2006-03-09

 

Iconographie de la SFCF (6)

Commençons par un rappel des livraisons précédentes : (1) l'iconographie de Surréal 3000; (2) l'iconographie du merveilleux pour les jeunes; (3) le motif de la soucoupe; (4) les couvertures de sf d'avant la constitution du milieu de la «SFQ»; et (5) les aventures de Volpek.

Pour un certain nombre de connaisseurs de la SFCF, l'époque moderne de la science-fiction commence en 1974 au Canada francophone. L'argument principal concerne moins la présence de nouveaux ouvrages ou une accélération du nombre de parutions, mais la fondation du fanzine Requiem qui allait devenir une pépinière de talents et un carrefour incontournable avant de changer de peau et de devenir la revue Solaris. C'est la thèse des institutions structurantes, disons, même si ce critère fait de 1979 une année encore plus importante puisque c'est alors le lancement d'imagine..., l'acte de naissance de Solaris, le premier congrès Boréal et le départ de l'expérience PTBGDA. En revanche, le critère des publications idoines ne fait pas de 1974 un moment unique. Après tout, j'ai déjà souligné l'existence de nombreux ouvrages antérieurs à 1974, et même à 1960 (date retenue de préférence par les universitaires qui veulent faire le lien entre la modernité de la science-fiction et la modernité du Québec qui abordait la Révolution tranquille). Mais si 1974 n'est pas l'année d'une percée sans précédente, c'est quand même une année particulièrement féconde en publications relevant de la science-fiction ou du fantastique. Une quinzaine d'ouvrages — romans ou recueils ou romans pour jeunes — sont édités en 1974 dans ces genres et offerts à la vente.

Ainsi, dans la collection L'Actuelle/Jeunesse, la jeune Suzanne Beauchamp, qui fréquente l'école secondaire Saint-Luc, signe à l'âge de seize ans un roman pour jeunes intitulé Une chance sur trois. On peut voir ci-dessus la couverture très abîmée de mon exemplaire de ce livre. Loin des audaces de Charles Montpetit, Beauchamp imagine une histoire d'amour entre une jeune Montréalaise et un jeune garçon de son âge qui est originaire, en fin de compte, d'une autre planète. L'illustration est de Célyne Fortin. Le nombre de récits de science-fiction parus dans cette collection est très révélateur de l'intérêt des jeunes de l'époque pour ce genre puisque cette collection publiait avant tout des textes rédigés par de jeunes auteurs.

Dans un genre beaucoup plus adulte, le roman Loona ou Autrefois le ciel était bleu d'André-Jean Bonelli a malgré tout une certaine importance historique, si ce n'est qu'en raison de son rattachement à une collection intitulée « Demain aujourd'hui », qui est sûrement une des plus anciennes tentatives de fonder une collection de sf au Québec. L'inclusion d'un autre titre dans la même collection, Yann ou La condition inhumaine, était promise, tandis que Les clés de la cinquième dimension et Les Hybrides devaient paraître dans la collection « Les portes de l'impossible ». Comme Bonelli est né à Marseille et a longtemps vécu en Ardèche, où il était maire d'un petit village en 1974, son rapport avec le Québec n'est pas clair. La maison d'édition de Loona, Helios, était basée à Kénogami et disposait d'une boîte postale à Jonquière. Le directeur, Gaétan Thibeault, porte un nom qui se retrouve dans la région (c'est celui d'un spécialiste de l'éthique et de la bioéthique à l'UQAC à une époque), mais l'illustrateur, Alain Bonnand, est sans doute celui qui exposait au Musée de l'Érotisme de Paris en 2001, car certains dessins du livre se rapprochent du sado-masochisme. Loona a été réimprimé en France en 1977; il semble donc que Bonelli n'ait publié ce roman au Québec que par hasard.

Par contre, on ne mettra pas en doute la québécitude de Jean Côté, auteur du roman Échec au président. Les Éditions Point de Mire sont basées à Repentigny et annoncent, entre autres parutions, un Dictionnaire des expressions québécoises. On peut espérer que Jean Côté n'en était pas l'auteur, à en juger par les qualités douteuses d'Échec au président... Dans cette histoire qui défie la compréhension, la prose est inimitablement mauvaise. Qu'on en juge par le début du résumé en quatrième de couverture : « Il était devenu un amalgame de puissance surhumaine, quelque chose comme une bombe H sur deux pattes ou un Hercule renaissant de la mythologie. » Soupir... L'identité de l'illustrateur n'est pas fournie.

On peut se consoler en songeant ici à des livres de 1974 dont je n'inclus pas la couverture (faute d'avoir une édition originale sous la main). Par exemple, Jacques Brossard, mieux connu ultérieurement pour L'Oiseau de feu, réunit en cette même année un recueil composée de nouvelles des plus agréables, Le Métamorfaux (Hurtubise HMH). Également de bonne facture, le recueil Contes pour hydrocéphales adultes (CLF) de Claudette Charbonneau-Tissot offre de très bons textes.

L'ouvrage le plus singulier de 1974 est sans conteste Reliefs de l'arsenal de Roger Des Roches. Le jeune auteur et poète avait alors 24 ans et il offrait un livre monté comme certains manga. Ce qui est normalement la couverture présentait une simple illustration — une photo de Lois Siegel selon le péritexte, rendue troublante par l'absence de nez — tandis que le quatrième de couverture fournissait le titre, le nom de l'auteur, le nom de l'éditeur et la catégorie dans laquelle tombait l'œuvre : «Récit».

La présentation du livre précise (et avertit) : « Il devient aisé (à la lecture) de comprendre que ce texte n'est plus une narration linéaire, uniforme, monothématique, sa structure étant ce qu'elle est, et, non plus, une "prose poétique", terme qu'on voudrait et qu'on a utilisé à toutes les sauces. Une recherche calculée, pensée et préparée depuis un certain temps, de quelques aspects du récit, et plus précisément celui de "science-fiction" dont elle emprunte quelques-uns de ses aspects les plus usuels.» De fait, longtemps avant Dans une galaxie près de chez vous, Des Roches déconstruit une certaine science-fiction. Si je choisis un passage parmi les plus cohérents et lisibles (car, franchement, le reste du texte...), cela peut donner ceci : « Pendant que je discute, ferme, avec sa jeune fille, le vent porte les dernières paroles de notre héroïque commandant prenant possession, au nom de la Fédération, de la planète que les indigènes désignent par Seycherrahz'zium ("Petit Couple de Dieux Forniquant au Lever") (nom auquel il préférera évidemment le sien, comme c'est coutume, c'est-à-dire Lapointe, ce qui fera, dans les registres, plus plausible et surtout plus facile à prononcer. »

Avec Contes ardents du pays mauve de Jean Ferguson, on retombe de plusieurs crans dans le poncif. Recueil de huit nouvelles, l'ouvrage est doté d'un titre qui pique la curiosité et d'une maquette d'une sobriété respectable (mais qui n'est pas créditée). Les choses se gâtent quand on se met à lire... Loin de la déconstruction littéraire de la science-fiction pratiquée par Roger Des Roches, Ferguson est plutôt de ceux pour qui la science-fiction est voisine de l'ufologie. Autrement dit, il était de son temps et ses textes de science-fiction ne transcendent nullement les clichés de son époque. Les personnages portent des numéros dans « Le petit numéro deux mille quarante », des primitifs vivent dans un monde post-apocalyptique dans « Ker, le tueur de dieu » (avec une de ces chutes à saveur biblique qui semblait le comble de l'audace à l'époque), une société future se penche sur les vestiges du vingtième siècle et juge inconcevables les bizarreries de ces sociétés disparues... Comme la langue est souvent quelconque, il n'y a franchement pas grand-chose pour racheter l'ensemble.

On se demande alors si ces interférences de la science-fiction, de ses lieux communs et de certaines croyances mutantes (aux OVNIs, par exemple) peuvent expliquer la défaveur graduelle que la sf a connu depuis 1974. La science-fiction repose sur les mêmes principes qui sous-tendent les lieux communs les plus éculés et les croyances les plus loufoques : distanciation, conjecture, expérience de pensée conjuguant conjecture et déduction... Pour certains, ces choses ont un caractère difficilement séparable, qu'il s'agisse des critiques observant le phénomène de l'extérieur ou de certains des artisans eux-mêmes œuvrant à l'intérieur du genre. Dans le monde francophone, il me semble que la confusion a été entretenue avec beaucoup plus d'insistance qu'ailleurs, la faute à des sous-produits de la pensée comme la revue Planète ou Le Matin des magiciens. Ce qui donne encore aujourd'hui une certaine coloration à la science-fiction francophone qui accueille, dans le meilleur des cas, des auteurs comme Maurice Dantec ou Éric Vincent ou qui doit admettre, dans le pire des cas, des scories ésotérico-illuminées comme celles d'un certain nombre d'auteurs québécois souvent édités à leurs frais...

Heureusement, le niveau est un peu relevé en 1974 par la science-fiction pour jeunes. Le titre phare est sans doute Titralak, cadet de l'espace (Éditions Héritage), de Suzanne Martel. La couverture de Bernard Beaudry aurait pu être rattachée à mon exploration du thème de la soucoupe (voir ci-dessus), mais elle n'en vaut franchement pas la peine. Le dessin est assez maladroit, en particulier en ce qui concerne le personnage au premier plan (qui peut rappeler un jeune Luc Pomerleau...). Le roman est bien meilleur. Certes, Martel recourt à certaines des stratégies employées par Ferguson pour mettre en scène le choc des perspectives, mais ce qui est difficilement supportable dans un recueil destiné à des lecteurs adultes passe beaucoup mieux dans un ouvrage pour les jeunes. De plus, Martel fait montre d'une habileté certaine en mêlant la réalité d'un visiteur extraterrestre à un jeu imaginé par des enfants qui s'amusent à faire semblant qu'ils sont... des explorateurs spatiaux. Le pauvre Titralak, cadet naufragé sur Terre, est abusé par leurs prétentions innocentes et c'est le point de départ d'aventures relativement bien informées du point de vue scientifique. (Martel s'était renseignée auprès de chercheurs de l'École Polytechnique. Et ce qu'elle décrit du moteur nucléaire de l'engin de Titralak correspond effectivement à certaines conceptions très sérieuses dans le domaine.)

Parmi les romans pour jeunes, il faut aussi noter L'Héritage de Bhor (Paulines, collection « Jeunesse-Pop ») de Jean-Pierre Charland, Révolte secrète (Paulines, collection « Jeunesse-Pop ») de Louis Sutal (Normand Côté de son vrai nom) et Les farfelus du cosmos (Paulines, collection « Jeunesse-Pop ») d'Henri Laflamme. Dans ce dernier roman, des OVNIs visitent Solaris (!), une petite ville apparemment située dans la région du Saguenay...

Outre ces parutions, on note aussi la sortie en 1974 du roman Les Patenteux (Éditions du Jour) de l'archéologue Marcel Moussette, dont la part de science-fiction est modeste et réside surtout dans les machines incongrues des protagonistes. Passons sur un court volume illustré de Robert Hénen, Le grand silence : Sharade, aventurière de l'espace (Éditions Héritage), et il ne reste plus qu'à mentionner le premier roman d'Esther Rochon, En hommage aux araignées. La couverture de Léo Côté (qu'il est difficile de retracer) a l'avantage d'illustrer le sujet du roman, mais on ne saurait dire qu'elle est particulièrement attirante. (Un de ces jours, je la comparerai aux couvertures des autres éditions de ce roman.) La Citadelle de Frulken et sa situation sur les hauteurs de l'île sont suggérées par une illustration en forme de mosaïque multicolore. La toile d'araignée accrochée aux nuages, et surplombant la Citadelle, évoque assez bien le personnage de Jouskilliant Green, dont la présence souterraine jette une ombre sur la vie des habitants de Frulken, et aussi celui la jeune Anar Vranengal, un peu dans les nuages puisqu'elle est un peu rêveuse...

Contrairement aux jeunes auteurs publiés sous l'étiquette L'Actuelle/Jeunesse, Rochon était en 1974 une jeune femme de 26 ans en pleine rédaction de thèse de doctorat en mathématiques. Le roman reflète cette maturité. En fait, il suffit de lire quelques lignes pour comprendre pourquoi c'est l'ouvrage qui surnage de l'année 1974. À tout le moins, il se classe avec les recueils de Brossard et de Charbonneau-Tissot pour la finesse des descriptions et le sang-froid d'une imagination que l'altérité n'effraie pas.

Comme Rochon a fait une longue carrière depuis, participant à toutes les instances et institutions de la SFCF, remportant tous les prix et signant de nombreux textes, on se souvient en partie de 1974 parce que c'est l'année qui marque le début de cette carrière. Évidemment, on s'en souvient aussi en raison de la fondation du fanzine Requiem au CEGEP Édouard-Montpetit. Je reproduis ci-dessous la couverture d'un numéro assez typique de la première année de publication (on y retrouve des textes de Daniel Sernine, Élisabeth Vonarburg et... Esther Rochon). C'est donc un numéro de 1975, mais je n'ai pas de numéro plus ancien dans ma collection, puisque je ne fais pas partie du premier cercle... En 1975, Requiem comptait 24 pages, couvertures comprises. On était loin des 164 pages (couvertures comprises) atteintes par le nouveau Solaris. Il faut admirer en tout cas une couverture qui réussit à combiner dans la même maquette la science (la plaque de Pioneer 10 conçue par Carl Sagan et Frank Drake), la science-fiction ou le fantastique (sous la forme de ce personnage serpentiforme) et le salace...

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