2008-01-02

 

Sur la science-fiction

Le numéro 148 (Hiver 2008) de Québec français offre tout un numéro sur le double thème de « Science et littérature » et « Les genres littéraires ». Parmi les articles consacrés au premier sujet, on retrouve un court essai de ma plume, « Science-fiction : la rencontre de la science et de la littérature », qui tente de faire le lien (par pur hasard) entre les deux dossiers en présentant la science-fiction comme un genre à part où se rencontrent la science et l'écriture.

Les autres articles sont assez hétérogènes. Du côté de l'analyse des genres, Rachel Mayrand signe un court article sur le fantastique pour jeunes en prétendant distinguer la fantasy de Bryan Perro ou Dominic Bellavance du fantastique proprement dit en citant L'Arc-en-cercle de Daniel Sernine (classé comme roman de formation) et... L'Île d'Aurélie de Valérie Drouin, un roman dont l'adhésion aux schèmes du fantastique est de pure forme et si édulcorée qu'on pourrait dès lors verser toutes les aventures de Thomas Covenant de Stephen Donaldson dans le fantastique pour les mêmes raisons. Même s'il s'agit d'un ouvrage quelque peu sui generis, tout lecteur un tant soit peu aguerri le classerait dans la fantasy. En revanche, Mayrand ne semble pas connaître les romans pour jeunes de Claude Bolduc, qui relèvent du fantastique authentique, ou des autres auteurs publiés chez Médiaspaul, par exemple.

Plusieurs articles sont assez convenus, comme la classification des genres littéraires offerte par Romain Gaudreault, mais il s'agit après tout de fournir un cadre de travail aux enseignants. Audrey Cantin plaide donc pour une meilleure compréhension des BD appréciées par les garçons, tandis que Sophie Gervais-Laurendeau suggère des activités scientifiques à mener avec... Tintin et Yoko Tsuno. (Est-ce un signe de l'ancienneté des collections dans les établissements scolaires ou de la richesse des ressources accumulées autour de ces héros increvables?)

Du côté des sciences, on retrouve un article de Jean-François Chassay sur les rapports entre la science et la littérature, assorti d'une présentation par Michelle Chanonat des initiatives de la Société pour la promotion de la science et de la technologie (SPST). Chassay insiste pour dire que « la science fait partie intégrante de la culture ». Ce n'est pas faux, mais il plaisante aussi que : « La culture, c'est ce sur quoi on peut s'engueuler ». Or, la science n'est justement pas ce sur quoi on peut s'engueuler. Ou bien la Terre tourne autour du Soleil, ou bien elle ne le fait pas. On peut s'engueuler à ce sujet, mais il n'existe qu'une bonne réponse (si les termes sont correctement définis). C'est tout le problème de l'approche purement culturelle de Chassay.

Thomas de Koninck conclut le dossier sur un plaidoyer érudit pour une éducation de la jeunesse au plaisir de l'apprentissage, sans aucune exclusive, ni de la science ni de la littérature. C'est fort bien dit, mais cela n'aidera pas nécessairement le prof dans sa salle de cours...

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Comments:
Est-ce que vraiment on ne peut pas s'engueuler sur la science ? En France, les OGM ou les nanotechnologies sont des exemples de débat assez vif sur la science (considérée comme un ensemble lâche de théories et de leurs applications). Ou pour revenir à la question du soleil et de la lune, il semble bien qu'on puisse s'engueuler sur le sujet...
 
Tiens, c'est amusant, j'utilise précisément cette vidéo dans certains de mes cours en soulevant certains des points que vous soulevez. Et, pour ajouter une dimension que vous ne faites qu'effleurer (car votre approche est justement trop scientifique, et je dirais même française), je fais remarquer que « graviter » est effectivement un mot savant, de sorte que le problème est non seulement qu'il est obscur (quoique relativement précis) mais que sa scientificité trop évidente peut provoquer un blocage psychologique chez le profane qui réagit instinctivement en se disant : c'est de la science et donc je n'y comprends rien.

Il est effectivement possible d'adopter le centre qu'on veut. Cependant, il ne faut pas confondre cinématique et dynamique. Il serait assez exact de soutenir que la Lune tourne (à des degrés divers) autour (i) du centre de masse de la Galaxie, (ii) du barycentre du système solaire, et (iii) du centre de masse du système Terre-Lune, ce que l'on peut simplifier en parlant respectivement du noyau galactique, du Soleil et de la Terre. Mathématiquement parlant, il serait également possible de faire tourner la Lune autour de Saturne, mais cela n'aurait pas grand intérêt.

Discuter de cela relève-t-il de l'engueulade? Disons que je n'accepte pas votre définition de la science comme incluant les applications pratiques. Quand on parle d'OGM et de nanotechnologies, on verse dans la technoscience, voire dans la technique tout court. (Oui, la technique révèle parfois de nouvelles vérités, mais cela n'en fait pas une démarche scientifique pour autant, pas plus que l'explorateur qui tombe sur une île nouvelle ne mérite l'appellation de scientifique quand il enrichit pourtant notre connaissance du monde.)

C'est pourquoi d'ailleurs, de mon point de vue d'historien des techniques, les débats les plus intéressants se situent du côté des techniques et de leurs applications. A mon avis, les historiens et théoriciens des sciences sont en train de resquiller quand ils essaient d'annexer ces débats à l'étude des sciences.

Les vrais débats en sciences sont les grands classiques : géocentrisme/héliocentrisme, évolution/fixisme, génération spontanée ou non, relativité générale ou non, etc. Les historiens des sciences n'ont qu'à s'en prendre aux scientifiques s'ils regrettent l'absence récente d'authentiques et juteuses controverses scientifiques susceptibles d'être enseignées au premier cycle...

Peut-on s'engueuler sur la science?

Cela dépend de ce qu'on entend par s'engueuler. Dans les revues scientifiques, la norme impose justement de ne pas s'engueuler et de recourir à des arguments concrets. Ni l'invective ni l'argument ad hominem ne sont acceptés. Dans une certaine mesure, cette dernière dimension est remise en question par les doutes soulevés au sujet des études de produits pharmaceutiques ou du réchauffement climatique quand on peut lier leurs auteurs à des compagnies pharmaceutiques ou pétrolières. Mais il ne s'agit pas encore d'un critère utilisé a priori et il s'appuie sur des arguments concrets, tels que l'utilisation par ces auteurs de données soigneusement sélectionnées ou la mise sous le boisseau d'études défavorables, etc. Bref, l'engueulade est découragée en science dans la mesure où on l'exclut de son fonctionnement ouvert et public.

Bien entendu, on peut s'engueuler sur la science dans les couloirs pendant un congrès, via les blogues ou dans la correspondance privée. Ces discussions externes ont certes un rôle à jouer dans l'évolution des idées (et ce n'est pas nécessairement celui qui crie le plus fort qui fait triompher les siennes), mais on revient souvent aux argumentations concrètes quand il s'agit de convaincre (voir les commentaires du blogue Real Climate).

Et ceci n'est pas que politesse de surface. J'aurais tendance à soutenir que l'engeulade est justement possible en culture (Picasso est un génie! Picasso est un incapable!) parce qu'il est impossible de trancher. Si les termes de la question sont bien définis, la science tranche. Et il est nettement plus humiliant d'admettre un verdict si on a soutenu avec véhémence le point de vue contraire que si on a évité d'engueuler ses adversaires et qu'on s'est cantonné dans le registre de l'argumentation factuelle. Ce sont nos faits qui ont eu tort, pas nous. Mais s'il était impossible d'infirmer nos faits, on ne se priverait pas d'abominer nos adversaires...

Je conclus donc que les désaccords sur la science sont possibles et que l'engueulade existe, mais que plus on s'en tient aux questions purement scientifiques, moins elle est pertinente. (Real Climate, par exemple, se consacre presque exclusivement à la science du climat et n'engage pas la discussion sur la question des mesures à prendre pour contrer le réchauffement global, ce qui relève des politiques publiques et se prête admirablement bien aux grands débats et engueulades.)
 
Et, zut, je voulais aussi signaler la tenue en ce moment même d'un colloque à Toronto sur l'objectivité, avec Latour, Suchman et quelques.

Quelque part, il y a un rapport, il me semble. :-)
 
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