan qui nous séparait, mais je crois que chacun de nous a reconnu chez l'autre une passion semblable pour la science-fiction sous toutes ses formes, de la plus ancienne à la plus scientifique.  De fait, je ne sais plus quand je l'ai croisé pour la première fois ou quand j'ai fait sa connaissance.  Était-ce au Canada, à un congrès Boréal des années 1980 ?  Était-ce en France, à une convention nationale française ou aux Galaxiales de Nancy durant les années 1990 ?  Il me semble qu'il m'avait contacté à cette dernière époque pour me proposer de publier dans Antarès une traduction en français de ma nouvelle « Stella Nova » (1994).  Mais comme Antarès allait cesser de publier en 1996, cette publication ne s'était pas concrétisée et une version remaniée de cette traduction allait paraître dans Galaxies en 1999.  Nous avons entretenu une correspondance épisodique et intermittente par la suite, de nature plutôt utilitaire.  Vers 2001, je lui fournissais quelques indications d'ordre astronomique sur l'étoile Cor Serpentis.  Plus tard, j'allais parfois lui dénicher des curiosités chez les bouquinistes montréalais que je gardais, pour alimenter ses futurs trafics d'objets littéraires, jusqu'à sa prochaine visite au Canada.

En effet, c'est à la même époque qu'il avait commencé à assister aux congrès Boréal.  Avait-il participé aux congrès des années 1990, jumelés avec des conventions anglophones à Ottawa et Montréal ?  Je ne saurais en jurer.  Par contre, il figure parmi les inscrits de Boréal 2000 et 2001, puis de 2007 à 2012.  Nous l'avions encore revu en 2014 et il s'était inscrit en 2016, mais sans pouvoir faire le voyage de la Méditerranée jusqu'à Mont-Laurier.  Après un congrès Boréal à Québec, soit au Centre Morrin en 2012 soit au Monastère des Augustines en 2017, je me souviens qu'il avait rejoint l'équipe de bénévoles du congrès au bar Le Sortilège sur Saint-Jean le dimanche soir et que nous avions passé un bon moment en petit comité, à partager des anecdotes et des souvenirs, entre fans.  (Je penche pour 2012.)

Je l'ai sans doute rencontré pour la dernière fois aux Utopiales en 2018.  Il m'avait réclamé une nouvelle pour un numéro spécial de Galaxies dont il organisait le dossier thématique, sur la terraformation de la Lune, et il m'avait repéré dans l'assistance d'une table ronde... peut-être bien celle où Élisabeth Vonarburg incarnait Alice Sheldon.  De fait, après avoir écouté au début, j'avais sorti mon ordinateur pour effectuer quelques recherches sur les températures lunaires et récupérer des données pour l'écriture de cette nouvelle.  Si bien que lorsqu'il est venu me relancer, j'ai pu répondre sans mentir que j'y travaillais.  Toutefois, comme je n'avais pas saisi qu'il n'était présent que pour la journée, j'avais raté l'occasion de prolonger notre conversation.

Isolé en Bretagne durant la pandémie, il m'avait fait part de ses recherches les plus récentes.  Il préparait un nouveau dossier thématique pour Galaxies, qui comportera peut-être une nouvelle de ma plume, mais ce sera, le cas échéant, sa dernière contribution à la science-fiction ou presque.

C'était un esprit libre qui menait une existence en marge, à ce qu'il m'a toujours semblé.  En marge des querelles et des chapelles, en marge des modes littéraires et des succès de vente, en marge aussi des contingences conventionnelles...  Mais avec sa disparition, c'est une connaissance rare et précieuse de la science-fiction internationale au siècle dernier qui périt.

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2020-06-28

 

Sonnet pour Sonia

Quand l'amour se heurte à une porte fermée
qui, forcée, ouvrira seulement sur un monde
où les larmes coulent et le silence abonde,
périra-t-il avec le départ de l'aimé ?

Quand d'amers regrets nous assaillent, triste armée
qui, de souvenirs sans prix, aussi nous inonde,
tuant l'espoir que sa voix à nos pleurs réponde,
l'amour survivra-t-il au départ de l'aimé ?

Tout est fini quand l'existence se fracture,
mais rien n'est aboli tant que l'amour dure

(sauf le rire qui éclairait nos lendemains,
les joies attendues pour racheter les jours noirs
et les plaisirs tranquilles au bout du chemin)

Car l'amour vit — tant qu'on raconte son histoire

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2020-06-04

 

Épidémies et pandémies en science-fiction

Dans mon rôle d'écrivain en résidence à l'Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique de l'Université d'Ottawa, j'ai signé ces derniers jours deux billets sur la pandémie de Covid-19 et la science-fiction.

Dans un premier temps, j'ai offert un survol rapide de quelques ouvrages et thèmes.  Dans la science-fiction, l'épidémie n'est que rarement une simple épidémie dans le genre de celle qui surgissait dans Un hussard sur le toit de Giono (et même dans ce dernier roman, le potentiel de bouleversement social d'un mal infectieux apparaissait assez clairement, il me semble).  Dès Le Dernier Homme (1826) de Mary Shelley, la maladie peut devenir un fléau exterminateur qui menace l'avenir de l'humanité.  Des variantes apparaissent après, comme dans « A Legend » (1881) de Lafcadio Hearn où une pandémie mondiale élimine tous les hommes sauf un.

La guerre bactériologique est une réalité de longue date.  On se rappellera ces tentatives médiévales de décimer une cité assiégée en catapultant à l'intérieur des carcasses contaminées, ou ce général britannique qui, au XVIIIe siècle, voulait distribuer aux autochtones des couvertures porteuses de la variole.  Mais les travaux de Pasteur et de plusieurs autres à la fin du XIXe siècle mettent en lumière les causes de certaines maladies infectieuses.  Dès lors, de nombreux auteurs envisagent l'utilisation des maladies contre des ennemis : extraterrestres déployant des maladies contre l'humanité, terroristes instrumentalisant le choléra contre un gouvernement tyrannique, microbes terriens à la rescousse contre les envahisseurs martiens de Wells...  La peur d'une guerre microbiologique est demeurée, même si elle a connu des recrudescences au moment des guerres mondiales, puis à partir des années 1970 quand les progrès de la génétique permettent d'envisager des maladies faites sur mesure pour déjouer toutes les parades, comme dans The White Plague (1982) de Frank Herbert.  Cette crainte surnage encore aujourd'hui, sous la forme des théories du complot qui attribuaient le nouveau coronavirus à de sombres plans ourdis par les Chinois ou les États-Unis, selon le cas.

Quelques ouvrages, comme La Peste (1947) de Camus, ont moins cherché à anticiper qu'à décrire les réactions humaines face à un pic épidémique : la sidération, l'égoïsme et même l'opportunisme.  Le fléau devenait une allégorie des autres catastrophes (in)humaines du milieu du siècle dernier.

Le retour des pandémies s'est accéléré après la Seconde Guerre mondiale : grippe asiatique des années 1950, grippe de Hong Kong des années 1960 et SIDA des années 1980.  Puis, depuis l'aube du nouveau siècle, le SRAS, le MERS, les grippes aviaire et porcine, l'Ebola et le Zika, entre autres pandémies réelles ou appréhendées.  Du coup, le thème de la pandémie s'est imposé dans la science-fiction.  Dans une certaine mesure, la pandémie a remplacé l'invasion extraterrestre et la guerre atomique d'antan : il s'agit d'une apocalypse qui permet de faire table rase et d'imaginer un monde différent (et rarement meilleur).  L'action est souvent au rendez-vous et les infectés de la pandémie remplacent les mutants ou les extraterrestres des récits antérieurs.  La popularité du thème pandémique, bien visible dans les chiffres que j'ai recueillis, est aussi dopée par la popularité des zombies.  Ce ne sont pas tous les zombies qui sont des personnes infectées : les auteurs ont imaginé d'autres scénarios pour justifier l'apparition de zombies, mais la plupart ont lié leur existence à la propagation de virus ou d'autres agents pathogènes.

La combinaison de ces facteurs entraîne de fait une explosion dans le nombre d'ouvrages à traiter de maladies épidémiques durant la dernière décennie.  Autant que les épidémiologistes, les médecins ou Bill Gates, la science-fiction a vu venir une pandémie.  Avec l'aide de quelques encyclopédies, j'ai fait quelques coups de sonde successifs pour explorer le corpus et chaque tentative n'a fait que confirmer la tendance.  Par conséquent, même si mon échantillon est partiel et dominé par les ouvrages de langue anglaise (comme on le voit dans ce diagramme), je crois qu'il correspond à une réalité.

Je ne me suis pas cantonné d'ailleurs aux seuls livres : des nouvelles, des films, des séries télévisées et des jeux sont aussi recensés.  Néanmoins, les livres dominent, en partie parce que les encyclopédies du genre les privilégient.  Les nouvelles (sous la forme d'anthologies, de recueils et de nouvelles individuelles) représentent néanmoins la seconde catégorie en importance.

L'évolution est claire dans le diagramme ci-après.  L'augmentation des titres par décennie ne cesse d'augmenter et même le chiffre pour les quelques mois de l'année en cours est déjà respectable.  Il y avait une tendance à la hausse avant 2010, mais la dernière décennie écrase toutes les autres.

En incluant les productions par catégorie, on obtient le diagramme suivant qui démontre la présence grandissante du thème sur les écrans (cinéma, télévision, jeux vidéo) depuis les années 1970.  Néanmoins, l'accroissement du nombre de textes demeure énorme (plus qu'un doublement par rapport à la décennie précédente) et il est difficile de ne pas reconnaître un caractère prophétique à cette production.  S'il est possible d'expliquer cette augmentation comme je le fais ci-dessus, il reste nécessaire de se demander pourquoi des auteurs en tous genres ont été sensibles à cette possibilité alors que plusieurs gouvernements sont restés sourds et aveugles.
Dans mon second billet, j'ai proposé quelques pistes pour comprendre l'utilité de la science-fiction au temps de la pandémie.  D'abord, on a proposé parfois (et même récemment) que le dépaysement propre à la science-fiction renforçait les capacités d'adaptation des jeunes lecteurs.  On peut même se demander si les adultes aussi ont recours à la fiction pour s'adapter à des situations nouvelles.  Au début de la pandémie, les ventes et les téléchargements d'ouvrages décrivant des épidémies et des pandémies ont connu une hausse soudaine.  Le diagramme ci-dessous reproduit les données de Google Trends pour trois cas qui me semblent potentiellement typiques.  À première vue, il ne s'agit pas d'une demande soutenue, qui se perpétuerait sur la durée de la pandémie ou du confinement.  La demande initiale est apparue au moment où la population était confrontée à quelque chose de neuf et d'inattendu, se cherchant des repères et se procurant des livres ou des films susceptibles d'en offrir.

Au-delà de ce rôle d'apprivoisement de l'inattendu au service de la résilience individuelle, la science-fiction devrait interpeller nos décideurs.  La résilience institutionnelle pourrait-elle profiter d'une plus grande attention aux productions de la science-fiction ?  Aux éventualités que la science-fiction aborde ?  Depuis quelques années, plusieurs gouvernements (en Chine, au Canada, en France, par exemple) font appel aux auteurs de science-fiction pour envisager des possibilités et des scénarios que la prospective classique écarterait peut-être.  Mais il s'agit souvent d'exercices limités dans le temps ou marginalisés par les structures en place.  Au fond, mon second billet pose la question d'une priorisation possible d'une intégration à la fois de la mémoire historique et de l'imagination disciplinée dans les prises de décision de nos gouvernements.

La suite dans quelques mois...

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2020-04-08

 

Des avatars d'un néologisme de science-fiction

J'ai été surpris d'apprendre, il y a quelques mois, qu'un néologisme de mon cru avait entrepris un périple inattendu en passant de la science-fiction à la traductologie.

Dans mon roman jeunesse Le Revenant de Fomalhaut (2002), le personnage principal est capturé par des extraterrestres originaires d'une planète géante.  Ceux-ci ont du mal à communiquer avec les humains, et réciproquement.  Le jeune protagoniste est transformé par ces extraterrestres en « biotraducteur ».  Le roman est un peu vague sur les détails techniques, mais il faut sans doute comprendre que les extraterrestres l'ont transformé biologiquement et génétiquement puisqu'il devient dès lors capable de s'exprimer dans une version de la langue des extraterrestres quand il souhaite formuler quelque chose dans sa langue maternelle.

Selon Nicolas Froeliger, les termes de « biotraducteur » et « biotraduction » circulent depuis quelques années dans le milieu des traducteurs, à l'instigation de Caroline Subra-Itsutsuji, pour désigner la traduction qui est le fait non pas de logiciels ou de machines mais de personnes humaines.  Ceci se retrouve dans son essai Les Noces de l'analogique et du numérique : De la traduction pragmatique (Paris, Les Belles Lettres, 2013) et cet article de Rudy Loock le rappelle aussi dans sa première note.  J'inclus ci-dessous une photo de la page pertinente de l'essai de Froeliger :


L'ironie, c'est que le terme de « biotraducteur » désigne dans ces textes un traducteur ou une traductrice qui traduit sans se faire aider de logiciels ou autres outils numériques.  La biotraduction, telle que je la comprends, c'est donc ce que ferait un être humain nu, rien qu'avec son cerveau.  Toutefois, dans Le Revenant de Fomalhaut, le personnage de Pierrick traduit à son insu : son cerveau et son appareil phonatoire ont été modifiés de façon à le faire parler comme un extraterrestre quand il croit parler sa propre langue.  En quelque sorte, sa traduction est le fait d'une machinerie organique qui lui a été implantée et qui traduit à sa place, sans qu'il contrôle grand-chose.  Il est donc un cas intermédiaire qui ne s'identifie ni à l'un ni à l'autre pôle mis de l'avant par les traductologues.  Ici, la science-fiction reste plus étrange que la réalité...

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2020-02-22

 

Ascendances littéraires

Le Canada français passe parfois, aux yeux d'historiens qui se sont plu à répandre l'idée d'une grande noirceur collective avant 1960, pour une société conservatrice et bornée, voire illettrée et inculte.  Cette impression est née en partie d'une attention exagérée aux ouvrages privilégiés par les collèges classiques, souvent surannés, aux bonnes lectures prônées par l'Église catholiques et aux trop rares parutions en volumes des auteurs canadiens-français.  Elle est sans doute aussi le fruit d'une sous-estimation des pratiques littéraires moins faciles à repérer pour les premiers chroniqueurs : pièces de théâtre jouées par des cercles étudiants et des amateurs, lectures d'ouvrages et de fascicules achetés en librairie ou en tabagie, lecture de journaux et de revues, écriture pour ces mêmes périodiques, consommation urbaine de pièces de théâtre, de films et de livres en anglais par des Canadiens français suffisamment bilingues pour les apprécier...  Enfin, depuis les années 1960, il est clair que les jeunes clercs des nouvelles universités québécoise de l'après-guerre, imbus de leur science toute neuve de ce qu'une littérature moderne devait rechercher, ont longtemps écarté du revers de la main les formes littéraires qui leur paraissaient méprisables : littérature sérielle, « para-littérature », poésie trop conventionnelle, textes trop commerciaux (édités en fascicules, par exemple), littérature jeunesse et ainsi de suite.  Aujourd'hui encore, les histoires « officielles » de la littérature québécoise (voir l'Histoire de la littérature québécoise de Dumont, Biron et Nardout-Lafarge) s'entêtent à considérer que la « littérature québécoise » n'était qu'un projet au moment de la Révolution tranquille, ce qui relègue dans les limbes tout ce qui a précédé l'époque bénie... de la jeunesse des auteurs de ces histoires canoniques.

Pourtant, quand je me penche sur mon passé, je constate que je suis le légataire, sinon l'héritier, d'une tradition culturelle et littéraire qui, à en croire ses contempteurs, ne mérite aucune reconnaissance.  Il s'agissait évidemment d'une culture bourgeoise, associée à la principale classe sociale bénéficiant de l'éducation et des moyens matériels susceptibles d'entretenir un culte et une pratique de l'écrit.  Néanmoins, chaque génération successive a porté la culture littéraire de son temps, écrite ou théâtrale, selon le cas.

Du côté de mon père, j'ai déjà évoqué la figure de mon arrière-grand-père, Edmond Trudel (1860-1933), rédacteur en chef d'un journal manitobain au XIXe siècle qui enregistre en septembre 1884 sa réception d'un rare ouvrage littéraire franco-manitobain, Petites Fantaisies littéraires de Georges Lemay.  Je relisais encore récemment les pages consacrées dans son journal aux funérailles de Louis Riel à Saint-Boniface (le reportage est anonyme, mais je l'attribue sans trop hésiter à Edmond).  Si son fils Jean-Joseph (mon grand-père) a surtout canalisé dans le théâtre (au Cercle Molière, en particulier) ses ambitions artistiques, ma grand-mère Margherita Chevrier (1898-1986) était une grande amatrice de littérature qui n'a jamais hésité à prendre la plume.  Ses propres ambitions artistiques ont été éphémères, mais elle s'est ensuite consacrée à l'histoire familiale, signant d'ailleurs des souvenirs de sa propre vie dans Mrs. Doctor:  Reminiscences of Manitoba Doctors' Wives (Winnipeg, 1976).

C'est peut-être la première toutefois à évoquer son approche de l'écriture si je puis dire.  Le 19 mars 1916, ma grand-mère Rita, âgée de dix-huit ans, envoyait à son père, Horace Chevrier (1875-1935) une carte postale que je reproduis ci-dessous :


En un sens, pour l'époque, c'était l'équivalent d'un GIF qu'on utilise sur Facebook pour souligner un message.  Au dos, elle écrivait en anglais ce qui suit.

« Dear Daddy,

« Please do not take offence at this card ; it may not be quite correct in taste but I think it quite à propos.  It refers to your very kindly written letter of last [week? (illisible)] in which you comforted me very much.  I am following your advice and the proverb on the reverse, having long ago forgiven and forgotten it all.  You see, I must be a "poem" myself before I can hope to write one, and if I allowed feelings of rancour to grow, they would choke all my noble and higher sentiments but, then, where would my inspiration come from?  My "war work" is teaching me many other lessons which I hope will be profitable.  I am so anxious to finish my poem, pass my examinations well, and come home to you again.  But I promise not to be idle during vacation; all that I ask is that you keep me free from any and every social function this summer, please.  I shall keep your letter always »

Je n'ai pas la lettre de l'arrière-grand-père Chevrier dont il est question, mais la date permet de conclure que Rita allait bel et bien compléter le poème qu'elle s'efforçait de finir.  Il s'agit presque certainement du poème publié en avril 1916 que j'ai reproduit dans mon billet sur les années de guerre de mon grand-père, Jean-Joseph Trudel (1888-1968).  Mon père lui-même a caressé des ambitions littéraires, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, ce dont témoignait ce billet (et sa photo).  Il s'est consacré plus tard dans sa vie à la création littéraire, en suivant des cours au collège Algonquin d'Ottawa et en participant à la vie littéraire de la petite communauté entourant les enseignants du collège, mais il n'a pas poussé plus loin.  Comme sa mère, il s'est plutôt consacré à l'histoire familiale, ce que j'ai recueilli et relayé à l'occasion sur ce blogue.

On comprendra aussi qu'il y a dans mon cas un double héritage littéraire, à la fois français et anglais.  Edmond et Jean-Joseph Trudel défendent et illustrent le français.  Les Chevrier, associés aux Métis par leurs activités commerciales et leurs mariages, sont plus ou moins polyglottes.  Horace et Margherita, élevée dans une académie anglophone, sont à l'aise en anglais comme en français, au point où Rita écrit à son père en anglais.  Néanmoins, ce que je trouve intéressant dans cette missive de ma grand-mère, c'est son idée que l'écriture de la poésie exige qu'elle soit elle-même un « poème ».  Même si elle opte pour le versant le plus noble de la chose, il est intéressant qu'à la même époque, d'autres artistes cherchaient de plus en plus à mener une vie en adéquation avec leur poésie, des poètes maudits français aux Futuristes italiens.

Quel est le sens de cet héritage familial ?  Il est clair qu'il n'affecte pas ce que j'écris : il n'y a pas de pionniers de la science-fiction avant l'heure parmi mes ancêtres.  Mais le fait même d'écrire ou d'ambitionner d'écrire a été normalisé au fil des générations, tout comme le fait de ne pas chercher à en vivre complètement...  Et je suis peut-être profondément tributaire de ces transmissions de l'histoire familiale.

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