2006-01-02

 

Fragments d'histoire familiale (1)

Aucune famille n'est plus vieille qu'une autre. Nous avons tous le même nombre d'ancêtres, mais nous avons parfois la chance d'hériter de trésors familiaux irremplaçables. Ils sont peut-être un peu plus rares au Canada, où une descendance nombreuse doit se partager les legs d'un nombre réduit d'aïeux. Mais mon père, avant sa mort, était devenu le dépositaire d'un certain nombre de photos, de documents et de livres remontant parfois jusqu'à la génération de mes arrière-arrière-grands-parents. Parfois, ce sont des restes fragmentaires mais non moins impressionnants.

Une photo de mon arrière-arrière-grand-mère, Delphine Trudel née Lafleur (alias Biroleau), existe uniquement sous la forme d'une image très détériorée apparaissant à la surface d'une plaque de verre dont il ne reste qu'un éclat. Il s'agit probablement du reste d'un ambrotype (image négative au collodion sur verre; l'image devient positive lorsque la plaque de verre est posée sur fond noir); cette technique inventée en 1854 et de moins en moins utilisée après 1865 correspond parfaitement aux dates de Delphine, née vers 1836-1840 et morte en 1869. Elle était aussi moins coûteuse que le daguerréotype et le mari de Delphine, Alfred Trudel, n'était pas un grand bourgeois en mesure de jeter l'argent par la fenêtre. (D'abord forgeron, il était devenu le premier agent de la station de train de Sainte-Scholastique.)

Une partie du fond noir a disparu, faisant disparaître en apparence une partie de l'image, mais je me suis assuré que l'image existe encore. Il faudrait que je trouve un moyen de lui redonner un fond suffisamment sombre pour faire apparaître les jupes et le giron de Delphine, la mère de mon arrière-grand-père Edmond Trudel. Néanmoins, telle qu'elle est, cette plaque vieille de plus de 130 ans demeure extrêmement émouvante.

Certains autres restes fournissent aussi des indications intéressantes sur l'intérêt porté à la littérature dans la famille antérieurement.

Après la mort de Delphine, Alfred Trudel va s'établir au Manitoba et son fils Edmond, né à Sainte-Scholastique, va grandir à Saint-Boniface. Edmond reviendra plus tard dans l'est du pays pour travailler au ministère de l'Intérieur à Ottawa. Mais il était le rédacteur en chef du journal francophone Le Manitoba (rebaptisé en 1881 après avoir été appelé Le Métis depuis son lancement en 1871) à Saint-Boniface en 1884 lorsque Georges Lemay, ancien du collège de Saint-Boniface, fait paraître Petites fantaisies littéraires. Ce recueil compte au moins une nouvelle d'un fantastique de bonne tenue, «Minuit moins Trois». (Selon Lemay, elle avait eu droit à une lecture publique lors de la séance solennelle de 1884 de la section des Lettres Françaises de l'Académie Royale du Canada.) On peut voir ici à gauche la couverture d'une réédition à l'identique en 1986 de ce livre par les Éditions du Blé, à Saint-Boniface.

Si je me souviens bien, Edmond Trudel était également un ancien du collège de Saint-Boniface. Né le 2 novembre 1860, Edmond a trois ans et dix mois de moins que Georges Lemay, né le 1er janvier 1857, à Saint-Paul, dans ce qui allait devenir l'État du Minnesota l'année suivante. (Nous célébrons donc aujourd'hui le 149e anniversaire de naissance de Georges Lemay!) Il est donc possible qu'ils se soient croisés très brièvement au collège; il est assez probable qu'ils se soient connus, Saint-Boniface n'était pas si grand. Cela pourrait expliquer l'exemplaire dédicacé de ce livre qui se trouve dans la bibliothèque familiale...

L'ambiguïté qui peut subsister à ce sujet provient de la formule employée par Georges Lemay lui-même. Sur l'exemplaire visible à droite, Lemay adresse un exemplaire du livre à «M. le Rédacteur en Chef du Manitoba». À première vue, cela ne permet pas de croire à l'existence d'un lien quelconque entre les deux hommes, bien au contraire; au lieu de dédicacer l'ouvrage à la personne, l'auteur le dédicace à la fonction. Cependant, il pourrait aussi s'agir d'une marque de respect pour le poste occupé par Edmond Trudel et il convient de remarquer que ce dernier a dû être sensible à l'hommage. En effet, il ajoute son nom à la main ainsi que la date (qui fournit une indication utile sur la date exacte de parution du livre).

Néanmoins, le doute demeure. Comme cet exemplaire est maintenant excessivement fragilisé (le papier est friable et il ne reste pas grand-chose de la reliure d'origine), je ne l'ai pas trop feuilleté, mais, à première vue, je n'ai repéré aucune annotation par l'aïeul Edmond. Je ne peux donc affirmer qu'il a lu le livre au complet au lieu de simplement le classer pour la postérité. Comme le morceau de l'ambrotype de Delphine Trudel, il s'agit donc d'un vestige qui ne livre pas tous ses secrets, mais qui rappelle que la vie littéraire, au Canada français, ne date pas d'hier.

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