2009-06-10

 

Les Jardins Finnerty


À l'instar d'Hugo, qui offre parfois des photos en prime après la fin de son voyage, j'ai eu envie d'offrir quelques photos que je n'avais pas pu caser ailleurs. Je les ai prises dimanche matin dans les Jardins Finnerty aux portes du campus de l'Université de Victoria. Les jardins sont ouverts au public, mais les visiteurs sont responsables de bien refermer les portes grillagées pour empêcher la visite d'indésirables, selon la pancarte accrochée bien en vue : il s'agit de protéger les jardins des déprédations des lapins de l'université ou des cerfs du voisinage — que je n'ai jamais entrevus. Les massifs fleuris et variés m'ont rappelé un peu ceux du Jardin botanique de Montréal, mais les Jardins Finnerty sont moins grands. Ils sont parcourus par un sentier savamment tracé pour faire perdre de vue leur taille véritable aux visiteurs. Grâce aux boucles et détours du chemin, on a vraiment l'impression de parcourir un vaste terrain combinant de nombreuses plates-bandes, quelques pièces d'eau, des arbres et arbustes rares, des pelouses et même un petit boisé. Chaque saison, chaque semaine, chaque jour correspond à un moment dans le cycle de la vie végétale, du bourgeonnement à l'épanouissement des fleurs, à la chute des pétales qui jonchent dans la photo ci-dessous une pelouse soigneusement entretenue.Le bambou que j'avais repéré en train de pousser à l'état sauvage le long du sentier des Cinque Terre, près de Corniglia en Italie, je l'ai retrouvé dans ces jardins, ombrageant un petit étang. Du coup, on a vraiment l'impression de se trouver dans une enclave tropicale distincte de tout le reste du Canada... Malgré les portes grillagées, je suis aussi tombé sur un lapin à l'intérieur des limites du jardin. J'espère que les jardiniers réussiront à l'attraper... À l'autre bout du jardin, j'ai pris cette photo d'un autre étang. Étang? Mais oui, il faut regarder de près pour voir qu'il s'agit d'un reflet dans cette mare témoignant du grand calme de l'air matinal. Plus loin, le sentier ménageait un aperçu sur le boisé au cœur des jardins, créant l'illusion trompeuse de l'orée d'une grande forêt pluviale de la Colombie-Britannique... Enfin, le sentier m'a ramené à mon point de départ.De cette visite matinale, je garderai un souvenir fleuri...

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2009-06-07

 

Chez Lex Luthor

Je ne l'avais pas prévu, mais j'ai rendu visite aujourd'hui à Lex Luthor — et aussi au professeur Xavier et à ses X-Men. En effet, sur le chemin du Pacifique, je me suis arrêté à l'université Royal Roads (anciennement un collège militaire) dont l'édifice le plus ancien est Hatley Castle, construit en 1906-1908 par James Dunsmuir, dont la famille dominait l'économie de la Colombie-Britannique à l'époque. Si je me souviens bien, c'est l'académie des X-Men (dans les deuxième et troisième films) qu'on découvre d'un côté du manoir dans la photo ci-dessous...Et, de l'autre côté, c'est le manoir des Luthor dans la série Smallville qui apparaît quand on fait le tour et qu'on prend la photo ci-dessous... Le campus de l'université actuelle compte une lagune, des pavillons historiques remontant à la Seconde Guerre mondiale et plusieurs jardins. Il est cerné par des bois qui abrite une vie sauvage pas si farouche. Ainsi, au détour d'un chemin, j'ai surpris ce jeune cerf en train de brouter...Il y avait aussi un paon, qui a obstinément refusé de faire la roue. Quand j'ai repris la route, ce fut pour me rendre avec mon cousin jusqu'à French Beach, petit parc provincial sur la côte ouest de l'île de Vancouver. La baie était moins escarpée que dans le parc des Cinque Terre, mais je la voyais au niveau de la mer, ce qui change la perspective. Dans cette baie, le littoral alterne des grèves rocailleuses, des plages sablonneuses et des bordures rocheuses à peu près impassables à marée haute.Ce n'est pas encore tout à fait l'océan Pacifique, mais cela se rapproche nettement plus de la puissance sauvage et indomptée de la mer que dans les anses et les baies tranquilles qui entourent Victoria — sans parler des berges domestiquées de Vancouver. Par conséquent, comme je l'ai déjà fait à quelques occasions, j'ai pris une photo de mon sac bleu sur la grève de galets au bord du détroit de Juan de Fuca, pas trop loin du véritable océan. Le soleil se coucherait bientôt et un vent frais soufflait. Les vagues n'étaient pas fortes, mais les rouleaux moutonnants assaillaient la côte sans se lasser.Je me suis aussi trempé les pieds dans cette eau glaciale, qui représentera cette année la borne extrême (probablement) de mes voyages et de ma course vers le couchant.

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2009-06-05

 

Voir de haut

La première session du jour porte sur les tentatives de créer et d'opérer des cours interdisciplinaires en équipe. En clair, des profs de langue et de littérature qui ont essayé de collaborer avec des profs issus d'autres départements ou facultés sont venus témoigner de leurs expériences, pas toujours heureuses. Franchement, je n'en ai pas retenu grand-chose, hormis quelques plans de cours que j'étudierai plus tard à loisir, car certains des problèmes rapportés relèvent de l'expérience strictement humaine des heurts possibles entre deux personnalités, dans des situations institutionnellement contraignantes... Néanmoins, je note deux ou trois bonnes suggestions de lectures; l'idée de juger l'enseignement sur les seuls résultats afin d'harmoniser les philosophies divergentes de domaines aussi distincts que les arts et les sciences; et que l'approche dialogique résultant de la présence de deux profs en classe qui ne s'entendent pas toujours est susceptible de plaire aux étudiants. Relativement aux réticences des étudiants en science ou en génie à se faire dire comment écrire par des profs de langue, sous prétexte de la trop grande spécialisation de leur domaine, un des panélistes leur a cité les critères des demandes de subvention de la NSF qui veut des textes « understandable to a scientifically or technically literate lay reader ». Et vlan!

Comme sujet de la discussion, l'interdisciplinarité a inspiré quelques commentaires additionnels. La session avait emprunté son titre à un essai posthume de Stephen Jay Gould, The Hedgehog, the Fox, and the Magister's Pox, précisément sur le sujet des deux cultures. On a invoqué Homi K. Bhabha, pour qui elle ne peut que susciter une crise chez les disciplines rapprochées par cette approche. On a cité l'Association for Integrative Studies, spécialisée dans le domaine, ainsi que la nouvelle Association for Environmental Studies and Sciences, qui veut soutenir les études interdisciplinaires de l'environnement. Et on nous a recommandé l'essai « Lise Meitner's Walking Shoes » de Rebecca Solnit (dans Savage Dreams) pour son écriture interdisciplinaire par excellence.

La seconde session du matin était prometteuse, car je m'intéresse par la force des choses à la culture étatsunienne du XIXe s. et ses rapports avec la technologie, c'est-à-dire avec son idéologie des moyens et des fins. Paul Outka devait aborder le posthumain au XIXe s., mais, en définitive, il s'appuie sur la théorie du posthumanisme de Katherine Hayles (dans How We Became Posthuman) afin de proposer une énième relecture de Walt Whitman. Pour Hayles, la posthumanité consisterait en un divorce du corps réel et du corps représenté, divorce accompli par les technologies de l'information et des communications. Chez Whitman, Outka retrouve un divorce semblable entre l'individu de chair et l'individu poétisé, mais c'est un divorce accompli par le mécanisme du fiat verbal du poète. Dans la mesure où l'humain moderne conçu par le libéralisme des Lumières est volontiers réduit à sa pure volonté et intelligence, au mépris du corps et des contingences matérielles, que Whitman chante l'individu incarné réinjecte de la chair dans le circuit et la tension résultante donne naissance à un cyborg... C'est une grille de lecture potentiellement intéressante, même si Outka m'a semblé insister plus que de raison pour la retrouver dans une description emblématique de l'herbe par Whitman. Qualifiée par ce dernier de « uniform hieroglyphic », l'herbe doit-elle être comprise comme une écriture qui est aussi une réalité physique? Ce qui apporterait de l'eau au moulin d'Outka... Ou cette expression fait-elle de l'herbe un phénomène inintelligible et impénétrable, qui est pareillement illisible pour tous? Auquel cas la dichotomie recherchée par Outka se dissout et lui fuit entre les doigts...

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Cela dit, l'analyse que propose Hayles du test de Turing, dont j'ai déjà parlé quelquefois, ne m'a pas convaincu. Elle voudrait débusquer dans l'article de Turing sur son jeu de l'imitation le désir de mettre en lumière la corporalité de la pensée, dont les spécificités dépendraient du corps dont elle émane : « embodiment makes clear that thought is a much broader cognitive function depending for its specificities on the embodied form enacting it ». Pour Hayles, ce choix de Turing rouvre la question de l'indépendance de la pensée par rapport au corps : « By including gender, Turing implied that renegotiating the boundary between human and machine would (...) necessarily bring into question other characteristics of the liberal subject, for it made the crucial move of distinguishing between the enacted body, present in the flesh on one side of the computer screen, and the represented body ». Or, si l'individu idéal du libéralisme est doté du libre arbitre et d'une parfaite liberté de pensée, celle-ci ne peut pas être contrainte par les spécificités (sexuelles, etc.) du corps de l'individu en question. Comme Turing croit qu'au bout de cinquante ans de progrès, le juge du jeu de l'imitation se tromperait au moins 30% du temps sur la nature du joueur de l'autre côté de l'écran, il considère de toute évidence que l'intelligence d'une machine sera démontrée à l'instar de celle d'une personne, homme ou femme, capable d'endosser l'identité de l'autre si elle peut donner le change plutôt fréquemment, en définitive. C'est la base du test : « Will the interrogator decide wrongly as often when the game is played like this as he does when the game is played between a man and a woman? ». Et elle implique que l'intelligence doit pouvoir transcender sa corporalité plus souvent qu'à son tour.

Encore que... Le chiffre fourni par Turing comme seuil n'est pas dénué d'intérêt. Pour changer, considérons le jeu de l'imitation de manière probabiliste. À première vue, il existe deux résultats possibles : le juge décide qu'une machine est humaine ou il décide (correctement) qu'elle ne l'est pas. Mais il existe en fait quatre interprétations possibles. Dans le cas d'un échec de la bonne identification, c'est soit la machine qui a bien menti, soit le juge qui a mal interprété les indices à sa disposition. Dans le premier cas, l'intelligence artificielle a transcendé son corps : l'intelligence n'est pas asservie par sa corporalité. Dans le second cas, on ne peut rien conclure formellement du manque de perception du juge. Cet aveuglement laisse entendre, à la rigueur, que son intelligence spéficiquement humaine n'a pas été en mesure de déjouer une intelligence spécifiquement machinique... mais je n'y tiens pas. Examinons ensuite les deux interprétations d'une identification réussie. Dans le premier cas, si la machine a mal menti, ce serait parce que son intelligence n'a pu transcender sa matérialité. Dans le second cas, si le juge a bien deviné, ce serait aussi parce qu'il a été sensible à quelque chose d'irréductiblement machinique chez le joueur, de sorte que la corporalité gouverne l'intelligence, en fin de compte.

Le simple hasard permettrait de croire à l'habileté de la machine menteuse, et donc à l'indépendance de l'intelligence par rapport au corps, une fois sur quatre : 25% du temps... De même, une fois sur quatre, il faudrait incriminer la bêtise du juge. En réclamant un échec au moins 30% du temps, je me demande si Turing ne tenait pas à éliminer toute possibilité qu'on puisse blâmer uniquement les insuffisances du juge.

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Mais revenons à cette seconde session. La seconde communication, par Ian Finseth, portait sur la rêrie, dont celle d'Henry James devant les dynamos de l'Exposition universelle de Paris en 1900. Pour Finseth, chez James comme chez Melville, la rêverie serait un moyen d'échapper à la culture machinique, voire au culte de la machine. La rêverie s'opposerait, de par sa vivacité et sa non-linéarité, à l'essence du machinisme : l'obstination et la linéarité. Finseth cite Maryanne Wolf, qui a signé Proust and the Squid, pour conclure que la lenteur nécessaire à la lecture fonde une absorption et une assimilation de vérités qui est incompatible avec la rêverie... À dire vrai, je n'ai rien noté d'autre, peut-être parce que je cognais des clous ou que je ne suivais plus. J'ai failli demander s'il avait lu La Poétique de la rêverie de Bachelard, qui cite, il me semble, quelques auteurs étatsuniens du XIXe s., mais je n'en ai pas vu l'utilité.

Enfin, Erica Hannickel s'est intéressé à la fiction de Charles Chesnutt (1858-1932), l'auteur entre autres de Conjure Woman. Elle a commencé par rappeler l'existence d'une véritable industrie viticole dans le Midwest au XIXe s., qui devait beaucoup à Nicholas Longworth et à sa promotion d'un vin purement étatsunien, produit avec les cépages de la variété Catawba. Selon Hannickel, Longworth serait le modèle d'un personnage dans la fiction de Chesnutt, tout comme ce dernier se serait servi de l'ouvrage de Peter Mead sur la culture de la vigne aux États-Unis, ouvrage dont la discussion de l'hybridation des cépages la rejette en des termes d'un racisme assez transparent, qui renvoie aux convictions de Longworth lui-même sur la nécessaire pureté du vin étatsunien d'origine locale... Ce qui soulève la question des intentions de Chesnutt, mulâtre lui-même, quand il trahit ainsi ses sources : dans quelle mesure cherchait-il à incriminer tout un système?

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L'après-midi, les congressistes avaient congé. Je me suis inscrit pour une excursion au parc Goldstream afin de grimper le mont Finlayson, qui culmine à 419 m. Ce n'est pas très élevé, mais on part essentiellement du niveau de la mer et la montée se fait presque verticalement quand on aborde la montagne par la face ouest. Malgré une dénivellation moindre que pour le tour du Courradour, j'ai trouvé la fin de l'escalade assez brutale, merci. Et, pour toute récompense, le sommet offrait une vue imprenable non seulement sur la mer embrumée et la ville de Victoria mais avant tout sur le complexe immobilier de Bear Mountain que l'on voit ci-dessous, avec ses hôtels, ses condos et ses terrains de golf... Pour la balade en pleine nature, c'était un peu raté.Cela dit, le retour par la piste en pente douce sur l'autre versant m'a permis de traverser des bois nettement plus rieurs, caractérisés par une vie végétale luxuriante. La mousse et l'usnée poussaient en abondance, comme on le voit dans cette photo de quelques fûts tapissés de vert.Ou encore, dans cette illustration d'un arbre qui n'a pas abandonné même après avoir été étêté par quelque intempérie...

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2009-06-04

 

Comment traiter de la fin du monde

La matinée m'a permis de compléter ma présentation et l'après-midi m'a servi à la donner. Après, la seconde session de l'après-midi était remplacée par un lancement de livres collectif (je n'ai acheté en fin de compte qu'un recueil de poèmes, A Strange Relief, par la poète franco-ontarienne Sonnet L'Abbé). J'avais déjà fait le tour de la salle de ventes précédemment, retenant l'existence d'une revue écologiste en-ligne qui publie des articles et des fictions, Terrain. J'en ai surtout profité pour bavarder avec EW et, après, pour nouer connaissance avec SGH de l'Université du Wisconsin.

J'ai partagé ma session avec deux communications aussi différentes qu'intéressantes. Mais comme je n'ai pas pris de notes, je ne peux pas en dire grand-chose. D'une part, John Joseph Morrell a souligné que la trilogie de Kim Stanley Robinson sur le réchauffement climatique (Forty Signs of Rain, Fifty Degrees Below, Sixty Days and Counting) s'intéressait surtout, en fin de compte, aux modèles politiques qui permettraient de s'attaquer à un tel problème. D'autre part, Hans-Georg Erney a recensé de nombreux ouvrages qui, dans la culture populaire, prévoient la fin du monde en faisant intervenir non seulement les changements climatiques mais aussi des invasions extraterrestres, des impacts de comète, etc. Sans parler des séries documentaires télévisées que l'ouvrage The World Without Us d'Alan Weisman a plus ou moins inspirées. Erney épingle une certaine mode qui explique pourquoi je conserve un certain scepticisme de base face aux prédictions les plus apocalyptiques des écologistes... sauf qu'il faut bien tenter de faire le tri entre ce que permet de croire la recherche scientifique et ce qui n'est que spéculatif.

Quant à moi, j'ai plaidé pour de nouveaux moyens de dramatiser les conséquences du réchauffement climatique. Les scénarios apocalyptiques ne font plus peur, en partie parce qu'ils ne correspondent pas aux prévisions actuelles des scientifiques qui tablent sur des changements nettement moins rapides, en partie parce que l'exagération est souvent trop sensible et en partie parce qu'ils se confondent avec d'autres scénarios (pic pétrolier, guerre nucléaire). Et l'argumentation moralisante des écologistes est loin de rejoindre tout le monde; l'égoïsme blindé des riches y sera toujours imperméable. Je suis donc parti d'un constat : étonnamment, la science-fiction traite assez peu du réchauffement climatique. Certes, j'aurais pu parler du roman La Saison de la colère de Claude Ecken, que je suis en train de lire, mais je n'étais pas encore sûr de la place qu'y prendrait le réchauffement climatique. En revanche, l'appendice fournit quelques suggestions de lecture dans le domaine de la science-fiction concernée par les changements climatiques. La liste commence avec AquaTM de Jean-Marc Ligny, inclut la trilogie de Kim Stanley Robinson, n'oublie pas Bleue comme une orange de Norman Spinrad et propose plusieurs autres auteurs : Andrevon pour Le Monde enfin, Ayerdhal pour Demain, une oasis, John Barnes pour Mother of Storms (1994), David Brin pour Earth (1990), Robert Silverberg pour Hot Sky at Midnight (1994) et Bruce Sterling pour Heavy Weather (1994). La conjonction des dates dans le cas des romans étatsuniens est assez frappante, rappelant une première montée d'inquiétude qui avait conduit aux accords de Kyoto. Néanmoins, la liste reste courte. Même si elle s'est allongée au fil des ans, je reste frappé par le petit nombre d'ouvrages à traiter d'un futur qui semble aussi certain, si la tendance se maintient, que n'importe quel autre futur abordé par la science-fiction. Les prédictions liées au réchauffement climatique sont aussi solides que n'importe quelle autre prévision actuelle, et nettement plus que d'autres (la Singularité, disons). Elles accouchent de cartes remarquablement précises et concrètes qui dessinent les contours, par exemple, des régimes de précipitation d'ici la fin du siècle. Autrefois, la science géologique et paléontologique permettait de dessiner les cartes de la Terre d'antan, en remontant à des millions d'années dans le passé. Si la science se croit aujourd'hui capable de se projeter à un siècle ou deux dans l'avenir, est-ce moins croyable?

Et j'ai aussi montré mes petites cartes topographiques de villes canadiennes assiégées par les eaux avant de parler du Groenland, non plus comme origine d'une montée des océans, mais comme lieu en soi, révélé par la fonte des glaces comme une terre neuve, la première depuis longtemps à la surface de notre planète. Pourquoi se rendre sur Mars? D'ici quatre ou quarante siècles, on pourra fouler un sol qu'aucun humain n'a jamais foulé puisque la formation de l'inlandsis du Groenland remonterait à deux millions d'années au moins, bien avant l'évolution d'Homo sapiens sapiens...

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2009-06-03

 

Des idées, des suggestions et des rencontres

La première session de la journée aura peut-être été la meilleure, grâce surtout à la prestation de Richard Kerridge qui a fait ressortir avec beaucoup de finesse toutes les implications d'un poème de Ruth Padel sur le réchauffement climatique et la conjonction contradictoire de l'angoisse et de l'inaction. Citant au passage Ursula Heise pour Sense of place and sense of planet, Kerridge a su faire ressortir toutes les nuances d'un poème qui confine au petit matin, avant l'affrontement des réalités quotidiennes, les inquiétudes d'une femme face au réchauffement de la planète.

Pour sa part, Jeanne Hemming devait parler des identités masculines et féminines à l'enjeu dans les romans de Michael Crichton et Kim Stanley Robinson ; faute de temps, elle s'en est tenu au seul sujet de Crichton, qu'il est beaucoup plus facile d'analyser en ces termes. Dans State of Fear, la masculinité de l'homme étatsunien est assimilée au rejet de l'environnementalisme et de la fausse menace du réchauffement climatique : l'identité nationale forcément masculine est inséparable de la souveraineté du pays, voire de sa suprématie politique à l'échelle mondiale. De sorte que le souci de l'environnement est par défaut féminin, et conséquemment inférieur. Pour sauver l'environnement, il faudrait le masculiniser ou en faire un enjeu de la sécurité nationale des États-Unis. À en juger par les discours d'Obama, ce dernier est conscient du dilemme et a opté pour la seconde solution. N'empêche qu'on se demande si la tendance à suspecter des conspirations visant à assujettir les hommes des États-Unis à des gouvernements étrangers n'a pas été aggravée par la stagnation des revenus depuis quarante ans, qui aurait fait le lit d'une insécurité larvée tout à fait prête à chercher un bouc émissaire...

La dernière communication du matin a été le fait du jeune Justin Lerberg, qui a plaidé pour le rôle des nouvelles technologiques numériques comme moyen de révéler les réalités du monde non-humain et aussi de mobiliser les énergies populaires. Contrairement à une impression répandue, la connaissance de la culture de l'image serait suffisamment développée pour qu'il soit possible d'interpréter les images de manière à comprendre ce qu'elles représentent et recouvrent. Ainsi, s'il ne faudrait pas espérer des nouvelles technologies de l'information qu'elles aident à sauver la planète, elles permettraient à tout le moins de mieux l'appréhender dans son entièreté — et elles rendraient l'interface entre les mondes virtuel et matériel accessible à tous. Bref, tant que le réchauffement climatique restera une question ouverte, il y aura une place pour les interventions des profanes et de nouvelles formes de mobilisation au moyen d'internet. Par la suite, Lerberg a cité le mouvement Power Shift 2009, qui se sert d'un vidéo sur YouTube pour inviter les jeunes à Washington, ainsi que le site Green For All associé à Van Jones, désormais compté au nombre des conseillers de la Maison Blanche. N'empêche que je n'ai pas été le seul dans la pièce à songer tout de suite que le réchauffement climatique, en tant que question restant à trancher, attirait aussi en-ligne les négationnistes et les hurluberlus.

En après-midi, j'ai assisté à une série de courtes communications, en principe sur la nature dans l'imaginaire européen. Ainsi, deux Canadiennes, Audrey O'Brien et Stephanie Posthumus, ont parlé des auteurs français J. M. G. Le Clézio (un Prix Nobel natif de Nice) et Michel Houellebecq respectivement. O'Brien a tenté de comprendre si les ouvrages de Le Clézio étaient en mesure de changer le monde tandis que Posthumus a conclu que Houellebecq cache mal qu'il croie encore que la littérature peut changer les gens, sinon le monde. Au passage, Posthumus égratigne le milieu intellectuel français qui, à la suite de Luc Ferry dans Le Nouvel Ordre écologique, assimile l'écologisme à un anti-humanisme et ignore presque complètement l'écocritique. Dans la méfiance qu'il témoigne envers la nature, Houellebecq serait typique de l'attitude française (malgré ses études en agronomie) et La Possibilité d'une île hésite à accorder au réel ou au naturel autre chose qu'un rôle d'intermède salutaire mais bref.

Deux Finlandais, Maria Laakso et Toni Juhani Lahtinen, ont ensuite évoqué des classiques de la littérature finlandaise qui font d'enclaves naturelles (une île, une forêt, un lac) des refuges salvateurs qui peuvent devenir des acteurs à part entière de l'histoire dans les ouvrages de Jansson ou l'épopée des sept frères de Kivi. Autre refuge européen, une forêt là-haut dans la montagne pour Adalbert Stifter dans son roman de 1841 ou 1842, Der Hochwald. Connu et respecté pour sa description des paysages, Stifter peut se comparer à Thoreau et, selon Eva Sattelmayor, son roman fait de la forêt une présence presque incarnée dans sa prose.

Elspeth Whitney est venue ensuite nous mettre en garde contre la tentation de réduire tout le Moyen Âge aux valeurs du christianisme, et le christianisme aux interprétations de Lynn White, pour qui le christianisme avait autorisé l'exploitation de la nature. Whitney note qu'ailleurs dans ses écrits, White tenait cette exploitation de la nature pour positive et libératrice, en fait, de sorte qu'il faudrait se montrer prudent en faisant de White un écologiste. Dans la mesure où, selon lui, le monachisme médiéval avait aussi fondé le capitalisme, la valorisation du travail et la croyance au progrès, il est aussi devenu une référence d'ouvrages plus récents (The Victory of Reason: How Christianity Led to Freedom, Capitalism, and Western Success, de Rodney Stark) et encore plus simplistes, divorçant d'autant plus l'humanité de la nature. Enfin, de manière très brève, Nigel Rothfels a évoqué une tentative allemande de colonisation de la Nouvelle-Guinée vers la fin du XIXe s. et les représentations de son échec en Europe.

En fin de journée, j'ai assisté à une session branchée sur la science-fiction. Hilary Hawley a parlé d'Oryx and Crake de Margaret Atwood, y voyant un ouvrage féministe où le personnage de Jimmy/Snowman tente de rendre à la nouvelle humanité un respect de la nature, des croyances, des rituels et une valorisation des histoires qui seraient privilégiés par l'écoféminisme. Ensuite, Andrea Campbell a examiné la trilogie Xenogenesis d'Octavia Butler pour son brouillage des frontières entre les extraterrestres, les humains et la nature, de sorte que la nature ne sert plus à fonder les distinctions entre les catégories familières aux humains de la trilogie. Enfin, Jennifer Wheat nous a offert un survol de plusieurs romans post-apocalyptiques, depuis Earth Abides de Stewart (1949) jusqu'à The Stone Gods de Jeannette Winterson (2008) et World Made by Hand de James Kunstler (2008), afin de cerner leurs visions du retour aux idéaux pastoraux.

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2009-06-02

 

La course au soleil

Toujours plus à l'ouest, disait l'autre... Depuis Gênes au bord de la Méditerranée, dimanche matin, je n'ai cessé de voyager dans la direction du couchant pour arriver aujourd'hui au bord du Pacifique, à Victoria. Ainsi, retour matinal à l'aéroport Trudeau de Montréal et départ vers la Colombie-Britannique en deux étapes, moyennant une escale à Edmonton. Du coup, je peux débarquer en début d'après-midi (heure locale) à l'aéroport de Victoria, qui est encore plus intime que celui de Nice. À l'horizon (dans la photo ci-dessous) une montagne surplombe les hangars et les pistes de l'aérodrome, tandis qu'en quittant l'avion de WestJet, on descend sur le tarmac pour entrer à pied dans l'aérogare... Si je suis à Victoria, ce n'est pas exactement dans le but de faire du tourisme comme en Italie, même s'il fait nettement plus chaud qu'à Montréal et presque autant qu'au bord de la Méditerranée. En fait, je prends part à un colloque biennial de l'ASLE, l'association pour l'étude de la littérature et de l'environnement, une rencontre de thèmes qui me tient à cœur mais que, jusqu'à cette année, je ne savais pas attirer en soi l'attention de spécialistes. Le thème particulier du colloque, c'est le temps îlien... puisque Victoria se trouve sur l'île de Vancouver et que le colloque est accueilli par l'Université de Victoria, dont les pelouses sont envahies de lapins comme celui que j'ai pris en photo dans le cliché ci-contre. Est-ce une manière de contrôler la pousse du gazon? Il paraît que non et qu'on se dispute ferme dans la communauté universitaire quant à savoir ce qu'il faut faire des nombreux lapins qui se délecte de l'herbe sûrement plus savante que folle qui croît sur le terrain de l'université.

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