2006-05-11

 

Solidarité et responsabilité

Dans La Presse de mardi, Norma Kozhaya signait un appel au réalisme. Pour faire avancer le Québec, il faudrait admettre les évidences. L'une de celles-ci, c'est la présence plus grande de la pauvreté au Québec. Kozhaya admet les facteurs atténuants invoqués d'ordinaire par ceux qui préféreraient se fermer les yeux : différences du coût de la vie, effet net sur le revenu disponible des dispositions fiscales. Elle reconnaît qu'en tenant compte de ces facteurs, la différence entre le revenu par habitant au Québec et en Ontario devient minime.

Toutefois, elle soulignait qu'il existe des données qu'il est moins facile d'écarter. Comme on le sait, le taux de chômage a tendance à décroître d'est en ouest au Canada. Le Québec conserve un taux de chômage (8,5%) supérieur à la moyenne canadienne (6,3%) et au chiffre pour l'Ontario (6,1%). En ce qui concerne l'aide sociale, on trouvait 6,8% de la population québécoise qui en bénéficiait en 2005 contre une moyenne canadienne de 5,2% et une proportion ontarienne de 5,1%. Et si on mesure le revenu des individus ou familles en fonction du panier de consommation de base, la pauvreté au Québec atteint 12% contre une moyenne de 13% au Canada et une proportion ontarienne de 11%. Ce qui semble indiquer que l'égalitarisme du modèle québécois n'est pas vraiment visible à l'œil nu...

Comment peut-on concilier un niveau de vie moyen comparable au Québec et en Ontario, et des différences marquées dans le nombre de chômeurs et d'assistés sociaux? La réponse tient sans doute à ce que peuvent masquer les statistiques. Le statut de chômeur ou de bénéficiaire ne détermine pas en soi le style de vie; la générosité des prestations, les services fournis par l'État et le coût de la vie sont nettement plus déterminants. Mathématiquement, il est parfaitement possible qu'un nombre plus grand de chômeurs au Québec ait le même effet sur les statistiques qu'un nombre plus petit en Ontario si les chômeurs et assistés sociaux de l'Ontario sont réduits à une misère noire qui serait moins marquée au Québec. Ainsi, la pauvreté et l'exclusion seraient plus faciles à vivre au Québec; si c'est un choix de société et qu'il fonctionne, qu'y a-t-il à redire?

Il y a quelques objections possibles. Kozhaya suggère que le portrait global de la société québécoise (si on tient aussi compte du nombre réduit de riches, de la productivité du travail, de la richesse moyenne des ménages) est celui d'une société qui n'est pas en mesure de créer de la richesse et d'assurer la survie à long terme du « modèle québécois ». On pourrait aussi se poser la question de savoir s'il n'y a que l'argent qui compte dans la vie : il faudrait peut-être demander aux chômeurs et aux assistés sociaux ce qu'ils préfèrent, de vivre en marge du monde du travail ou d'avoir au moins un peu le sentiment d'être aux commandes de sa propre vie. Enfin, il reste le problème de la viabilité du système : qui donc finance le modèle québécois?

Alignement des planètes ou non, l'intervention de Kozhaya s'inscrit dans une série de publications et d'opinions qui vont un peu dans la même direction, celui d'une remise en question du modèle québécois. Est-ce vraiment préférable d'avoir plus de pauvres qui sont mieux traités que d'avoir moins de pauvres qui sont moins bien traités? La véritable générosité est-elle dans l'adoucissement de la pauvreté ou dans son élimination?

Ainsi, Alain Dubuc vient de publier L'Éloge de la richesse, dont le propos n'est pas si éloigné d'un aveu de Lionel Jospin en 1999 : « Avant de redistribuer les fruits de la croissance économique, il faut qu'il y ait croissance et donc production. » Le genre d'évidence qui choque encore certains et qui, quelque part, a valu à Jospin de se voir préférer Chirac et Le Pen en 2002...

Le livre de Dubuc a attiré l'attention du commentateur Jeffrey Simpson qui, dans le Globe and Mail de mercredi, recense les choix sociaux du Québec. Frais universitaires dérisoires, garderies à sept dollars, régime d'assurance-médicaments, tarifs d'électricité à rabais, fonction publique choyée et qui fait souvent double emploi avec le fédéral... Le soi-disant « déséquilibre fiscal » est censé expliquer pourquoi les contribuables québécois sont incapables de payer pour ces choix... mais la véritable réponse tient peut-être à ces choix eux-mêmes. Or, ces choix sont en partie financés par les autres provinces dans le cadre du programme de péréquation. (Si la péréquation ne constitue pas un paiement « direct » des provinces riches aux provinces pauvres, puisque c'est le fédéral qui intervient, c'est tout comme, dans la mesure où les provinces riches n'en bénéficient pas, de sorte que ce sont leurs habitants qui assument les frais de ces transferts en dernière analyse.)

Dans le nouveau numéro de L'Actualité, Michel Vastel rebondit sur le sujet. Il note que le débat autour du déséquilibre fiscal s'aventure désormais en terrain miné. Les gouvernements Martin et Harper ont accepté d'augmenter les transferts fédéraux à destination des provinces. La seule autre source d'argent neuf pour le Québec à l'avenir sera celle de la péréquation. Or, comme Vastel l'écrit, cela risque de susciter une question gênante pour le Québec : « pourquoi le reste du Canada et l'Ontario en particulier devraient-ils subventionner les généreux programmes dont le Québec se dote? » Il enchaîne ainsi : « Mais les Québécois sont déjà les Canadiens les plus imposés, dira-t-on. Certes, mais le sont-ils parce que le fédéral et les provinces riches ne fournissent pas leur juste part? Ou parce qu'ils veulent se payer plus de services qu'ils n'en ont les moyens? »

En fait, c'est un peu plus compliqué. Le problème n'est pas tant au niveau des services que de la qualité des services. Souvent, les serviteurs de l'État québécois, dans la fonction publique et dans les ordres professionnels (docteurs, infirmières, etc.), insistent pour être payés comme s'ils travaillaient en Ontario alors que le Québec n'est pas aussi riche que l'Ontario... Mais passons.

En réponse au manifeste pour un Québec lucide, la gauche québécoise a pondu un manifeste pour un Québec solidaire. On ne peut être contre la solidarité, mais la solidarité dérape lorsqu'elle occulte le devoir de responsabilité.

Comme enseignant au niveau universitaire, je déplore que mon enseignement soit parfois encadré à l'extrême par les conventions collectives, la prudence des avocats, les procédures bureaucratiques et l'influence excessive des étudiants. La déresponsabilisation de l'enseignant entraîne souvent sa déconsidération.

Le désir de solidarité a pareillement mené à une déresponsabilisation des personnes mêmes que l'on désirait aider. On ne peut s'étonner ensuite que ceci ait favorisé la croyance à une forme de pensée magique, dont le dernier avatar est cette recherche d'un mythique Eldorado ou Fontaine de jouvence, que l'on désigne par le nom de « déséquilibre fiscal », qui permettrait de remplir comme par magie les coffres de l'État.

Je ne suis guère convaincu par les pistes de solutions suggérées par les lucides, mais je crois que le mot-clé est bel et bien la lucidité. Avant de choisir une nouvelle voie pour le Québec, il faut faire preuve de lucidité afin de bien évaluer la situation. Le bon diagnostic établi, chacun pourra prendre ses responsabilités.

(Une excellente source de statistiques canadiennes est fournie par une page de l'Institut de la statistique du Québec.)

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