2021-04-25
Lloyd Bodie (1926-2021)
La nuit du souvenir, le souvenir des jours enfuis
Nous naissons de la nuit, nous tombons dans la nuit,
quand l'éclat des cuivres s'éteint en expirant
et les violons se taisent en soupirant,
car de leur harmonie un jour nous avons joui
Un très vieil ami est parti aujourd'hui,
vie qu'on abolit sans retour en l'échangeant
tel un livre vite oublié en le rangeant,
puisqu'on ne rallume pas le feu qui a lui
Il encensait le Beau, il parlait peu mais d'or,
il était l'ami chez qui le voyageur dort
et il avait compté les étoiles des Plaines
Les années multipliées de sa vieillesse
ont usé avant, mais pas effacé ma peine,
en ce jour où périt un peu de ma jeunesse
Libellés : Poème
2021-03-25
Exorcisme en vers (et hommage à Verlaine)
Au-delà du battant, assis en attendant,
ils sont deux à chercher quelques mots inédits
ou se persuader que c'est bien vendredi :
dans la bouche de l'un luit une seule dent
Qui donc visitera leur salon décadent ?
Ils sont deux esseulés au silence réduits,
elle s'est ramollie, lui parfois se raidit :
de sa gorge éteinte sort un rire strident
Dans leur appartement, trop longtemps enfermés,
condamnés à sentir cette folie germer
qui lui dit qu'il est beau et qu'elle... vit encore
ils sont deux qui s'aimaient avant la pandémie
et qui n'espèrent plus que le trépas des corps
pour que leurs purs esprits s'embrassent en amis
Libellés : Poème
2020-06-28
Sonnet pour Sonia
qui, forcée, ouvrira seulement sur un monde
où les larmes coulent et le silence abonde,
périra-t-il avec le départ de l'aimé ?
Quand d'amers regrets nous assaillent, triste armée
qui, de souvenirs sans prix, aussi nous inonde,
tuant l'espoir que sa voix à nos pleurs réponde,
l'amour survivra-t-il au départ de l'aimé ?
Tout est fini quand l'existence se fracture,
mais rien n'est aboli tant que l'amour dure
(sauf le rire qui éclairait nos lendemains,
les joies attendues pour racheter les jours noirs
et les plaisirs tranquilles au bout du chemin)
Car l'amour vit — tant qu'on raconte son histoire
Libellés : Poème
2018-02-26
Hommage à la saison
l'éclat d'un soleil vif trace une autre forêt,
tire l'ombre des troncs, grave de fines raies
et dessine de pâles lacis, bleus et froids
Sur la blancheur des champs, l'aube glisse avec joie,
éparpille sa clarté sur la poudre de craie,
évite les plaques glacées de marbre frais
et blanchit la coiffe bosselée de nos toits
Le printemps nappera d'un miel d'or la glace
avant de ciseler l'amas dont on se lasse
et puis de ranimer le refrain des ruisseaux
Mais nous avons le droit encore de gaver
nos yeux d'une splendeur, même en humbles morceaux :
la beauté de l'hiver quand il va s'achever
Libellés : Poème
2017-06-01
Le sonnet du départ
C'est un cap étranglé de varechs et d'eau grise,
Que les assauts du nord ont en vain secoué,
Que le marsouin, passant par bandes sous la brise,
Vient frôler quelquefois de son dos tatoué.
Lorsque le soir descend sur son énorme frise,
L'ombre géante emplit son large flanc troué
Où tout le jour, dorant le golfe qui s'irise,
Compagne de l'azur, la lumière a joué.
Défiant, calme et seul, les plus hautes marées,
Ses roches, par les flots saumâtres entourées,
Depuis des milliers d'ans, narguent les vents amers,
Et les grands goélands, ces lourds pigeons de mers,
Se repliant autour, dans leurs vols fantastiques,
Lui font un anneau blanc de leurs ailes étiques.
(Gonsalve Désaulniers, 1863-1934)
Libellés : Poème, Québec, Voyages
2017-03-02
Les grands-pères
car le temps trépassé a fait d'eux des parents
qui préparent leurs propres recommencements
Avalés par les ans, ils se pleurent sans dire
Détournons le regard des bûches qu'ils fendirent
remboursons les prêts dont ils furent les garants
et cédons leurs maisons grises au bout du rang
Avalés par les ans, ils se pleurent sans dire
Négligeons les rappels de chaque anniversaire
sans tendresse ou émoi, triste jour qui lacère
Nous préférons l'amer souvenir à l'absence
De tous les autres jours, reste un peu de douceur
qui monte et noie le deuil dans la paix du silence
pour que nous retrouvions les morts dans nos cœurs
Libellés : Poème
2016-01-23
Fragilité
ce qui ne brûle pas volera en éclats
ce qui ne tombe pas se déchiquettera
Rien de nos corps n'échappera au bourbier
Du rang, aînés, maîtres et proches sont radiés
leurs rires se taisent et résonnent le glas,
leur savoir ou leur sagesse s'effacera.
Retenons néanmoins que la mort a pitié :
ce que nous aurons aimé ne périra pas
parce que nous aurons tenu à bout de bras
et transmis aux prochains les plus beaux de nos rêves
Blessés, ne pleurons plus notre stature infime
Recommencer, c'est le défi qui nous élève
Continuer, c'est le plaisir qui nous ranime
Libellés : Poème
2015-11-07
Les fantômes des autres
car c'est le mois des morts et des longs crépuscules,
les vivants sont leurs proies et les mourants basculent
dans le néant qui est le meilleur des calmants
Pourtant, les spectres de nos proches et amants
nous hantent sans répit, regrets qui nous acculent
et souvenirs heureux d'un amour qui bouscule,
chair de notre vie sous la peau de revenants
D'eux nous n'avons pas peur, qu'on les appelle ou non,
ils ont béni nos cœurs et nous savons leurs noms,
mais un fantôme inconnu, lui, glace d'effroi
Des spectres étrangers, nous n'espérons rien,
ni vérité qui broie ni amour qui foudroie,
tremblant surtout d'entendre l'ombre souffler : Viens...
Libellés : Poème
2015-10-31
La saison achevée...
de blanc pour nos ébats, faisant des champs un lit,
capitonnant les bois et lissant tous les plis,
un monde neuf, sans loi, s'offre à l'explosion
Il n'attend qu'un verbe pour sa création,
qu'un parleur pour crier son cœur jusqu'à la lie
et sauver cet hiver élu du triste oubli
où périt qui n'ose la révolution
Quand les neiges fondent, leur blancheur s'est usée,
la page a résisté aux mots qui ont fusé :
de l'hiver épuisé ne reste que la boue
Si quelques rares flocons encor se fourvoient,
le printemps se moque de cet hiver à bout —
sourd au chuchotement libéré de nos voix
Libellés : Poème
2015-06-02
Quand les barreaux s'évanouissent jusqu'au dernier
qui coule, s'épuise, s'abolit et l'oublie,
le condamné perd tout ce qu'il a établi,
riche de peu de jours, dépouillé de ses ans.
Le captif vit pourtant s'il souffre en se butant
aux barres disparues, qui ont creusé de plis
sa face de battant, meurtrie d'amers replis,
flétrie par le dépit de partir au printemps
Car, mon pauvre Joël, nous pleurons aujourd'hui
l`homme qui a lutté pour rester notre ami
pas encor regretté, et présent pour l'été
Et pour toute l'année, et pour bien des années,
alors que le passé ou notre piété
ne console pas de l'âme à jamais fanée
Libellés : Poème
2015-05-23
D'un pôle à l'autre
l'œil vif, le poil bouclé, le sourire amical,
tel un vampire imbu de sang ombilical
ou un immortel né d'un hasard génétique...
Quand il happait les jours d'un élan frénétique,
comme pour devancer l'avis chirurgical,
ce froid maquillage du verdict médical
qui abat le gourmand et même l'ascétique...
Quand il revenait chaque année, l'œil allumé,
jeune et lisse de peau, et jamais enrhumé,
pour nous faire envier sa santé d'acier...
Il nous rassurait, demeurant l'ami fidèle
qui ne fut jamais malade ou émacié
avant d'épuiser la clarté de sa chandelle
Libellés : Poème
2015-05-15
Quand un condamné passe avant les autres
arrache et emporte un morceau de notre cœur,
car le dernier vivant n'est pas le vainqueur,
il n'est que l'ami qui souffre de dire adieu
Chaque nuit chagrine, chaque heure où nos yeux
ne ferment plus, chaque instant privé de douceur
sont des moments trop longs, livrés à la rancœur
d'avoir perdu l'ami qui méritait mieux.
Chacun de nous se bat pour rester seul,
mais les mortels ne quittent pas quand ils le veulent,
sujets rebelles en vain à la mort annoncée:
son silence assourdit et son vide est pesant.
Notre âme effarée, sentant qu'elle va pleurer,
compte alors les joies laissées au ras du jusant.
Libellés : Poème
2015-01-17
Le dernier fantôme qu'elle nous prend
quand le froid mortel se glisse en nous et appelle
à fuir ce rongement qui taraude et coupelle :
la vie reflue lorsqu'on ne quitte plus sa place.
Avant nous, le courant a emporté, hélas,
trop d'amis, trop d'amants, qu'il faut qu'on se rappelle
sans insister : les joies s'enterrent à la pelle
alors que les peines de force nous enlacent.
Plus on traîne le soir, plus la blancheur se vide :
elle est partie en s'oubliant, cette timide,
il s'attarde un peu, ce père avide et rageur
Chaque immense départ nous perce au cœur et navre
l'espoir qui toujours anime le voyageur
de ne pas arriver seul dans l'ultime havre
Libellés : Poème
2013-11-24
La défunte
fixant notre regard sans ouvrir les yeux
figeant nos mouvements comme un mot des dieux,
elle ne s'émeut plus de nos larmes rebelles
La bouche close et nue, la morte nous révèle
que le plus grand, plus dur silence en un lieu
enfle quand au langage on a dit adieu,
sa chair immobile étant l'unique nouvelle
Avant la fin, le désarroi serrait nos voix
Après, tout est jugé sans plus aucun pourvoi,
la vie se tait, les paroles ne sont que bruit
les bras des vivants nous consolent encore,
les joyeux souvenirs et tout l'amour d'autrui
pour que brille l'esprit une fois éteint le corps
Libellés : Poème
2013-11-21
Matin neigeux à Lyon
sur des chaussées dont pas un passant ne décolle,
Libellés : Poème
2013-08-21
Tombe dans les ténèbres
pour voir le sol guetter son glissement sans fin,
tous ses doigts écartés parce qu'il n'a eu faim
que de rire et fêter, jamais de sa fierté
Lui ne veut pas mourir de culpabilité,
sentir son cœur palpiter du soir au matin,
laisser ses draps goûter sa peur de la fin...
l'angoisse du déclin n'est qu'un sort évité
Il saute dans la joie et plonge dans la nuit,
la bouche ouverte pour engouffrer tout un puits
le vide avalé par le vide en un respir
Si le sommeil noie les soucis quand le corps dort,
le fuyard ne craindra plus l'ultime soupir
avant l'heureux et calme oubli de l'autre bord
Libellés : Poème
2013-05-21
Paris, les tons gris
délave les crépis, estompe les nuages,
étouffe tous les cris et l'élan des rouages
de la bruissante vie de la machine à zèle
Entre crachin et pluie, il ouvre les ombrelles,
car le jour ralentit pour que durent les pages
car les enfants s'ennuient comme au premier âge
et les moments fuient en un claquement d'aile
d'un pigeon noir et gris, angelot excavé
d'une triste féerie, gras et jamais pressé,
tel un fragment meurtri de l'amère grisaille.
Nulle part et ici, la ville hésite et part
sans aucun but précis, face au vent qui cisaille,
quittant ses bancs moussus pour l'été qui répare
Libellés : Poème
2013-04-19
La peur et la lumière
étouffant par excès de maîtrise de soi
en s'imposant toujours la plus dure des lois
ravalant ses rages, refoulant ses chagrins
Car c'est en restant fort qu'on se casse les reins
par égard pour autrui qu'on sabote sa foi
par désir d'endurer qu'à la fin on se noie
comme pour mettre à notre seule vie un frein
Pourtant, le poids des ans abat notre énergie
longtemps avant que soit consumée la bougie
que nous brûlons pour brûler, anges dans la nuit
Mourons d'avoir trop brillé, les ailes usées
d'avoir trop volé, tel un astre qui a trop lui
las non de ses peurs mais d'avoir su s'amuser
Libellés : Poème
2013-03-23
La leçon de la tendresse
de vos espoir secrets pour une vie à deux
de ces souffles unis qui attisent le feu
L'amour n'aveugle pas, il vous rend plus jolis
Les gestes de la vie qui enfin vous relie
sont vrais et sont requis, par les jours nuageux
et les grands aujourd'hui, pour qu'un soir orageux
embrassés, la vérité bue jusqu'à la lie,
vous sachiez par vos lèvres et votre peau
que si l'amour explose les cœurs aussitôt
la tendresse loge en votre chair à jamais
Les cadeaux ne raniment pas la passion
ou le non avenu : ce que chacun aimait,
il en a fait le roc de vos fondations
Libellés : Poème
2012-11-24
Des mots dans la nuit
car les mots nous échappent comme les oiseaux
fuient les mains étendues à travers les roseaux
et survolent nos corps en route pour minuit
libres de posséder une autre âme qui jouit
avant de s'aplatir elle aussi le museau.
La voix coupée, les mots résistent aux ciseaux
beaux parce que meurtris, doux quand la chair reluit
Mots liés par la queue, ou s'embrassant du bec,
surgissant du brouillard, poussés par un vent sec,
ils font l'amour mieux que nos élans et mains
La poésie égaie le retour de voyage,
nous gave aujourd'hui des baisers du lendemain
et nous assoie pour longtemps sur ses verts rivages
Libellés : Poème
