2005-12-31

 

Porco Rosso

Je n'ai pas encore fait le tour des films de Miyazaki, mais je commence à compter ceux qui me restent. Et à vouloir repousser le moment où il ne m'en restera plus à découvrir. Malgré les tics de l'animation nipponne, on peut retrouver dans Porco Rosso plusieurs des forces caractéristiques des créations de Miyazaki. Il y a le pacifisme, dans la mesure où Marco Rossinelli, pilote déchu, a quitté l'armée italienne et ne cherche pas même à tuer les pirates aériens qu'il combat. Il y a le souci de la (re)création d'une époque; de tous les films que j'ai vus de lui, c'est sans doute celui qui est le plus fidèle à un moment historique. Il y a l'importance donnée aux femmes; l'atelier de Piccolo fait appel à des travailleuses, comme les forges montrées dans Princess Mononoke. Comme dans tous ses films, il y a aussi des moments de pure beauté graphique, en particulier lorsque l'hydravion de Porco Rosso survole l'Adriatique. Et malgré les touches d'humour, on retrouve aussi le sérieux de Miyazaki, ainsi que son sens du tragique.

Il paraît que ce n'est pas le plus apprécié des films du maître. Il se peut que la situation et le contexte soient trop étrangers pour un public nord-américain. Mais je ne pouvais pas rester insensible à un film qui commençait par jouer le Temps des cerises (en français, qui plus est) et qui s'attache à l'ère héroïque de l'aviation. Comme Saint-Exupéry est le premier auteur que j'ai lu et recherché, et qui m'a inspiré à écrire, il y avait déjà quelque chose de magique dans la simple reconstitution de cette époque.

Le film passe aussi par Milan — et par ses canaux. J'ai eu l'occasion de visiter un peu la ville en 2004 — et de voir ses canaux, comme le célèbre Naviglio Grande qu'on aperçoit ici (à droite). Il attire encore les touristes, des siècles après le début de son creusement. Mais Milan, ce n'est pas aussi la ville industrielle dont l'essor économique doit beaucoup à son utilisation de canaux pour le déplacement des matières premières et des produits finis. C'est aussi la ville où le futurisme a vraiment vu le jour (même si Marinetti a publié son manifeste dans Le Figaro à Paris). Or, s'il y a eu un futurisme littéraire et aussi un futurisme architectural (tous les deux invoqués par Olivier Paquet dans son roman Structura Maxima), il y aussi eu un futurisme pictural. Et tout comme le futurisme voulait rendre hommage à la modernité tout en s'en inspirant, les peintres de toute l'avant-garde européenne, les futuristes compris, se sont tournés vers les nouvelles technologies, de l'avion à la bicyclette. Miyazaki n'est donc pas loin de verser dans la nostalgie du steampunk en mettant en scène des paquebots et des hydravions d'époque dans Porco Rosso.

Pour un féru d'aviation, retrouver les fragiles appareils de cette époque suscite un frisson. Dans la bibliothèque familiale, j'ai exhumé un livre relativement rare datant de la Grande Guerre, Dans le ciel de la patrie (1918), consacré par La Spad SA à l'aviation. Le cartonnage de la couverture porte le tracé de ce qui ressemble à une carte d'état-major et le fac-similé de la signature de Louis Blériot. Le texte est de Jean Cocteau, qui fournit les légendes d'une série d'illustrations par l'artiste Eduardo García Benito (né à Valladolid, Espagne, probablement en 1891; mort en 1981). Des gravures en prime représentent plusieurs modèles d'avion fabriqués par La Spad, dont l'hydravion de chasse ici (à droite) qui ressemble à certains des appareils illustrés par Miyazaki. Cocteau décrit avec poésie les étapes de l'envol d'un avion et sa préface évoque une génération de nouveaux guerriers : «Des enfants sortent du collège. Ils sont à l'âge où on lisait Jules Verne, Wells, l'Iliade, la vie des inventeurs et des héros. Ils lâchent les livres comme un lest et ils s'envolent.»

C'est un peu cette admiration qu'on retrouve dans Porco Rosso. Mais à chaque époque son idiome pictural propre. En 1918, Benito révèle clairement l'influence du cubisme, et peut-être du futurisme. À gauche, on peut voir ici son interprétation d'un vol à basse altitude au-dessus des champs et des pistes — les hangars d'un aérodrome apparaissant au bas de l'image.

Ce que je trouve frappant, c'est qu'un ouvrage ouvertement présenté comme un hommage patriotique et corporatif a l'audace d'intégrer ce qui est encore de l'art de l'avant-garde. Certes, la préface de Cocteau ne présente pas Benito comme un cubiste ou un futuriste, mais plutôt comme une «sorte d'impressionniste», un observateur souple et sensible. Mais les œuvres de Benito sont éloignées de tout académisme.

L'exemplaire familial de ce livre a sans doute été rapporté de France par mon grand-père à l'issue de la Grande Guerre, mais il n'y a aucune indication me permettant d'en dire plus. Je dois donc me contenter des illustrations. À gauche, Benito représente l'envol et Cocteau se contente d'un paragraphe qui est presque un poème : «Stabilité conquise. Le Pilote n'écoute pas les sirènes du vide. Une rafale d'immobilité océanique. L'avion embarque des paquets de ciel. Il s'éloigne.»

En effet, on croit distinguer des gens au sol, doublés d'une ombre projetée. Est-ce le mouvement de l'aile qui est suggéré par la succession de bandes diagonales? Les bandes blanches sont-elles des nuages stylisés? Ce n'est pas si simple de se prononcer. Un mystère demeure...

C'est la guerre qui est le sujet de l'illustration suivante (non que j'inclue toutes les illustrations de Benito dans ce livre). Les biplans bombardent une ville, affrontant les explosions de shrapnel autour d'eux et ils larguent des bombes sur une usine ou un aérodrome. Ensuite, les pilotes seront libres de rentrer au bercail en suivant le miroitement lumineux du fleuve. Si la tentative de rendre le mouvement de l'avion dans l'illustration ci-dessus s'inspirait des expériences futuristes, le décor fragmenté de cette illustration rappelle plutôt les compositions les plus chaotiques du cubisme.

Il est intéressant de constater, en tout cas, qu'en 1918, on ne fait apparemment pas secret de l'utilisation des avions de la Patrie pour bombarder des villes ennemies. Néanmoins, l'illustration est insérée plus ou moins au milieu de la série. Il n'est sans doute pas question de laisser le lecteur sur cette image...

Une autre illustration dans le même style, à droite, se soucie surtout de montrer en quoi les perceptions d'un pilote sont altérées. Pour traduire la série d'aperçus et de points de vue différents sur la ville, les immeubles semblent tituber et chanceler, voire reculer en apercevant l'ombre d'un avion. L'illustration finale de la série commandée à Benito (exception faite d'un portrait plus classique, à la mémoire du capitaine Georges Guynemer) prend pour sujet les duels aériens que les pilotes se livrent de plus en plus souvent. Les «balles traversent l'hélice comme le regard un ventilateur», note Cocteau. La colombe (blanche) qui survole la scène suit la Victoire ailée de Samothrace, ce qui suggère clairement que la paix ne sera assurée que par la victoire sur l'ennemi. Et que cette victoire dépend plus qu'un peu de la vaillance des guerriers envoyés au front, à bord d'avions qui font d'eux des chevaliers du ciel ou des «anges furieux» (voire l'illustration ci-dessous).


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