2008-07-11

 

Fragments d'histoire familiale (5)

Dans la série de ces fragments d'histoire familiale appelés à composer (un jour?) le portrait impossible de mes antécédents génésiques, j'ai ajouté l'autre jour un morceau de plus en découvrant le logis de mon père à Montréal en 1950. Contrairement à ce que j'avais écrit, il n'habitait pas au 1019 de l'avenue Greene (cette adresse n'existe pas actuellement et je l'ai cherchée en vain, même si elle aurait pu exister avant la construction de l'autoroute Ville-Marie), mais bien au 1109 de la même rue. Du coup, j'ai pu retrouver cette adresse, qui correspond à l'édifice à droite dans la photo ci-contre. Encore plus près de l'ancien Forum, d'ailleurs... Au nord du viaduc de l'autoroute Ville-Marie (j'avais fourni une photo de l'envers du viaduc en mai dernier), cette rue s'orne d'assez belles maisons, mais mon père avait dû se contenter d'une chambre assez exiguë — un ancien caveau à charbon, selon ses dires. Un de ces jours, je repasserai pour tenter de deviner si le soupirail visible dans la photo aurait pu éclairer ce logement ou s'il y avait une entrée sur le côté...
Contrairement à ce logement éphémère de mon père, j'ai bien connu le chalet de sa tante, Anne-Marie Trudel, dite Kitty, épouse Pribyl. Dans cette photo, on voit le chalet en automne, car le sol est jonché de feuilles mortes. Une photo prise à la même époque (ci-dessus) montre le lac Bell en cette saison des couleurs. Ce chalet représentait l'aboutissement d'une série de résidences estivales fréquentées par quatre générations de Trudel. Pour la jeune Anne-Marie, ces déplacements estivaux ont sans doute eu la même importance dans son enfance que ceux qu'évoque Marcel Pagnol dans sa trilogie de souvenirs d'enfance. D'ailleurs, Anne-Marie a seulement trois ans de moins que Marcel, sa mère s'appelle Augustine comme celle de Marcel, son père s'appelle Joseph(-Edmond) tout comme le père de Marcel s'appelait Joseph et elle a un frère appelé Paul... (Ces parallèles doivent rappeler que les goûts, modes et mœurs du Canada et de la France convergeaient déjà à la fin du XIXe siècle.) Et si le patriarche Edmond n'est pas aussi férocement laïque que le père instituteur du petit Marcel, il semble avoir été un rouge sans concession en politique, libéral et Libéral à 100%.

Toutefois, si Marcel Pagnol a neuf ans quand il passe pour la première fois les vacances dans les collines de Provence, Anne-Marie en a treize quand son père fournit aux siens une première (?) villégiature dans les collines de la Gatineau. (Est-ce par hasard qu'il s'agisse de l'été suivant celui de la mort de sa sœur Henriette en juin 1910? Ou Edmond voulait-il soustraire ses enfants aux rigueurs de l'été dans les rues d'Ottawa?) Selon un livre d'or aux pages jaunies, le premier chalet loué pour l'été aurait existé sur l'île Gilmour près de Chelsea, au nord d'Ottawa. Aussi connue sous le nom d'île Chelsea, celle-ci accueillait de nombreux vacanciers venus de la ville au début du siècle dernier, comme en fait foi ce témoignage. Selon ce registre, la famille de mon arrière-grand-père Edmond Trudel (1860-1933) s'y transporte en 1911 et 1912, emménageant dans la villa « Bellevue », au numéro 14 de l'île Gilmour. En 1911, la famille est au complet quand elle arrive le 23 mai : les noms d'Edmond Trudel, de sa femme Augustine Raby et de ses enfants Jean-Joseph, Paul-Émile, Jeanne, Antonin, Anne-Marie et Andrée sont inscrits dans le livre d'or. À compter du 30 juillet, peut-être parce que toute la famille est rassemblée sur l'île pour les vacances, les visites se font nombreuses, et ce jusqu'au 17 septembre : des amis de Chelsea, des voisins de leur maison sur la rue Spruce à Ottawa, des Lahaie et des Raby de Buckhingham et Saint-André-Avellin, et même une madame Archambault de la rue Christophe-Colomb à Montréal. En 1912, c'est le 24 mai qu'on ouvre le chalet et, pour la première fois, la petite Andrée qui n'a pas encore six ans signe son nom en lettres carrées. Cette fois, les visites s'échelonnent beaucoup plus régulièrement du 26 mai au 15 septembre. Il y a ensuite un hiatus jusqu'en 1919. Le lieu de séjour n'est pas précisé pour les saisons suivantes, mais il est permis de croire qu'en 1919, 1920, 1921, 1922, 1923, 1924 et 1925, le clan Trudel est retourné chaque été à l'île Gilmour. Il ne semble pas y avoir de photo de la villa « Bellevue » en tant que telle, même si plusieurs photos d'époque subsistent. Par exemple, on retrouve Jeanne Trudel dans la photo de vacances ci-contre en compagnie de ses deux premiers enfants, Raymond Drouin et Henriette Drouin. Henriette, née en 1916, portait le même prénom que cette jeune sœur de Jeanne morte en 1910. On peut supputer qu'il s'agissait d'un hommage... La mère et ses deux enfants sont assis sur une roche et le paysage sauvage en arrière-plan fait immanquablement penser aux berges boisées de la rivière Gatineau. De là à conclure que la photo a été prise durant un séjour à l'île Gilmour, il n'y a qu'un pas. Les dates, en particulier, semblent concorder. La petite Henriette a au plus cinq ou six ans sur cette photo, ce qui ferait remonter le cliché à 1922 au plus tard.La construction d'un barrage entraîne l'engloutissement de l'île Gilmour en 1925-1926. En 1926, le petit clan prend donc le train afin de séjourner au village de Wakefield pour la belle saison. Les premières années, c'est-à-dire de 1926 à 1932, les Trudel occupent une maison appelée Rockhurst dans le livre d'or. La mort d'Edmond Trudel en mars 1933 mettra fin à cette série de villégiatures... Une vieille photo reproduite ci-dessus porte ce nom de Rockhurst et nous montre, dans un jardin sans autre signe distinctif, Alphonse Drouin et Cédulie Létourneau, les parents d'Anatole Drouin, le mari de la fille aînée d'Edmond, Jeanne Trudel. Une autre photo (ci-contre) nous montre un trio qui inclut cette fois une Henriette Drouin nettement plus âgée, en compagnie de ses grands-parents paternels. Par conséquent, il n'est pas impossible que la photo ait été prise à la villa « Rockhurst » de Wakefield. Le livre d'or indique d'ailleurs une visite de Jeanne et de ses enfants le 24 mai 1926... Malheureusement, si on distingue bien l'escalier et la véranda dans cette image, il n'est pas si facile d'établir un rapprochement avec les maisons encore visibles à Wakefield. Où se trouvait la villa « Rockhurst » ? Cette demeure estivale se situait sans doute sur le chemin Rockhurst, à l'entrée du village de Wakefield et à proximité d'un arrêt facultatif du train qui allait de Hull à Maniwaki. Mon père m'avait indiqué la maison en question, il y a plus de vingt ans, mais elle n'a pas été facile à retrouver. Le 1er juillet, je suis allé faire un tour sur place, comparant mes souvenirs à ceux de ma mère, et nous n'avons pu qu'hésiter entre deux maisons édifiées sur la côte. La première des deux se cache derrière les arbres, comme on le voit dans la photo ci-dessus. Mais elle a le cachet d'un chalet d'agrément de l'époque en question. Le bois de la façade vient d'être refait, de sorte qu'il est impossible de comparer ce qu'on voit de la finition à ce qu'on peut distinguer dans la photo d'Henriette et de ses grands-parents ci-haut. Mais il pourrait bien s'agir de la résidence « Rockhurst » puisque le perron ne ressemble pas du tout à celui de la maison du 80 de la rue Spruce à Ottawa. En revanche, la balustrade de la véranda dans la photo d'Henriette correspond grosso modo à ce qu'on peut voir de la balustrade dans la photo ci-dessus. Quant à l'autre candidate du chemin Rockhurst, elle se dresse en contre-haut de la première et a fière allure dans la photo ci-dessous.Malgré la présence dans les deux cas de tourelles d'angle coiffées d'un toit pointu, c'est sans doute la première des deux qui est la bonne. Le meilleur indice à cet effet est une photo sans date (ci-contre), qui pourrait montrer les grands-parents Drouin et leur bru, Jeanne Trudel, une fois de plus. La topographie correspond assez bien à ce qu'on peut deviner de la première des deux maisons ci-dessus, la balustrade de l'escalier à moitié caché par les buissons ressemble à celle de la photo avec Henriette Drouin vers 1926 (les montants blancs, tout particulièrement) et le toit de la tourelle d'angle le confirme. Mais les séjours à Rockhurst n'ont pas duré. Devenue veuve, Augustine Trudel n'avait sans doute plus les moyens de s'offrir des vacances. Quelques années plus tard, en 1939, c'est un clan recomposé qui emménage donc pour l'été dans ce qui est identifié comme « Spruce Cottage » à Wakefield. Le 18 juillet, à 14h30 (!), on enregistre cette fois l'arrivée de la vieille Augustine Raby, de son fils Antonin, de sa fille Anne-Marie, de son petit-fils André (fils aîné de Jean-Joseph) et de son fils Paul-Émile, qui escorte une infirmière du Minnesota, Doris Hanson. Cela s'est-il fait à l'instigation d'Anne-Marie Trudel, nostalgique des étés de son enfance? J'aimerais le croire... S'agit-il cette fois du chalet du lac Bell? Rien ne permet de l'affirmer, mais, comme dans le déménagement précédent, l'absence d'une nouvelle indication de lieu par la suite le laisse supposer. Après l'été de 1940, il faut attendre jusqu'en 1956 pour voir de nouveaux noms apparaître dans le livre d'or. Cette fois, il s'agit bien d'Anne-Marie « Kitty » Trudel, qui inscrit rétrospectivement des ouvertures du chalet en 1956 et 1957 avant de relancer la tenue du livre d'or en 1958. S'ensuivront trente années dorées pour ceux qui s'en souviennent encore.

Plus tard, je devais visiter le chalet pour la première fois en août 1967. Une marque à mon nom l'atteste — sans doute qu'un de mes parents avait tenu ma menotte de bébé vieux d'un mois à peine. Dans le livre d'or, je signe pour la première fois en 1975... Les derniers ajouts au livre d'or date d'août 1985, un peu plus d'une année avant le décès d'Anne-Marie Pribyl en novembre 1986. Depuis, la page a été tournée et ce dernier chalet est maintenant le domicile d'un auteur de science-fiction de la région.

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Comments:
Jean-Louis,
Tes commentaires sur tes recherches historico-généalogiques familiales et littéraires sont toujours fascinants. Personnellement, j'aimerais bien faire ce genre de choses, mais il me manque de temps et il me semble ne pas savoir par où commencer. Mon arbre généalogique, j'ai travaillé dessus bien avant l'époque internet, et ma foi, même si j'ai remonté 3 branches jusqu'en France, certains morceaux ne remontent pas bien bien loin.
J'aime aussi les photos que tu place pour accompagner le tout, qu'elles soient contemporaines et liées a tes recherche ou bien antiques et tirées de collections familiales...
 
Je suis l'héritier d'au moins deux générations précédentes de passionnés de l'histoire familiale, car mon père et sa mère à lui (donc, ma grand-mère) ont tous deux conservé des documents et esquissé des filiations. Dans mon cas, j'ai essayé de remonter certaines des branches moins connues et les résultats ont été intéressants.

En principe, je crée ces billets pour les autres membres de la famille Trudel, mais je ne me suis pas toujours donné la peine de leur signaler l'existence de ces billets...

Note qu'il me reste à moi aussi des branches de la généalogie qui s'interrompent soudainement sans que je puisse remonter plus loin. Mais il faut bien se garder quelque chose à faire pour plus tard...

Note qu'il existe un certain nombre d'outils internet gratuits pour la recherche généalogique. J'en ferai peut-être le tour dans un billet un de ces jours.

Et si on est prêt à payer, plusieurs autres sources sont faciles à obtenir...
 
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